II

Quelques mois après son retour à Houdan, Gaston, en dépit des répugnances et des pleurs de Mademoiselle, avait été placé au collége, puis envoyé à Paris pour y faire son droit.

A Paris, il retrouva Bouchot, devenu, par des circonstances singulières, un des élèves de Couture. Les deux amis, que l'exiguïté de leurs ressources condamnait à la plus stricte économie, menèrent côte à côte la vie d'étudiant dans la bonne acception du mot. Leur mutuelle affection, déjà si solide, se resserra par mille services prêtés ou rendus, et, malgré l'opposition de leurs caractères, jamais frères ne furent plus unis, plus dévoués l'un à l'autre, plus confiants dans le résultat final de leurs efforts.

Son droit terminé, Gaston retourna vivre près de sa tante. La mort d'un cousin éloigné, dont il ignorait l'existence, lui donna soudain la fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une quinzaine de mille livres de rente. Cet héritage le dispensa de travailler pour vivre, grosse question qui le préoccupait surtout depuis que Mademoiselle avançait en âge. Le premier soin de Gaston fut d'aider Bouchot, qui luttait vaillamment contre les difficultés de la carrière qu'il avait embrassée. Le second, d'une exécution plus difficile, consistait à décider Catherine à prendre une élève. Il y eut à ce propos de nombreux pourparlers. Ce ne fut qu'à force de câlineries, quand l'autorité de Mademoiselle eut échoué, que Gaston amena la vieille servante à tolérer dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien.

Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire, passèrent de nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le chasseur qui la surmontait eut seul à lutter contre les orages extérieurs. Adoptée en quelque sorte par Mademoiselle,—dont la fortune inespérée de son neveu avait calmé les dernières craintes,—Aimée occupait l'ancienne chambre de Gaston, et semait la gaieté dans cet intérieur un peu sérieux, où son grand-père parlait progrès, Catherine ménage, où Gaston, presque toujours absorbé par l'étude, songeait à faire triompher dans l'avenir les idées de son parrain, à réformer en partie la société. Il était rare qu'on fît allusion au passé, car le souvenir de ce temps néfaste amenait toujours des larmes dans les yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le nom exaspérait la vieille servante, avait disparu de la rue Jean-Pain-Mollet, et depuis lors rien ne prouvait qu'elle existât.

Mademoiselle profita du bien-être apporté dans la maison par l'héritage de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle avait coutume de secourir. Elle s'installait le samedi à la fenêtre du rez-de-chaussée, et vieillards, boiteux, aveugles, manchots venaient recevoir son offrande, toujours accompagnée d'une bonne parole ou d'un sage conseil. Plus que jamais son nom fut béni dans la petite ville qui était son univers, et où elle souhaitait mourir. Levée avant le jour, elle éveillait Aimée qui se mettait à l'étude; puis on vaquait aux soins du ménage. À dix heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil, corrigeait les devoirs de sa jeune élève, dont la raison émerveillait l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de Catherine annonçait l'heure du déjeuner. Gaston, roi de cet intérieur, descendait toujours un peu en retard, ramené le plus souvent par Aimée, qui carillonnait à sa porte, lui arrachait sans façons sa plume ou son livre de la main, le plaçait à table, tout près de Mademoiselle, et lui nouait parfois une serviette sous le menton, comme à un enfant, Dieu sait avec quels joyeux éclats de rire. Cette scène égayait Catherine, qui rappelait l'époque où elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M. Gaston récalcitrant.

«Il n'était donc pas sage, lorsqu'il était petit? demandait Aimée.

—Lui, Seigneur! un vrai Jésus, mademoiselle; mais il n'aimait pas les serviettes sous le menton.

—Était-il plus sage que moi?

—Non; les garçons, c'est toujours plus remuant que les filles.»

Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite Aimée; gaie, vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit jours la mort d'un oiseau; mais vaillante à l'œuvre, ne reculant devant aucune tâche, et capable de se mettre au ménage si Catherine n'eût montré les dents lorsqu'on empiétait sur son domaine. Pour le moment, on ne savait trop ce que la nature ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, à la taille flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner autour de lui.

Chaque soir, à l'heure du dîner, le docteur venait compléter le quatuor. De temps à autre, Gaston accompagnait son vieil ami dans sa tournée quotidienne, et l'aidait à soulager des misères dont il connaissait les côtés douloureux. La vieille jument jaune était morte, et le docteur, que l'âge alourdissait, bien qu'il s'en défendît, cheminait maintenant dans un cabriolet. Parfois, dans l'été, le jeune homme et le vieillard rentraient à pied, herborisant, causant, discutant tantôt sur un point d'histoire, tantôt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une façon différente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou d'une haie, surgissait tout à coup Aimée, dont la voix joyeuse forçait les deux interlocuteurs à se retourner. Un peu plus loin on rencontrait Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu. On ralentissait encore le pas; le soleil se couchait derrière la vieille tour, les corneilles regagnaient leurs nids, tandis qu'Aimée, comme autrefois Gaston, courait en avant, poursuivait les papillons, ou franchissait un fossé pour aller en plein champ glaner des fleurs.

Chaque année, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois à Houdan, et sa bonne humeur égayait la maison pour six semaines. L'artiste tutoyait parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa tante, et qualifiait le docteur du titre de parrain, sous prétexte qu'il les avait connus lorsqu'il était petit, grâce à Gaston. Dieu sait les éclats de rire interminables que ses boutades arrachaient à Aimée, à laquelle il faisait danser le pas deGiselle.

«Ça sert, dans la vie, disait-il, Gaston peut vous le certifier.»

Mais ces souvenirs répugnaient à Gaston; ils lui rappelaient la mort affreuse de son père, et il détournait la conversation.

Dans leurs excursions pédestres, les deux amis emmenaient souvent Aimée, qui allongeait bravement le pas. Munie d'un crayon et d'un album, elle dessinait les points de vue que peignait Bouchot, car l'artiste ne négligeait aucune occasion d'exercer son pinceau. On buvait du cidre au cabaret, on déjeunait dans les bois, on gagnait une ferme pour s'abriter contre une ondée ou goûter au lait pur. Bouchot, pour se délasser, agaçait les dindons, les canards, les oies, imitait l'aboiement du chien à l'oreille des chats, le miaulement des chats à l'oreille des chiens, ameutait la basse-cour, puis exécutait son fameux pas devant les paysans qui, sans la présence de son ami, eussent fait passer un mauvais quart d'heure au peintre, qu'ils prenaient pour un fou.

«Ah! grand enfant, disait Gaston, quel rayon de soleil a donc éclairé ton berceau pour te donner cette inaltérable bonne humeur?

—Celui de Paris, mon cher; il chauffe la tête de ceux qui naissent entre les murs de la bonne ville avec le même soin que le soleil de la Champagne chauffe le seul raisin spirituel de l'univers.

—Alors nous sommes des bêtes, nous autres provinciaux? reprenait Aimée.

—Pas les femmes, ma chère élève, elles sont toutes Parisiennes.»

Il arriva une année où Mademoiselle, d'un air sérieux, déclara qu'Aimée, devenue grande, ne pouvait plus courir ainsi les champs. Les deux amis s'aperçurent alors, avec surprise, que leur petite compagne portait une robe longue, que son corsage commençait à se bomber, qu'elle baissait les yeux et rougissait lorsqu'on la regardait en face, qu'elle marchait au lieu de courir, qu'elle ne riait plus si haut, qu'elle saluait en faisant la révérence au lieu de présenter sa joue fraîche. Ils se remirent en route un peu désorientés, et la promenade leur parut moins gaie, la campagne moins belle que les années précédentes. De son côté, Aimée, en les voyant partir sans elle, se sentit prête à pleurer d'être si grande. À dater de ce jour, elle fut Mlle Aimée pour Bouchot, et Gaston cessa de la tutoyer.

L'année suivante, Bouchot, qui commençait à devenir célèbre ne put venir à Houdan, ce fut Gaston qui fit le voyage de Paris.

«Tu t'endors dans ta petite ville, lui dit l'artiste; il est temps de t'éveiller. Tu es assez savant et nous avons besoin d'hommes. À Paris, les réputations solides ne s'improvisent pas,—j'en sais quelque chose,—et il est temps que l'on commence à parler de toi. Accours ici, publie un livre; l'heure d'agir est arrivée.

