IV

La mission de Providence, au grand lac des Esclaves, fut jetée dans un émoi extraordinaire par l'événement qui amena deux des chasseurs les plus remarquables--l'un par ses vertus morales et physiques et l'autre par ses vices --à révéler leurs noms que, pour des motifs puissants, ils avaient toujours cachés. Le grand-trappeur fit alors connaître à tous ceux qui voulurent l'entendre, dans quelle voie sinistre il avait été poussé par son ami trompeur, et comment, entraîné par une fatale et aveugle illusion, il était devenu l'instrument probable de la malice de cet ami, en croyant n'être que le vengeur de la foi conjugale outragée. Le missionnaire lui prodigua les conseils éclairés dont il avait besoin pour se guider désormais; il lui dit de partir sans retard et d'aller, plein de confiance en Dieu, consoler la femme infortunée qu'il avait plongée dans le deuil, et démasquer en face du monde, l'homme pervers dont l'amitié lui avait été si funeste. Et le grand-trappeur, accompagné de l'ex-élève, s'était acheminé de suite, dans l'immense solitude qu'il venait de traverser, vers les rives du Saint Laurent. Cependant il songeait, en marchant, par quels moyens il réussirait à convaincre Picounoc de malice et de trahison, et plus il songeait, plus la chose lui semblait impossible. Alors il résolut de ne point se faire reconnaître, et d'arriver chez lui comme un étranger. A sa femme seule il révélera tout, et ensemble secrètement, ils s'entendront pour éviter les chances d'un procès et s'en aller quelque part achever, dans le calme, ce qui leur reste d'années. Mais Picounoc a surpris le secret du chasseur, et, maintenant, c'est entre ces deux hommes une lutte à mort. Il y a eu un meurtre, et l'un des deux est le coupable. Ils vont s'accuser tour à tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide pas, aura peut-être un moment d'hésitation, une heure d'angoisse.

Le missionnaire de Providence s'efforça de faire rentrer le remords dans l'âme endurcie de Racette, le Hibou blanc; mais le criminel était trop corrompu pour écouter la voix de la religion qui le suppliait de revenir à elle; il était surtout trop irrité de la perte d'Iréma et du départ du grand-trappeur à qui le bonheur semblait maintenant sourire. Il ne répondit aux exhortations du ministre du Seigneur que par un silence obstiné ou un rire cynique. Alors, comprenant tout le mal que pouvait faire parmi les naïfs indiens cet être dépravé, l'homme de Dieu fit un reproche aux guerriers de ce qu'ils se soumettaient lâchement à un chef sans honneur, que la justice de son pays avait marqué au front d'un cachet de honte et d'ignominie; il les conjura de chasser loin de leur tribu cet homme de sang, et de se choisir un chef parmi les braves chasseurs de la nation.

--Vous êtes venus, dit-il, Couteaux-jaunes et Litchanrés, avec le désir d'oublier vos haines trop longues et de vous unir, comme une seule famille, pour chasser dans les forêts qui vous appartiennent, eh bien! enterrez les armes de la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil qui vous mènent dans le pays du feu qui ne s'éteint jamais! Aimez-vous et protégez-vous les uns les autres comme si vous étiez tous des frères! Le grand Esprit le veut, et si vous ne faites pas la volonté du grand Esprit vous n'irez pas le rejoindre dans son séjour de gloire et de plaisir, après votre mort. Demeurez ensemble sous vos tentes, auprès du fort, pendant quelques jours. Venez vous agenouiller aux pieds de la robe noire qui vous pardonnera vos péchés et vous dira de bonnes paroles pour vous encourager à la vertu. Vous ferez la sainte communion et alors, devenus sages et bons, vous élirez ensemble un chef pour vous conduire à la chasse, ou veiller sur vous aux jours de repos.

--Kisastari n'est peut-être pas mort, dit le grand-trappeur, qui n'était pas encore parti pour revenir au pays quand le missionnaire parla, comme nous venons de le dire, aux indiens réunis dans la chapelle.

--Kisastari n'est pas mort! s'écria la pauvre Iréma, dans une effervescence soudaine. L'espérance lui rendait toute son énergie. Elle était belle à voir se dressant ainsi dans son amour, frémissante, l'oeil étincelant.

--Je ne sais s'il est mort maintenant, mais nous l'avons trouvé gisant dans son sang et couvert de blessures, reprit l'ex-élève, et après quelques jours passés auprès de lui, pour le soigner et le rendre à la vie, à sa demande, nous l'avons laissé pour suivre les traces de ses ennemis. Kisastari pouvait alors marcher seul et chasser pour vivre.

--It is true, dit John.

--C'est la pure vérité! ajouta Baptiste.

--Où est-il? où est mon fiancé? reprit Iréma avec exaltation.

--Il est au fort Chippeway, répondit le prêtre.

La Grand-Esprit est bon! s'écria Iréma.

--Et j'espère que Kisastari reviendra bientôt, reprit à son tour le grand-trappeur, d'une voix sévère, pour avertir ses amis Renard d'argent et Ours grognard que le grand-trappeur n'est ni un lâche, ni un traître, ni un assassin....

A cette parole on vit deux guerriers Litchanrés, se faufiler honteusement dans la foule et sortir l'un après l'autre de la chapelle.

--Vous n'avez pas besoin de vous cacher, misérables, continua le grand-trappeur, que le souvenir de l'horrible action des guides, rendait un peu acerbe; vous n'avez pas besoin de fuir! Je suis assez heureux pour ne pas souhaiter de mal à ceux qui ont voulu me faire périr de faim.

Le missionnaire et les religieuses, tout anxieux, voulurent connaître à quelle trahison nouvelle, à quelle nouvelle malice, le noble chasseur avait été en butte. Le grand-trappeur leur raconta comment il avait été enfermé dans une grotte, où il était entré pour prier sur les cendres de son ancien ami, et comment après deux jours seulement il en était sorti, grâce à une corne de poudre trouvée dans une large fissure de la caverne....

Un mouvement d'indignation courut dans la chapelle; mais il fut vite remplacé par une pensée de reconnaissance envers Dieu.

--La sainte Providence, dit le missionnaire, ne vous a pas tant de fois sauvé de la main de vos ennemis, pour vous livrer à une mort ignominieuse et imméritée,... partez avec confiance. C'est alors qu'ayant embrassé sa soeur Marie-Louise, ayant serré la main au missionnaire dévoué et à ses anciens camarades, le grand-trappeur s'était mis en route.

