Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière Athabaska, s'enfoncèrent dans la forêt. Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de Baptiste son premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant il était fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et, enivrée par le succès, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le lac Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses bourreaux avec la résignation d'une victime que tout espoir a abandonnée. Il avait, pendant de longues années, été la terreur de plus d'une tribu indienne, car il s'était fait le vengeur des persécutés; et les Couteaux-jaunes, surtout, savaient la valeur de son bras et la finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la traîtresse qui s'était réfugiée chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui reprocher durement son intervention dans les affaires des deux tribus.
--Si tu avais permis au Hibou blanc de s'enfuir avec ma rivale, disait-elle, tu serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou tard, Iréma tombera entre nos mains.
Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'eût pas entendu, et, sa figure bronzée ne laissait rien paraître des émotions de son âme. Il priait dans son coeur, et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie en expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait bien voulu savoir qui était et d'où venait ce compatriote si fort et si redoutable; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur l'écrasait d'un regard de mépris.
Les indiens avaient marché pendant deux jours, chassant pour manger, entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les séparaient du lac Noir. Ils s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le regard embrassait une étendue immense, et, des guerriers faisaient sentinelles, car les Couteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et craignaient toujours quelque surprise. Pendant que la tribu, assise sur des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imagé, les chasses et les guerres du passé, ou forme, des projets pour l'avenir, une sentinelle amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien. Un cri sourd s'élève, les sauvages saisissent leurs carabines: Je suis le "Lièvre qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est la fille de ma soeur. Le "Lièvre qui court" est irrité de l'insulte que les Litchanrés ont faite à Naskarina, et il se venge.
La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il comprit que la vengeance de cet homme pouvait lui rendre Iréma.
--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de ta tribu? demanda-t-il?
--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort William après l'enlèvement d'Iréma, ou plutôt après son retour. Ils ont suivi la route des lacs, jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils ont côtoyée longtemps, puis enfin se sont dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, de là, ils se dirigent vers le fort Pierre à Calumet.
--Sont-ils plus nombreux que nous?
--Non; puis ils ont laissé à la tête du lac Winnipeg deux de nos meilleurs guerriers, Ours grognard et Castor d'argent.
--Pourquoi?
--Pour guider les canots de la robe noire jusqu'au grand lac des Esclaves.
--La robe noire! grommela le renégat, puisse-t-elle périr dans les rapides nombreux! Vient-elle seule? ajouta-t-il.
--Des femmes de la prière l'accompagnent.
--Des Soeurs de Charité!... c'est moi qui!... mais, comment te trouves-tu ici, toi?
--Le Lièvre qui court a l'oreille fine; il a entendu de loin les chants des Couteaux-jaunes, et il est venu, laissant les siens qui marchaient vite et se sauvaient.
Le grand-trappeur était attaché au tronc d'un arbre. Les premières paroles du Litchanré lui causèrent de l'émoi, car il crut que le Hibou blanc allait être attaqué, et qui sait? battu peut-être. Alors, ce serait la liberté; mais il pencha la tête sur sa poitrine quand il apprit que ses amis se sauvaient.
--Doivent-ils s'arrêter au fort Pierre à Calumet? demanda le chef.
--Pas longtemps. Ils traverseront là la rivière et s'avanceront, en se tenant à une petite distance des bords, vers le fort Providence.
--Sont-ils loin?
--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.
--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous les atteindrons au point du jour. Ils n'arriverons pas tous au fort Providence!
Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi vers le nord. Ils n'étaient plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappeur, et, cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet homme mystérieux qui courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystère ou l'étrange, c'est dans ces régions lointaines et solitaires, au milieu de ces forêts vieilles comme le monde, où les hommes passent de temps en temps, sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui réussissent à se faire craindre ou aimer par les peuplades fanfaronnes ou défiantes, sont les véritables rois de ces solitudes. Le grand-trappeur était l'un de ces rois; mais il venait de tomber. Il paraissait bien faible maintenant et servait de jouet à ses ennemis. Il passait, enchaîné, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants de liberté, qui avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace, ou les lacs du midi.
La nuit achevait son cours et le jour allait paraître quand le Hibou blanc ordonna, pour la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher sur le sol pour écouter les bruits lointains, et tâcher de découvrir la piste des Flancs de chiens. Le premier, le Lièvre qui court se releva joyeux.
--Je les entends! je les entends!
--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!
--Marchons! cria le chef.
Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. Le grand-trappeur, les mains derrière le dos, mais les pieds libres, courait entouré de gardiens jaloux. Une heure s'était à peine écoulée, qu'une clameur formidable s'éleva, c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs ennemis. A cette clameur une autre plus puissante encore répondit; les Couteaux-jaunes, la carabine au bras, s'élancèrent les premiers. Les Litchanrés soutinrent l'attaque avec courage. Des deux côtés les femmes s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ libre aux combattants. Dès le commencement de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs ennemis le traître "Lièvre qui court." Il comprit l'acte infâme de son ancien ami: Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils assez traîtres pour combattre la tribu de leurs pères?