—Je veux me présenter dans l'arène armé de pied en cap, sûr de pouvoir parer les coups et de vaincre, répondit Gaston.

—Prends garde de rendre ton armure trop lourde, par ce temps de fusils rayés. N'as-tu donc plus la même confiance dans tes idées?

—Si, certes.

—A l'œuvre, alors; la diplomatie, ce vieux reste des temps barbares, radote, il faut la rajeunir. À bas les révolutions qui ruinent l'industrie et les arts; mais vive la liberté qui les fait vivre!»

Au fond, Gaston comprenait combien les conseils de son ami étaient sages, et son ambition s'éveillait au bruit des applaudissements qui acclamaient le nom de Bouchot. Mais il hésitait à se séparer de nouveau de ses chers amis, de Mademoiselle surtout. D'ailleurs, il se trouvait heureux au milieu de ses livres, dans son indépendance, dans son obscurité, et l'on s'arrache difficilement au bonheur.

Au commencement de l'été de 1862, une famille parisienne s'installa au château de la Mésangerie, dont elle venait de faire l'acquisition. On parla bientôt dans le pays de la richesse du nouveau propriétaire, nommé M. Pellegrin, et de la beauté merveilleuse de sa fille Hélène. Tous deux portaient le grand deuil, la mère de la jeune fille étant morte quelques mois auparavant. Ce fut Aimée qui, la première, à l'heure du déjeuner, entretint Gaston de la jolie Parisienne qu'elle venait de voir à la messe, suivie de deux grands laquais en livrée.

«Elle est donc plus belle que vous? demanda Gaston, en riant de l'enthousiasme de sa petite amie pour la figure et la mise de la jeune châtelaine.

—Je crois bien! D'abord elle est plus grande.

—Plus grande, c'est possible, interrompit Catherine, qui fit un geste de dédain; plus belle, pour ça non. Premièrement, pas l'ombre d'une couleur sur les joues, puis des yeux trop grands et une bouche trop petite.

«Mais ce ne sont pas des défauts cela,» dit à son tour Mademoiselle.

Catherine osa d'autant moins contredire sa maîtresse, qu'un grésillement la rappelait à la cuisine, et la conversation changea d'objet.

Un soir que le docteur et Gaston revenaient de Maulette, où Petit-Pierre, déjà père de famille, avait fêté son frère de lait, ils rencontrèrent sur la route, près du caillou de Gargantua, M. Pellegrin et sa fille qui se promenaient à pied, précédés de leur voiture. Le docteur avait été appelé au château à deux ou trois reprises; il s'arrêta pour saluer et présenta son compagnon. Tandis qu'il causait avec M. Pellegrin, qui souffrait de la goutte, Gaston, ébloui par la beauté d'Hélène, se sentait comme intimidé. On marcha côte à côte, échangeant quelques paroles banales sur le paysage; la jeune fille levait à peine les yeux.

«Monsieur le marquis, dit tout à coup Pellegrin prêt à remonter en voiture, ne me ferez-vous pas l'honneur de venir au château? Vous nous rendrez heureux, moi et ma fille.»

Gaston, qui pour la première fois peut-être s'entendait donner son titre en face, rougit et balbutia. Hélène l'enveloppa d'un regard rapide et le salua de son plus doux sourire.

«Qui donc a pu apprendre à. M. Pellegrin que je suis marquis? s'écriaGaston aussitôt que la voiture se fut éloignée.

—Mais moi,» répondit le docteur qui se frotta les mains d'un air joyeux.

Gaston parla peu ce soir-là; après le dîner, il se retira dans son cabinet, et jusqu'à l'heure où le sommeil le surprit, la charmante image de Mlle Pellegrin voltigea devant ses yeux ravis.

Le lendemain, sa première pensée fut pour la jeune fille.

«Aimée avait raison, se dit-il, et Catherine ne se connaît pas en beaux yeux.»

Il était étonné; jamais la vue d'aucune femme ne lui avait causé une impression aussi profonde. Le surlendemain, il revoyait encore la jeune fille lui sourire, l'envelopper du chaud rayon de son regard, et la persistance de ce souvenir l'inquiéta. Il se plongea dans l'étude avec ardeur, et dirigea ses promenades de façon à ne pas se rencontrer avec les habitants du château. Au bout de huit jours, il avait reconquis son indifférence, lorsque le hasard le remit en présence de celle qu'il devait aimer.

Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de Dreux afin de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint par un tilbury que conduisait lui-même le père d'Hélène.

«Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et je vous enlève, en ma qualité de propriétaire,» s'écria M. Pellegrin qui mit pied à terre; vous déjeunerez avec moi, bon gré mal gré.»

Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous.

«Tant pis, monsieur le marquis, tant pis; après le repas, mes voitures et mes chevaux seront à vos ordres et nous vous ferons rattraper le temps que vous allez perdre; mais à jeun, je refuse d'écouter aucune raison.»

Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrêta son cheval devant la grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de fois il prononça le motmarquisen s'adressant à Gaston. Hélène ne parut qu'à l'heure de se mettre à table, mise avec autant de goût que le permettait sa toilette sombre. Elle parla peu d'abord, et sembla étudier le convive de son père. De temps à autre, ses grands yeux, à la fois naïfs et profonds, tournaient leurs regards vers Gaston ébloui. Lorsque celui-ci la contemplait à son tour, elle abaissait ses paupières avec lenteur; une teinte rose colorait ses traits chastes; on eût dit une sensitive se repliant sur elle-même.

Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face, comme pourmieux l'écouter parler; les rayons de leurs prunelles se croisaient, etGaston sentait une flamme courir dans ses veines et lui brûler le cœur.Il ne quitta le château qu'à dix heures du soir, amoureux fou de MllePellegrin.

Si son père conservait les dehors du bourgeois enrichi, Hélène, élevée dans un des premiers pensionnats de Paris, possédait toutes les distinctions du grand monde. D'ailleurs, on naît grande dame comme on naît peintre ou poëte, et les femmes ont sur nous une supériorité de tact, une délicatesse d'instinct, une finesse d'allures qui leur permet de monter sans effort;—elles arrivent, comme on l'a dit des hommes d'esprit, elles ne parviennent pas.—Hélène atteignait sa dix-huitième année. Gâtée par des parents émerveillés du bel oiseau sorti de leur nid, et dont elle flattait la vanité, elle était depuis longtemps la maîtresse au logis, et se faisait conduire où bon lui semblait, un peu au détriment de la candeur de son esprit. Instruite de la position de fortune de Gaston, de l'authenticité de sa noblesse, et assez satisfaite de la tournure du jeune gentilhomme, Hélène se mit en tête de l'épouser. Elle avait rêvé d'être duchesse; mais elle résolut de se contenter du titre de marquise. Coquette dès l'enfance, la jeune Parisienne connaissait l'empire que sa beauté exerçait sur les hommes; elle savait, à n'en pas douter, que Gaston reviendrait peut-être dès le lendemain. Il n'y manqua pas; il avait la tête bouleversée;—lui qui rêvait autrefois l'amour platonique, chevaleresque, «au clair de lune», comme disait Bouchot, il se débattait contre le souvenir de la sirène aux airs de vierge, dont les regards l'ensorcelaient.

Au bout de quinze jours, la jeune fille découvrit que sa richesse allait devenir un obstacle à ses projets. Gaston, assez épris pour sauter à pieds joints par-dessus toutes les barrières, avait l'âme trop noble pour jamais contracter un mariage qui pût ressembler à une spéculation. Il devint sombre; mais pour quarante-huit heures seulement, car Hélène, comme si elle eût deviné la cause de sa tristesse, lui confia que la fortune de M. Pellegrin se trouvait compromise.

«Pauvre père, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va falloir renoncer à ce luxe qui est devenu pour lui une nécessité.

—Et vous? demanda Gaston ému.

—Oh! moi, je suis riche; je possède quinze mille livres de rente du chef de ma mère, c'est plus qu'il ne m'en faut.

Gaston ravi se précipita aux pieds de l'enchanteresse.

«Je vous aime, dit-il d'une voix tremblante, consentiriez-vous à porter mon nom?»

