Ce même soir du 15 octobre, un vieux mendiant, arrivé à Lotbinière depuis le matin, montait à pas lents la route qui réunit la concession St. Eustache et le rang du bord de l'eau. Il avait le crâne nu et la barbe blanche. Cette barbe longue tombait en cascades sur sa poitrine. Les habits de ce mendiant n'étaient pas encore ornés de ces capricieuses pièces d'étoffes de différentes couleurs qui trahissent une longue pratique de la profession, et s'ils n'avaient pas, non plus, cet air de jeunesse qui dure si peu, ils n'en étaient pas davantage rendus à la corde. Ils flottaient entre un passé luisant et un avenir sombre.... Ce mendiant, novice sans doute et honteux encore, n'avait pas osé arborer le sac; il ne portait donc rien sur son dos... rien qu'un fardeau de souvenirs pénibles et de mauvaises actions, mais, hâtons-nous de le dire, de remords aussi et de repentance.... Et c'était bien assez. Il arriva en haut de la route, jeta un regard en arrière pour embrasser le chemin qu'il venait de parcourir, le grand fleuve et les campagnes de Deschambeault avec les Laurentides bleues qui les bordent, et un soupir amer souleva sa poitrine. Puis il reprit sa marche lente, le regard fixé sur les maisons blanches du village où il entrait. Il vit des enfants qui jouaient aux portes, et le bonheur inaltérable de ces petites créatures qui ne connaissaient encore rien des angoisses de la vie, l'affecta profondément. Quand les enfants l'aperçurent avec son bâton à la main et sa figure étrange ils se sauvèrent. Je suis donc un objet d'horreur! pensa-t-il, et ses yeux humides tombèrent sur la route devenue déserte. Il entendit chanter une jeune fille qui rentrait avec un paquet de filace jaune comme de l'or sous le bras, et son souvenir remonta loin, bien loin vers les jours perdus... et il secoua la tête comme pour se débarrasser d'une pensée fatigante. Il avait faim, et l'angoisse déchirait ses entrailles plus que la faim. Il était fatigué et ses jambes affaiblies tremblaient. Tout à coup ses yeux parurent chercher quelque chose. Il s'arrêta: C'est bien là murmura-t-il. Le jour s'effaçait, et, du côté du couchant une bande couleur d'orange avait succédé à l'océan de flamme, comme la pâle sérénité de la vieillesse suit l'éclat du jeune âge. Une lumière venait de briller à la fenêtre de la maison voisine, et, vis-à-vis cette lumière passaient, comme des ombres, les habitants de la maison. Un serrement de coeur inexprimable fit pâlir le mendiant.
--C'est là! pensa-t-il... c'est là qu'ils demeurent! Oh! vais-je donc entrer pour les voir, les entendre, et m'assurer qu'ils sont heureux encore... eux du moins, qui n'ont rien fait pour mériter de souffrir!... S'ils allaient me reconnaître! Mais non! impossible! le chagrin et l'âge m'ont rendu méconnaissable.... Il se dirigea vers la porte de la maison et vit une femme qui pleurait. Mon Dieu pensa-t-il, est-ce que d'autres misérables auraient continué mon oeuvre infâme? Et, traversant le chemin, il alla s'appuyer sur la clôture de cèdre, les yeux toujours plongés dans le triste intérieur. La porte s'ouvrit, un jeune homme parut sur le seuil. Le mendiant ne bougea point, mais il s'appuya comme un homme qui souffre, le front dans sa main. Le jeune homme vint à lui:
--Etes-vous malade, père? lui demanda-t-il.
Le mendiant tressaillit à cette voix pure et sonore; il arrêta sur son interlocuteur un regard presque suppliant. Le jeune homme répéta sa demande.
--Oh! je souffre beaucoup, répondit le vieillard....
--Venez, entrez! vous trouverez d'autres personnes qui souffrent aussi, et peut-être plus que vous encore.... Les malheureux se doivent entre eux de la pitié.
--Mère, dit le jeune homme, rentrant suivi du mendiant, ce vieillard a peut-être besoin de quelque chose; en tous cas, il ne peut coucher dehors, et nous avons un lit.
Le vieillard s'était assis sur une chaise près de la porte et n'osait lever les yeux sur ses hôtes.
--Je n'ai pas besoin de lit, répondit-il--et sa voix chevrotante trahissait une vive émotion--je dormirai bien là, sur votre plancher, dans un coin, si vous me le permettez.
--Nous avons un bon lit de paille au grenier, reprit le jeune homme, nous vous l'offrons avec orgueil à vous qui dormez sur le plancher, nous l'offririons sans honte aux riches accoutumés à dormir sur la plume, car nous n'en avons pas de meilleur à donner.
--Et vous avez sans doute besoin de manger? demanda la femme.
--J'accepterai un morceau de pain, madame.
--Du pain, du beurre et du thé, c'est peu, mais enfin avec cela on s'empêche de mourir, dit la femme en apportant sur la table ces humbles aliments qu'elle annonçait.
--Approchez-vous, dit-elle au mendiant....
--Vous êtes bien charitable, madame, reprit celui-ci, et vos bonnes paroles me consolent des avanies que parfois je suis forcé de souffrir.
--Comment! est-ce qu'il se trouve des âmes assez peu chrétiennes!... Mais en effet, mon Dieu!... reprit-elle, et la tête baissée, elle se détourna pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux.
Le mendiant ne vit pas cette douleur étrange, et il dit, répondant à sa première pensée:
--Aujourd'hui même, à midi, je suis entré dans une maison de bonne apparence, un peu en deçà des côtes de la rivière du Chêne: j'avais faim, et j'ai demandé l'aumône d'un morceau de pain. Une fille, une servante sans doute, était là; elle entr'ouvre une porte et demande à sa maîtresse si elle peut me secourir.