--Depuis que Kisastari est assez insensé pour mépriser les conseils de sa tribu et rechercher l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui! répliqua le "Lièvre qui court."
Au même instant les deux indiens, jetant leurs fusils, tirent, des pistolets de leur ceinture et s'élancent l'un sur l'autre. Les balles sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse des sapins, les deux guerriers s'approchent toujours et le feu roule bien nourri.
Le jeune chef est blessé, car le sang coule le long de son bras et jusque sur sa main; mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en apercevoir.
--Voyez-donc le sang d'un chien peureux! crie le Lièvre qui court, en se moquant du jeune chef.
Les autres guerriers se battaient toujours, et déjà plusieurs jonchaient le sol.
Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari dégaine son couteau et, d'un bond, se précipite sur son adversaire. Mais son pied s'embarrasse dans une branche et il tombe. Alors, le traître lève le bras pour le frapper.
--Arrête! s'écrie une femme, je l'aime!...
C'était Naskarina.
--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court, qu'il meure!
Disant cela, le Lièvre qui court presse la détente de son pistolet, mais Kisastari s'était levé: il fait un bond et déjoua la balle.
--Meurs donc toi-même, traître! dit-il. Et la lame luisante de son couteau, passant comme un éclair, vint se planter, vibrante, dans le tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et habile, avait à son tour trompé la mort. Alors Kisastari empoigne son ennemi par les flancs et une lutte ardente commence. Malheur à celui qui tombera! Les deux adversaires ressemblaient à deux dogues qui se tiennent par leurs crocs aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce d'échapper à l'étreinte et de saisir le manche de son poignard, mais le jeune chef le serre comme un étau, et le pousse peu à peu vers le sapin ou tremble encore sa fine lame. Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent sous lui, la sueur l'inonde, il voit un nuage passer devant ses yeux.
--Au secours! à moi! crie-t-il.
Au même instant il touchait le tronc du sapin. Il se sentit tout à coup libre. Kisastari l'avait laissé pour reprendre son couteau fixé dans l'arbre.
--Partie égale! dit Kisastari, défends-toi! je t'ouvre le ventre! Et, disant cela, il lève son terrible couteau. Mais tout à coup il pousse une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous des lâches!... Et il tombe la face contre terre. Il venait d'être frappé par derrière.
--Il ne mourra pas seul, s'écrie une voix de femme.
Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son tour en poussant une plainte amère.
--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant une lame sanglante. C'est moi qui te venge, ô mon Kisastari....
A cette voix connue le jeune chef sourit.
--Iréma! Iréma! s'écrie le Hibou-blanc qui vient de frapper Kisastari, tu es ma prisonnière.
--Viens donc! Et elle brandissait son arme.
--Désarmez-la, vous autres, commande le vieux chef.
Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers se précipitent sur elle et lui arrachent le couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, voyant leur jeune chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent point. Ils étaient satisfaits de leur besogne.
Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux s'étaient remplis de larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une défaite, car le vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait plus dans son chemin.
Les Litchanrés comptaient deux morts, et les Couteaux-jaunes, trois. Il y avait un bon nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était le comble des voeux du vieux chef. Il n'avait jamais ambitionné un plus beau triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent ensevelis sous des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes reprirent leur marche vers le lac Noir.
Robert et Charlot--car c'étaient bien nos bandits d'autrefois--disparurent comme ils étaient venus, à l'insu de tout le monde. Cela n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les avoir vus passer; mais le signalement des uns ne répondait point au signalement des autres, et ne servait qu'à dépister les recherches. Le bossu, qui avait pris le goût des richesses, et même était devenu passablement avare, en courtisant la fortune, avait perdu le sommeil depuis la visite malencontreuse des deux compères. Pourtant, il ne s'était vu dépouiller que d'une somme assez mince, et les voleurs firent comprendre, par le désordre qu'ils laissèrent derrière eux, que leur avidité n'avait pas été aussi heureuse que grande. Le bossu ne gardait chez lui que peu d'argent: il prêtait, comme je l'ai dit, à courte échéance et à gros intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long terme, mais il n'y perdait rien, et c'était quand un motif étranger s'ajoutait à l'avarice, son motif habituel. Ainsi, à la demande de Picounoc, dont il aimait la fille Marguerite, il avait avancé à la veuve Letellier tout l'argent nécessaire pour payer l'instruction de son enfant.
Picounoc ne ressentit pas de chagrin du petit malheur arrivé à son ami; d'abord parce qu'il se réjouissait ordinairement des adversités des autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait là un prétexte de plus pour faire vendre la terre de Noémie.