La jeune fille couvrit son visage de ses mains, se leva et s'enfuit. Mais avant de disparaître, elle avait enveloppé Gaston de cet éclair ardent qui le rendait fou.

Mademoiselle, surprise le lendemain par l'aveu de cette passion subite, irrésistible, partagée, demanda en vain le temps de réfléchir. Elle dut céder aux instances, aux supplications, aux larmes de Gaston, et se rendre au château pour demander la main d'Hélène. Elle l'obtint d'emblée, aux applaudissements du docteur, qui se vanta d'avoir ébauché ce mariage.

Bien que Mademoiselle trouvât Hélène charmante, ce n'était pas là l'épouse qu'elle avait rêvée pour Gaston. Quelques jours après sa visite à la Mésangerie, elle regardait Aimée qui, souffrante depuis une semaine et assise en ce moment près d'une fenêtre, semblait contempler au loin un spectacle visible pour elle seule. Le doux profil de la jeune fille se dessinait sur un fond lumineux; ses yeux, à demi clos, permettaient de voir ses longs cils; une poussière d'or voltigeait au-dessus de ses cheveux aux reflets bleuâtres. Tout son corps, fortement éclairé d'un côté, se découpait en lignes harmonieuses, sa jeune poitrine se soulevait comme oppressée; ses mains blanches, fines, potelées, transparentes, étaient croisées sur ses genoux. En songeant au caractère aimable, aux qualités sérieuses qu'elle-même avait cultivés, développés chez sa petite élève, Mademoiselle poussa un soupir.

«J'ai trop attendu, pensa-t-elle, le bonheur qu'il a cherché là-bas, il était sous sa main.»

Le soir du contrat, qui ne devait précéder le mariage que de deux ou trois jours, tant les jeunes gens semblaient avoir hâte d'être unis, Aimée, qui se trouvait à table à côté de Bouchot, fut prise tout à coup d'un rire nerveux qui se termina par des sanglots. M. Pellegrin fit atteler, et Mademoiselle partit avec la jeune fille qui, aussitôt établie dans la voiture, posa le front sur le sein de sa vieille amie, et pleura avec amertume.

«Ah! s'écria soudain Mademoiselle avec angoisse, nous sommes donc tous aveugles! la malheureuse enfant aime Gaston!»

Aimée, lasse, brisée, se coucha et s'endormit peu à peu. Mademoiselle veillait à son chevet. Elle laissa couler ses larmes alors; hélas! dans cette enfant si chère à son cœur, elle retrouvait la douloureuse histoire de sa propre jeunesse. Elle aussi, elle avait aimé sans espoir, sans qu'on le devinât, jusqu'au jour où le mariage de celui qui avait troublé son âme lui avait enfin révélé l'étendue de son malheur.

Le bon docteur ne put apprendre l'affreuse vérité sans pleurer à son tour. Rien de plus navrant que le désespoir des deux vieux amis, qui s'accusaient chacun de son côté.

«A quoi bon la science et les cheveux gris, murmurait le docteur avec amertume, s'ils ne permettent pas de lire dans le cœur d'une jeune fille? Et, ajoutait-il avec une expression de douleur, et j'ai été l'instigateur de ce mariage qui va peut-être me tuer mon enfant.

—Je suis la plus coupable, reprenait Mademoiselle; j'avais l'expérience, moi. Hélas, c'est leur bonheur et le nôtre qui vient de s'écrouler.»

Fort heureusement pour la raison des deux vieillards, Aimée put se lever le surlendemain, calme, résignée en apparence, surtout devant son grand-père. Le soir arrivé, elle se jetait dans les bras de Mademoiselle; elle avait au moins cette consolation de pouvoir confier sa peine à quelqu'un qui la comprenait.

Le mariage de Gaston fut célébré à Paris; ni le docteur, ni Aimée n'y assistèrent, et Mademoiselle repartit le soir même pour Houdan, tandis que son neveu prenait la route de l'Italie.

A dater de ce jour, Aimée, jusque alors si vive et si gaie, si expansive, devint sérieuse, concentrée, rêveuse, comme si la tristesse eût formé le fond de son caractère. Son secret ne fut connu de personne, Catherine exceptée. Par instant, c'était la jeune fille qui consolait Mademoiselle, navrée de retrouver dans l'adorable enfant qu'elle chérissait maintenant à l'égal de Gaston, les souffrances et les douleurs qu'elle connaissait si bien et qui avaient failli lui coûter la vie.

Le docteur, qui ne pouvait se pardonner d'avoir présenté Gaston à M.Pellegrin, était désespéré de la mélancolie résignée de sa petite fille.Il cessa de parler du progrès, voulut emmener Aimée à Paris, afin de ladistraire. Elle le supplia de la laisser vivre à Houdan, entreMademoiselle et lui.

«Il faut laisser agir le temps, disait Mademoiselle.

—Hélas! répondait le vieillard en secouant la tête avec tristesse, le temps ne nous appartient plus.

—M'est avis, dit un jour Catherine, que si nous pouvions attirer ici M.Bouchot, Mlle Aimée serait bien forcée de rire.»

—M. des Étrivières?» s'écria la jeune fille qui sourit.

Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même:

«Comme il aime Gaston!

—Mon Dieu, pensa Mademoiselle, il est donc impossible d'être heureux.»

Ce fut à Florence, environ deux mois après leur départ de Paris, que les jeunes époux furent surpris par la nouvelle de la mort subite de M. Pellegrin, emporté par un accès de goutte. Quelques jours plus tard, Gaston, stupéfait, apprenait que sa femme héritait de trois cent mille livres de rente.

«Tu m'as trompé, dit-il, en la prenant entre ses bras.

—Je voulais être marquise,» répondit-elle.

Et comme il demeurait silencieux, elle ajouta:

«Me pardonnes-tu?»

Il la pressa contre son cœur; mais il lui sembla qu'un nuage venait de troubler la sérénité du ciel où planait son bonheur.

Hélène n'aimait pas Gaston. Il n'était que trop vrai qu'elle l'avait épousé pour devenir marquise. Cependant une jeune fille, à moins qu'elle n'ait un amour au cœur, ne peut passer entre les bras d'un homme jeune, beau, sympathique, sans en garder un souvenir éternel. Aussi quelques mariages de convenances aboutissent-ils à un à peu près de passion, mais non à la passion elle-même, comme on l'affirme souvent. L'amour vrai précède la défaite et ne la suit jamais. Gaston, durant les premiers mois de son union avec Hélène, put donc se croire aimé et voir le cœur de sa jeune femme à travers l'ivresse du sien; mais la nouvelle marquise ne tarda guère à se fatiguer d'un tête-à-tête dont son mari rêvait l'éternité.

À défaut des plaisirs du monde d'où son deuil l'éloignait, elle en souhaita le semblant, c'est-à-dire les visites, les promenades, les courts voyages, les réunions. Dix mois après la mort de son père, au moment où l'hiver commençait, elle mit de côté les robes sombres, s'installa dans le splendide hôtel des Champs-Élysées, et se transforma aux yeux de Gaston, à la fois ravi et attristé.

Comme un enfant qui voit un papillon aux couleurs brillantes s'échapper d'une noire chrysalide, le jeune marquis demeura émerveillé de la métamorphose subite d'Hélène, devenue du jour au lendemain une élégante à la mode. Il crut rêver d'abord, mais son réveil fut prompt. Il n'est guère facile d'être avec dignité le mari de la reine, et Gaston s'aperçut vite que posséder quinze mille francs de rente—il en abandonnait cinq à Mademoiselle—alors qu'on est l'époux d'une femme qui en possède trois cent mille, crée pour une âme fière une situation presque intolérable. La marquise combattit d'abord avec assez de délicatesse les scrupules de son mari. Était-ce sa faute à elle si elle avait trouvé la fortune dans son berceau? Devait-elle, pour complaire à Gaston, renoncer à un luxe qui était pour elle un besoin, à une richesse qui leur permettrait de faire tant d'heureux? Avec son savoir, son nom, et la position que lui donnait cette fortune dont il se plaignait, Gaston pouvait parvenir à tout. Il était encore trop jeune, il est vrai, pour solliciter un de ces hauts emplois qu'on serait heureux de lui accorder plus tard, mais sa jeunesse, qui lui valait l'amour d'Hélène, la regrettait-il donc aussi? Sa passion était-elle feinte, qu'il refusait de rien devoir à celle qui avait accepté son nom? La sirène eut des larmes dans les yeux et dans la voix; Gaston, vaincu, la suivit aux Champs-Élysées, non sans regretter avec sincérité l'existence simple, modeste, intime, où sa raison plaçait le bonheur.