--C'est un vieillard qui demande la charité, dit-elle.
--La charité! répond la femme que je n'ai pu apercevoir, la charité! si je prends lemanche à balaije vais aller lui en faire une charité, moi! comme si nous devions nourrir tous ces gueux de fainéants qui traînent les chemins!... comme si nous n'avions pas assez de nos propres dépenses et de nos propres affaires! Ah! l'on serait vite ruiné, si l'on écoutait tous ces escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais vu une paroisse comme celle-ci pour lesquêteux!... Il y a peine un mois que nous sommes ici, et déjà nous avons fait connaissance avec cent figures de coureurs de chemins! j'aurai un chien pour les empêcher d'entrer ici!...
--La servante ferma la porte et vint me dire qu'elle n'avait rien à me donner. Elle aurait pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu. Cette parole dure me fit tant de mal que je n'osai plus, de toute la journée, demander rien à personne.
--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles sont rares, heureusement, remarqua le jeune homme, mais quelle peut être cette femme inhumaine? reprit-il, en s'adressant à sa mère.
--Je ne la connais point, répondit Noémie. Je sais que dernièrement une famille s'est établie à la rivière du Chêne, la famille Gagnon.
A ce nom, le mendiant leva la tête.
--Mais j'ai de la peine à croire, continua-t-elle, que ce soit madame Gagnon qui traite ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est très-pieuse. Elle vient à l'église deux ou trois fois par semaine, ne manque pas un office et donne à la quête du dimanche.
--Je ne veux pas faire de jugement téméraire, reprit le jeune homme, mais quelqu'un m'a assuré, et je dirai bien qui, c'est le petit Xavier-Firmin, que monsieur le curé avait dit qu'il ne lui donnerait pas à cette dévote créature la communion sans confession.
--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me voir, te l'ai-je dit, Victor?
--Non, mère, répondit le jeune avocat--car mes lecteurs ont deviné, sans doute, que nous sommes dans la maison de Noémie--non, vous ne me l'avez pas dit... mais si madame Gagnon traite les mendiants comme vient de nous le dire ce pauvre, elle peut rester chez elle.... Je vais sortir un instant, continua Victor; il faut que je voie le père Normand.
Le vieillard cessa de manger et se retira dans un coin. Il s'apercevait bien qu'il y avait dans cette maison un air de tristesse inaccoutumée. Il n'avait pas vu un sourire sur les lèvres de ses hôtes, pas un rayon dans leurs regards, et une teinte de sérieuse mélancolie était répandue sur leurs figures douces et franches. La femme avait pleuré; des cercles rouges entouraient ses orbites et le sang paraissait s'être répandu dans l'oeil enflammé par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait le mendiant. Il voulait en savoir la cause et n'osait interroger personne. Noémie la première rompit un silence pénible.
--Avez-vous déjà passé par ici? demanda-t-elle au mendiant....
--Oui, madame, répondit-il, mais il y a bien longtemps....
--Vous devez trouver laplacejoliment changée?...
--Bien changée! fit-il avec un soupir. Et, comme s'il eut redouté les questions de cette femme, il la prévint en lui demandant:
--Avez-vous encore votre mari, madame? je n'ai vu que votre fils.
Noémie poussa un profond soupir.
--Oui, monsieur, répondit-elle....
--Est-il malade? est-il absent? se hâta d'ajouter le mendiant.
Noémie se laissa tomber sur une chaise, et se voilant la figure, comme pour cacher sa honte:
--Il est en prison! Monsieur... en prison!... mais il est innocent!... ah!... bien innocent!... Victor entra.
--Le père Normand n'est pas chez lui, dit-il.
Il aperçut sa mère qui sanglotait.
--Ne te désole point, petite mère, allons! du courage, tout n'est pas fini.... Et se tournant vers le vieillard.
--Notre affliction est grande, pauvre homme, dit-il, et si le bon Dieu n'a pas pitié de nous, je ne sais ce que nous allons devenir....
--J'ai été indiscret, répondit le mendiant, et j'ai réveillé sans doute des chagrins qui dormaient.
--Oh! monsieur, les chagrins ne dorment pas ici!... oh! non! ils veillent depuis vingt ans et plus!... s'écria Victor, comme exaspéré....
--Quelle est donc la cause de ces chagrins? si toutefois, mon indiscrétion n'est pas trop grande.... demanda le vieillard que l'émotion gagnait.
--La cause première est loin, répondit Victor, et ce serait bien long de vous conter toutes les épreuves par lesquelles ma pauvre mère a passé... et avant elle et encore mon père! mon pauvre père!...
--Votre père?
--Oui, mon père Joseph Letellier....
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria malgré lui le vieillard, et ses mains tremblantes passèrent sur ses paupières ridées pour en effacer les pleurs.... A ce cri, Noémie se redressa frémissante.
--Connaissez-vous mon père? demanda Victor.
Le vieillard ne répondit point. Victor renouvela sa question.
--Oui, murmura sourdement le vieillard, je l'ai connu autrefois....
--Si vous l'avez connu, écoutez-moi, je vais vous raconter ses malheur; vous en serez ému, et vous comprendrez notre désolation. Et Victor retraça à grands traits la vie extraordinaire de son père. Il parla de son enfance sans amour et sans soleil, pour lui et pour la petite Marie-Louise; il rappela l'égoïsme et la cruauté d'Asselin, le tuteur et l'oncle de l'orphelin, et surtout la malice odieuse de la femme d'Asselin; Il n'oublia ni le Maître d'école infâme, ni les voleurs de la taverne de la mère Labourique, ni le blasphème, ni le châtiment, ni surtout le miracle de la bonne Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout cela était passé, fini! et la félicité rayonnait sur les jours du jeune homme assez persécuté. Asselin le tuteur infidèle s'était repenti... mais il devait aussi porter la peine due à sa femme maudite. Il s'enfuit pour jamais. La plupart des coupables furent punis par la Providence d'une façon évidente. Plusieurs échappèrent, il est vrai, mais Dieu les retrouvera bien, si déjà il ne les a pas punis....