Robert et Charlot étaient descendus à Québec, car on se cache plus facilement à la ville qu'à la campagne: la foule est discrète comme la solitude. Ils longent le côté nord de la rue Champlain et se dirigent vers une maison à deux étages, sale et moussue, où mes lecteurs sont entrés, il y a plus de vingt ans, à la suite de Djos, du charlatan, des gens de cage et des voleurs. C'est encore la même maison, mais avec vingt ans de plus sur le pignon; elle est plus sombre encore qu'autrefois et s'identifie, en quelque sorte, avec le rocher noir qui la domine et l'écrase de ses trois cent cinquante pieds de hauteur. Les habitués d'autrefois sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère Labourique n'est plus derrière le comptoir; elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de la fenêtre, et s'amuse à regarder les passants. La Louise, plus jaune, si c'est possible, que dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a trouvé un mari, l'a perdu--temporairement--et elle fait un glorieux veuvage.
Robert et Chariot entrent en riant.
--Qu'y a-t-il de si drôle? demanda la Louise.
--Batiscan! dit Charlot, on ne fait pas de rencontre comme celle-là tous les jours.
--Non, Seigneur! dit Robert.
--Quelle rencontre? demande la Louise.
--On te contera cela; rien de plus singulier. C'est un des plus beaux tours du hasard.
--Oui, Seigneur! affirme Robert.
--Qu'est-ce que c'est donc, la Louise? fait la vieille d'une voix saccadée.
--Un peu plus tard, mère Labourique, on vous dira tout. Pour le moment on a autre chose à faire.
--Plus tard! plus tard! Je ne suis pas jeune, moi, pour attendre ainsi: j'ai quatre-vingts sonnés, oui!
--Eh bien! la mère, on arrive de Lotbinière, Robert et moi, dit Charlot, manière de se graisser la patte chez les campagnards.
--Ah! ah! vous venez de Lotbinière! cela me rappelle ce pauvre Saint-Pierre.... Mon, Dieu! je l'ai bien regretté, le brave homme!... Il me semble que sa mort a porté malheur à notre maison. Depuis, les affaires n'ont pas bien marché... non, non!...
--Vous souvenez-vous d'un grand jeune homme à la voix nasillarde qu'on appelait Picounoc?
--Ma foi! non, je ne me souviens pas de lui.... Est-ce qu'il venait ici?
--Et oui, mère, reprit vivement la Louise: je me le remets bien, moi! La gaillard, il buvait sec....
--Eh bien! reprit Chariot, ce fripon-là est aujourd'hui l'un des habitants les plus à l'aise de Lotbinière.
--Vous ne le direz plus! exclama la Louise.
--Et vous l'avez dégraissé? repartit en riant la vieille aubergiste.
--Vous ne l'avez pas tué, j'espère, demanda la Louise un peu anxieuse.
--Tué? allons donc, on est plus humain que ça. Du reste, il ne s'agit pas de Picounoc, mais d'un farceur que vous avez bien connu.
--J'en ai tant connu de farceurs, observa la vieille.
--Vous vous souvenez de Paméla?
--Paméla Racette? demanda la Louise.
--Justement la soeur de notre ex-associé que le diable a emporté, je crois, vingt ans trop tôt.
--Eh bien?
--Eh bien! elle est au service d'un riche marchand de Lotbinière.
--Pas possible?
--Pas possible si vous voulez, mais elle y est, quand même, balayant laplace, faisant la soupe, et brassant la paillasse comme... une femme de qualité, tous les jours que le bon Dieu amène.
--Cette pauvre Paméla! que j'aimerais à la voir! dit la Louise en poussant un gros soupir. Lui avez-vous parlé de moi?
--Ma foi! nous n'y avons pas songé.
--Nous avions beaucoup à faire et peu de temps à notre disposition, ajouta Robert.
La vieille éclata de rire tout à coup, et, se penchant dans la fenêtre, parut s'intéresser vivement à une scène de la rue.
--Qu'y a-t-il donc de si drôle, mère?
--C'est un bossu... ah! que c'est drôle!... Un Monsieur encore!... habillésur le fin! Il s'est penché pour ramasser une pierre et faire peur aux gamins, je suppose, mais jet'en fiche! un des gamins s'est mis à cheval sur la bosse, au grand amusement de la foule.
En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs s'approchèrent de la fenêtre: C'est lui! s'écrièrent-ils à la fois.
Ils se regardèrent un moment pour s'interroger.
--Ne nous montrons pas, dit Robert, il est plus fort que nous, et il a pour lui le droit.
--Bah! s'il nous menace, nous le dénoncerons.
--C'est vrai, mais cachons-nous, c'est plus prudent.
--Et, si Paméla nous avait trompés?
--Si quelqu'un s'informe de nous, dit Charlot aux deux femmes, dites que vous ne nous connaissez point.
--Vous vous sauvez? demanda la vieille.