Hélène, douée d'une beauté si achevée, d'une grâce parfaite, et que la fascination qu'elle exerçait rendait si dangereuse, était une créature de marbre pour les sens. De bonne heure, elle avait eu toutes les curiosités malsaines d'une jeune fille élevée trop librement, et le mariage fut pour elle une sorte de déception. Sa froideur lui fit croire à l'inanité des plaisirs licites, et elle en rêva d'autres. Dès lors, le motadultèreéveilla dans son esprit une idée de volupté terrible, enivrante, complète, celle-là. Cette ardeur de l'imagination, plus commune qu'on ne le suppose chez les femmes aux sens engourdis, explique pour le physiologiste bien des phénomènes moraux qui scandalisent le monde. Dépravation, dit celui-ci; maladie, répond l'autre; et il a raison. Certes, un homme plus expérimenté que Gaston eût pu deviner, combattre, guérir peut-être les dérèglements d'esprit d'Hélène, lui montrer l'abîme dans lequel elle s'exposait à choir. Mais le jeune marquis, grave, sérieux, un peu austère, coupait court aux sujets scabreux affectionnés par sa jeune femme. Il les écartait même dans la crainte de souiller la pureté de celle qui portait son nom.

D'ailleurs, dans cette union hâtive, que la surprise des sens d'un côté et le calcul de l'autre avaient conclue, tout semblait devoir séparer les deux époux. Gaston se sentit d'abord un peu dépaysé dans le monde avide de plaisirs où sa femme le lança. Il avait passé l'âge où la toilette est une des grosses affaires de la vie, et parader au bois, écouter vingt fois un même opéra, causer chevaux, scandales, modes, actrices, maris trompés, ou débiter des madrigaux aux amies de sa femme ne pouvait convenir à son esprit mûr. Le caractère chevaleresque de Gaston l'amena bientôt à mépriser la vie mondaine, bruyante, dissipée, dont il essaya pendant deux ou trois mois. Comme le premier venu, il était obligé de se faire annoncer chez la marquise, et les hommes et les femmes dont il la voyait entourée lui déplaisaient pour la plupart. Trop raide avec les uns, pas assez insolent avec les autres, il déplaisait à son tour. Il voulut expliquer à Hélène la vie telle qu'il la comprenait; la jeune femme se récria; quelques escarmouches eurent lieu; elle le laissait libre, et ne croyait pas trop exiger en demandant la réciprocité. Gaston se parqua chez lui et chercha dans la continuation de ses études une diversion à ses chagrins domestiques.

Peu à peu, une séparation tacite s'opéra entre les deux époux, et la marquise se rendit seule aux fêtes où Gaston s'excusait de l'accompagner. Hélène, sans se l'avouer tout haut, trouvait vulgaire ce gentilhomme vêtu sans aucun souci de la mode du jour, à l'esprit doux, conciliant, auquel les caquets du monde répugnaient, et qui semblait faire bon marché de son titre. Ni par son éducation ni par ses instincts, la jeune femme ne pouvait comprendre ce qu'il y avait d'élevé dans ce caractère concentré, dont le cœur renfermait des trésors de tendresse, et qu'il fallait simplement aimer pour le rendre heureux.

Plus âgé, Gaston eût pris son parti de la façon de vivre à laquelle le condamnait Hélène; mais le malheureux l'aimait, il était jaloux. Il fit plus d'un effort pour la ramener à lui; la jeune femme ne manquait pas d'esprit, il essaya de l'intéresser à ses travaux, à ses rêves de gloire, de l'acclimater dans le milieu intellectuel dont il s'était entouré; mais ces hommes, un instant empressés auprès de la femme de leur ami, revenaient bien vite aux sérieuses préoccupations de leurs études. Ils ennuyèrent la marquise, qui tourna en ridicule leur mise, leurs idées, leurs petites ignorances des lois du monde. Elle s'amusa à incendier une de ces graves cervelles, attacha le savant à son char, l'entraîna dans son salon, où, comme disait Bouchot, «l'ours essaya de sauter parmi les singes, oubliant qu'il était de force à les étouffer.»

Un enfant, par sa naissance, eût pu rattacher l'un à l'autre le cœur des deux époux, en éveillant dans celui d'Hélène le plus grand des sentiments—l'amour maternel. Comme si une fatalité se fût opposée à leur bonheur, leur union demeura stérile. A défaut de l'enfant, un médiateur, assez clairvoyant pour deviner leurs erreurs mutuelles, eût pu les éclairer et les empêcher d'élargir l'abîme qui les divisait. Mais qui pouvait remplir ce rôle? Ce n'était pas le docteur qui ne connaissait rien de la vie du monde; ce n'était pas non plus Mademoiselle qui, navrée par les confidences de son neveu, se sentit plus triste encore en regardant Aimée, sacrifiée sans que Gaston fût heureux. Restait Bouchot, le seul peut-être qui devinât la situation et ses conséquences probables. Par malheur, les allures de l'artiste irritaient la marquise, et Gaston, qui n'avait d'ailleurs rien de caché pour son ami, se faisait un devoir de taire les déceptions de son ménage.

Bien que le monde qui la comptait au nombre de ses étoiles s'occupât beaucoup d'elle et lui prêtât plus d'une galanterie, Hélène n'avait à se reprocher que de légères inconséquences. On nommait, comme ayant pu être ses amants, deux ou trois amoureux qui rôdaient au bois autour de sa voiture; mais personne, à moins de mensonge, n'eût pu formuler une accusation précise. En somme, la marquise subissait les médisances auxquelles peu de jolies femmes échappent à Paris, et nous connaissons tous le monsieur ou la dame au sourire malicieux, aux demi-mots perfides qui ne disent rien et font tout supposer à des auditeurs pleins de foi pour les fautes du prochain. A sa rentrée dans le monde, où ses amies de pension l'avait introduite alors qu'elle était encore jeune fille, on s'étonna bien un peu de l'abandon dans lequel son mari laissait la marquise, puis on n'y pensa plus. Les deux époux, en gens qui savent vivre, cachaient leurs secrètes mésintelligences aux yeux de ceux qu'ils fréquentaient, et gardaient en toute occasion le décorum exigé par les convenances.

«Quoi, chère, votre mari ne vous accompagne pas?

—Il doit venir me chercher, répondait la marquise, si toutefois il s'en souvient d'assez bonne heure.

—Son couvert est mis.

—Faites-le enlever bien vite; les savants, est-ce qu'ils ont le temps de manger?

—Cependant si M. de La Taillade arrive?

—Ce sera au dessert; nous lui dirons qu'il a dîné, et il nous croira.»

On souriait, et durant la soirée nul ne songeait plus à Gaston. Bientôt même on cessa de s'informer de lui.

A la longue, la vie oisive, frivole, toute de plaisirs que menait la marquise pouvait la fatiguer, et le jour où l'ennui la prendrait, ce n'étaient pas les faibles liens qui l'attachaient à son mari qui pourraient la défendre d'un entraînement. Parmi la foule d'adorateurs qui la poursuivaient de leurs soupirs, il n'en fallait qu'un pour la compromettre d'une façon sérieuse.

Gaston pressentait parfois ce danger, mais son caractère loyal écartait cette pensée injurieuse pour celle qui portait son nom. Hélène, froide, hautaine, légère, avait des défauts sans doute; mais supposer qu'elle pût manquer à ses devoirs, c'était franchir un abîme devant lequel reculait le noble esprit de Gaston.

Maintenant, les sens apaisés, revenu à la raison, il découvrait avec terreur que son amour s'affaiblissait. Dans celle qui devait être à jamais sa confidente, un autre lui-même, la compagne de sa vie, il ne voyait plus qu'une belle statue que rien ne pourrait animer, puisque sa passion fougueuse y avait échoué.

Un jour, il se fit annoncer chez sa femme; Hélène, prête à sortir, mettait ses gants devant un miroir; elle était ravissante sous la fraîche toilette qu'elle semblait étrenner.