Les indiens suivirent les avis de la robe noire: ils se réunirent comme des frères sous les mêmes tentes, allant aux instructions religieuses et se confessant. Puis la plupart firent la sainte communion. Cependant le Hibou-blanc, n'avait pas laissé la tribu, et il s'efforçait de réunir autour de lui quelques guerriers pour continuer la lutte et le pillage. Quelques uns se sentaient entraînés par ses paroles fallacieuses, mais n'osaient pas avouer leur dessein. Naskarina, honteuse de se retrouver parmi ceux qu'elle avait trahis, irritée de voir ses projets déjoués par la Providence, demeurait fidèle au renégat, et l'encourageait dans sa révolte contre les hommes de la prière. Elle s'aperçut bientôt qu'elle n'arriverait pas à son but en se montrant si franchement méchante, et elle résolut de déguiser sa noirceur sous le voile de la vertu. Il y avait un mois que les indiens avaient dressé leurs tentes autour du fort Providence. On était au milieu d'août, la plupart des sauvages allaient se rendre dans le fort pour la grande fête de l'Assomption. Mais, avant de partir, les guerriers s'assemblèrent pour élire un chef commun. On tira au sort pour savoir dans quelle tribu il serait choisi. Le sort favorisa les Litchanrés.

--Nous nous soumettons, dirent d'une voix un peu triste plusieurs Couteaux-jaunes....

--Vous êtes des lâches! gronda le Hibou-blanc.

--Oui, vous êtes des lâches, répéta Naskarina.

--Nous sommes fidèles à notre parole, répondirent les Couteaux-jaunes qui s'étaient soumis à l'arrêt du sort.

--Que vont dire vos aïeux? reprit le Hibou-blanc.

--Ils vont rougir de vous et vous maudire, continua Naskarina.

--Nous gardons la parole donnée, firent les Couteaux-jaunes, d'un ton ferme qui commandait le respect.

--Vous vous en repentirez! menaça le Hibou-blanc.

--Tes menaces ne nous effraient point....

--Ce n'était pas la peine de trahir mes frères pour vous, reprit cyniquement l'infâme Naskarina.

--Qui d'entre les Litchanrés mérite d'être nommé chef, demanda l'un des Couteaux-jaunes.

--Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina battit des mains.

--Tous! dit une voix nouvelle, qui ne s'était pas fait entendre encore... tous!

Les regards se tournèrent du côté d'où s'élevait cette voix, et une clameur immense retentit soudain:

--Kisastari!

C'était le jeune chef qui arrivait, guéri, ou à peu près, et disposé à se battre encore. Iréma courut à lui; il la reçut dans ses bras et la serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant le soir elle serait sa femme. Naskarina pâlit et rougit tour à tour de rage et de jalousie. Elle s'éloigna du camp et se dirigea vers le fort.

--Kisastari! voilà notre chef! crièrent ensemble les guerriers des deux tribus.

--Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis votre chef, mais je suis plus encore votre frère! chassons ensemble jusqu'aux glaces du lac sans fin, dormons sous les mêmes tentes, partageons le même festin, chauffons-nous au même feu, écoutons ensemble les paroles de vie de la robe noire et nous serons heureux!

Un immense cri de triomphe suivit ces paroles.

--Hibou-blanc, va-t-en! tu n'es qu'un traître! crièrent cent voix.

Et le vieux renégat Racette, l'ancien maître d'école qui martyrisait le petit Joseph, prit sa carabine et, frémissant de colère, il disparut sous les arbres de la forêt profonde. Les deux tribus, unies et heureuses, se rendirent à la maison de la prière pour la grande cérémonie. Kisastari alla trouver le missionnaire.

--Me voici, dit-il, je ne suis pas mort et mes blessures sont guéries. Je désire que tu m'unisses à Iréma ma bien-aimée. Nous sommes prêts tous les deux. Nous nous sommes confessés, tu le sais, et nous ne voulons plus être séparés.

--C'est bien, mon enfant, je vais vous marier; mais attendez quelques instants, il y a là une pénitente qui veut se confesser: il ne faut pas laisser passer les instants de grâce.

--Nous attendrons, mon père.

Naskarina s'était dit en se dirigeant vers le fort: Je n'ai pas réussi à me venger; Iréma est encore dans les bras de Kisastari.... Je ne suis assez pas méchante, et l'esprit du feu qui ne meurt point, ne m'a pas aidée. La robe noire dit qu'après une mauvaise confession et une communion criminelle on appartient au mauvais esprit. Je veux lui appartenir, et je vais aller me confesser pour cela.

Et abordant le missionnaire elle lui dit d'un air contrit et repentant:

--Père, je veux me confesser pour devenir meilleure....

--Pauvre enfant! dit le prêtre, oui, tu as raison, confesse toi, demande pardon au grand Esprit, à Jésus crucifié pour l'amour de toi, et il va te pardonner parce qu'il est miséricordieux. Tu as souffert, pauvre enfant! je le sais, et tu souffres encore; mais plus on souffre ici sur la terre et plus on a de bonheur dans le ciel, après la mort. Ceux que l'on aime ici et qui ne nous aiment point, changent de coeur dans le ciel, et là ils nous aiment toujours.

Les yeux de Naskarina, brillèrent comme des escarboucles.

--Est-ce vrai ce que tu dis-là, mon père!

--Oui, mon enfant, sois en sûre. Tu seras aimée là comme tu voudras l'être.... Mais il faut auparavant que tu demandes pardon à Dieu de tes fautes, et que tu les regrettes sincèrement.

--J'ai fait bien des péchés....

--Quand même tu en aurais fait autant qu'il y a de feuilles dans la forêt, tu seras pardonnée et tu deviendras blanche aux yeux de Jésus, comme si tu venais d'être purifiée par l'eau du baptême.

--Mais je ne voulais pas me confesser sérieusement; je voulais te tromper et tromper les autres....

Le prêtre surpris, se retira en arrière et ne sut un instant que répondre à cette parole inattendue....

--Tu ne voulais pas te confesser, dis-tu, et tu avais de mauvaises dispositions? mais, vois comme Jésus est bon et comme il est habile pour avoir les coeurs, il t'aime, car tu n'as pas toujours été méchante....

--Non, ce n'est que depuis que j'aime, et que ma rivale est préférée, dit la jeune fille.

--Eh bien! reprit le confesseur, Jésus t'aime, lui, et il t'aime beaucoup, et c'est lui qui te parle au coeur et qui te conjure de l'aimer, et d'être bonne fille comme tu l'étais d'abord. Tu n'as pas été heureuse dans le crime; ton sommeil était troublé par des songes affreux, et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble, sois courageuse et méprise les conseils du démon qui te dit de te venger et d'être jalouse, pour te perdre et t'avoir avec lui, ensuite, dans le feu de l'enfer....