--Le bossu nous dérange un peu, la mère, n'importe, nous vous conterons notre voyage un autre jour. Et ils sortirent.
Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme bien élevé; mais la colère animait encore son visage, et sa parole était brève et saccadée.
--Est-ce qu'il n'y a pas de police ici, que les gens sont attaqués en plein midi par la valetaille des rues?
--La police, Monsieur, répondit la vieille, elle se cache ou se sauve quand on l'appelle, comme le chien de M. Nivelle... ah! ce n'était pas comme cela de notre temps!
--Vous ne vieillissez pas, mère Labourique, vous êtes fraîche comme à cinquante ans.
--Ah! pardon, Monsieur, je ne vaux pas grand'chose maintenant, je m'aperçois bien que je m'en vais... mes jambes sont paralysées et je passe ma vie dans ce fauteuil, c'est bien ennuyeux, allez! et j'ai hâte d'aller dans un monde meilleur....
--Vous l'avez bien mérité la mère.
--J'ai fait mon possible....
Le bossu avait envie de rire. Il demanda à la femme qui était au comptoir, si elle était bien Louise, et but un verre de gin pour se donner du ton. Louise répondit qu'elle était bien elle-même, mais que les chagrins de toutes sortes la rendaient méconnaissable.
--Je ne me rappelle pas de vous, Monsieur, ajouta-t-elle, est-ce que vous êtes venu ici, déjà?
--Quelquefois, mais vous pouvez bien m'avoir oublié, il y a bien longtemps. J'étais tout jeune alors. C'est au bon temps de Robert, de Charlot, du docteur au sirop de la vie éternelle.
--Et du vieux chef? ajouta Louise, je me souviens de ce temps-là et de ces gens aussi. C'est étonnant que je vous aie oublié.
--Cela ne m'étonne pas du tout moi. Plusieurs de ces pauvres diables ont mal fini. Racette et le docteur au sirop ont goûté du pénitencier.
--Pas longtemps. Ils se sont évadés en tuant leur gardien.
--Vraiment! Et les a-t-on pincés?
--Nous n'avons plus entendu parler d'eux. C'étaient deux fins matois, allez!
--Et Charlot? et Robert?
La Louise hésitait. La vieille répondit: Ah! Seigneur! il y a longtemps qu'ils ont déguerpi et gagné les lignes.
--Toujours prudente, la mère, dit le bossu! Ils seront contents de vous, quand je leur dirai cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y être, puisqu'ils m'y ont donné rendez-vous.
--Ils vous ont donné rendez-vous ici?
--Ici même, chez la mère Labourique.
--Et pourquoi?
--Ah! secret d'état.... Ils arrivent de Lotbinière, vous le savez peut-être, peut-être l'ignorez-vous. Nous nous sommes rencontrés là; leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les ai reconnus les vieux de la vieille, et, je leur ai mis en main la plus jolie affaire du monde. Ils m'ont juré leurs grands dieux qu'ils seraient reconnaissants, et....
--Je comprends, dit la vieille.... Je comprends! s'ils vous ont promis quelque chose, vous l'aurez, soyez-en sûr....
--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici?
--Je n'en sais rien, monsieur.
--Ils ne sont pas encore passé les lignes? demanda-t-il d'un air moqueur.
--La mère a perdu la carte, reprit la Louise, qui voulait racheter le faux pas de la vieille, n'allez pas vous fier à ce qu'elle dit. Robert et Charlot ne sont pas venus ici depuis dix ans.
--La mère Labourique d'aujourd'hui jase aussi bien que la mère Labourique d'il y a vingt ans. Elle s'est défiée de moi d'abord, et elle a agi avec prudence, ensuite, elle s'est montrée franche et a eu raison, car je sais que Robert et Charlot sont ici à Québec et qu'ils ont l'habitude de venir dans cette maison.
Vous vous trompez, Monsieur, et vous ne les verrez jamais dans notre maison.
--Est-ce un défi?
--C'est un défi facile à jeter, puisqu'ils nous sont tous deux devenus presque étrangers.
--Vous voulez les cacher?
--Pourquoi?
--Parce qu'ils sont des voleurs!
--Et nous faisons métier de cacher les voleurs, je suppose?
--Depuis trente ans.
--Vous êtes un lâche et un menteur!... Accuser ainsi deux femmes honnêtes comme ma mère et moi! oh! c'est infâme!
--Tout doux, la Louise... ta vertu n'est pas si farouche que ça!...
--Votre impertinence serait moins grande si vous vous adressiez à un homme... misérable bossu que vous êtes!...
--J'en jure Dieu, s'écria le bossu piqué au vif, je démolirai votre sale boutique et je trouverai bien les rats qui s'y cachent!
Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il pensait à Marguerite; mais Marguerite pensait au jeune Victor, et elle pleurait en pensant à lui. Voici pourquoi: Picounoc était revenu de l'ouvrage soucieux et morose. Il ne soupa que légèrement. Marguerite lui demanda la cause de cette tristesse et de ce manque d'appétit:
--Pauvre enfant, dit-il, c'est, vois-tu, que je voudrais te rendre heureuse, et tu ne le veux pas...
--Comment! petit père, il me semble que...
--Tu ne veux pas épouser M. Chèvrefils.
--Il est vieux, bossu, avare, jaloux!... et vous croyez qu'il me rendrait heureuse?...
--Il t'aime et il est riche, cela suffit...
--Je ne l'aime pas, moi.
--Caprice d'enfant...
--Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui? vous me disiez, dernièrement, que Victor m'aimait et que vous en étiez aise.
--J'ai compris que tu ne pouvais pas devenir la femme d'un avocat, et puis je ne veux pas me séparer de toi.
--Mais si j'épousais M. Chèvrefils?
[Carence d'impression]rais souvent, souvent...
--Vous viendrez me voir à Québec, et l'été, je passerai la vacance ici.
--Tu sais, Marguerite, qu'une fille qui se marie malgré son père est rarement heureuse.
--Je ne me marierai pas malgré vous.
--Tu épouseras donc M. Chèvrefils.
--Jamais! je resterai fille plutôt. Vous voulez m'avoir auprès de vous, vous m'aurez ainsi tant que vous voudrez.
--Marguerite, tu ne sais pas comme...
--Mon père, je ne vous comprends pas!...
--Ne me demande pas la raison de mon insistance, je t'en prie, mais, obéis, et Dieu te bénira...
--Je hais cet homme...
--Il est puissant et peut nous faire du mal.
--Mon père, nous avons le coeur droit. Dieu est avec nous, qu'avons-nous à craindre?
--Marguerite!...
--Mon père!
--Je t'en supplie!...
--Ma conscience s'y oppose.
--C'est un prétexte; il n'y a pas de mal en cela... c'est un prétexte pour rester insensible aux prières d'un père qui te chérit...
--Vous savez que je vous aime, mon père, eh bien! je resterai avec vous.
--Non!... il faut que tu te maries!
--Avec le bossu?
--Avec M. Chèvrefils!
Marguerite se voila la face de ses deux mains. Picounoc tomba à genoux devant elle.
--Marguerite, dit-il, aie pitié de moi!
Marguerite jeta ses bras autour du cou de son père et l'embrassa avec effusion, puis, fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans sa chambre.
--Le bossu me l'avait dit, que je verrais mon père à mes genoux... Mon Dieu! quel est ce mystère! il me glace d'épouvante.
Picounoc s'était laissé intimider par les menaces du bossu, et redoutait son indiscrétion. Père dénaturé, il aimait mieux sacrifier sa fille que renoncer à la possession de Noémie.
--My! my! what is it?s'écria John.
--Quid est tibi, quod fugisti?... ajouta l'ex-élève.
--Des cadavres! exclama Baptiste.
--Un massacre! répéta Félix.
John se pencha sur un des guerriers morts.
--Les Litchanrés se faire battre, dit-il.
--Je n'appelle pas ça se faire battre moi, dit l'ex-élève, ils se sont faits tuer raide.
--Les Couteaux-jaunes sont venus les surprendre ici, observa Baptiste, cela m'explique pourquoi ils ont dévié de leur route.
--C'est vrai, ajouta Félix, mais comment ont-ils pu deviner que leurs ennemis se trouvaient ici?
--Naskarina savait peut-être le chemin que prendrait sa tribu.
Tout en causant ils examinaient les cadavres.
--Le jeune chef! dit l'ex-élève.
--Le Lièvre qui court! reprit Félix.
--C'étaient deux amis, ils ont du tomber en semble, ajouta Baptiste.
--For sure!dit John.
--Donnons leur une sépulture commune, que les mêmes branches de sapins les recouvrent éternellement.
--Voici un amas de rameaux et de feuilles qui n'attendent que le moment d'être utiles, étendons-les comme un suaire sur nos amis défunts; mais, auparavant, réunissons les morts.
Et les quatre chasseurs couchèrent, côte à côte, les indiens qui avaient succombé dans le combat. Lorsqu'ils rangèrent le corps de Kisastari, la plaie que le couteau du Hibou-blanc lui avait faite dans le dos s'ouvrit; le sang coula et le mort poussa une plainte sourde. Un frisson courut dans les veines des quatre blancs, et pourtant ils n'étaient pas peureux. Ils se remirent aussitôt.
--Il n'est pas mort, dit l'ex-élève, vite! de l'eau et de la gomme de sapin.
Un moment après l'eau pure rafraîchissait les lèvres altérées du blessé et le baume du Canada commençait à cicatriser ses plaies. Les autres étaient bien morts. Ils furent ensevelis sous les rameaux. Les chasseurs, en enlevant l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient d'apercevoir, mirent à nu les cadavres des Couteaux-jaunes....