«Ne pouvez-vous m'écouter un instant? lui demanda Gaston d'un ton ému.

—Oui, certes, répondit-elle en approchant son front des lèvres de son mari, formalité qu'elle ne manquait jamais d'accomplir.

—Hélène! dit-il en l'entourant de ses bras.

—Êtes-vous fou?» s'écria la jeune femme, qui se dégagea avec vivacité pour rajuster les plis de sa robe.

Son air indigné fit sourire Gaston; puis il secoua la tête avec tristesse.

«Parlez vite, dit-elle, je me rends au bois; si ce que vous avez à me dire est long, accompagnez-moi.

—Pour voir cinquante jeunes fats papillonner autour de votre voiture; non, ils me rendent jaloux.

—Vous avez bien tort. Est-ce là tout ce que vous vouliez me dire?

—Je voulais vous parler sérieusement.

—Sérieusement, répéta la jeune femme avec une moue délicieuse; mais n'est-ce pas la seule façon dont vous sachiez parler?

—Surtout lorsque je vous affirme que je vous aime, Hélène.

—Je vous aime bien aussi, et je vous aimerais davantage si vous étiez plus raisonnable. A propos, avez-vous vu mon nouveau coupé?»

Un timbre résonna.

«Une visite, s'écria la marquise avec dépit, j'arriverai tard et je ne verrai pas si Mme de Rochepont ose se montrer dans la nouvelle voiture de sir William;—tout un scandale, cher.

—Vous occupez-vous donc de Mme de Rochepont?

—Et de qui voulez-vous que je m'occupe?

—De vous, de moi, et non d'une femme dont vous devriez ignorer le nom.

—Pourquoi? Parce qu'elle a des amants?

—Parce qu'elle a un mari,» reprit Gaston.

Les paupières d'Hélène s'abaissèrent avec lenteur et sa langue humecta ses lèvres. Elle avait à chaque instant de ces gestes, de ces regards qui faisaient rêver en elle une folle et ardente maîtresse.

Un domestique lui remit une carte.

«J'y vais, dit-elle. Sans vous, continua-t-elle en s'adressant à son mari, je serais partie depuis un quart d'heure.

—Il m'arrive si rarement de vous mettre en retard, que je regrette votre peu d'indulgence. Pourrai-je vous voir ce soir?

—Sans doute; c'est-à-dire non, je dîne en ville.

—Mais vous rentrerez, je suppose?

—Si je ne suis pas trop fatiguée, je vous ferai prévenir.»

Gaston baisa la main de sa femme, se retira soucieux, et se promena longtemps de long en large. Il sentait l'indifférence envahir son cœur, et il voulait tenter un effort suprême pour ramener la marquise à lui. Le soir même, nonchalamment étendue sur une dormeuse, Hélène dut l'écouter. Il se mit à genoux près d'elle, lui prit la main, raconta les souffrances qu'il endurait, tenta de lui faire comprendre le néant de l'existence à laquelle elle se condamnait, et lui peignit, en traits éloquents, la félicité dont ils pourraient jouir en vivant l'un pour l'autre, puisque le sort les avait liés pour l'éternité. Il proposa d'aller passer à la Mésangerie un mois ou deux, afin de retremper leur amour à sa source, puis de renoncer à Paris ou du moins à la vie mondaine. Hélène l'interrompit en haussant les épaules avec dédain.

«Savez-vous, dit-elle, que vous devenez ridicule?»

Gaston recula; il regarda longtemps sa femme qui, enveloppée d'un peignoir de dentelle, souriait impassible. Il se sentit plein de mépris pour cette créature si belle, si parfaite de corps, au visage à la fois si calme et si ardent, et dont le caractère lui semblait une énigme insoluble. Il se retira à jamais guéri de son amour, mais emportant au cœur une blessure inguérissable, la certitude que le bonheur de sa vie entière était perdu.

A dater de ce jour, les deux époux vécurent étrangers l'un pour l'autre, sans que le monde devinât la profondeur de leurs dissentiments. Gaston se plongea plus que jamais dans l'étude, et, pressé par Bouchot, il publia un ouvrage politique, qui, deux ans plus tard, devait avoir un grand retentissement, mais qui passa d'abord inaperçu. L'auteur découragé douta de lui-même, et son humeur s'assombrit. Il est vrai que René de Champlâtreux était devenu l'un des familiers de la marquise, et que le jeune beau portait ombrage à Gaston.

Bouchot, qui par humeur fréquentait beaucoup plus le monde que son ami, s'inquiéta, dès les premiers jours, des assiduités de M. de Champlâtreux près de la marquise. Hélène, dont il admirait la beauté, ne séduisait guère l'artiste qui, bien que ne sachant rien de positif sur les relations des deux époux, connaissait assez Gaston pour comprendre que son intérieur n'était pas heureux. Cent fois le trouvant triste, absorbé, il prit la résolution de l'interroger, de lui arracher un aveu sur la cause de son chagrin; mais à la moindre allusion à ce sujet délicat, Gaston devenait sérieux, détournait la conversation et feignait la gaieté. Bouchot, pour la première fois de sa vie, voyait souffrir son ami sans pouvoir le consoler.

Tout en fumant sa pipe, au retour du bal de la marquise, l'artiste s'était mis à songer à l'attention accordée par la femme de son ami à M. de Champlâtreux. Cette attention, il ne devait pas avoir été seul à la remarquer; l'honneur de Gaston courait donc un danger. D'un autre côté, le souvenir de l'agitation fiévreuse de ce dernier, son retour subit de Houdan, le nom de René qu'il avait prononcé avec colère, l'entrée de la marquise au moment où il allait peut-être enfin soulager son cœur, tous ces incidents éloignaient le sommeil des yeux de l'artiste inquiet. Il eût voulu hâter la marche des heures pour voir arriver son ami, lui arracher enfin son secret. Si Gaston n'était encore que jaloux, Bouchot, comme il l'avait dit, essayerait de le débarrasser de M. de Champlâtreux.

Bouchot, sorti de sa méditation nocturne, achevait de changer de toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur lequel ouvrait la porte de sa chambre à coucher.

«Madame Hubert!» cria-t-il.

La veuve accourut à cet appel; elle portait une robe de mérinos noir; ses cheveux commençaient à grisonner.

«Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voilà déjà debout? vous êtes rentré tard, cependant.»

La brave femme s'interrompit en s'apercevant que le lit de l'artiste n'était pas défait.

«Etes-vous malade? lui demanda-t-elle avec anxiété.

—Non pas, madame Hubert; en rentrant, j'ai trouvé un si bon feu que je me suis mis à fumer, au lieu de me coucher. Une pipe en appelle une autre; peu à peu, j'ai oublié l'heure, et le sommeil s'est enfui. Mais parlons affaires; je vous recommande le déjeuner, ce matin: j'attends un marquis.

—M. Gaston! s'écria la brave femme, qui joignit les mains.

—Lui-même. Je regrette que cette nouvelle vous afflige.

—Moi, être affligée, parce que…

—Oui, répondit Bouchot, qui embrassa sans façon sa femme de charge, puisque vous avez presque des larmes dans les yeux.

—Il nous néglige, M. Gaston, et son air triste…

—Vous savez bien que c'est sa manière d'être gai, d'avoir l'air triste; moi, c'est le contraire, quand je suis content, ça me donne envie de pleurer, comme à vous, madame Hubert. M. le comte est-il levé?

—Oui, monsieur; il y a plus d'une heure que je lui ai porté son thé.

—Demandez-lui s'il peut me recevoir, je vous prie.»

Bouchot, dont les dessins n'étaient pas moins recherchés que les toiles, gagnait beaucoup d'argent. Depuis environ trois ans, il avait fait «ses adieux à dame Misère» et abandonné la rue Saint-Jacques pour la Chaussée-d'Antin. Il occupait un pavillon situé au milieu d'un jardin, et dont le second étage lui servait d'atelier. Son ménage était tenu par Mme Hubert, dont tous les enfants, grâce aux deux amis, possédaient de lucratifs emplois. Mme Hubert n'avait jamais revu son mari qu'on croyait mort à l'hôpital, et, longtemps aidée par Péruchon, devenu l'époux d'Adélaïde, elle vivait maintenant près du jeune artiste à titre de femme de charge et le soignait maternellement.

