—Monsieur!
—Attendez, reprit l'artiste d'une voix impérieuse; j'ajoutais encore que M. le vicomte de Champlâtreux a volé la fortune et le titre de son grand-père paternel, qui serait mort de faim par dignité à l'heure présente, sans le pauvre apprenti qu'il a sorti d'une échoppe pour en faire le sieur des Étrivières, toujours le bien nommé. Je concluais… mais à quoi bon aller plus loin? Vous m'avez accusé de calomnie et de lâcheté, madame, je viens de répéter mes accusations en face du coupable, regardez-moi, et voyez ce gentilhomme blême que je mets au défi de me démentir, et jugez vous-même où est l'homme d'honneur.
—Madame avait raison; monsieur, vous êtes un lâche.
—Vous n'en savez rien encore, reprit Bouchot; mais vous le saurez demain, car je veux bien me mettre à vos ordres.»
L'artiste s'inclina devant la marquise, qui semblait prête à défaillir.
«Je vous ai montré l'abîme, madame; pardonnez-moi, et adieu.»
Dans l'antichambre, Bouchot fut suivi par M. de Champlâtreux.
«Vous comprenez, dit le vicomte les dents serrées, qu'il faut que je vous tue.
—Moi, monsieur, je ne veux que vous empêcher d'outrager la femme de mon ami.
—Ouf, se dit l'artiste une fois qu'il se trouva dehors, en voilà une campagne pour un homme qui n'a pas dormi depuis hier! C'est égal, M. René aura de la peine àrarrangerses petites affaires, et il a raison de ne pas me trouver gentil. Que le diable m'emporte, si la marquise n'en tient pas pour ce pot de pommade au patchouli! Sont-elles assez bêtes, les jolies femmes! Le jour où je sentirai le besoin de faire une déclaration sérieuse, je m'adresserai à la poupée de cire de mon coiffeur, une vraie Parisienne, celle-là; pour cervelle, du son; pour cœur, de l'étoupe; pour âme, une mécanique; pour… C'est drôle, je vais me battre pour Gaston, comme autrefois, quand nous étions petits et qu'on lui cherchait dispute. Seulement, c'est plus grave à présent, et il s'agit de ne pas se laisser mettre à la broche. Six heures! Si je montais chez Beauchesne? Il me faut un témoin, et le choix du baron déroutera les mauvaises langues. Pourvu qu'il ne dégèle pas d'ici à demain? Je ne regrette rien; mais ça m'ennuie de penser que je ne reverrai peut-être jamais Gaston.»
Bouchot, qui sentait un besoin de mouvement, se dirigea à pied vers la rue Caumartin. La journée avait été rude pour l'artiste qui voyait les catastrophes redoutées se succéder avec une rapidité imprévue. Son entrevue avec la marquise, les suites terribles de la démarche dont il avait espéré un tout autre résultat, achevaient d'énerver l'impitoyable railleur qui se grisait en quelque sorte de paroles afin de n'avoir pas à penser. Il atteignit la demeure de M. de Beauchesne.
«Monsieur dîne en ville, lui dit le valet de chambre du baron.
—Chez qui? Je tiens à lui parler.
—Monsieur ne devine pas? répondit le frontin qui connaissait l'artiste pour un des familiers de son maître.
—Hum! j'y suis… Donne-moi l'adresse.
—Monsieur l'ignore? Je ne sais trop alors si je dois…
—Comment, si tu dois? Mais tout de suite.
—Et si mon maître me chasse?
—Il n'osera pas; il n'y a que toi à Paris pour l'habiller»
Dix minutes plus tard, l'artiste remettait sa carte à la femme de chambre de Mme Loïsa de Valbrillant. On le fit pénétrer presque aussitôt dans un charmant boudoir.
«Vous faites bien les choses, mon cher des Étrivrières, s'écria le baron, qui vint au devant de Bouchot; seulement, vous auriez dû me prévenir. Mais permettez-moi de vous présenter à votre modèle, à qui j'annonçais que vous consentiez enfin à l'immortaliser.»
Une jeune femme d'une grande beauté se leva de la causeuse sur laquelle elle reposait et vint tendre à l'artiste une petite main chargée de bagues.
«Nous sommes de vieux amis, lui dit-elle; voyons, regardez-moi bien en face, ici, près de la lampe; me reconnaissez-vous?»
Bouchot contempla la jeune femme d'un air indécis.
«Madame, dit-il en s'inclinant, vous êtes si belle que s'il m'avait été donné de vous voir une seule fois, je m'en souviendrais.
—Votre mémoire est infidèle; malgré vos moustaches, je vous aurais reconnu, moi. Aimez-vous autant qu'autrefois votre ami Gaston?
—Certes, dit le peintre intrigué, la véritable amitié grandit avec les années, comme les enfants.
—Il y a douze ans, vous vous seriez fait tuer pour lui; et Dieu sait les corrections auxquelles vous vous exposiez pour le venger des cruautés de Mme de La Taillade.
—Nous allons bien, pensa l'artiste; est-ce que Mme de Valbrillant, somnambule lucide, lit dans le passé, explique le présent et devine l'avenir?»
Tout à coup il se frappa le front.
«Alice? s'écria-t-il.
—Eh oui, répondit la jeune femme.
—Ma pauvre enfant, la rencontre est singulière et je ne soupçonnais guère que j'allais vous retrouver ici.
—Vous comprenez pourquoi je tiens tant à posséder mon portrait de votre main?
—Si j'avais su! Que ne m'avez-vous dit tout simplement qu'il s'agissait d'Alice? continua-t-il en s'adressant au baron.