Un homme restait, un ami de mon père, mais, hélas! un enfant maudit de l'auteur de ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le chef des voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce scélérat, qui est la cause nouvelle de nos misères. Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle remonte à vingt ans.
Et de nouveau le jeune avocat, le coeur rempli d'amertume, fit l'histoire de l'astuce et de la méchanceté de Picounoc, qui tue sa femme par les mains d'une victime qu'il veut immoler en même temps; et raconte tout ce drame que nous connaissons déjà et qui va se continuer encore quelques jours, pour se dénouer en cour criminelle, le 27 d'octobre.... Et, pendant tout le récit du jeune homme, le mendiant resta la face cachée dans ses mains pâles, sillonnées de grosses veines bleuâtres, et ses épaules eurent de fréquentes secousses comme en éprouvent les épaules de quelqu'un qui gémit, et sa barbe blanche se mouilla peu à peu.
--Merci de votre émotion, merci de vos larmes! dit le jeune avocat. Cela nous fait du bien de vous voir pleurer avec nous. Notre amitié est peu de chose, mais vous la gagnez toute entière.
--Votre amitié! votre amitié! s'écria le vieillard, dans un transport soudain, je ne la mérite pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le pardon!
Et il vint tomber aux genoux de Noémie et de son fils....
Rien ne pourrait peindre l'étonnement de Victor et de sa mère. Ils se regardaient muets et pâles, et regardaient ensuite le vieux mendiant sanglotant à genoux devant eux.
--Qui êtes-vous donc? qui êtes-vous? demanda le jeune homme tout terrifié....
--Je suis un misérable que le Seigneur a bien châtié, répondit le vieillard.
--Espérez le pardon alors, reprit Noémie, car Dieu est juste et ne punit qu'une fois....
--J'espère le pardon de Dieu, car je me repens et je bénis la main qui me tient dans la poussière, balbutia le mendiant; mais je ne puis pas espérer le pardon des hommes... et pourtant je le demande!...
--Les hommes ne sont point miséricordieux comme le Seigneur, mais ils doivent pardonner cependant: "Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons..." reprit Victor.
--Ah! tu es bien le digne enfant de ton père, et Dieu te bénira, murmura le vieillard.
--Qui êtes-vous donc? répéta Victor.
--Qui je suis? je suis Asselin ton grand-oncle.
--Mon oncle Asselin! s'écrièrent à la fois Victor et Noémie....
--Oui, Asselin votre oncle!... oh! je n'ose prendre ce nom que j'ai prostitué....
--Mon oncle, levez-vous, dit Victor, mon père vous a pardonné.... Je ne veux pas me souvenir du mal que vous lui avez fait....
Mais le mendiant ne se relevait point. Il fallut le prendre par le bras et le conduire, chancelant, à un siège.
Quand l'émotion fut apaisée, le mendiant dit à son tour comment Dieu l'avait châtié.
--Ma femme a quitté depuis bien des années le toit conjugal, et je ne l'ai revue qu'une fois, il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser continuellement sur moi. Dieu s'est servi d'elle pour me ruiner. Elle m'a volé, elle a brûlé mes bâtisses à maintes reprises, car elle m'avait juré haine et vengeance, parce que, repentant, j'accueillis comme je devais le faire, Djos mon neveu, à son retour de Sainte-Anne, après sa guérison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la surprendre, ni la rencontrer; mais je sais qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait elle-même. Dernièrement, elle est venue à Montréal où je m'étais caché, car on se cache mieux dans une grande ville que dans un village ou une campagne, et elle m'a porté le dernier coup. J'avais vendu ma terre et monté une auberge fort proprette, dans une rue passante. Elle arrive, se jette à mes pieds, pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir. Je l'embrasse et lui donne les clefs de ma maison, car il faut vous dire que je suis seul depuis longtemps: tous mes enfants sont ou mort, ou dispersés dans les Etats-Unis, ce qui ne vaut guère mieux. Dans la nuit, l'on me pille, le feu est mis à la maison, et ma femme disparaît pour ne plus revenir.... J'étais ruiné... dans la rue... et, à mon âge, on n'a plus le courage de recommencer à vivre et à travailler.... Au reste, je sais que ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur moi....
Victor avait tressailli pendant ce court récit....
--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous quoiqu'il arrive. Nous avons besoin de l'aide de Dieu pour sortir de l'abîme où nous a précipités la méchanceté des hommes; et Dieu nous aidera, parce que nous lui sommes agréables en pratiquant la miséricorde.
--Oui, mon fils, dit Noémie, soyons miséricordieux pour obtenir miséricorde.
Le vieillard se précipita de nouveau aux genoux de Victor et de Noémie. Une voiture s'arrêta à la porte. Une femme bien mise entra après avoir frappé!
--C'est elle! murmura Noémie.
En effet, c'était madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parlé tout à l'heure, qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie, visiter les âmes affligées et leur apporter quelques consolations.
--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant; je viens un peu tard, pardonnez-moi.
--Vous êtes la bienvenue, Madame; il n'est jamais trop tard pour recevoir des personnes telles que vous.
--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, que les quelques bonnes oeuvres que je fais restent cachées; Dieu me voit, cela me suffit.
Le mendiant, assis près de la cheminée, fit un mouvement de surprise à la vue de l'étrangère et, à sa voix, il la reconnut bien pour cette vieille hère qui l'avait si rudement traité quelques heures auparavant. Il se recula dans l'ombre et parut se distraire en bouleversant la cendre du foyer avec les pincettes. Madame Gagnon s'assit près de la table et la première elle reprit la parole.