Elle reparut bientôt avec une réponse affirmative. Bouchot s'engagea dans le corridor et pénétra dans un vaste cabinet en chêne sculpté d'un aspect sévère. Près d'une table placée en face d'une large fenêtre se tenait un homme de haute taille, au front couronné de cheveux blancs. Il était enveloppé d'une robe de chambre et lisait. Il se leva, prit la main de l'artiste entre les deux siennes et la pressa avec effusion. C'était M. de Champlâtreux, l'ancien locataire de la rue Jean-Pain-Mollet, «le bon mouchard,» comme le nommait alors Bouchot.

«Eh bien, mon enfant, dit le vieillard d'un ton plein de tendresse, es-tu satisfait de ta soirée d'hier?

—Comme ci, comme ça, monsieur; mais, vous, comment vous sentez-vous?

—Aussi chaudement que possible, grâce au ciel et à toi.

—Au ciel tout seul, monsieur, répondit Bouchot qui reconduisit le vieillard vers son fauteuil. Je viens vous annoncer que votre petit-cousin déjeunera fort probablement avec nous.

—Monsieur de La Taillade?

—Gaston, si vous l'aimez mieux.

—Il nous néglige, dit M. de Champlâtreux, qui secoua sa tête blanche.

—Tiens, Mme Hubert a donc raison? pensa Bouchot.

—Je relisais tout à l'heure un passage de son livre, continua le vieillard; il y a du génie politique là-dedans.

—Il y a du cœur surtout,» répondit l'artiste.

M. de Champlâtreux reprit le volume déposé sur sa table et le feuilleta, sans doute pour chercher la page qui l'avait frappé. Bouchot, resté près de la fenêtre, regardait les nuages courir sur le ciel. Le jour, terne, sombre, brumeux, éclairait à peine le cabinet de ses lueurs blafardes, et le peintre, la tête appuyée sur la boiserie, observait deux pauvres moineaux qui, le corps gonflé, les plumes ébouriffées, les pattes rouges, n'ayant plus rien de cette vivacité espiègle qu'ont leurs pareils au printemps, fouillaient la neige comme pour mettre à découvert la terre qu'elle leur cachait. M. de Champlâtreux, surpris du silence et de l'immobilité de son jeune ami, se leva sans que Bouchot parut s'en apercevoir, et lui posa la main sur l'épaule.

«Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

—Je rêvais debout, répondit l'artiste, qui secoua la tête.

—Et ton rêve était triste?

—Pas précisément, monsieur; ces deux pauvres moineaux que vous voyez là sautiller l'un près de l'autre et qui semblent s'étonner de voir la terre si blanche, me rappelaient ces jours déjà lointains où, mal vêtu, maudissant l'hiver et ses rigueurs, j'errais dans les rues de Paris en compagnie de Gaston.

—Depuis lors, la fortune, qui n'est pas toujours aveugle, vous a pris tous deux sur ses ailes.

—C'est vrai; mais cette neige me rappelait encore qu'un matin,—Gaston était parti et j'étais bien triste,—j'entrai familièrement chez vous. Tous vos beaux tableaux, que je venais admirer une fois de plus, avaient disparu, et sur la petite table que je vois là-bas, vous comptiez des piles d'argent.

—À quel propos évoques-tu ce passé?

—Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce moment. La neige, de même qu'aujourd'hui, blanchissait la terre et les toits. De même qu'aujourd'hui encore, le brouillard assombrissait votre chambre; peut-être avez-vous oublié ces circonstances.

—Non, dit le vieillard.

—Tout à coup, vous m'avez ordonné d'approcher. «Jure-moi de travailler avec ardeur, d'être honnête homme, et cet argent est à toi.» Je crus à une plaisanterie; mais vous disiez la vérité, selon votre habitude. Vous aviez confiance dans le petit apprenti cordonnier, qui salissait les murs de ses essais informes; vous avez cru à son talent, et l'or produit par la vente de vos chers tableaux, vous l'avez généreusement risqué pour en faire un peintre.

—Ai-je donc si mal calculé? s'écria le comte d'une voix émue; mon vieil ami Charlet m'avait prédit ton avenir. Mais qu'as-tu donc ce matin? Ta voix est faite pour le rire, mon brave enfant.

—Je rirai tout à l'heure, monsieur, soyez tranquille. Pourquoi ce jour terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre le sol et les toits, est-il pareil à celui où vous m'avez arraché de mon établi, où vous avez comblé mon seul vœu, où vous m'avez fait ce que je suis? Sans vous, monsieur, perdu dans la foule, incompris de ceux qui m'entouraient, que serais-je devenu?

—Peintre quand même; c'était ta vocation et je n'ai été qu'un instrument…

—Vous voulez dire une Providence.»

Le vieillard, attendri, regarda à son tour dans le jardin.

«Vous souvenez-vous encore de ma joie? Je refusais de vous croire, ce jour-là, malgré vos assurances. Je pleurai, à la fin, trouvant votre jeu cruel. Depuis lors, c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans, je marche appuyé sur votre main.

—Ajoute donc bien vite, s'écria M. de Champlâtreux, que, grâce à ton application, tes progrès émerveillèrent tes maîtres; qu'au bout de cinq ans, en dépit de notre économie, l'argent produit par les tableaux avait disparu, et que depuis cette époque je te dois le pain que je mange, le bien-être qui entoure ma vieillesse, sans compter le bonheur de te nommer mon fils.

—Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir, moi, répliqua Bouchot, tandis que vous… Tenez, monsieur, c'est une sotte et misérable engeance que celle des hommes; au fond, je suis de ceux qui rient des sottises qu'ils voient commettre afin de n'en pas pleurer. Mais il y a deux justes qui sauveraient le monde si Dieu envoyait encore un de ses anges pour l'exterminer;—le parrain de Gaston et vous.»

M. de Champlâtreux pressa longtemps l'artiste sur sa poitrine. Un timbre résonna.

«C'est Gaston, s'écria Bouchot. Allons, il faut rire, maintenant; je me trompe fort, ou M. le marquis ne nous apporte pas le soleil. Pardonnez-moi de vous avoir attristé; mais je n'ai pas dormi cette nuit, j'ai les nerfs tendus.

—Ton cœur souffre, dit le vieillard, je le connais, et je n'ai pas besoin de te demander pour qui.

—Que voulez-vous, c'est mon enfant gâté, lui. Nous sommes liés à la vie à la mort par un formidable serment, ajouta-t-il en souriant. À tout à l'heure, monsieur, je vais recevoir votre petit-cousin.»

Bouchot retourna dans sa chambre; il y trouva Gaston qui se promenait de long en large. Le jeune marquis se jeta dans les bras de son ami, l'étreignit convulsivement et sanglota.

«Ah! pensa l'artiste, j'ai bien fait de prendre les devants pour avoir la force de supporter cette épreuve… Tu me désoles, dit-il à Gaston; calme-toi, causons.»

Gaston fiévreux, comme indigné du mouvement de faiblesse auquel il venait de s'abandonner, ne tenait pas en place. Il en était arrivé à un de ces paroxysmes d'énergie qui suivent les longues prostrations; il voulait enfin réagir contre la vie impossible que son mariage lui avait créée. D'une voix sourde, par phrases courtes, saccadées, éloquentes, émues, il raconta la douloureuse histoire de son ménage, ses efforts pour ramener à lui Hélène; son désespoir de s'être brusquement réveillé au milieu d'un beau rêve, lié à une femme qui ne l'aimait pas et qu'il n'aimait plus. Bouchot, terrifié de la profondeur des blessures que lui montrait son ami et dont il était loin de supposer la gravité, écoutait sans interrompre.

«L'ignoble Blanchote valait mieux que cette coquette, se disait-il; elle ne frappait que le corps, au moins.

—À toutes ces douleurs, dont Hélène m'abreuve sans paraître en avoir conscience, s'écria Gaston, elle est prête à en joindre une dernière, celle du ridicule et du déshonneur.

—Tu vas trop loin, dit l'artiste avec gravité; voyons, si tu es jaloux, c'est que tu aimes encore ta femme; l'avenir peut tout réparer.

—Je ne l'aime plus, répondit Gaston; l'incroyable sécheresse de cette âme dont l'enveloppe est si charmante, a tué l'amour dans mon cœur.