—Vous êtes charmant, répondit celui-ci; est-ce que je savais que vous connaissiez Loïsa? J'espère même que vous allez m'expliquer…
—Rien du tout; la situation est trop claire, il me semble, à moins que vous n'ayez jamais vu des amis d'enfance se retrouver, se serrer la main et s'embrasser.
—A votre aise; dit le baron qui fit une grimace en voyant Bouchot joindre l'action aux paroles; mais étiez-vous véritablement si jeunes lorsque vous vous êtes connus?
—Nous commencions à marcher… Ah! petite Alice, continua le peintre, cela m'égaye et m'attriste à la fois de vous revoir si belle.
—Vous ferez mon portrait?
—Oui, c'est-à-dire… Bon, j'oubliais… Je voudrais vous parler, Beauchesne, ce n'est pas uniquement pour causer peinture que je vous relance jusqu'ici. Ne pouvez-vous sortir un instant?
—Il gèle à pierre fendre, cher, et je n'ai pas de secret pour madame.
—La petite Léonie m'a chargé…
—Hum! hum! fit le baron pris d'une toux subite; et qui entraîna l'artiste dans une autre pièce. Décidément, vous êtes insupportable, des Étrivières, dit-il en refermant la porte; Loïsa est jalouse, que diable!
—Dame, c'est votre faute; vous déclarez n'avoir pas de secret; moi, j'en ai un que je ne voulais confier qu'à vous. Vos murs n'ont pas d'oreilles?
—Non; vous m'inquiétez, parlez vite.
—Voulez-vous être mon témoin?
—Vous vous mariez?
—Fichtre non! s'écria Bouchot. Il s'agit d'un duel à mort.»
Le baron recula d'un pas.
«Avec qui, bon Dieu?
—Avec votre émule, M. René de Champlâtreux.
—Fine lame, dit le baron qui devint pensif. Mais pourquoi vous battez-vous?
—J'ai rencontré M. de Champlâtreux ce soir, et il trouve que je n'ai pas été aimable.
—Quelqu'une de vos plaisanteries qu'il aura entendue. Alors vous êtes l'offenseur?
—Je lui ai dit trois vérités et l'on prétend qu'une seule suffit.
—Franchement, cela ne m'amuse guère, ce que vous me proposez-là, mon cher; il faut que ce soit vous pour que j'accepte. Quel est votre second témoin?
—Je voudrais que vous le choisissiez; il ne serait pas neuf, que je m'en contenterais tout de même.
—Ne plaisantez donc pas; c'est sérieux, que diable, de se trouver en face de René!
—Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui soupira; au fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans le dos, lorsque je pense que j'aurai peut-être dans quelques heures un trou dans la bedaine.
—Y a-t-il eu des voies de fait?
—Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes!
—Nous tâcherons d'arranger l'affaire.
—Non, répondit carrément Bouchot. Je me bats avec M. de Champlâtreux, à pied ou à cheval, à son choix. Le lieu, vous le choisirez; pourquoi, vous ne chercherez pas à le savoir, et surtout vous garderez le secret.
—Allons; je serai chez moi dans une heure, et demain toute la matinée; vous m'adresserez les témoins de René. Voulez-vous dîner avec moi?
—Merci, mon cher Beauchesne, la langue, ça va encore; mais je crois que l'appétit laisserait à désirer.
—Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi jolie maîtresse que moi, votre Faruc?
—Chut! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant Alice, c'était son oncle.»
L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme.
«Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mène à bien une grosse affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre portrait; mais je vous avertis d'avance que j'aurai de la peine à vous appeler Loïsa.
—Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que je cherche à oublier; vous avez monté, vous; moi, je suis descendue, et je n'ai plus droit qu'au mépris.
—Dites à la compassion, ma chère Alice; j'ai pu choisir ma route, tandis qu'on vous a imposé la vôtre. Si vous n'êtes pas heureuse, je vous plains.»
Alice serra à son tour la main de l'ex-apprenti.
«Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon cœur d'autrefois.»
Arrivé dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa demeure. Le ciel était bleu, étoilé, la gelée durcissait la neige qui craquait sous les pieds avec un bruit sec.
«Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert?
—Non, monsieur, répondit la femme de charge en aidant son maître à se débarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir?
—Oui, si M. de Champlâtreux est prêt.»
Durant le repas, Bouchot, tantôt parlant avec volubilité, tantôt, au contraire, muet et absorbé, surprit le vieillard par l'inégalité de son humeur.
«Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda enfin M. de Champlâtreux avec intérêt, et d'où vient que ta mélancolie persiste?
—M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, répondit Mme Hubert, qui secoua la tête.
—Je me sens fatigué, en effet.
—A demain, alors, dit le vieillard qui se leva.
—Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous, monsieur; nous irons dans ma chambre si vous le voulez bien.»
M. de Champlâtreux s'appuya sur l'épaule de l'artiste qui l'installa avec sollicitude au coin de la cheminée. Assis en face du comte, Bouchot parut oublier sa présence, regarda la flamme danser comme en cadence, le bois pétiller et projeter au loin des étincelles aussitôt mortes que nées. Soudain, il rapprocha son fauteuil de celui du vieillard:
«J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il; j'ai violé ce soir une promesse que je vous avais faite; mais de graves circonstances m'y ont obligé.
—Voilà donc la cause de ta tristesse? Voyons, je te pardonne à l'avance; confesse-toi sans crainte.
—Je me bats demain.
—Tu te…»
Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de Bouchot et demeura un instant sans pouvoir parler.
«Avec qui? demanda-t-il enfin d'une voix troublée.
—Je ne veux rien vous cacher, monsieur; nous sommes des hommes, après tout, et de force à supporter les douleurs qui nous arrivent, si poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre petit-fils.
—A cause de moi? s'écria le comte avec angoisse.