--Oh! oh! dirent-ils, il y a eu bataille en règle, et des morts de chaque côté. Nos amis se sont bien défendus, tant mieux! les branches leur seront plus légères.
--Que les corps des Couteaux-jaunes aient le sort réservé aux cadavres des Litchanrés! dit l'ex-élève, en enlevant la dernière branche.
--Oh yes, ajouta John.
--Qu'ils soient la pâture des loups et des corbeaux!
--Oh! yes!
--Et disons un pater et un ave pour les âmes de nos amis, dit Baptiste, en se mettant à genoux auprès des Litchanrés.
--Oh! yes!mais c'est moi pas dire, parceque c'est moi pas croire nécessaire, mais vous autres faire bien de prier.
--C'est ton affaire, John.
Et les trois chasseurs catholiques, à genoux près des cadavres des indiens, récitèrent avec dévotion unpateret unave.
Kisastari avait repris connaissance. Ses amis résolurent de rester auprès de lui jusqu'à ce qu'il fut en état de marcher, et, quand ils le virent capable de tuer du gibier pour se nourrir, ils lui donnèrent une bonne provision de poudre et s'éloignèrent.
Les Couteaux-jaunes s'avançaient lentement et joyeusement vers le lac Noir. Le Hibou blanc poursuivait de ses assiduités la belle Iréma qui demeurait insensible et inconsolable.
--Jamais Iréma ne pourra aimer, disait-elle, celui qui a tué son fiancé.
--Si tu ne m'aimes pas de bon gré, tu m'aimeras de force.
--Iréma n'a pas peur des tourments, ni de la mort. Elle sera heureuse de souffrir et de mourir pour Kisastari son époux.
--Ne prononce jamais ce nom devant moi!
--Kisastari! c'est le nom que j'aime.
--Le Hibou blanc se vengera....
--Le Hibou blanc n'est pas un véritable indien, et il a peur des tortures....
Comme le grand-trappeur, Iréma avait les mains enchaînées--car on la savait capable de s'enfuir seule à travers la forêt. Souvent elle regardait le visage pâle qui l'avait sauvée, et elle eut donné sa vie pour lui rendre la liberté. Quand les deux prisonniers se rencontraient, ils échangeaient de tristes et éloquents regards.
La troupe atteignit le lac Noir, et elle fit retentir de ses cris de joie les ondes solitaires et les bois mystérieux. Les danses et les chants durèrent tout un jour. Les jeunes guerriers, vers le soir, s'approchèrent du vieux chef en lui dirent:
--Tu nous as promis que les réjouissances se termineraient par la mort de notre vieil ennemi, le grand-trappeur, eh bien! nos jambes sont fatiguées de danser, nos voix sont lasses de chanter, et nous voulons nous reposer bientôt.
--Vos bras sont-ils aussi fatigués? demanda le Hibou blanc.
--Non:
--Vos couteaux sont-ils bien aiguisés?
--Oui!
--Et bien! attachez à un tronc d'arbre le grand chef, et lancez-lui vos couteaux dans le coeur, à vingt pas de distance.... On verra lequel de vous est le plus habile.
Une clameur joyeuse suivit les paroles du chef, et le grand-trappeur fut attaché au tronc d'un sapin. Il ne tremblait pas. Les jeunes gens se placèrent en rang à vingt pas. Les femmes regardaient avec curiosité. L'une d'elles pleurait: c'était Iréma. Le sort avait désigné l'ordre dans lequel on devait tirer. Le premier qui s'arma du couteau fut le Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante et dit en souriant:
--Vous autres, vous ne frapperez qu'un cadavre.
Alors il visa, d'un oeil perçant au coeur du grand-trappeur leva le bras lentement et, toujours l'oeil fixé sur le prisonnier, il lança l'arme sifflante.
--Nul! c'est nul! à recommencer, s'écria-t-il furieux, on m'a touché le bras.
Le couteau n'avait déchiré que le gilet du prisonnier.
--Arrête! s'était écrié Naskarina, j'ai une parole à confier au chef. Et, disant cela, elle avait saisi le bras de l'indien.
--Pourquoi troubles-tu la fête, Naskarina? dit le Hibou blanc avec une légère aigreur.
--Iréma pleure, vois-tu? elle est affligée de la mort du grand-trappeur, eh bien! chef, c'est à toi de profiter des dispositions où elle se trouve. N'aimes-tu pas mieux avoir l'amour de cette femme que la mort de cet homme...
--Je ne te comprends pas bien, Naskarina.
--Ecoute--elle parlait bas--dis à Iréma que tu donneras la liberté au grand-trappeur si elle veux t'aimer.
--Naskarina, tu as de l'esprit.
--Et puis, si tu veux tuer cet homme, fais le suivre ou surprendre.