—Cette indifférence doit te rassurer.

—Lis donc!» s'écria Gaston.

Bouchot prit des mains de son ami un billet d'une écriture fine et déliée; c'était une dénonciation en règle contre la marquise, qu'on accusait d'être la maîtresse de René de Champlâtreux.

«Pouah! fit Bouchot; et tu connais l'auteur de cette odieuse missive?

—Non, je l'ai reçue hier en rentrant; elle justifie mes soupçons.

—L'as-tu montrée à ta femme?

—J'attends… je…

—Tu as eu tort; à présent, il est trop tard; mais je vais tout réparer.»

Et l'artiste jeta le billet au feu.

«Es-tu fou? s'écria Gaston.

—Oui, sire, répliqua Bouchot, et je voudrais l'être seul en France, comme disait Sully, le ministre auquel ceux de notre temps ressemblent le plus. Raisonnons, s'il te plaît: on ne se sert pas d'un billet anonyme contre une femme, surtout quand cette femme est la vôtre. Il serait trop bête de mettre son bonheur à la discrétion du premier venu. Tu n'es pas dans les conditions où les maris sont aveugles, puisque tu affirmes ne plus aimer. D'ailleurs, si tu n'y voyais pas clair, j'y verrais, moi. Mme de La Taillade qui, par l'extérieur, est bien la plus séduisante des Parisiennes, s'amuse du sieur René comme elle s'est amusée du baron de Beauchesne et de notre ami le philosophe, qui n'ose plus se montrer devant toi. C'est terrible, l'oisiveté d'une jeune et jolie femme pour les malheureux qui se trouvent à sa portée sans être revêtus d'une triple cuirasse. Puis, c'est un fait, mon cher, que les femmes coquettes allument des incendies qu'elles n'éteignent jamais.

—Je veux tuer Champlâtreux, murmura Gaston.

—Je t'attendais là, dit Bouchot, qui s'empara de la main de son ami. Quoi, sur un doute, sur une dénonciation sans signature, sur une calomnie, tu veux déshonorer ta femme, te déshonorer toi-même? Si tu provoques aujourd'hui ce Champlâtreux, célèbre par ses bonnes fortunes, tu prouves aux yeux des gens qui n'y songent pas, que tu es un mari malheureux.»

Bouchot, maître enfin du secret de Gaston, parla pendant une heure, et réussit à faire tomber la colère de son ami, à endormir sa douleur et à l'amener à patienter encore. Trois fois Mme Hubert était venue frapper à la porte, lorsque les deux jeunes gens se décidèrent à gagner la salle à manger.

«Ne va pas oublier, dit l'artiste, que tu m'as donné ta parole d'honneur de continuer à vivre comme si cette maudite lettre n'avait jamais été écrite. Pour le reste, nous aviserons. J'ai compris ta réserve et je l'ai respectée; cependant, peut-être viens-tu de finir avec moi par où tu aurais dû commencer. À table! Je suis sûr que Mme Hubert a commandé des frites! Es-tu de mon avis? continua l'artiste, qui passa son bras sous celui de Gaston, mais ni à la maison d'Or, ni chez Riche, ni chez Brébant, on ne les réussit comme la grosse marchande de la rue des Arcis. Te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»

Gaston ne se sépara de son ami qu'à trois heures. Bouchot, pour consoler, calmer, obliger à patienter celui qu'il aimait tant, venait de dépenser des trésors de verve, de cœur et d'ingéniosité. À peine seul, l'artiste s'établit sur un fauteuil.

«Ce n'est que partie remise, dit-il; j'ai réussi aujourd'hui, mais le hasard peut tout démolir demain. Que faire? Il faut que cette situation ait un terme. Fumons le calumet du conseil, je trouverai mon dénoûment dans ses nuages.»

—L'artiste bourra sa pipe, et, nonchalamment étendu, se mit à réfléchir. La pendule sonna quatre heures. Bouchot tressaillit et se leva comme frappé d'une idée subite.

«Ma foi, oui, dit-il; risquons tout; dans une heure, elle recevra ses intimes; en avant la grosse cavalerie!»

Il s'habilla tandis qu'on allait lui chercher une voiture, et à cinq heures il pénétrait dans le petit salon de Mme de La Taillade.

La lumière discrète de deux lampes, aux abat-jour roses, éclairait la jolie femme qui, les pieds sur un coussin, à demi couchée sur une causeuse, examinait une gravure de mode. À sa portée, une petite table à ouvrage était couverte de broderies, de rubans, de soie aux couleurs vives; un peu plus loin, sur un bureau encombré de boîtes à bonbons et d'albums, un énorme bouquet de roses s'épanouissait au-dessus d'un vase de la Chine.

«Comment, monsieur des Étrivières, cette nuit à mon bal et ce soir à ma petite réception? dit la marquise, qui tourna sa tête fine vers l'artiste, vous me gâtez! Mais, j'y songe, vous venez peut-être me faire vos adieux? ajouta-t-elle d'un ton légèrement ironique.

—Diable, pensa Bouchot, c'est quelque chose que d'être dans la place; j'avais oublié que je suis à l'index. Vous avez deviné, madame, reprit-il tout haut, je viens en effet vous dire adieu.

—Et vous serez longtemps absent?

—C'est vous qui avez décrété mon exil, madame; c'est donc à vous de répondre pour moi.»

La marquise cessa de sourire, ses yeux se baissèrent devant le regard de Bouchot, et sa main joua fébrilement avec les perles d'un collier qui retombait jusque sur sa poitrine.

«Je n'ai jamais été assez heureux pour vous plaire, reprit l'artiste, rompant le premier le silence qui avait suivi ses dernières paroles; je vous jure cependant que je suis de vos amis.

—Vous voulez dire celui de M. de La Taillade?

—N'est-ce pas la même chose, puisque vous portez son nom? répondit Bouchot avec bonhomie. Permettez-moi, madame, de vous demander si vous avez quelquefois accompagné au chemin de fer, non pas une parente, mais une simple connaissance, ce qu'on appelle dans le monde une amie?

—Pourquoi cette étrange question?

—Afin de vous rappeler qu'à l'instant de se séparer, de prononcer ce petit mot si triste: adieu! on se sent plein d'indulgence pour ceux qui partent et qu'on ne reverra peut-être jamais. On oublie, ne fût-ce qu'une minute, leurs travers, leurs défauts, leurs torts, s'ils en ont eu, pour ne songer qu'à leurs qualités. Je viens vous dire adieu, cette minute d'indulgence, voulez-vous me l'accorder, à moi qui vous suis profondément dévoué? Consentez-vous à m'écouter avec patience?

—Je ne comprends pas où vous voulez en venir?

—À causer avec vous de votre bonheur futur.

—De mon bonheur? répéta la marquise avec étonnement.

—Ou de celui de Gaston, ce qui est la même chose, puisque vous portez son nom, dit encore l'artiste qui sourit.

—Je vois enfin poindre une lueur; vous êtes ambassadeur?

—Simple chargé d'affaires officieux, madame; sans mandat, sans lettres de créance; mais ami de la paix et désireux de rétablir la bonne harmonie entre deux gouvernements prêts à en venir aux mains.»

La marquise se redressa sur son fauteuil.

«Vous venez, au nom de M. de La Taillade, dit-elle d'une voix brève.

—Il ignore ma démarche, je vous le jure.

—Vous faites du zèle, alors, et puisque nous parlons politique, je dois vous rappeler que c'est dangereux.

—Avec les inférieurs, madame, non avec les souverains.

—Je vous écoute.

—Et vous me comprendrez?

—Allez-vous donc me parler une langue étrangère? Je dois vous prévenir que je n'ai appris que l'anglais et l'italien.

—Pour cause majeure, dit Bouchot, qui s'inclina, je me servirai de la langue française. Avez-vous des ennemis, madame?

—Cherchez-vous déjà des alliés? demanda la marquise avec ironie.

—Vous n'êtes pas juste, répondit l'artiste d'un ton sérieux; vous ne pouvez douter que je sois votre ami, car le sort de l'être que j'aime le plus au monde dépend de vous.

—Votre ami se plaint-il de moi?

—Il souffre, madame; il est jaloux.»

Hélène pâlit et s'abrita derrière un écran.