—Non, répliqua Bouchot avec vivacité; à cause de Mme de La Taillade.»
M. de Champlâtreux regarda l'artiste avec stupéfaction; celui-ci dut lui raconter les soupçons de Gaston, la démarche tentée près de la marquise et la scène imprévue qui s'en était suivie.
«C'est-à-dire que tu vas te battre pour ton ami?
—Oui, répondit simplement Bouchot, afin de l'empêcher de se battre lui-même.
—Je n'ose te blâmer, s'écria le vieillard; à ta place, j'en suis sûr, Gaston agirait comme toi. Ah! mes braves cœurs, continua-t-il, je ne sais rien de plus beau que votre vaillante amitié.»
M. de Champlâtreux, au lieu de se rasseoir, se promena lentement dans la chambre; sa taille, un peu courbée d'ordinaire, s'était redressée; son œil redevenait brillant et animé; il passait sa main dans sa chevelure, dont la blancheur donnait à son visage un aspect vénérable.
Tout à coup il s'arrêta devant Bouchot.
«Les conditions du duel sont-elles réglées? demanda-t-il.
—Pas encore; l'heure passe, et je commence à croire que les témoins de mon adversaire ne se présenteront que demain.
—Tant mieux; je serai ton second.
—Y songez-vous, monsieur! s'écria l'artiste.
—Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit devant le feu; je le désire, je le veux.
—J'ai déjà vu M. de Beauchesne.
—Un jeune homme.
—Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put s'empêcher de sourire.
—Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.»
M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps pressé. Il s'éloigna en détournant la tête; il avait les yeux humides.
«Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protégera!»
Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa pipe et l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'élança dans l'ombre des jours écoulés, où brillaient çà et là quelques points lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée de son vieux marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur, puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit traversant la place de la Concorde, vêtu de la belle redingote bleue dédaignée par Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tête, ils s'envolèrent.
«C'est drôle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus tard avec le roi des pantalons étroits et des petits chapeaux.»
Bouchot s'assit en face d'un bureau, écrivit fiévreusement plusieurs lettres et les renferma sous un pli à l'adresse de son ami, qu'il chargeait de ses dernières volontés. Il se coucha ensuite tout habillé, et s'endormit grâce à la fatigue. Il rêva qu'il entendait siffler autour de lui des balles lancées par des armes invisibles; puis il se vit en route à pied, en compagnie de Gaston, pour la petite maison de Houdan.
Il faisait jour lorsque l'artiste s'éveilla; il demanda aussitôt M. de Champlâtreux et apprit que le vieillard était sorti depuis une heure en compagnie de deux visiteurs matinaux. Bouchot se rendit dans son atelier, examina ses esquisses, ses ébauches, et contempla longtemps le tableau auquel il travaillait.
«Celui-là allait peut-être me donner la gloire,» dit-il avec tristesse.
Il prit ses pinceaux, les rejeta bientôt et murmura:
«Ça ne va pas.»
Il s'approcha d'une panoplie où s'étalaient des armes de tous les pays.
«Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tête, que si j'étais né dans l'Océanie, ce serait avec cet instrument que je tenterais d'assommer M. de Champlâtreux. Nous serions tatoués de la tête aux pieds; Mme de La Taillade nous regarderait de loin et se passerait un anneau dans le nez pour aller ce soir au bal. S'il avait de l'esprit, ce M. René, il demanderait la lutte au tomahawk. Quelle aubaine pour les journaux! Mais il est fort à l'épée, et, grâce au progrès, c'est l'arme qu'il choisira.»
La sonnette de la porte extérieure retentit.
«Enfin, s'écria le peintre qui respira avec force; je vais savoir à quoi m'en tenir; c'est énervant, l'incertitude.»
M. de Champlâtreux parut.
«Eh bien, monsieur?
—A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil.
—Il est temps de partir alors.
—Apprête-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.»
Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la première fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid à l'heure décisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie à un malaise étrange.
La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main deBeauchesne.
«Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées? lui dit-il.
—Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime et que j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps encore; je n'ai pas plus fait mon siècle que vous ne le réformerez, et parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice m'a raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite de figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là marquent de leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!»
La voiture s'arrêta près du Parc au Prince; le soleil sans chaleur dorait les arbres couverts de neige, tout était désert. On pénétra dans une maison en construction; au delà un vaste hangar avait été choisi pour servir de champ clos.
René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se promenant. Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son grand-père sans oser le regarder en face. Le courageux vieillard, assisté de l'un des témoins de son petit-fils, mesura les épées et examina le terrain. Un chirurgien disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha, allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.
«Non, se dit-il, l'heure de rire est passée; il faut vaincre si je veux sauver Gaston.»
Tout était prêt; on arma les deux antagonistes.
«Monsieur le comte de Champlâtreux, dit l'un des témoins de René, insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux adversaires ne pourra plus tenir son arme.
—Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y a au monde qu'un seul comte de Champlâtreux, moi; c'est sans doute au nom du vicomte que vous parlez?
—Commençons,» dit René qui rougit et mordit sa moustache.
Les fers furent engagés.
L'artiste savait tenir une épée; durant une minute, il rompit, se bornant à parer les coups de son adversaire. Soudain Champlâtreux abaissa son arme.
«Vous êtes touché, monsieur, dit-il.
—Mais je ne suis pas mort,» répliqua l'artiste devenu pâle et dont la manche se teignait de sang.
Le combat recommença; René rompit à son tour, vivement pressé. Tout à coup son épée atteignit l'artiste au côté droit, le vicomte abaissa son arme pour la seconde fois.
«Continuons,» dit Bouchot, qui fit un pas en avant.
Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frappé d'une cécité subite.
«Gaston, cria-t-il, à la vie à la mort!»
Et il tomba inanimé entre les bras de son vieil ami.
Aidé par Beauchesne, M. de Champlâtreux coucha l'artiste sur le sol, s'agenouilla pour lui soutenir la tête, et deux larmes tombèrent sur le front de Bouchot que le chirurgien saignait à la hâte. Les témoins, émus, se penchaient vers le blessé qui ne revint à lui qu'avec lenteur; son regard, indécis d'abord, rencontra celui du comte.
«Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la voix luttait contre les sanglots, souffres-tu?
—Non, monsieur, seulement j'ai froid.»
Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la voiture de Beauchesne désespéré. M. de Champlâtreux, l'œil fixe, les cheveux au vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette noble main que la fortune venait de trahir.
En ce moment, le vicomte s'approcha de lui.
«Ai-je fait loyalement, messieurs?» demanda-t-il.
Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mépris.
«Oui, répondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui, vous avez fait loyalement; mais Dieu n'a pas été juste, aujourd'hui.»
Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa près deBouchot.
Ce fut pas à pas, afin d'éviter de trop rudes secousses au blessé, que les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert faillit se trouver mal lorsqu'elle vit deux domestiques transporter son jeune maître, qu'elle avait vu partir plein de vie, pâle, sanglant, évanoui. On étendit l'artiste sur son lit, et le chirurgien put enfin sonder la blessure afin de se rendre compte de sa gravité. M. de Champlâtreux ne lâcha pas la main de Bouchot qui poussa plusieurs gémissements durant l'opération.
«Le sauverez-vous? demanda le vieillard avec angoisse.
—Je ne puis rien affirmer, monsieur; je reviendrai ce soir avec un de mes confrères.»
M. de Champlâtreux s'installa au chevet du blessé qui, les yeux fermés, paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens jugèrent une nouvelle saignée nécessaire. En ce moment, Gaston se présenta. A la vue de son ami avec lequel il venait causer, étendu presque sans vie, il demeura comme foudroyé, saisit le bras du comte, tandis que son regard anxieux l'interrogeait.
«Il s'est battu,» murmura le vieillard.
Gaston ne put répondre; fou de douleur, il se jeta sur le lit du blessé, sans réussir à prononcer autre chose que son nom, qu'il répétait avec une intonation déchirante.
L'artiste, comme éveillé par les sons de cette voix, ouvrit les yeux avec effort, regarda devant lui, aperçut son ami et parut le reconnaître.
«Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme voilée, te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»
Sa bouche se contracta, ses paupières s'abaissèrent pour se relever aussitôt.
«Ah! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de Gaston, tu ne me laisseras pas mourir, dis?»
Et il perdit de nouveau connaissance.
Gaston, troublé, éperdu, voulait en vain penser. Comment Bouchot s'était-il battu sans le prévenir, sans le choisir pour témoin? Un doute affreux lui traversa l'esprit.
«Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de savoir le nom de celui qui a tué Bouchot.»
Le vieillard posa un doigt sur ses lèvres; en ce moment, les chirurgiens écoutaient la respiration de l'artiste.
«Je veux qu'il vive,» dit Gaston au plus âgé.
Le médecin regarda son collègue; tous deux hochèrent la tête.
Gaston s'agenouilla près du lit, appuya son front sur la main de son ami et pleura longtemps. Tout à coup, il se releva et dépêcha sur l'heure un message au docteur Fontaine pour le supplier d'accourir. Revenant alors s'asseoir en face de M. de Champlâtreux, toujours atterré, il ferma les yeux pour réfléchir, soupçonnant la vérité et se jurant à lui-même de venger Bouchot.
Vers neuf heures du soir, la fièvre s'empara de l'artiste. Gaston et M. de Champlâtreux gardaient le silence; mais leurs regards attristés se croisaient lorsqu'un gémissement s'échappait de la poitrine du blessé. Les années semblaient s'être amoncelées tout à coup sur la tête du vieillard si énergique, si vivace le matin même en dépit de ses soixante-dix-huit ans. Courbé, maintenant, l'œil éteint, le corps tremblant, il ne se dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel il s'inclinait à chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait encore. Gaston, sur ses instances, avait expédié trois dépêches successives à son parrain. Par malheur, quelle que fût la diligence du docteur, il ne pouvait arriver à Paris avant midi.
Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de Champlâtreux s'étaient concentrées sur la tête de Bouchot. Victime de sa générosité, le comte, pour ne pas déshonorer le nom qu'il portait, avait accepté la misère et l'oubli. Une trentaine d'années auparavant, afin de faciliter à son fils un riche mariage, il s'était désisté de ses biens. Des héritages, sur lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre à même de restituer à son père la fortune dont il devint en quelque sorte dépositaire. Mais le vicomte de Champlâtreux mourut à l'improviste, et sa veuve nia cette dette sacrée.
Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience la majorité de son petit-fils. René, digne élève de sa mère et de son époque, trouva que cent mille livres de rentes étaient bonnes à garder, et offrit à son aïeul une pension alimentaire que celui-ci refusa avec indignation. Un procès lui eût donné gain de cause; le noble vieillard n'y songea même pas. Véritable philosophe, il reprit sa vie précaire et ignorée. Il croyait son cœur mort à toute pensée généreuse, lorsqu'il ouvrit sa petite chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux caractères si distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils vivaient semblait impuissant à corrompre. Après le départ de Gaston, la douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son amitié pour le petit apprenti. Une visite à Charlet qui, émerveillé des dispositions naturelles du jeune artiste, lui prédit un grand avenir, décida le vieillard à sacrifier ce qui lui restait de son ancienne fortune pour faire de Bouchot un peintre. Ruiné par l'ingratitude des siens, il n'hésita pas à se montrer généreux de nouveau, tant les âmes nées pour le bien restent fidèles à elles-mêmes.