--Naskarina, merci!
Il commanda aux guerriers de suspendre leur terrible jeu de couteaux, et il se dirigea vers Iréma. Le grand-trappeur ne savait que penser, mais il était loin d'espérer la délivrance. Iréma, remplie de reconnaissance envers le grand-trappeur, consentit à se sacrifier pour le sauver.
--Je serai votre femme, dit-elle, mais pas avant que la robe noire nous unisse....
--La robe noire est bien loin....
--Nous irons ensemble, et nous marcherons tout un mois s'il le faut.
--C'est bien long, Iréma.
--Je puis bien sacrifier ma vie pour sauver un homme qui m'a fait du bien, mais il ne m'est pas permis de sacrifier mon âme; et, si tu ne veux pas attendre, chef, ordonne à tes guerriers de continuer leur jeu meurtrier... tu ne m'auras jamais pour femme....
--Et si je le sauve!
--Si tu le sauves, Iréma sera ta femme, elle le jure, et elle est capable de tenir sa parole.
--Je crois à ta parole et tu es libre.
En disant ces mots il fit tomber les liens qui enchaînaient les mains de la belle indienne. Ses guerriers, surpris, se regardaient entre eux et commençaient à murmurer.
--Le Hibou blanc nous trahit; risqua l'un d'eux....
--C'est un étranger; les Couteaux-jaunes ont eu tort de se fier à lui, dit un autre.
--C'est une honte pour nous!
Le vieux chef s'avança au milieu d'eux: Depuis que je suis avec vous, dit-il, vous n'avez pas été bafoués par vos ennemis, et vous les avez souvent vaincus. Quand j'étais jongleur, je vous prédisais votre bonne fortune et vos triomphes, depuis que je suis devenu le premier de la tribu que j'avais adoptée, ai-je jamais trahi mes compagnons ou failli à ma tâche? Vous devez donc avoir confiance en moi, et croire que tout ce que j'ordonne est pour la gloire et le bien de la tribu. Je veux une femme; et celle que je veux, c'est Iréma, la fiancée de Kisastari que vous avez tué. Elle ne sera ma femme qu'à une condition. C'est que je rende la liberté au grand-trappeur.... Le voulez-vous?
Un frémissement s'empara des indiens attentifs: Rendre la liberté au grand-trappeur! s'écrièrent-ils stupéfaits.
--Si vous ne le voulez pas, je me soumettrai, car le vieux chef aime mieux sa tribu qu'il ne s'aime lui-même....
--Le Hibou blanc est avec nous depuis autant de lunes qu'il y a de branches à cet arbre, et il nous a toujours été dévoué, qu'il fasse donc selon ses désirs! s'écria l'un des indiens.
--Eh bien! mes enfants, reprit le chef, d'une façon câline, et parlant bas pour n'être pas entendu des autres, consolez-vous, tout ne sera pas perdu, le grand chef ne nous échappera pas. Il sera mis en liberté, mais vous allez l'attendre sous les bois. Que dix d'entre vous s'élancent dans la forêt, du côté du soleil, je vais le renvoyer par là.
Aussitôt dix des plus agiles disparurent sans bruit.
Le grand-trappeur avait bien vu qu'il se tramait quelque nouveau complot; mais il n'avait rien entendu, et toujours il supposait que l'on s'évertuait à trouver un genre de mort digne du mal qu'il avait causé. Quelques heures s'écoulèrent avant que le Hibou blanc s'approchât de lui; heures d'angoisses et d'agonie que celui qui va mourir peut seul comprendre.
--Frère, dit le Hibou blanc.
--Moi, ton frère! vil renégat, jamais!
Le vieux chef eut un mouvement de colère, mais la pensée d'Iréma lui rendit le calme.
--Compatriote, dit-il en français, tu me crois plus méchant que je suis, je t'offre la liberté.
--La liberté! dis-tu, mais à quel prix?
--Pars! tu es libre. Et il coupa, d'un coup de couteau, les liens qui l'attachaient à l'arbre. Le grand-trappeur eut envie de se jeter sur lui et de l'étrangler. Plusieurs indiens arrivèrent armés de fusil.
--Pars, dit le vieux chef, va-t-en de ce côté--il montrait le bois--éloigne-toi vite, car nous ne voulons plus te revoir. Si tu suis les bords du lac, tu seras tué, car mes guerriers sont là qui t'attendent.
--Et de ce côté, demanda le grand-trappeur il n'y a personne qui me guette pour me tuer? dit-il avec ironie.
--Personne! répondit le traître Hibou blanc.
--Mourir pour mourir, pensa le prisonnier, il vaut mieux être tué par une balle que servir de jouet et de cible aux couteaux de ces chiens.
--Donne-moi un fusil, de la poudre et du plomb! demanda-t-il.
On lui donna ce qu'il voulait.
--Au revoir, dit-il, et il s'élança, libre comme l'oiseau, dans la forêt qu'il aimait tant.