Naskarina écouta longtemps encore le confesseur qui lui parlait de l'enfer et du ciel. Soudain, elle jeta un cri, et, se cachant la figure dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.... Le prêtre se hâta de l'absoudre au nom du Dieu de miséricorde. Les indiens regardaient avec admiration le miracle de la grâce. Quand Naskarina se releva elle pleurait encore et ses yeux rougis cherchèrent à travers ses larmes Kisastari et Iréma. Alors, quand elle les eut aperçus, elle se rendit à eux, chancelant comme une bacchante ivre de vin, elle qui était ivre du bonheur que donne la paix de la conscience; elle leur saisit les mains et les amenant devant le missionnaire:

--Mon père, dit-elle, bénis-les, et qu'ils soient heureux!... Ils sont bons, ils ont toujours aimé Jésus, eux!...

Iréma jetant ses bras autour du cou de sa rivale infortunée l'embrassa avec transport....

--Naskarina, tu seras ma soeur, dit-elle!

Naskarina leva sur Kisastari un regard qui implorait la pitié....

--Je t'aime, Naskarina, dit le jeune chef, et je te pardonne.

La pénitente eut un frémissement de volupté, et le feu sortit de ses paupières....

--Naskarina, reprit le chef, je t'aime comme une soeur, car je suis ton frère.... Nous avons eu tous deux le même père!...

--Mon frère! toi, mon frère! s'écria Naskarina haletante, étourdie....

--Et tout le monde regardait avec défiance et surprise ou curiosité le jeune chef.

--Oui, je puis bien le dire maintenant puisque notre père est mort... reprit Kisastari. Il est avec le grand Esprit depuis deux lunes, et ses dépouilles reposent à l'ombre de la croix, dans le petit cimetière de la mission du lac Supérieur.... Ta mère, tu l'as connue... elle ne fut pas la mienne. Elle avait aimé mon père, alors qu'elle était jeune, et elle fut trop confiante ou trop faible. Avant d'aller paraître devant le grand Esprit, mon père m'a révélé ces choses... car il venait d'apprendre que nous étions fiancés....

--Mon frère! murmurait Naskarina, Kisastari est mon frère! Et ses grands yeux noirs ne pouvaient se détacher de cet homme qu'elle avait tant aimé et que du moins elle ne perdait pas tout entier.

Kisastari et Iréma furent unis pour toujours, sous le regard de Dieu, et la fête de l'Assomption fut une belle fête, cette année-là, pour les indiens réunis dans le fort Providence.

L'arrestation du grand-trappeur fut un coup de foudre pour Noémie et Victor. Le soleil de la félicité n'avait lui qu'une minute dans la maison depuis si longtemps enveloppée de deuil, et, après cet éclair de joie, la nuit parut plus noire et plus lugubre. Noémie passa dans les pleurs le reste de cette nuit extraordinaire. Victor aurait voulu suivre son père; mais le grand-trappeur, accoutumé à se défendre seul contre les attaques du sort, et à ne partager avec personne les chagrins dont il était depuis un quart de siècle réellement accablé, le pria de rester auprès de sa mère pour la consoler.

L'huissier amena chez lui son prisonnier et le fit garder à vue jusqu'au matin. Il s'efforça, par de bonnes paroles, de faire oublier les rigueurs nécessaires de sa profession. Joseph Letellier avait trop souvent vu la mort en face pour trembler quand elle le menaçait de loin. Il répondit aux excuses de son geôlier en s'informant, avec un certain air de curiosité, des personnes de la paroisse qu'il avait connues autrefois. Les peines des uns et les succès des autres parurent l'intéresser beaucoup plus que sa propre situation. A dix heures il fut conduit devant le juge de paix. Picounoc était rendu, et Victor ne tarda pas à arriver. Le bruit de cette arrestation se répandit vite, et la maison du juge de paix se remplit de curieux. Il était plaisant d'entendre les remarques que faisait chacun, à demi-voix, car nul ne voulait être entendu de l'accusateur ou de l'accusé.

--Ce pauvre Picounoc, disait l'un, il a bien raison d'être furieux, se voir ainsi couper l'herbe sous le pied!...

--Et à la veille de ses noces! répondait un autre....

--Si encore c'eut été au lendemain!

--Il va être obligé de penser de nouveau à sa première femme....

--Il croyait pourtant l'avoir oubliée pour toujours....

--Et Letellier, vois donc! c'est un bel homme après tout....

--Et qui n'a pas l'air d'un meurtrier....

--Il a eu le temps de se refaire la figure et la contenance....

--Oui, depuis vingt ans....

--Tout de même, ce n'est pas fin de venir se jeter comme ça dans la gueule du loup....

--La Providence, mon cher, c'est la Providence!...

--Elle prend un vilain instrument....

--Comment? Picounoc est un brave et honnête homme....

--Vois donc cette figure! on dirait que c'est lui qui est le meurtrier et que c'est le meurtrier qui est la victime....

--Silence! fit l'huissier.

Le juge de paix venait de s'asseoir au bout d'une table couverte de livres et de papiers, la plupart inutiles pour le moment. Le greffier s'assit au côté de la table et lut la déposition assermentée que Picounoc avait faite la veille. L'accusé, malgré sa force de volonté, ne put cacher son trouble, à la lecture de cette pièce, la première d'un procès qui allait sans doute avoir du retentissement. Il chercha de son regard terrible l'infâme accusateur, mais Picounoc semblait se cacher à dessein dans la foule.

--Qu'avez-vous à répondre à l'accusation portée contre vous, M. Letellier. Victor se leva.

--Je suis le défenseur de mon père, monsieur le magistrat, et je déclare qu'il est innocent.

Un murmure courut dans la salle.

--Cette déclaration, monsieur, ne suffit pas, vous le savez, observa le juge de paix, il faut des preuves.

--Vous n'avez pas le pouvoir d'entendre une pareille cause, monsieur le magistrat, si la déposition qui se trouve devant vous est suffisante à vos yeux pour conduire l'accusé à la cour criminelle, faites votre devoir, nous tâcherons alors de démêler cette affaire plus embrouillée qu'on ne le suppose, et de démasquer le vrai coupable.

En disant ces derniers mots, le jeune avocat s'était retourné vers Picounoc, et l'avait écrasé d'un regard de mépris.

L'accusateur, sur un signe du magistrat, s'était approché de la table.

--Vous maintenez tout ce qui est écrit dans votre déposition, monsieur Saint Pierre? demanda le juge de paix.

--Oui.

--Infâme! gronda le grand-trappeur.