Depuis cette époque, l'artiste et le vieillard vivaient côte à côte, et le comte adorait son jeune protégé, devenu pour lui un véritable fils. M. de Champlâtreux avait fait de Bouchot un homme capable de se présenter partout, et dont l'éducation, dégagée des allures et du langage d'atelier, était à la hauteur du talent. De son côté, l'artiste vénérait son protecteur.
Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami. C'était près de lui qu'il avait passé les longues années exigées par ses études de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut peut-être de n'avoir pas confié au vieillard les dissentiments qui le séparaient d'Hélène. M. de Champlâtreux, avec son expérience du monde, eût sans nul doute amené les deux époux à de mutuelles concessions qui, à défaut du bonheur, eussent assuré leur tranquillité.
Près du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au monde, mille pensées tumultueuses, sombres, désolées, se pressaient dans l'esprit de ces deux hommes qui n'osaient se parler de peur de fondre en larmes. M. de Champlâtreux implorait Dieu qui, après lui avoir donné ce fils adoptif, digne de tout son amour, menaçait de le lui ravir. Le courage montré par le vieillard qui avait voulu servir de second à Bouchot pour attester au besoin la véracité de l'accusation portée par l'artiste, il l'expiait par une cruelle réaction, et il se demandait si, au lieu de remplir un devoir, ainsi qu'il le croyait, il n'avait pas commis une impiété dont Dieu le châtiait.
«Ma raison a pu me tromper, pensait-il; mais mon cœur ne devait-il pas être avec celui dont le bras soutient ma vieillesse, contre l'ingrat qui me traite comme un mort?
De temps à autre, Mme Hubert éplorée pénétrait dans la chambre. Elle s'approchait du lit, bordait les draps, redressait l'oreiller, posait ses lèvres sur le front brûlant de l'artiste, puis se retirait, se couvrant la bouche d'un mouchoir pour étouffer un sanglot.
Sombre, défait, Gaston ne quittait guère son ami des yeux. La colère bouillonnait dans son cœur, il se sentait animé d'une haine mortelle contre celui dont l'épée avait frappé Bouchot. Par deux fois il interrogea Mme Hubert; la pauvre femme ignorait le nom de l'adversaire de son jeune maître. A n'en pas douter, M. de Champlâtreux avait été l'un des témoins de l'artiste, et cette circonstance éloignait l'image de René, qui passait avec persistance devant les yeux de Gaston. Bouchot, gai, vif, mordant, n'était pas querelleur; on acceptait ses vérités un peu rudes, grâce à la forme originale qu'il leur donnait, et dont sa bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des médiocrités jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Quelle inexplicable fatalité avait donc pu l'amener à se battre, à cacher son duel à celui qui aurait dû être le premier à le connaître?
«C'est lui! répétait sans cesse Gaston en songeant au vicomte; Bouchot a voulu venger mon honneur!»
N'osant interroger M. de Champlâtreux, il se sentait pris de l'envie d'aller s'assurer enfin de la vérité. Trois fois il se leva, mais pour se rasseoir aussitôt. Il hésitait à s'éloigner de cette chambre où souffrait son ami. Pour tromper son impatience, il calculait alors les heures qui devaient s'écouler avant l'arrivée du docteur Fontaine.
«Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il.»
Vers onze heures, M. de Champlâtreux, les yeux clos, semblait sommeiller; sa tête s'inclinait sur sa poitrine.
«Ne songez-vous pas à vous reposer, monsieur? lui demanda Gaston. Il faut ménager nos forces; nous aurons à passer plus d'une nuit pour le cher être qui dort là.
—Non, répondit le comte; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il me voie. Si la fatigue l'emporte sur ma volonté, je sommeillerai dans ce fauteuil.»
Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude, jointe aux émotions terribles de la journée, vainquit la volonté de l'énergique vieillard; il s'endormit.
Gaston, pour la dixième fois peut-être, calcula le nombre des heures qui s'écouleraient avant l'arrivée de son parrain. Sa confiance absolue dans la science du docteur soutenait son espoir. Il lui avait vu si souvent accomplir de véritables miracles, qu'il lui semblait que sa présence seule ranimerait Bouchot. Engourdi lui-même par l'immobilité et la chaleur, il se leva pour s'appuyer sur le pied du lit; une lampe, posée sur un guéridon, éclairait vaguement la chambre. Sur les murs trois portraits représentant Gaston, M. de Champlâtreux, et une femme jeune encore, coiffée d'un bonnet tuyauté,—c'était sa mère que l'artiste avait reproduite de mémoire. Le comte, la tête renversée, reposait paisible; Bouchot, le front couvert de sueur, la respiration saccadée, frissonnait, bien que ses traits n'exprimassent aucune souffrance. Mme Hubert entrouvrit la porte, Gaston fit un geste de silence en lui désignant le comte; la brave femme se retira sans bruit.
Tout à coup, les lèvres de l'artiste s'agitèrent.
«Désires-tu quelque chose? lui demanda Gaston, qui se pencha vers lui.
Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami.
«Où souffres-tu?» dit celui-ci avec émotion.
L'artiste ouvrit les yeux et prononça plusieurs phrases inintelligibles.
«La fièvre,» pensa Gaston.
Dix minutes s'écroulèrent, la respiration de M. de Champlâtreux et le tic-tac du mouvement de la pendule troublaient seuls le silence.
«Non, madame,» dit soudain Bouchot d'une voix distincte.