--On m'a dit, Madame, commença-t-elle, que le bon Dieu vous envoyait une nouvelle et grande épreuve.
--- On vous a dit la vérité, répond Noémie, en soupirant.
--Mais en même temps, reprit la visiteuse, on m'a parlé de votre force d'âme, de votre soumission à la volonté divine, de vos vertus admirables.
--Oh! Madame, épargnez-moi!... Je suis une femme comme une autre, et la douleur me tue....
--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez pas, vous n'accusez pas le ciel.
--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi voudrais-je murmurer? ne sommes-nous pas sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance, mériter le ciel?
--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame, et qu'ils me font du bien à moi-même! Rien ne me fait plaisir comme d'entendre parler ainsi, comme de voir que Dieu est compris et loué par ses bonnes créatures!...
Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa figure, sous sa barbe blanche, prenait toutes sortes d'expressions.
Victor regardait cette femme avec curiosité, et il pensait: Elle est bien bonne ou bien méchante, pas de milieu; et, si elle est méchante, elle doit avoir un but caché en venant ici. Puis il dit tout haut....
--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous ai pas demandé si vous vouliez dételer votre cheval....
--Mon mari est allé plus loin; il me reprendra en revenant. Je vous remercie bien.
--Son mari! pensa le mendiant.
--Vous êtes avocat, Monsieur Victor? demanda la visiteuse.
--Oui, Madame, répondit celui-ci, étonné d'être si bien connu.
--J'espère que vous sauverez votre père, car il est innocent, j'en suis sûre?
--Madame, je ferai mon possible, et, avec la grâce de Dieu....
--Mais ce doit être assez facile de sauver un innocent....
--Pas toujours, Madame....
--Est-ce que vous craindriez?...
--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice dans le monde....
--Hélas! oui, vous avez bien raison.... Et ce Picounoc, je pense, n'est pas de bois de calvaire.
--Le connaissez-vous?
--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux mois seulement.
--Vous avez pu le rencontrer?
--Je l'ai rencontré quelquefois.
--Chez M. Chèvrefils probablement?
Madame Gagnon, un peu décontenancée par les questions qui tombaient drues et l'intervertissement des rôles, hésita une minute.
--Je suis peut-être indiscret, reprit Victor, mais voyez-vous, je sais que Picounoc est l'ami intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils est hospitalier et fier de s'entourer de gens marquants.... J'espère bien qu'il l'éloignera de sa maison lorsqu'il le connaîtra mieux.
Madame Gagnon se remit tout-à-fait.
--Vous avez des témoins, reprit-elle, qui prouveront l'innocence de votre père?
--Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc va jurer qu'il l'a vu frapper.
--Vous croyez?
--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-même, ce me semble?
--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose comme cela.
--Et j'avoue que mon père n'aurait pas dû se sauver.... Cette fuite, c'est l'aveu pour plusieurs.
--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il faut le reconnaître, assez logique.
--Picounoc va largement exploiter ce fait; il ne se gêne pas de le dire; mais il y a quelque chose qu'il expliquera difficilement, c'est le châle qui a servi à tromper mon père.
--Le châle? demanda la Gagnon.
--Oui, M. Chèvrefils n'en a-t-il pas parlé devant vous?
--Devant moi? jamais!
--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu un châle à Picounoc peu de temps avant le meurtre?
--Non, monsieur.
--Le châle que portait la défunte, quand elle a été tuée... et qu'elle n'a porté que cette fois-là. C'est peu de chose, si vous voulez, mais enfin pourquoi le détruire?
--Est-ce qu'il a été détruit?
--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait été, vous?
--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore, répondit la femme ahurie.
Le jeune avocat s'était levé d'un bond; il fallait jouer serré. Il ouvrit un tiroir de commode, et en tira un magnifique châle.
--Il n'a pas été détruit! vous voyez, Madame, et cela va joliment embêter Picounoc.
La Gagnon blêmit et balbutia:
--C'est lui, ça?
--Lui-même, affirma Victor.
--N'est-ce pas celui de votre mère? demanda-t-elle timidement.
Victor s'écria d'un accent demi-railleur:
--Madame, vous qui êtes si bonne, vous m'aiderez, n'est-ce pas, à sauver mon père?
Rassurée par cette exclamation du jeune homme qu'elle ne comprit pas bien, Madame Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait.
--Et quels sont vos moyens de défense? demanda-t-elle brusquement au jeune avocat.
--Je les cherche, répondit Victor, et quand je les aurai trouvés, comme vous êtes notre amie, je vous les communiquerai.
Il se dit à part soi: Va, ma vieille, je suis aussi fin que toi....
Une voiture arriva à la porte....
--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se leva, mit un baiser sur le front de Noémie, tendit la main à Victor et sortit.
Le mendiant exaspéré se dressa soudain. Ses yeux lançaient des flammes et ses mains tremblantes se crispaient de fureur: La misérable! s'écria-t-il, la misérable!
--C'est cette femme qui vous a refusé l'aumône? demanda Noémie presqu'effrayée de la colère du vieillard.
--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces mots l'étranglaient.
--Elle va peut-être nous sauver! s'écria Victor, en battant des mains d'espérance....
--Oui, en voulant vous perdre, répondit le vieillard.... Et il reprit: la misérable! la misérable!...
Cependant l'ex-élève, feignant de croire à la culpabilité du grand-trappeur, avait été voir son ancien camarade Picounoc, et lui avait parlé longuement de cette triste affaire qui de nouveau mettait la paroisse en émoi.
--Picounoc, tu aurais dû pardonner, lui dit-il; après vingt ans d'expiation, cet homme, s'il est coupable, doit être absous.