--Il faut, reprit le juge s'adressant à l'accusé, que je vous envoie en prison, en attendant le terme de la cour criminelle. Alors votre procès aura lieu, et j'espère, si vous n'êtes pas coupable, que vous ferez aisément briller votre innocence.

--Cela ne sera pas facile, dit l'un des curieux en sortant.

--Non, répondit un autre, car s'il n'eut pas été coupable, il ne se fut pas sauvé.

--C'est clair comme le jour.

--Il croyait que Picounoc ne le reconnaîtrait plus....

--Ou bien ne relèverait pas l'affaire....

Picounoc qui entendit ces remarques, reprit l'assurance qui lui avait un peu fait défaut en présence de sa victime, et s'en retourna confiant dans sa bonne étoile. Joseph Letellier fut, en effet, conduit à Québec et emprisonné en attendant son procès. Victor alla faire part à sa malheureuse mère de cette honte, hélas! trop prévue.

--Maintenant, dit-il, je vais me séparer de vous moi aussi; il faut que je suive mon père et que je travaille à le sauver. Vous aurez avec vous ma cousine, Agnès; et puis je viendrai souvent vous voir, car j'aurai besoin de connaître bien des choses....

Mais, avant de partir, il aurait bien voulu rencontrer Marguerite, sa fiancée, et lui dire qu'il ne la croyait pas responsable des crimes de son père, et qu'il l'aimait toujours, elle la douce et candide créature. Et Marguerite, assise rêveuse dans la fenêtre, se disait aussi:

--Ne viendra-t-il plus?... croit-il donc que la faute de son père a flétri son front noble et pur?... Ah!... notre union n'est peut-être plus qu'un doux rêve envolé; mais je l'aimerai toujours.... Et, comme elle s'abandonnait à ces pensées de tristesse et d'amour, elle le vit venir. Il marchait la tête penchée, et ses pas semblaient enchaînés au sol, tant ils étaient lents et indécis. Il arriva. Marguerite le salua avec un sourire de pitié:

--Ton père est-il ici? demanda le jeune homme tout craintif.

--Non, répondit Marguerite, il est allé à la rivière du Chêne.

--Tant mieux! nous allons encore passer une heure ensemble.

--Hélas! nous n'en passerons peut-être pas souvent désormais!...

Il entra et vint s'asseoir aux côtés de son amie.

--Quel malheur vient de fondre sur nous! commença-t-il... et où cela va-t-il s'arrêter?...

--Nous étions si heureux et si tranquilles! murmura Marguerite.

--Qu'avons-nous fait pour mériter ce châtiment?...

--Il est donc vrai, dit Marguerite, que les enfants portent la peine des fautes de leurs parents!...

--Oui, ma bien aimée, cela est vrai, trop souvent vrai!... et les pauvres enfants ne sont pourtant nullement coupables!...

--Oh! ils sont injustes ceux qui veulent faire expier par les âmes pures et innocentes les fautes des autres! dit la jeune fille....

--Mais les liens qui unissent les parents et les enfants sont tellement intimes, Marguerite, qu'on ne peut les rompre sans offenser Dieu et scandaliser les hommes.

--Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi les enfants ne se pardonneraient-ils pas les crimes de leurs pères?

--Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu aura pitié de toi....

La jeune fille regarda son fiancé, avec un peu d'étonnement....

--Que veux-tu dire, Victor? demanda-t-elle avec douceur.

--Je veux dire que ton père, fut-il mille fois plus coupable que le mien, je t'aimerais encore... parce que je te sais vertueuse....

--Et mon père est un homme irréprochable.

--Marguerite, préparons-nous à de terribles et douloureuses surprises....

--N'en avons-nous pas eu suffisamment?

--Moi, oui:... mais, toi...?

--Mon Dieu! quel est cet air prophétique.

--Je ne prophétise point, mais je veux te fortifier contre la douleur... et, peut-être, la honte....

La jeune fille se leva subitement. Une expression de profond désespoir se peignit dans ses yeux:....

Victor! Victor! veux-tu donc me plonger dans la désolation où tu viens de tomber toi-même?... Si tu me demandes de partager tes chagrins, de pleurer avec toi, de rougir même de la même honte que toi... Victor, je t'aime et je suis ta compagne inséparable.... Mais si tu me menaces, si tu veux par vengeance mettre un sceau d'ignominie sur mon front, en accusant mon père, Victor, Victor je ne te reconnais plus! je ne t'aime plus! je ne veux plus de voir....

Et, épuisée par cet effort pour dire toute sa pensée à cet ami qu'elle aimait tant, elle retomba sur sa chaise et se mit à pleurer.

Victor la regarda quelques minutes avec admiration.

--Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu'un enfant se dévoue pour sauver son père?

--Pour le sauver, non! répondit la jeune fille au milieu de ses larmes.

--Et si, pour sauver mon père, j'arrive nécessairement à perdre un autre homme? continua le jeune avocat--et si cet autre homme, Marguerite, était le tien, ton père?

--Ah! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes là! tu m'accables, tu ne m'aimes donc plus?

--Je t'aime... oui! mais je hais ton père... parce que ton père veut tuer le mien!... et qu'il....

--Mais, ton père, à toi... ah! c'est horrible à dire cela... ne m'a-t-il pas rendue orpheline? Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois épouvantable qui s'appelle la justice sera satisfaite.

--Marguerite, je te l'affirme sur mon honneur et sur Dieu, le coupable n'est pas celui que tu penses.

--Oh! je ne saurais blâmer tes paroles, ni ta conduite, tu es un fils dévoué.

--Attendons, Marguerite, tout ce drame de la mort de ta mère se dévoilera devant le juge, et, Dieu aidant, ce mystère de sang et d'iniquité sera dévoilé. J'ai voulu te prévenir, ma chère amie, car les chocs inattendus sont plus terribles et plus dangereux. J'aurais peut-être mieux fait de te laisser dans la quiétude; mais pardonne-moi... quoiqu'il arrive, Marguerite, je t'aimerai toujours.

--Mais pourquoi ce nouveau scandale? et pourquoi réveiller ces souvenirs amers? Ma mère est au ciel depuis vingt ans, et au ciel on ne veut plus de vengeance. Dieu connaît le coupable et saura le punir.

--Pourquoi? demande à ton père. Le dépit de n'avoir pu épouser ma mère le rend aveugle et le fait entrer dans une voie bien dangereuse pour lui-même. Il a fait arrêter le chasseur qui veillait ici, avant hier.... Cet étranger, c'était mon père! On le conduit en prison, et peut-être à l'échafaud....

Et le jeune homme, serrant son front dans ses mains, demeura quelques temps en proie à un découragement profond.