Au bout d'un instant, il ajouta:
«Je ne veux pas que M. René tue mon ami!»
Le cœur de Gaston bondit; ses battements tumultueux dominèrent le bruit du balancier; il écouta avec avidité, cherchant à recueillir, à coordonner les mots incohérents que prononçait l'artiste. M. de Champlâtreux s'éveilla soudain; il se redressa, frappé de l'expression de colère qui animait le visage de Gaston.
«Qu'y a-t-il? s'écria le vieillard, dont la main se posa sur le bras de son petit cousin.
—Le délire, monsieur. Ah! cette voix qui n'est plus la sienne, cette raison si lucide qui divague, ces mots inachevés qui me rappellent à la fois de tendres et de cruels souvenirs, énervent mon courage. Je vais marcher; j'étouffe, j'ai besoin d'air. Restez, madame Hubert, tout à l'heure votre maître vous appelait.»
Gaston se dirigea vers la porte; prêt à franchir le seuil, il revint à la hâte sur ses pas, posa ses lèvres sur la main du blessé dont le hasard venait de lui révéler le dévouement. Le comte lui saisit le bras.
«Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera.»
Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna le jardin et s'élança dans la rue. Il neigeait.
Il marcha d'abord à l'aventure. Que n'eût-il pas donné pour qu'il fît jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit sonna. Gaston, la tête nue, songeait à se rendre au cercle que fréquentait René, à le provoquer, à le forcer à se battre sur l'heure. Il croyait Hélène coupable, et il se sentait pris de haine pour cette jeune femme qu'il avait si follement aimée. Sans chapeau, couvert de neige, il se présenta au cercle de la rue Royale, et fit demander le vicomte de Champlâtreux, qui n'était pas encore arrivé.
Il erra dans les Champs-Élysées, et se trouva tout à coup devant son hôtel. Gaston, un peu calmé, monta chez lui avec l'intention de changer de vêtements et de retourner au cercle. Il s'assit devant son bureau; mais inquiet, nerveux, l'esprit tourmenté par des idées de vengeance, il voulut jeter à la face de la marquise le malheur affreux dont elle était cause, lui reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une séparation allait leur rendre leur liberté. Il traversa les appartements d'Hélène, situés, comme les siens, au-dessus du grand salon de réception, passa près d'une femme de chambre à moitié endormie, et souleva une portière. Nonchalamment étendue sur une causeuse, la marquise souriait à René de Champlâtreux assis à ses pieds.
À la vue de son mari, les vêtements mouillés, les cheveux en désordre, le visage terrible, Hélène se redressa à demi, ses yeux s'agrandirent d'épouvante; le vicomte se retourna.
Gaston se jeta sur lui, l'étreignit au collet d'une main nerveuse dont la colère doublait la force, et le traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit. René eut à peine le temps de se débattre, il se sentit soulevé et balancé au-dessus du vide. La marquise effrayée voulait en vain crier, elle ne pouvait bouger. En apercevant le gouffre, Gaston recula, le fantôme de son père passa devant ses yeux, ses nerfs crispés se détendirent, et le vicomte roula sur le parquet, tandis que son adversaire pressait convulsivement son front prêt à éclater.
«Monsieur, s'écria René meurtri, vous êtes un manant.
—Sortez vite! répondit Gaston qui montra la porte.»
Le jeune homme n'était pas de force à lutter; il s'éloigna plein de rage.
«À demain! cria-t-il.
—Oui, à demain,» répéta Gaston d'une voix sourde.
La marquise se leva chancelante.
«Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai à vous parler pour la dernière fois.»
Cette scène, rapide comme l'éclair, avait à peine donné le temps aux acteurs de réfléchir. La jeune femme s'appuya contre la cheminée. Son mari, pour dompter la colère qui l'agitait, se promenait à grands pas, repoussant les meubles avec violence. Par la fenêtre, demeurée ouverte, pénétraient la bise et la neige. Hélène frissonnait; Gaston, au contraire, se sentait soulagé par le souffle glacial qui activait la flamme du foyer et faisait vaciller la flamme des lampes.
«Mon honneur outragé, dit-il en s'arrêtant soudain, exigerait un châtiment…»
La marquise l'interrompit.
«Me croyez-vous donc coupable? s'écria-t-elle.
—Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas renier votre amant, répondit-il avec mépris.
—Je vous jure…
—C'est me supposer par trop crédule; cette main qui touchait presque la vôtre quand je suis entré, feindrez-vous d'ignorer qu'elle s'est teinte ce matin du sang de mon seul ami? Bouchot se meurt, madame, et c'est votre amant qui l'a tué.
—C'est affreux! dit Hélène en tombant sur un canapé, vous me rendez folle.»
Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune femme. Elle baissa la tête avec effroi.
«Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains, calmez-vous, laissez-moi vous expliquer…
—A quoi bon; nous savons à l'avance que nous ne réussirons pas à nous entendre.
—Je suis innocente.
—Vous vous trompez; je vois des taches de sang sur votre robe et sur vos mains.
—Lorsque vous êtes entré, M. de Champlâtreux…
—Ne prononcez pas ce nom, s'écria Gaston; comprenez donc que j'ai besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous mes pieds!»
La marquise se redressa avec dignité.
«Monsieur, dit-elle, c'est à tort que vous m'insultez.
—C'est vrai, Bouchot n'est pas tout à fait mort.
—Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu empêcher; M. des Étrivières a été le provocateur.
—Oui, s'écria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon honneur, et il a donné sa vie pour le défendre.
—Je ne puis que vous répéter que je suis innocente.
—Afin de sauver votre amant.
—Vous êtes injuste et cruel, monsieur.