--Pourquoi est-il revenu? répondit brusquement Picounoc.
--Pour revoir sa femme; c'est assez naturel.
--Il a eu tort.
--Peut-être; mais dis-moi donc, ne comptes-tu que sur ton seul témoignage pour le faire condamner?
--C'est assez.
--Tu pourrais te faire illusion.... On n'envoie pas un homme à l'échafaud de gaieté de coeur.
--N'importe!...
--Prends garde: quelquefois en prouvant trop, on ne prouve rien du tout... si tu manquais ta preuve... ou si elle était démolie de quelque manière? As-tu songé à cela?
--Pourquoi y songer?
--Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il est toujours bon de réfléchir avant d'agir; il est bon de savoir où peut conduire le chemin que l'on prend.
--Es-tu venu ici pour me faire des sermons?
--Pas du tout; mais pour te dire que tu es entré dans une route épineuse.
--J'en sortirai bien.
--Je suis ton ami, eh bien! écoute: à ta place, je n'aurais pas fait arrêter Djos, mais je lui aurais fourni les moyens de s'en aller avec sa femme.
--Avec sa femme?
--Sans doute: mais, allons! tu n'as plus de prétentions de ce côté, j'espère?
Picounoc baissa la tête et rougit quasiment:
--Ce qui est fait est fait, dit-il.
--Je sais une chose, moi, reprit l'ex-élève, c'est que Djos n'est pas coupable....
--Comment! il n'a pas tué ma femme?
--Oui, il l'a tuée, mais pas de mystère! tu sais comment et pourquoi; en bien! moi, je témoignerai en sa faveur.
--Toi? que peux-tu dire? tu ne sais rien de l'affaire.
--Tu verras!...
--Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge pour plaire à ton ami?
--Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser comme ça? ne sera-ce pas un mensonge que tu viendras jurer? n'as-tu pas peur de te contredire ou de manquer de sang froid? Tu vas être roulé sur le gril, je t'en préviens: tu n'as qu'à te bien tenir.
--Si tu es venu ici pour m'insulter, Paul, tu peux t'en aller....
--M'en aller! batiscan on ne me déloge pas de cette façon? Non, je ne suis pas venu pour t'insulter, mais pour t'avertir que la Providence se joue des desseins des hommes. Vous autre vieux criminels vous êtes bien rusés; mais vous négligez toujours un détail insignifiant, et c'est ce qui vous perd. On se défie des sages et ce sont les fous qui nous attrapent. Ces pauvres fous! ils sont plus utiles qu'on ne serait porté à le croire.
--Veux-tu parler de Geneviève? demanda Picounoc presque épouvanté.
--Sois tranquille, tu le sauras assez tôt.
--Mais je n'ai rien dit, je n'ai rien fait devant cette folle qui put me compromettre, reprit Picounoc avec un malaise visible.
--Ces personnes-là recueillent tout....
--Et qu'a-t-elle pu dire?
--C'est mon secret... et le sien!...
L'ex-élève avait atteint son but. Il s'était dit: Picounoc, depuis vingt ans, a dû se compromettre par quelque parole aux yeux de Geneviève qui est tant de fois entrée dans sa maison; et s'il redoute les déclarations mêmes de la pauvre insensée, il s'efforcera de la faire disparaître. Ce sera une preuve de circonstance qui, ajoutée à d'autre, aidera à éclairer la justice. Maintenant que j'ai peut-être exposé les jours de cette femme, à moi de la protéger.
Victor ne put voir Marguerite qu'un instant, au moment où, un soir, elle passait pour se rendre à l'église. Les deux jeunes gens s'aimaient toujours avec autant d'ardeur et de fidélité; mais ils sentaient qu'une ombre menaçante montait, montait, qui bientôt les envelopperait tout entiers, et, dans leur terreur, ils n'osaient plus regarder l'avenir.
Victor retourna à Québec pour rendre de nouveau à son père un compte exact de son travail. Le grand-trappeur songea longtemps à la parole imprudente de la Gagnon, s'accrochant à ce futile détail comme un homme qui se noie s'accroche à une faible branche. Les malheureux ne demandent qu'à espérer. Mais quand Victor lui dit l'hypocrisie de cette femme, et quand il lui raconta dans tous les détails l'histoire du vieux mendiant, il se leva, comme fou de terreur, et, tombant à genoux devant son crucifix, il y demeura longtemps prosterné. Quand il se releva, il vit que Victor pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tête en disant:
--Mon fils, je te bénis!... car tu as pardonné en mon nom. Prends soin de ton vieil oncle et continue la tâche noble mais difficile que tu as entreprise.
Victor se sépara de son père pour continuer ses recherches. Il descendit au Foulon par le grand escalier, qui se trouve vis-à-vis de la prison, et prenant la rue Champlain, se dirigea vers la basse ville. Rendu à la porte de l'auberge de l'Oiseau de Proie, il s'arrêta un instant, comme indécis, puis, tout à coup il entra. La Louise et sa mère éprouvèrent un mouvement de vanité, car un pareil visiteur ne se présentait pas souvent.
--Vous ne me connaissez pas, Mesdames, dit Victor, mais moi je sais que j'ai une dette de reconnaissance à vous payer....
--Vous, Monsieur! reprit vivement la Louise?
--De la part de mon père, Madame.
--Qu'est-ce qu'il dit donc ce monsieur-là? demanda la vieille Labourique.
La Louise ne fît pas attention à la demande de la mère qui se mit à grogner. Victor reprit:
--Quand je vous aurai dit que je suis le fils de ce petit Djos qu'un jour vous avez pris dans la rue et protégé, vous me comprendrez, Madame.
--Djos! vous dites? vous êtes le garçon de Djos?...