--Mon père a fait cela! pourquoi? pourquoi, mon Dieu? exclama Marguerite. Et, dans l'agitation de ses esprits, elle essayait de trouver une excuse à la conduite de son père....

Mais Picounoc en recherchant l'amour de Noémie, en priant cette femme de venir remplacer, auprès de lui, l'épouse immolée si cruellement, renonçait au droit de venger la mort par la mort.

Picounoc et le bossu, assis tous deux devant une fenêtre qui donnait sur la rivière et le pont, s'entretenaient aussi, dans le même temps, de l'arrestation de Letellier.

--Tu as ma parole, dit Picounoc, et tu auras ma fille, mais il faut mener le procès rondement, et passer la corde autour du cou de ce misérable.

--Ta déclaration est formelle?

--Oui, sans doute; mais abondance de biens ne nuit pas: si je trouvais un ou deux témoins qui appuieraient de quelque façon mon témoignage.

--Je comprends! je comprends, fit le bossu, souriant; des gens qui auraient, par hasard, entendu quelques paroles échappées Letellier... ou qui l'auraient vu faire des menaces à la défunte....

--Précisément... c'est cela!...

Le bossu se passa la main dans la barbe et fit semblant de réfléchir....

--La chose est possible... assez facile même.... Tu peux essayer....

--Mais où irai-je? à qui oserai-je m'adresser? Si j'allais tomber entre les mains d'un traître?

--Cela demande réflexion, en effet, répliqua le bossu.

--Tu ne connais personne, toi? demanda Picounoc.

--Je t'avoue que mes relations ne me permettent guère....

--Je n'ai pas voulu t'offenser, reprit vivement Picounoc en riant; mais enfin comme tu connais beaucoup de monde, il se pourrait que....

--Ecoute! tu es mon ami, tu vas devenir mon beau père, eh bien! je te trouverai peut-être ces témoins complaisants: mais, cela te coûtera quelques piastres... bah! une bagatelle! disons vingt à trente.

--Rien que cela! fais les venir ces hommes.

--Ce n'est pas tout; répliqua le bossu, l'argent, c'est le paiement des témoins, mais à moi il me faut aussi quelque chose....

--Tu vas être mon gendre... et....

--Quand?

--Après le procès....

--Après le procès, si tu fais ta preuve seul et sans mon aide, mais si je mets la main à la roue, je serai ton gendre d'ici à quinze jours. Est-ce dit?

--Et si tes témoins font défaut?...

--Je te rendrai ta fille, répondit en riant le cynique bossu....

--Marguerite ne se laissera peut-être pas aisément persuader, observa Picounoc.

--C'est ton affaire.

--Ecoute! si elle ne consent point, tu la prendras de force. Je suis de bon compte comme tu vois.

--Soit! Je vois que tu tiens à gagner ce procès.

--Oui, j'y tiens!

Le bossu jeta un regard distrait vers le pont.

--Que fais-tu là, toi? demanda-t-il tout-à-coup à une femme assise sur un bout de planche, vis-à-vis la fenêtre.

A la vue de cette femme qui ne s'était pas encore retournée, Picounoc eut un tressaillement de peur: si elle avait entendu! pensa-t-il.... Mais la femme se retourna et les deux compères reconnurent la folle.

--Elle est partout, cette gueuse-là! murmura le bossu.... Puis il répéta: que fais-tu là, Geneviève?

--J'enfile des perles pour un faire un collier. Marguerite va se marier et ce sera son cadeau de noces.

--Avec qui se marie-t-elle?

--Avec un jeune avocat de la ville, un beau garçon, un monsieur, quoi!

--Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu.

--Avec toi? veux-tu te cacher! elle a meilleur goût que cela....

--Crois-tu qu'elle épouserait le fils d'un meurtrier? demanda Picounoc.

--Tiens! qui se ressemble se rassemble!...

Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut mieux aimé ne pas l'entendre.

--Que veux-tu dire? reprit-il.

--La folle se mit à rire aux éclats, et s'éloignant en montrant du doigt Picounoc presque irrité, elle se mit à crier: Il a peur! il a peur! il a peur!

--Si elle n'était pas aussi folle qu'on le pense? observa le bossu.

--On ne s'est jamais défié d'elle, dit Picounoc... mais, mieux vaut tard que jamais!

Et les deux misérables se comprirent sans rien dire de plus. Jusque là, et depuis plus de vingt ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni l'autre, à s'enquérir de ce que devenait Geneviève à certaines époques de l'année, car elle disparaissait souvent et pendant assez longtemps chaque fois. Mais l'on ne songe pas à tout. S'ils avaient suivi Geneviève, ils l'auraient vue reprendre, de temps à autres, sa place au sein de cette excellente famille du Château Richer qui l'avait si charitablement accueillie, alors qu'elle voulait dérober à ses persécuteurs la petite Marie-Louise; et ils l'auraient vue déposer, en entrant, le masque humiliant de la folie; car le calme et le bonheur avaient opéré sur sa raison comme un réactif puissant, et réparé le mal que lui avait fait la peur, pendant cette nuit terrible que n'ont pas oubliée les lecteurs du Pèlerin de Sainte Anne. Geneviève, il y avait alors vingt ans, était entré un soir chez Picounoc, croyant ne trouver encore que la veuve et sa fille. Elle arrivait du Château Richer, et, ravie, annonçait à ses connaissances l'état désormais satisfaisant de ses facultés mentales. Elle fut étonnée de trouver un berceau où dormait un de ces petits anges à qui le monde, hélas! coupe bientôt les ailes. Près de ce berceau nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour causer une surprise à la mère qui ne devait pas tarder à paraître, pensait-elle, elle la prit dans ses bras et s'assit au pied du lit, ramenant, pour se cacher, les grands rideaux de fine étoffe du pays. Elle vit entrer Picounoc qui ne la vit point, comme on sait, et qui ne songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était de l'horrible forfait qu'il venait de voir. Elle remarqua son trouble et la pâleur de son front; elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit prendre un fanal, un plat de fer-blanc et sortir précipitamment, tout en regardant autour de lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait une mauvaise action. Aussitôt elle remit l'enfant dans le berceau et sortit. Ceux qui la virent alors et dans la suite dirent: Cette pauvre Geneviève qui se croyait guérie et qui en effet, semblait tout à fait bien, comme elle est troublée! comme elle est folle! c'est la vue du sang, c'est l'aspect de ce meurtre atroce qui l'auront épouvantée de nouveau.