«C'est un outrage cela, répondit-elle; mais qu'ont à voir mes ennemis avec la jalousie de M. de la Taillade?

—Que ce sont eux qui l'ont fait naître en lui adressant une dénonciation anonyme.

—Et… de quoi m'accuse-t-on?

—D'être la maîtresse du comte de Champlâtreux.

—Monsieur! s'écria la jeune femme qui se leva brusquement.

—Ce sont vos ennemis, madame, qui parlent ainsi.»

La jeune femme se rassit avec lenteur; son sein agité se soulevait par saccades.

«Et que disent mes amis? demanda-t-elle avec une indifférence affectée.

—Ils disent, madame, qu'une personne jeune, séduisante comme vous l'êtes, a besoin de s'assurer que son miroir ne ment pas; que, sans penser à mal, elle met le feu à quelques cervelles, mais…

—Achevez donc, monsieur des Étrivières, dit froidement la marquise dont la main saisit un cordon de sonnette.

—Mais qu'une femme de votre esprit et de votre rang ne peut aimer un misérable comme M. de Champlâtreux.»

La sonnette résonna, Bouchot se dirigea vers la porte.

«Du bois, Joseph, dit-il au domestique qui se présenta, madame a froid. Ouf! pensa-t-il, ça chauffe, pourvu que la chaudière n'éclate pas trop tôt.»

Hélène avait fermé les yeux; le temps employé par le valet de chambre à garnir le foyer lui permit de retrouver son calme; le domestique disparaissait à peine que Bouchot reprenait la parole.

«Je vous ferai mes adieux tout à l'heure, madame, dit l'artiste d'un ton pénétré; mais encore une fois ne voyez en moi qu'un homme dévoué qui, au risque de vous déplaire, se jette entre vous et l'abîme où vous allez tomber. On vous calomnie, s'empressa d'ajouter l'artiste à un mouvement d'épaules de la marquise, je n'en doute pas, et pourtant, demain, après-demain, l'esprit prévenu, Gaston peut provoquer M. de Champlâtreux en duel, et je ne veux pas qu'on me tue mon ami.

—Avouez donc que vous venez plaider en son nom? dit la jeune femme d'un ton dédaigneux.

—Non, je le jure sur mon honneur, s'écria Bouchot, et le connaissez-vous donc si peu! C'est à son insu, en mon nom seul, que je suis ici, que je vous supplie de m'entendre. Gaston et moi, madame, nous sommes unis par des liens que vous ne pouvez ignorer; nous avons souffert ensemble du froid et de la faim; les blessures de son cœur font saigner le mien. Vous êtes belle, vous ne pouvez qu'être bonne, et c'est à genoux, s'il le faut, que je vous demanderai le bonheur de mon ami.»

Emporté par l'émotion, Bouchot, la voix tremblante, parla longtemps. Il cherchait à faire vibrer l'âme dans ce beau corps immobile devant lui, et il s'étonnait de l'impassibilité de la marquise alors que lui-même ne pouvait s'empêcher de pleurer.

«Que voulez-vous donc, s'écria enfin la jeune femme, est-ce ma faute, à moi, si votre ami n'est pas heureux? Je lui ai donné la fortune… il lui plaît de vivre à l'écart, est-ce que je l'ennuie de mes plaintes? Dois-je, pour vous complaire, à vous et à lui, me transformer en bourgeoise, vendre mes chevaux, mon hôtel, habiter un cinquième, renoncer à mes amis?

—Rien de tout cela, madame, répondit Bouchot avec vivacité; votre luxe est un cadre duquel Gaston moins que personne voudrait vous voir descendre; mais quelle part donnez-vous à l'âme dans votre vie si vide et pourtant si occupée?… Si vous consentiez à m'accepter pour conseiller…

—Vous ne croyez donc pas au proverbe qui prétend qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt?

—Si, répondit Bouchot; seulement, que m'importe d'être broyé, si je réussis à vous rapprocher de Gaston!

—Je veux bien être patiente et vous écouter jusqu'au bout, dit la jeune femme, qui se renversa de nouveau sur son fauteuil.

—Comme première mesure, madame, refusez votre porte à M. deChamplâtreux.»

Les sourcils de la marquise se froncèrent; son teint se couvrit d'une légère rougeur.

«Votre insistance à ramener ce nom m'outrage, dit-elle, êtes-vous donc l'ennemi de celui qui le porte?

—Je me contente de le mépriser.

—Vous! dit Hélène, qui sourit avec dédain; sa noblesse ne vaut sans doute pas la vôtre, monsieur des Étrivières? ajouta-t-elle avec ironie.

—Non certes, répliqua Bouchot, car aujourd'hui, même dans un salon, c'est peu de chose qu'un titre, si vieux qu'il soit, surtout lorsque celui qui le porte en est indigne.

—Prétendez-vous insinuer que M. de Champlâtreux n'est pas un homme d'honneur?

—Je n'insinue rien, j'affirme, répondit l'artiste; mais entendons-nous bien, je vous prie. Si l'honneur consiste à posséder un hôtel magnifique, les équipages les mieux attelés de Paris, à être beau, bien peigné, bien vêtu, compromettant pour les femmes, à déshonorer par la vanterie celles dont on a obtenu les faveurs et celles mêmes qui vous ont résisté, M. de Champlâtreux est un homme d'honneur. Si, au contraire, l'honneur, indépendant de la richesse ou d'un titre—ces dons du hasard—consiste à remplir ses devoirs, à tenir sa parole, à ne pas dérober et à ne pas mentir, M. de Champlâtreux est à la fois indigne du titre qu'il porte et de celui que vous lui donnez.»

La marquise s'était redressée frémissante.

«Et ce que vous faites en ce moment, monsieur, dit-elle d'une voix saccadée, est-ce l'action d'un homme d'honneur?

—Oui, répondit l'artiste, car j'accomplis un devoir.

—La méprise est grossière; cela tient sans doute au milieu dans lequel vous avez été élevé, mon pauvre monsieur des Étrivières, et je veux bien vous éclairer à mon tour; pour tout le monde, comme pour moi, ce que vous faites se nomme une lâcheté.

—Madame! s'écria Bouchot dont le regard étincela.

—Monsieur de Champlâtreux, continua Mme de la Taillade d'une voix brève, est un homme de mon monde, je le compte au nombre de mes amis, et c'est à ce titre que je le défends. Ce que vous venez de dire ici, vous n'oseriez le lui répéter en face, car vous avez menti.

—Ah! pensa Bouchot avec douleur, elle l'aime.»

La marquise s'inclinait pour se retirer lorsque la porte s'ouvrit.

«M. le comte de Champlâtreux,» annonça le domestique.

Hélène jeta un regard rapide sur l'artiste qui mordait sa moustache. Le jeune beau s'avançait répandant une fine odeur parfumée.

«Chère madame, dit-il en baisant le bout des doigts d'Hélène, je n'ai pas voulu passer devant votre demeure sans prendre de vos nouvelles.

—Je suis à vous à l'instant, dit la jeune femme qui se dirigea vers sa chambre. Adieu donc, monsieur des Étrivières.»

Bouchot manœuvra de façon à lui barrer le passage.

«Vous ne sortirez pas assez vite, madame, dit-il à voix basse, pour éviter d'entendre ma main tomber sur le visage de votre protégé. Restez donc, afin de m'épargner cette cruelle nécessité.»

Le ton résolu de l'artiste fit hésiter la marquise, elle s'arrêta, ses doigts saisirent le dossier d'un fauteuil.

«Vous arrivez comme marée en carême, cher monsieur, dit Bouchot du ton narquois qui lui était habituel, Mme de la Taillade m'accusait de mensonge et de lâcheté à propos de certains faits dont mieux que personne vous pouvez lui affirmer la véracité.

—Monsieur, s'écria la marquise, oserez-vous…

—Oh! madame, soyez sans crainte, votre présence rend tout scandale impossible.»

Le comte ajustait son lorgnon; Bouchot le salua.

«Moi, dit-il, Bouchot des Étrivières, le bien nommé, je racontais à Mme de La Taillade que M. René de Champlâtreux, célèbre sur le turf par ses bonnes fortunes, a causé la mort de Mme de Silva en se vantant d'être son amant, ce qui était faux…


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