--Djos! il parle de Djos! redemanda la vieille, qui grogna de plus en plus, parce que la Louise ne l'écoutait point....
--Oui! je suis son garçon!...
--Voyez donc ce que c'est!... comme on vieillit! Il me semble que c'est hier que j'ai trouvé dans la rue ce pauvre petit garçon qui pleurait.... reprit la Louise, avec émotion.... Mère! continua-t-elle, entraînant Victor auprès de la vieille, c'est le garçon de Djos, notre ancien petit Djos!...
--Ah! non, non, tu badines! ce n'est pas possible! exclama la vieille Labourique; mais pourtant oui! je le reconnais.... Son père était comme cela dans sa jeunesse: même taille, même voix, même façon, même figure!... Ah! que cela me fait plaisir d'avoir ta visite, mon petit!... Je suis une vieille mère pour toi... et oui! j'ai élevé ton père.... Ah! le satané enfant, il était bien plaisant, et pourtant il me faisait bien enrager par fois.... Mais approche que je t'embrasse!...
Victor dut subir le baiser de cette vieille malpropre, et, de plus, celui de l'autre vieille, la veuve Louise--comme elle se faisait appeler.
--Et comment vont les affaires? demanda-t-il, après avoir satisfait la curiosité des femmes, au sujet de son malheureux père.
--Pas vite, répondit la Louise; on voit peu de voyageurs.
--Les habitants viennent les jours de marché?
--Quelques uns....
--Il en vient de Lotbinière?
--Quelquefois.
--Picounoc vient-il souvent?...
--Il est venu la semaine dernière.
--Oui, je sais, il cherchait des témoins.
--Des témoins, il n'en a pas besoin: il a tout va de ses yeux, répondit la Louise.
--Il n'est pas bien sûr de réussir.
--A faire condamner votre père? ce pauvre Djos?
--Oui; et de fait, mon père n'est pas coupable....
--Pourtant il a l'air bien certain...
--Il y a des détails qui l'inquiètent un peu; il vous l'a dit?
--La Louise ne répondait pas....
--Oui, oui, dit la vieille... tu sais bien?
--Taisez-vous donc, vieille folle, répliqua brutalement la Louise.
--Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle parle? demanda le jeune avocat, est-ce que vous n'aimez plus mon père?
--Elle ne sait pas ce qu'elle dit, reprit la Louise.
--Quelles personnes se trouvaient avec Picounoc ici? demanda Victor.
Le marchand bossu, dit vivement la vieille Labourique.
--Et Picounoc demandait l'opinion du bossu?
La Labourique éclata de rire.
--Si vous dites un mot, la vieille, gare à vous! répondit d'un air menaçant, la fausse veuve.
Victor comprit qu'il y aurait peut-être quelque chose à tirer de ce bouge, et il ajouta, sur sa liste de témoins, les noms des hôtelières.
--Je vous laisse ma carte et mon adresse, dit-il en sortant, et si quelques uns ont besoin de mes services, je suis à leurs ordres.
--Ce bossu, pensa-t-il en sortant, qui peut-il donc être?... C'est lui qui a, selon toute probabilité, vendu les deux châles de soie. Il était donc dès lors, ou il est devenu depuis, le complice de Picounoc? Pourquoi? Pour de l'argent? Peut-être. Par vengeance? Peut-être encore. Il prétend, ce singulier bossu, avoir été l'ami de mon père, et mon père ne le connaît point.... Il faut que je déterre son origine, et que je retrace sa vie.
A mesure qu'approchait le terme des assises, l'inquiétude de Picounoc augmentait. Cet homme façonné au mal et roué ne pouvait se défendre d'une vague crainte, car, bien que toute mesure de prudence fut prise de sa part pour tromper la justice et perdre le trappeur, il savait l'oeil de Dieu ouvert sur lui, il savait que le hasard frappe des coups, inexplicables parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-élève, et se demandait si jamais devant cet homme il avait parlé d'une manière compromettante. Et il pensait aussi à Geneviève la folle. De celle-ci il ne s'était guère défié en effet; mais pourquoi avoir peur du témoignage d'une femme insensée? et qui songerait à s'en prévaloir? Il labourait son champ. Le labour d'automne est bon pour le blé, et puis, le printemps est si souvent tardif et long, qu'il est sage de gagner du temps, dès avant l'hiver, en préparant les sillons. Son humeur se ressentait de son trouble intérieur, et ses chevaux subissaient les caprices de son humeur, il les ahurissait de ses cris, les brûlait de son fouet, et quand la charrue se heurtait à une roche il poussait des jurons formidables. A la maison, il ne se montrait guère plus honnête, et Marguerite souffrait en silence.
Un soir, le bossu arriva à la porte. Picounoc venait de dételer et se mettait à la table. Marguerite versait le thé, cette boisson favorite du Canadien. Le marchand fut accueilli avec empressement d'une part, et, de l'autre, avec une froideur significative. Inutile d'ajouter que l'empressement ne venait pas de Marguerite. Quand la jeune fille eut servi la table, son père la pria de le laisser quelques instants seul avec le visiteur. Elle se rendit à la laiterie, sous prétexte d'écrémer le lait et de brasser une façon de beurre; mais elle était trop préoccupée pour se livrer au travail, et elle donna libre cours à sa douleur.
--Eh bien! commença le bossu, ça arrive...
--Dix jours encore, ajouta brièvement Picounoc.
--Et ta promesse? Marguerite est-elle prévenue?
--Je l'en ai avertie... mais je crois bien qu'il faudra employer les menaces....
--N'importe! c'est aujourd'hui lundi, je veux me marier dans huit jours.
--On la fera consentir.
--Victor est en peine, je crois, il ne sait trop comment défendre son père, reprit le bossu.
--Il a raison d'être en peine; d'autres le seraient à sa place. Mais comment le sais-tu?