Victor dit adieu à sa fiancée, à sa mère, et s'embarqua pour Québec. Il n'avait plus qu'une pensée maintenant, pensée grande et noble qui dominait les angoisses de sa douleur et les élans de son amour: sauver son père. Il se rendit à la prison, se fit ouvrir les portes de fer qui se ferment impitoyables sur les condamnés, et entra dans la cellule du grand-trappeur. Le noble prisonnier sourit tristement en recevant sur son front soucieux le baiser de son fils.

--Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis d'être courageuse: elle espère et prie. C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu avant d'entreprendre une tâche difficile, voulez-vous réciter unPateret unAveavec moi?

Le prisonnier, ému jusqu'aux larmes, tomba à genoux auprès de son fils, et tous deux, les yeux levés sur une humble croix, récitèrent la prière divine.

--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi donc vos relations avec Picounoc depuis le jour où il a commencé à souiller la réputation de ma mère.

--Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai point pesé ses paroles alors, car nos relations étaient celles de deux intimes; et tu vois que je ne le soupçonnais pas de trahison puisque j'ai tué sa femme dans ses bras, croyant que c'était la mienne...

--Eh bien! causons de ce meurtre d'abord, peut-être trouverons-nous quelque branche de salut où vous vous accrocherez.

Le prisonnier secoua la tête d'un air de doute.

--Quelle heure était-il alors? demanda Victor.

--Neuf heures du soir, je crois.

--Il faisait noir?

--Le 24 de septembre, à neuf heures du soir, oui; cependant à quelques pas on distinguait les gens, mais sans les connaître.

--Comment avez-vous cru reconnaître ma mère?

--Picounoc a fait brûler une allumette, et j'ai reconnu le châle de Noémie, un beau châle neuf comme aucune autre femme n'en avait, j'en suis bien sûr....

--- Mais ce châle était-il réellement celui de ma mère?

--Je n'en sais rien... ta mère pourra mieux que moi éclaircir ce point.

--De qui aviez-vous acheté ce châle?

--D'un marchand colporteur, un bossu....

--Un bossu? un bossu?... mais c'est monsieur Chèvrefils, de Ste. Emmélie, celui-là même qui vous a insulté, l'autre jour, quand nous revenions de Saint-Pierre....

--Vraiment? Je ne l'ai pas reconnu....

--Lui non plus ne vous a pas reconnu, car il ne vous eut pas parlé de la sorte.

--Et pourquoi?

--Mais c'est un de vos anciens amis....

--Je l'ai vu pour la première et la dernière fois quand il m'a vendu ce châle....

--C'est, singulier! dites-moi, mon père, ne se trouvait-il pas un bossu parmi vos connaissances ou vos amis?

--Non, jamais,... jamais!

--Jamais?... Eh bien! ce M. Chèvrefils m'a dit à moi-même qu'il vous avait intimement connu et que vous avez été amis un jour.

--Où cela?

--Chez Picounoc.

--Non, où et en quel temps, prétend-il que nous avons été amis?...

--Il ne l'a pas dit....

--Il s'est trompé.

--Vous dites, mon père, que la femme de Picounoc portait un châle semblable à celui de ma mère?

--Absolument pareil....

--C'est ce bossu qui les a vendus tous les deux, rien de plus sûr. Serait-il donc complice? se demanda Victor, frappé d'une idée subite. Que sont devenus vos compagnons de jeunesse? vos amis?...

--Je l'ignore... Les seuls que je reconnaisse sont l'ex-élève Lefendu Tintaine et Poussedon. C'étaient des camarades de chantier....

--Et vos ennemis?

--Le vieux chef des voleurs est mort dans la cave du ruisseau, comme tu sais; Picounoc jouit de la considération de ses concitoyens; Racette est sorti du pénitencier pour aller se faire chef d'une tribu sauvage; Ferron... l'un des plus habiles et des plus pervers, mon camarade d'enfance et mon petit voisin... Ferron, le docteur au sirop de la vie éternelle, est allé au pénitencier avec Racette... mais il y a vingt ans de cela.... Les autres doivent être morts ou bien vieux et retirés du vice....

--Il faudra s'assurer de cela....

--Vous m'avez dit tout à l'heure, mon père, que Picounoc avait brûlé une allumette, mais n'avait-il pas un fanal pour s'éclairer dans le jardin?

--S'il en avait un, il ne l'a pas allumé....

--N'a-t-il pas dit.... En effet j'oubliais, cher papa, que vous êtes parti cette nuit-là même, et que vous ne pouvez pas savoir ce que cet homme, a pu dire ensuite.... Mais, est-ce que nul de vos amis ne s'apercevait que la conduite de Picounoc envers vous ou ma mère, n'était pas irréprochable... ou du moins sans quelque singularité....

--Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chasseur m'a dit de me défier de lui, une fois, même que cela m'avait un peu refroidi....

--L'ex-élève... je l'ai laissé hier.... Si j'avais su! n'importe je le reverrai. Quels étaient alors les meilleurs amis de Picounoc?

--A Lotbinière, je ne sais pas trop: il n'en avait guère, je crois; moi je l'avais connu intimement dans les chantiers, c'était différent.... A Québec, il devait en avoir quelques-uns parmi les habitués de l'auberge de la mère Labourique....

--Dans la rue Champlain?

--Oui! à l'Oiseau de Proie....

--Je connais cette vieille boutique.... On ira, on ira!...

Le père et le fils causèrent encore longtemps, puis mettant en Dieu leur confiance ils se séparèrent.

Quelques jours se sont écoulés. Marguerite est triste et se flétrit comme les fleurs du jardin. Pourtant, elle n'est qu'à son printemps, et les fleurs ne tombent que sous le souffle glacé de l'automne. Elle songe aux paroles de son ami, et ces paroles déchirent son âme. Elle rapproche cet avertissement mystérieux et terrible du jeune homme des prières de son père qui voulut la jeter, malgré elle, dans les bras du bossu; elle essaie à deviner pourquoi son père était tombé alors à ses genoux, et elle a peur d'en découvrir la raison; elle veut croire encore, croire toujours à son innocence. Pendant qu'elle est plongée dans cette mer d'amertume, Picounoc l'aborde:

--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il brusquement, pour comprendre qu'il te faut oublier Victor?

--Mon père, pardonnez-moi, mais je n'ai pas cette sagesse... si cet oubli toutefois est de la sagesse.

--Tous rapports entre ces gens et nous doivent cesser.

--C'est l'arrivée de M. Letellier, mon père, qui a modifié vos sentiments.

--Il a réveillé un passé que je n'avais réussi à oublier qu'avec peine, tant pis pour lui! tant pis pour les siens!

--La miséricorde, mon père, est une belle chose, et qui n'en a pas besoin?...

Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur.

--As-tu vu Victor? dit-il.

--Oui, mon père....

--Depuis que j'ai fait arrêter le meurtrier de ta mère?

--Oui, mon père....

--Et que t'a-t-il dit?...

--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai toujours... car, ajouta-elle, l'âme serrée par l'émotion--car, dit-il, les enfants ne doivent pas porter la peine due aux fautes de leurs pères....

Picounoc réfléchit une minute:

--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il.

--Sauver son père, répondit Marguerite....

--Et comment le sauvera-t-il?

--Je n'en sais rien.

--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui non plus ne peut le savoir,... car cet homme qui fut un jour mon ami, ce misérable qui fut l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta mère, ne peut pas être sauvé! Au reste, ne s'est-il pas avoué coupable lui-même en disparaissant après son crime; pour ne reparaître que vingt ans après, alors qu'il supposait tout oublié.

Marguerite pencha la tête et ne répondit rien.

--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et tu te marieras dans quinze jours.

--Moi me marier dans quinze jours? dit la jeune fille en se redressant tout à coup dans sa fierté.

--Oui, je le veux, je l'exige.

--Et avec qui me mariez-vous comme cela?

--Avec Monsieur Chèvrefils.

--Encore lui! fit Marguerite avec un geste de dédain, encore lui!...

--Oui, lui! et cette fois je suis bien décidé.

--Et quel prix m'avez-vous vendue?

Cette parole hardie et juste fut un coup de foudre pour ce père infâme. Il recula d'un pas et resta muet.... Marguerite le regardait avec cette assurance que donne la pureté de l'intention ou la sainteté de la cause.

--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc après quelques instants, mais je veux ton bonheur. J'ai plus d'expérience que toi, et j'espère que tu auras confiance en mon amitié paternelle....

Marguerite craignit de le voir se jeter encore à ses genoux comme auparavant. Elle avait peur des larmes si elle bravait les menaces.

--Mon père, dit-elle, nous parlerons de cela plus tard, laissez-moi me retirer je suis souffrante.

Et elle s'éloigna.

Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un sentiment de compassion.

--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux pas être heureuse, car tu es d'une race maudite.... Il faut que tu subisses ta destinée.... Et puis, ajouta-t-il en s'animant, il faut que Djos monte sur l'échafaud!...

Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout le monde, cherchant dans les on-dits quelque bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit pas grand'chose. Il put s'assurer, toutefois, que la défunte femme de Picounoc n'avait jamais porté de châle comme celui qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce châle avait donc été acheté exprès pour tromper le malheureux Letellier, puis caché avant et après le crime. Il questionna le bossu, mais le rusé compère ne se souvenait de rien. Victor éprouvait parfois de profonds découragements, et se sentait écrasé sous l'implacable fatalité. Il se débattait contre la force passive de la résistance, la plus redoutable des forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc, quelque temps avant son mariage, avait déclaré qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait, joint à quelques autres, pouvait faire une preuve de circonstance, assez faible il est vrai, mais suffisante pour éveiller le doute dans l'esprit d'un juré, et c'est déjà une bonne chance avec le système d'unanimité qui prévaut ici. Souvent Victor visitait son père toujours sous les verrous, pour lui faire part du fruit de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier ne faiblissait point; seulement quand le spectre de l'échafaud passait devant ses yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et sentait son front devenir humide: c'est que l'ignominie ne serait pas pour lui seul, mais retomberait sur sa femme et sur son enfant. Ah! l'on peut bien être fort contre le malheur qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais contre le malheur qui frappe ceux que l'on aime!

Il est dix heures du soir et l'on est au 15 d'octobre. Encore douze jours et le sort du prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge enfumée de la mère Labourique. La Louise, veuve de son mari qui n'est qu'absent, verse à boire à deux vieux habitués; la bonne femme s'est mise au lit et dort du sommeil des... endurcis.

--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon mari? demande la Louise à l'un des buveurs.

--Comme je te vois là, ma fille, répond le vieillard, et il avale son verre.

--Nous avons pinté ensemble toute une nuit, dit l'autre vieillard.

--Et la Asselin? continue la fille de la mère Labourique.

--Toujours à ta place, répond Robert....

--Que font-ils pour vivre...?

--Ils mangent et boivent....

--Et pour avoir de quoi boire et manger?

--Ils volent....

--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits que nous, ajouta Charlot.

--Et ils sont à la veille de se retirer des affaires, dit Robert.

--Même que ton mari m'a dit qu'il allait acheter une terre et vivre paisiblement des rentes des autres, comme un rat dans son fromage.

--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira la Louise.

--Cela se comprend.

--Et Asselin? dit la Louise.

--Pauvre comme deux Jobs.

--Ce que c'est!

--Oui, ce que c'est! répéta Robert. Il a fermé boutique ces jours-ci, grâce au dernier tour que ton mari lui a joué. Nous étions là, et il y a deux mois au moins que cette belle affaire a eu lieu. C'est réellement un de nos meilleurs coups. La Asselin, une vraie comédienne vient se jeter aux genoux de son mari; la paix est faite, l'absolution accordée.... Bref pendant que le mari dort enivré d'un bonheur inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un doux baiser sur le front, et descend silencieusement de la couche nuptiale. Elle savait où prendre la clef du coffre comme la clef des champs. En un clin d'oeil le tour fut joué. Asselin était ruiné bel et bien, et d'autant mieux que le feu consuma, la même nuit, le ménage et la maison dont il était propriétaire.

--Nous avons raconté cette affaire au bossu de Ste. Emmélie, mais avec une légère variante, dit Charlot. Nous nous sommes fait passer pour les victimes....

La porte de l'auberge s'ouvrit tout à coup, et tous les yeux se tournèrent vers le nouvel arrivé. Les deux compères se touchèrent du coude et clignèrent de l'oeil. C'était le bossu qui entrait. Il marcha droit au comptoir. Robert et Charlot firent un pas en arrière.

--Ne vous dérangez pas, Messieurs, dit le bossu, feignant de ne pas les reconnaître.

Les deux vieillards s'effaçaient petit à petit.

--Faites-moi donc l'honneur de prendre un verre avec moi, invita le bossu.

--Merci, nous venons deprendre, dit Charlot, en se retirant toujours.

--Venez donc! sans façon... je ne bois jamais seul, dit le bossu.

Force fut aux deux voleurs de revenir près du comptoir. Le bossu ordonna trois verres et, tout en vidant le sien, il dévisageait ses nouveaux compagnons.

--Il me semble vous avoir vus déjà, dit-il.