—En vérité! Mais qu'êtes-vous donc, vous dont les coquetteries jettent face à face, l'épée à la main, des hommes qui ne peuvent que vous mépriser? À cause de vous, M. René de Champlâtreux a blessé Bouchot, et dans quelques heures, encore à cause de vous, j'essayerai à mon tour de tuer M. René de Champlâtreux.»
Des larmes remplirent les yeux d'Hélène.
«Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir, continua Gaston irrité; qu'avez-vous à lui envier désormais? J'ai pu ne pas aimer vos bals, vos fêtes, votre monde faux, méchant, insipide et vain; mais quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour me croire un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes égayent, qui sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai aimée follement; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous votre indifférence; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez haute pour ne jamais souiller le nom que je vous avais confié; je vous croyais une honnête femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mépris.»
Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il s'aperçut que la marquise grelottait. Il ferma aussitôt la fenêtre et revint lentement près de la cheminée.
«Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calmée, j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes chez vous.
—Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait.
—Vous n'êtes pas juste; vous subissez les résultats de votre conduite.Consolez-vous du reste; demain peut-être vous serez veuve…
—Monsieur!
—Je venais vous dire adieu; la colère m'a emporté lorsque j'ai vu là, près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé mon honneur.
—Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie; je voudrais pourtant vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais voulu vous rendre heureux.
—Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si vous ne m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon égard. Vous vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien de plus sérieux au monde que ses habits, sa livrée, ses attelages et sa loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé, lui; mais rien n'est perdu, de la veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de Champlâtreux. Ma colère a fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune femme, je ne voudrais pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne mérite que l'oubli. Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette heure suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore que votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous comprendre. Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu marcher vers cet abîme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre cœur n'a-t-il jamais répondu aux battements du mien? Que de fois, à vos pieds, amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de votre vie; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce tourbillon où la raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté le dégoût. Vous n'avez pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui nous eût peut-être épargné le naufrage où notre honneur et notre dignité vont devenir la risée des oisifs et des sots… Mais brisons là; que je succombe demain ou que le sort des armes me favorise, je vous dis un adieu éternel… vous êtes libre.»
Gaston salua; Hélène essayait en vain de répondre; elle étouffait; elle entendit son mari s'éloigner sans pouvoir le rappeler.
«Gaston!» cria-t-elle enfin.
Elle écouta, espérant qu'il allait revenir; au bout d'un instant elle tenta d'appeler encore et s'évanouit.
Il était deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir au chevet de son ami. La fièvre se calmait, et le reste de la nuit s'écoula sans accident. Au point du jour, l'artiste semblait dormir; Gaston se pencha vers lui pour l'embrasser et s'éloigna après avoir pressé la main de M. de Champlâtreux.
Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre du blessé; le comte courut vers lui.
«Gaston est allé au-devant de vous, lui dit-il.
—Je ne l'ai pas rencontré,» répondit le docteur qui se mit aussitôt à ausculter le patient.
M. de Champlâtreux suivait tous les mouvements du vieillard, essayant de lire sur son visage le pronostic qu'il considérait comme une sentence.
Le parrain de Gaston gagna l'antichambre.
«Eh bien? demanda le comte avec angoisse.
—Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu, vous et moi; nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous aide.»
En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du perron, et un cri poussé par Mme Hubert troubla les deux vieillards, qui se précipitèrent vers la fenêtre. Soutenu par la veuve, Gaston, livide, les bras croisés sur la poitrine, descendait d'une voiture de place.
Le docteur s'avança vers l'escalier; à sa vue un sourire de joie illumina les traits de son filleul.
«Bouchot! s'écria-t-il.
—Il repose.
—Vous le sauverez, mon parrain?
—Je l'espère; mais toi, qu'as-tu donc?
—Moi, répondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir vengé.»
Et, blessé à la poitrine, presque au même endroit que son ami, le marquis, à bout de forces, s'affaissa sur le parquet.
La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser l'hiver rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque printanière. Les arbres, bien qu'encore nus, commençaient à perdre l'aspect désolé qu'ils prennent après la chute des feuilles, alors que novembre les enveloppe de son brouillard glacé. On sentait la vie, si longtemps suspendue, ranimer les noires écorces, et la sève, attirée par les tièdes rayons du soleil, gonflait peu à peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi, au fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et Aimée disposaient deux fauteuils près d'une muraille que les feuilles d'un pêcher tapissaient en été. Une bande de passereaux gazouillaient sur un vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous une touffe de buis, suivait leurs évolutions et dilatait avec convoitise ses prunelles d'or.
Soudain Mademoiselle apparut sur le perron; elle était un peu courbée, mais ses beaux yeux noirs éclairaient toujours son visage.
«Tout est-il prêt, Aimée? demanda-t-elle.
—Oui, bonne amie, et grâce à ce ciel sans nuage, l'air est presque chaud.»
En ce moment, le docteur franchit la porte à son tour; il donnait le bras à Bouchot.
«Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire anima les traits pâles, vous descendez les marches comme si vous aviez vingt ans.
—Souffres-tu donc?
—Non; votre raccommodage est de première qualité; mais, par suite de votre diète, j'ai l'haleine courte.
—Dans huit jours tu mangeras à ton gré.
—Si je commençais tout de suite? ce serait autant de gagné. Je vous parie votre portrait contre une de vos boîtes de pilules, mon parrain, que je nettoie un gigot jusqu'à l'os.
—C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras bien te contenter d'une aile de poulet.
—Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf! nous voilà arrivés.»
L'artiste était à peine assis que M. de Champlâtreux, soutenant Gaston, descendit les marches du perron..
«Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard; on croirait que vous doutez de mes forces.
—C'est-à-dire que j'essaye les miennes, monsieur; je voudrais enfin pouvoir marcher seul.»