--J'ai des agents.... Je suis l'affaire comme si elle était mienne... et n'es-tu pas mon beau père?...
--Eh oui! eh oui! fit Picounoc ragaillardi... dans huit jours....
--As-tu vu Geneviève depuis peu? demanda le bossu.
--Ma foi! pas depuis une quinzaine; elle se cache, je crois....
--C'est mauvais signe... pour toi.
--Tu crois?
--Elle en a peut-être entendu assez?...
--Si je savais!
--Trop de prudence vaut mieux que trop de confiance.
--Tu as raison. D'ailleurs cet imbécile d'ex-élève, tout en voulant me menacer, m'a averti d'être prudent et de me défier d'elle.
--Et c'est pour cela qu'elle est disparue?
--Non, mais....
--Alors, si tu la trouves, dépêche-la moi, et....
Les points qui terminèrent la phrase furent, paraît-il, admirablement compris de Picounoc, car sa figure sombre se dérida, et un éclair joyeux sortit de ses paupières. On appela Marguerite.
--Ma fille, commença brutalement Picounoc, je te l'ai dit déjà, et je te le répète en présence de ton futur, tu vas te marier.
--Je ne me sens point de goût pour l'état du mariage, mon père.
--Depuis que vous avez perdu Victor? demanda grossièrement le bossu.
--Peut être, fit Marguerite, rougissant de dépit.
--Demain en huit, ma fille, reprit le père, le mariage aura lieu, c'est décidé.
--Vous m'avez vendue? fit-elle amèrement.
--Oh! il n'y a pas de prix pour vous, Mademoiselle, répondit avec une galanterie de mauvais aloi, le vilain bossu.
--Vous ne craignez donc pas, monsieur, d'épouser une femme qui ne vous aime point? répliqua Marguerite, qui s'efforçait de devenir menaçante.
--Je suis sûr de votre vertu, Mademoiselle, répondit le bossu.
Voyant bien qu'en effet on comptait sur sa vertu pour l'immoler, la jeune fille s'abandonna à un violent désespoir, et elle eut presque un regret de se voir tant estimée.
Quand le bossu fut sur le point de se retirer, il lui tendit la main, mais elle refusa de lui donner la sienne. Picounoc entra dans une sombre fureur.
--Malheur à toi! Marguerite, s'écria-t-il, si tu ne fais pas ma volonté!
--O mon père! s'écria la jeune fille, en joignant les mains....
--Je veux que tu m'écoutes, reprit le père dénaturé; je veux que tu épouses M. Chèvrefils, la semaine prochaine; je veux qu'il te donne, dès ce soir, en ma présence, le baiser des fiançailles!... entends-tu? et si tu t'insurges contre ma volonté, je te....
--O mon père, grâce! grâce! supplia Marguerite.
--Je te maudirai!...
--Ah! non! non! arrêtez! arrêtez!... tout ce que vous voudrez, mon père... oui je ferai tout... je serai soumise... oui! j'épouserai M. Chèvrefils! mais, mon père... ne me maudissez pas!... ah! ne me maudissez pas!...
--Bon! voilà qui s'appelle parler et comprendre le bon sens.... Donc à mardi le mariage....
Le lendemain Geneviève la folle, qui n'avait point paru depuis deux semaines, passa devant la porte de Picounoc. Marguerite la vit, l'arrêta, et se mit à causer avec elle, comme si la vieille femme eût pu la comprendre. La pauvre enfant causait bien avec les rosiers, la verveine et l'Héliothrope qui buvaient les rayons du soleil à travers les vitres de sa fenêtre; elle pouvait aussi chercher une consolation dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne maîtresse de Racette. Picounoc survint à l'instant même.
--Entre donc, Geneviève, dit-il.
La folle entra.
--Vas-tu loin de ce pas? lui demanda-t-il.
--N'importe où, répondit Geneviève.
--Marguerite a une commission à te donner.
Marguerite regarda son père avec étonnement, et la folle regarda Marguerite avec une expression d'aise.
--C'est une lettre que Marguerite envoie à son futur, Monsieur Chèvrefils de la rivière du Chêne, tu le connais bien?
--Oui, répondit Geneviève.
--Ta lettre est sur la table dans la grande salle, Marguerite; va la prendre et tu la confieras à Geneviève.
Marguerite hésitait, tout ahurie de ce quiproquo.
--Viens, dit Picounoc.
Elle suivit son père dans la salle. Il prit une lettre oubliée sur la table: Tiens, Marguerite, dit-il, adresse-la et l'envoie à M. Chèvrefils.
--Mais, mon père, pas en mon nom, toujours! puisque j'ignore le contenu de cette lettre.
--Le contenu? répéta en riant le madré, tiens! vois! ce n'est pas compromettant. Et, dépliant le papier, il montra quatre pages blanches.
--Alors pourquoi, mon père?... observa Marguerite.
--C'est mon affaire.... Adresse-la à M. Chèvrefils, et demande à Geneviève de l'aller porter: ce n'est pas plus malin que ça.... Mais glisse ton nom au coin d'une de ces pages... tu sais, les amoureux!... ah! il va trouver la chose plaisante, admirable!...
Marguerite, éprouvant de la répugnance à tracer son nom pour les yeux de ce vilain bossu, fit semblant d'écrire et n'écrivit rien.
--Ecris! te dis-je, s'écria Picounoc, qui s'aperçut de la supercherie.
Elle écrivit, en entremêlant les lettres, "Victor et Marguerite," puis, repliant le papier, le donna à la folle qui partit pour la rivière du Chêne.
En passant devant la maison de Noémie, Geneviève jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. Noémie, l'ex-élève et le mendiant, assis ensemble, causaient d'une façon intime. Elle entra.
--Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et le triomphe des méchants n'est pas d'une longue durée.