Le Hibou-blanc sourit en le voyant partir, et s'approcha d'Iréma.
--J'ai tenu parole, tu vois comme je t'aime.
--Iréma ne t'aime point, mais elle tiendra sa parole aussi bien que toi.
Le grand-trappeur s'arrêta bientôt et se mit à genoux. Pendant longtemps il pria. De quelque côté qu'il put aller il s'attendait à être assassiné, car il connaissait la perfidie des Couteaux jaunes et de leur chef blanc, le renégat. Il marcha avec toutes les précautions possibles, et souvent il mit son oreille contre le sol pour percevoir les sons et découvrir le passage de quelque voyageur. Il se serait bien caché, mais il fallait ne pas mourir de faim, et, alors faire la chasse et probablement se trahir.
Les dix indiens s'étaient arrêtés à une courte distance, et formaient un cordon comme les tirailleurs qui se dispersent sur le champ de bataille. Ils guettaient, attentifs, épiant tous les bruits de la forêt. Tout à coup l'un d'eux entendit le bruit des rameaux qui craquaient sous des pieds pesants. Il tressaillit et s'assura, que son fusil était bien chargé. Mais le bruit s'éteignit peu à peu, puis il se fit entendre dans une autre direction:--C'est le diable que cet homme, pensait-il, il court avec la rapidité d'un cerf... mais il ne nous trompera pas. Plusieurs des indiens entendaient le bruit et tenaient en eux-mêmes le même langage. Le premier qui avait été mis en éveil, oubliait, petit à petit, en songeant à sa belle sans doute, la glorieuse mission qu'il avait à remplir, quand il fut tiré de sa rêverie par un murmure, et un violent froissement de feuilles sèches: Il est passé! le misérable, cria-t-il. Et, se levant, il fit par accident tomber la gâchette de son fusil. Le coup partit et la forêt résonna au loin. Alors un homme robuste et grand se cacha derrière une souche noire et, là, il attendit quelques instants pour voir d'où venait le danger. C'était le grand-trappeur. L'indien maladroit rechargea sa carabine et se tint debout. Le fugitif ne pouvait pas le voir. Les autres indiens crurent le grand-trappeur mort, et ils accoururent. Se voyant cerné--car des pas précipités résonnaient de toutes parts autour de lui--le grand-trappeur se leva pour fuir. L'indien qui venait de recharger sa carabine l'aperçut. Il eut un éclat de joie dans les yeux, épaula son arme et... tomba mort. Le grand chef fuyait, il ne le vit point tomber. Trois autres arrivèrent essoufflés, haletants, mais la figure souriante....
--Est-il mort? se demandèrent-ils?
--Oh! yes!et toi, mourir aussi, dit une voix étrange.
Et, au même instant, l'indien tomba frappé par une balle....
--Accipe ballam meam!cria une autre voix. Et un troisième indien tomba.
--A moi l'autre! à moi l'autre! dit Baptiste; mais le quatrième se sauvait; une balle lui écorcha le bras en passant. Les autres indiens qui accouraient aussi s'arrêtèrent au bruit de la fusillade. La peur les saisit, vaillants loin du danger, toujours prêts à assassiner leur ennemi confiant, ils ne s'exposaient guère sans nécessité et isolément. Ils revinrent au lac Noir.
Le blessé les suivit de près. Le vieux chef était dans une inquiétude extraordinaire. L'écho avait apporté le bruit des détonations des armes à feu, et il était facile de conclure qu'un engagement avait eu lieu entre les indiens et quelques ennemis. Peut-être aussi que le grand chef, blessé d'abord, s'était défendu longtemps avant de tomber; peut-être étaient-ce ces quelques chasseurs canadiens laissés à l'embouchure de la rivière Claire, il y avait quelques jours. Cette réflexion était la plus juste. Et le blessé dissipa tout doute à ce sujet, car il avait entendu l'anglais de John, et le latin de l'ex-élève, et de plus, la balle de Baptiste l'avait richement effleuré. Le Hibou blanc venait de passer de la joie à la colère et de la confiance à la peur.
--Et le grand-trappeur est-il encore vivant? demanda-t-il au blessé.
--Le grand-trappeur doit être mort. Il n'était pas avec les autres chasseurs. Il s'est sauvé dans la direction de la rivière Athabaska et plusieurs balles l'ont suivi....
--L'ont-elles atteint?
--Oh! Oui... je le crois, je l'ai vu tomber... c'est alors qu'avertis par mon coup de feu, les blancs sont accourus et m'ont attaqué. C'eût été folie de lutter contre plusieurs, je suis revenu.
La vérité était légèrement altérée, mais ce récit, fort vraisemblable, valut à l'indien perfide de chaudes marques de sympathie.
--Levons le camp, ordonna le chef, et marchons vers le grand lac des Esclaves.