--C'est possible, répondit Charlot, mais à coup sûr, je ne vous ai jamais vu, moi.

--Jamais! fit le bossu en le fixant de son oeil de feu.

--Du moins, répondit Charlot, je n'ai pas souvenir....

--Vous avez bien changé tous deux, depuis, reprit d'un air moqueur le bossu, et, plus heureux que le reste des mortels, vous avez rajeunis au lieu de vieillir....

Les deux vieillards se regardèrent avec inquiétude.... C'est que ce soir-là ils portaient fausses barbes et perruques noires. Ils jetèrent un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer que le nouvel ami était bien seul, puis, comme la timidité n'était pas de longue durée chez eux, ils reprirent leur aplomb.

--Si nous avons changé, reprit Charlot, vous avez dû changer, vous aussi, car, foi de gentilhomme, nous ne nous rappelons pas de vous avoir jamais vu avec cet apanage sur le dos....

Le bossu devint vert de stupeur et ne répliqua rien, mais il comprit que Paméla avait parlé.... Charlot crut avoir blessé la susceptibilité du monsieur, et lui fit des excuses. Allons! pensa le bossu, Paméla n'a peut-être rien dit.... Et il reprit toute son assurance.

--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous ne me connaissez pas. Vous m'avez proprement dévalisé, il n'y a pas longtemps, pour me récompenser de vous avoir bien accueillis. Vous voyez que je vous connais bien et que je sais où vous prendre. Je lis à travers les masques et je descends jusqu'au fond des coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche, vous êtes deux heureux gaillards, car depuis quarante ans vous courez après la potence sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je vous sais par coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrète ici, je suppose, et je puis parler sans crainte?

--Personne autre que vous et moi, dit la Louise....

--Et la mère Labourique dort sur les deux oreilles? demanda le bossu.

--Oui, et quand même elle entendrait, vous n'auriez rien à craindre.

--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme mesure de précaution, mais par convenance, que je m'informe d'elle, répliqua le bossu.

Puis s'adressant aux deux voleurs.

--Bien! franchement, savez-vous mon nom, vous autres?

--Nous croyons le savoir, répondit Robert, vous êtes M. Chèvrefils....

--Oui, mais j'ai un autre nom encore....

Les deux voleurs se regardèrent pour s'interroger.

--Il n'est pas nécessaire de tout dire aujourd'hui, répondit Charlot.

--Nous nous tenons sur la défensive, ajouta Robert.

Le bossu fit une grimace:

--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, c'est que j'ai besoin de vous.

--Fort bien, à votre service! répondirent les escrocs.

--Vous avez entendu parler de Djos, le Pèlerin de Ste. Anne? demanda le bossu.

Les vieillards se mirent à rire....

--Vous savez qu'il a tué la femme de Picounoc son voisin?...

--Connu! connu! dirent les vieillards... et ensuite il s'est brûlé bêtement dans sa grange.

--Pas du tout! il ne s'est pas réduit en cendres, mais il s'est rendu invisible pendant vingt ans....

--Ah!... et comment?...

--En allant faire la chasse dans les régions du nord....

--Tiens! exclamèrent les escrocs, intéressés à ce récit.

--Et il est revenu il y a quinze jours avec son camarade l'ex-élève ou Paul Hamel, qui lui aussi s'était fait trappeur....

--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'écria Charlot.

--Impayable! ajouta Robert.

--Je ne serai pas fâché de lui prouver ma reconnaissance pour les services qu'il m'a rendus autrefois, dit Charlot.

--J'ai bonne mémoire aussi moi, continua Robert.

--Et vous, monsieur Chèvrefils, avez-vous la bosse de la reconnaissance? demanda Charlot.

--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert....

--Vous êtes des drôles, répondit le bossu, mais il ne s'agit pas de cela pour le moment.

--Parlez, vos serviteurs vous écoutent.

--Voici ce que je veux. Picounoc a fait arrêter le meurtrier. La preuve qu'il va produire est forte, mais, en pareil cas, nulle précaution n'est de trop, et il voudrait avoir des témoins pour corroborer le fait....

--Je comprends, dit Charlot.... C'est un moyen comme un autre de faire son chemin... vers le pénitencier.

--Il n'y a rien à craindre, dit le bossu.

--Au contraire, répondit Robert... le parjure....

--Vous vous effrayez de rien; voici, écoutez bien! Vous n'avez pas vu commettre le meurtre, mais vous vous êtes rencontrés à Montréal ou ailleurs avec l'assassin--rien de plus aisé--et vous avez surpris quelques paroles compromettantes, comme celles-ci, par exemple, qu'il disait à son compagnon: J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai commis n'a peut-être pas été oublié... Si j'étais reconnu!... arrêté! Rien que cela, ou quelque chose de semblable. Vous ne courez aucun danger. Si l'ex-élève veut contredire vos témoignages, il sera seul et vous serez deux! Deux contre un, c'est la victoire....

--Nous y penserons, répondit Charlot. Combien cela paie-t-il?

--Je vous donne quittance.... Est-ce assez généreux?

--Oh! oui, nous n'espérions pas tant... mais....

--Quoi?

--C'est déjà fondu joliment... et voici l'hiver qui approche....

--Vous êtes impitoyables.

--Bah! vous êtes riche, monsieur Chèvrefils,... et puis le Pèlerin... quelle satisfaction pour vous!... comme cela se présente bien!

--Vous comprenez que ce n'est pas mon affaire....

--Quel dévouement! fit Charlot avec un sérieux comique.

--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars, est-ce dit?

--Qu'en dis-tu, Charlot?

--Qu'en penses-tu, Robert?

--Va! pour vingt piastres chacun; mais c'est peu pour le service... dit Robert....

--Et quand le terme criminel?

--Le vingt-sept de ce mois, répondit le bossu.

--Nous serons à Montréal, vous nous ferez servir les "subpoenas" à l'auberge du Boeuf-gras, près de Bonsecours: Robert Picouille et Charlot Grismouche, bourgeois....

Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de toilette et, tout en faisant une petite marche pour se dégourdir, se rendit chez madame Gagnon.

--Il faut que vous me rendiez un petit service, lui dit-il entre mille autres choses. Je voudrais connaître les moyens de défense que va employer Victor pour essayer de sauver son père....

--Ses moyens de défense? répéta la vieille femme en ruminant.

--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce qu'il va essayer de prouver, ou de nous empêcher de prouver.... Quand je dis nous... ce n'est pourtant pas mon affaire....

--Alors, pour vous être agréable, j'irai voir Noémie et Victor; je tâcherai de les faire parler; ils ne se défieront pas de moi.


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