--Les desseins de Dieu sont impénétrables, observa Noémie.
--Le Seigneur, continua la folle, se sert souvent des plus futiles instruments pour opérer de grandes choses.... Vous direz à monsieur Victor que Geneviève la folle rendra témoignage contre Picounoc et le bossu, et le témoignage de Geneviève confondra les pervers.
--Victor s'en doutait, s'écria l'ex-élève triomphant....
--Dieu le veuille! ajouta Noémie.
--Restez avec nous, Geneviève, reprit l'ex-élève....
--Non, je vais chez M. Chèvrefils de la part de mademoiselle Marguerite....
--Un piége, peut-être... observa le mendiant....
--Soyez prudente, Geneviève, repartit l'ex-élève, et prenez garde à Picounoc et à son ami, ce sont des hommes dangereux....
--Je le sais, fit-elle.
--Elle n'est plus folle! Telle fut la pensée qui vint à l'esprit de chacun.
Elle était à peine rendue chez M. Chèvrefils que l'ex-élève, qui ne voulait pas la perdre de vue, rôdait comme un fantôme au milieu des grands chênes de la rivière. Il vit sortir la folle avec un petit paquet à la main. Elle reprit le chemin de Lotbinière: il la suivit. Elle s'arrêta dans une maison à pignons gris et à contrevents rouges, distante d'un quart de lieue environ de la rivière. Il attendit, les yeux fixés sur cette maison.
Le bossu avait souri en voyant Geneviève lui remettre un billet de la part de Marguerite. Il rompit le cachet, et déplia les quatre pages blanches, disant: Chère enfant, tu es bien trop mignonne! Mais quand il eut déchiffré les deux noms enlacés sur le coin de la feuille, il grinça des dents et frappa du pied avec colère.
--N'importe! vociféra-t-il, je t'aurai....
Puis, se ravisant tout à coup, il éclata de rire.
--Picounoc! Picounoc! s'écria-t-il encore tout haut, quand tu ne réussiras pas, le diable lui-même n'aura que faire d'essayer....
Il fit plusieurs questions à Geneviève qui lui parut plus égarée que jamais, et prenant un petit paquet tout préparé, il la pria de le donner en passant à Madame Gagnon. En recevant le paquet Madame Gagnon pâlit légèrement, puis ensuite rougit beaucoup. Elle s'approcha de l'armoire et le développa: C'est du thé, murmura-t-elle, et du bon!... Geneviève, il est l'heure de souper, veux-tu prendre une tasse de thé? demanda-t-elle à la folle.
--Oui, répondit la pauvre femme qui avait faim et soif.
Le thé fut servi. Geneviève le trouva bien fort, bien amer, mais elle en but deux tasses. Réconfortée, elle exprima son intention de partir, et Madame Gagnon ne la retint point. L'ex-élève la suivit de nouveau. Elle avait à peine fait une demi-lieue que sa démarche parut inégale, tantôt lente, tantôt précipitée, et, de temps en temps, la pauvre femme portait la main à sa gorge comme pour en arracher quelque chose. L'ex-élève la rejoignit. Elle le regarda avec une espèce de terreur instinctive d'abord, mais dès qu'elle l'eut reconnu elle se jeta dans ses bras en s'écriant: Je suis empoisonnée! Oh! que je souffre! J'ai trop tardé à parler! mon Dieu! j'ai trop tardé... je vais mourir!... Picounoc et le bossu.... Immédiatement elle fut prise de vomissements abondants, et elle se plaignit d'une soif ardente. L'ex-élève, l'enlevant dans ses bras, la porta dans la maison voisine, et demanda le médecin et le prêtre....
--J'ai mal à la tête! j'ai mal à la tête! criait la malheureuse en se tenant le front dans ses deux mains.... Et à chaque minute elle demandait à boire, et toujours la boisson ramenait le vomissement. Quand le prêtre arriva, ses traits étaient déjà profondément altérés, ses pieds et ses mains refroidis, et le pouls à peine sensible laissait deviner une prochaine syncope. Le médecin avait été appelé dans une autre paroisse. En son absence l'ex-élève qui connaissait bien les simples, administra divers médicaments pour favoriser l'expulsion du poison ingéré. Mais après quelques heures d'attente il commença à douter du succès. Le cas était dans la forme suraiguë, excessivement grave par conséquent. Le prêtre épia les moments de repos que le mal laissait à la moribonde, et remplit son saint ministère. La pauvre infortunée tomba dans le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle disait une quantité de paroles inintelligibles; mais entre toutes, les mots fanal, chandelle, cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea dans ses moments de calme; mais elle parut avoir perdu la mémoire. Une fois seulement elle s'écria, comme se souvenant tout à coup:--Oh! oui! le fanal! cherchez le bien!
Enfin son visage pâle comme la cire prit une teinte violacée, ses forces décrurent rapidement, sa peau se glaça, et elle rendit l'âme à Dieu. Il y avait sept heures seulement qu'elle était sortie de chez Madame Gagnon.
Il y eut enquête et il fut constaté comme toujours que la défunte était bien morte. Personne ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait sous l'égide de sa bonne renommée. L'ex-élève ne voulait pas donner l'éveil aux ennemis du grand-trappeur: il aimait mieux les laisser s'endormir dans la confiance. Dès qu'ils connurent le résultat de l'enquête et le verdict du jury, le bossu, Picounoc et madame Gagnon, poussèrent intérieurement--car cela se fait--des cris de triomphe. Victor demanda à l'ex-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête, fait connaître tout ce qu'il savait, de façon à amener l'arrestation des coupables.
--J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les s'enferrer eux-mêmes, et se jeter dans le piége.... Seulement je les pousserai bien un peu, sans que cela paraisse. Fiez-vous à moi.