Bientôt les deux convalescents, entourés de leurs amis, se trouvèrent assis côte à côte au soleil.
«Qui veut la chancelière? cria Catherine.
—Elle est pour Gaston, répondit Bouchot. Dorénavant, Catherine, vous voudrez bien ne m'offrir que des choses qui puissent se manger.
—M. Fontaine prétend que ça vous ferait du mal.
—Le docteur est payé par mes ennemis. Il serait digne de vous, Catherine, et de votre intégrité proverbiale, d'apporter le gigot en question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai à Gaston, qui le mettra dans sa chancelière pour dépister les soupçons.
—Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas aussi capable que toi d'apprécier un bifteck?
—Tu es affamé?
—Autant que toi pour le moins.
—Impossible! je suis la faim en chair et en os, c'est-à-dire en os, pas en chair. Vous entendez, ma tante? continua l'artiste, qui se tourna vers Mademoiselle, le logement, les lits, le service sont assez confortables chez vous; seulement, on y meurt d'inanition.
—Par ordonnance du médecin, mon cher neveu.
—Déchirez l'ordonnance et faites-nous servir une côtelette.
—Vous sortez de table.
—Qu'à cela ne tienne, nous nous y remettrons.
—Ajournons à huitaine, mon neveu, par respect pour la Faculté.
—Mademoiselle Aimée! cria Bouchot.
—Que désirez-vous, monsieur des Étrivières.
—Vous devez avoir l'âme charitable, si les apparences ne sont pas trompeuses; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre panier à ouvrage?
—Non, monsieur.
—Je vois pourtant quelque chose de rouge.
—C'est ma tapisserie.
—Te sens-tu l'estomac assez féroce pour manger de la tapisserie? demanda l'artiste à son ami.
—Tu es fou!
—Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim! Ah! mon parrain, le jour où je pourrai marcher, je me rends au Soleil-d'Or et je commande une soupe aux choux!… Je vous en donnerai, mademoiselle Aimée; quant à Gaston, il sera raisonnable, et continuera à manger l'œuf à la coque dont votre père régale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon parrain, à vous honorer de ma pratique.
—Je l'espère bien, dit le docteur, qui serra la main de l'artiste. Au revoir, messieurs; au moindre symptôme de froid, rentrez. Êtes-vous toujours dans l'intention de me tenir compagnie, monsieur de Champlâtreux?
—Oui, certes, mon cher docteur.»
Le vieillard, avant de s'éloigner, embrassa Bouchot et salua courtoisement les deux dames qui s'établirent près des convalescents…
«C'est bon tout de même le soleil, dit l'artiste, et je comprends la béatitude de ce matou qui nous imite là-bas. Mais vois un peu notre infériorité, ni toi ni moi ne savons faire ronron.
—Quand pourrons-nous courir dans les grands bois? répondit Gaston qui soupira.
—Pour cueillir des châtaignes et récolter des champignons vénéneux? Nous avons le temps. Si ce n'était la question des vivres, je me trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants, ajouta-t-il en regardant Mademoiselle, où je suis jaloux de Gaston.
—Jaloux de Gaston? répéta celle-ci avec surprise.
—Vous êtes sa vraie tante, à lui; et je souhaiterais vous appartenir par un lien plus étroit encore: être votre fils, par exemple.
—Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher Bouchot; entre vous et Gaston, mon cœur n'établit guère de différence, et je suis sûre qu'il n'est pas jaloux, lui.
—Il a bon caractère; moi je suis égoïste et je voudrais tout avoir à moi seul.
—Même les coups d'épée, dit Gaston qui lui prit la main.
—Ne parlons pas politique, mon cousin, répliqua l'artiste qui depuis quelque temps désignait son ami par le titre que lui donnait M. de Champlâtreux.
—Avez-vous froid, messieurs? demanda Aimée.
—Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en train de me créer une famille, je vous avoue qu'une de mes ambitions serait de posséder une sœur qui vous ressemblât.
—Je serai votre sœur le jour où vous voudrez, répondit la jeune fille.
—Ma sœur de charité; vous l'êtes déjà.
—Parce qu'il m'arrive de vous présenter votre tisane?
—Non; par la façon dont vous vous y prenez; ce n'est pas si facile que vous semblez le croire, d'être bonne au naturel.»
Aimée rougit légèrement.
«Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi, sans que ça paraisse; il y a des instants où j'en conviens afin de ne pas le décourager. La Providence m'a pris ma mère, cependant; c'est le seul mauvais tour que je ne puisse lui pardonner.
—Et votre jeunesse a été rude, mon neveu.
—C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de père a beaucoup employé le tire-pied pour mon éducation; dois-je m'en plaindre? Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire appeler M. des Étrivières. Je grandissais plus mal que bien, lorsque la Providence m'envoya un frère sous les traits de l'honorable marquis de La Taillade, ici présent. Il est vrai que, peu après, j'héritai d'une belle-mère, dont je n'ai pas eu à me louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait mieux comprendre tout le prix de l'amitié de Gaston. Un jour, du côté de Passy, je perds mon ami à pile ou face, et je retrouve un second père, sans tire-pied, celui-là, qui met du fromage sur mon pain sec, de l'orthographe dans mon écriture et une toile sous mon pinceau. Je ne sais si vous avez pénétré sous l'écorce de M. de Champlâtreux, ma chère tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit soudain; figurez-vous un peu de toutes les vertus et de toutes les qualités pétries ensemble sons l'aspect vénérable que vous connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il en baisant la main de Mademoiselle.»
Il y eut un moment de silence; l'artiste continua.
«Je croyais M. de Champlâtreux unique de son espèce lorsque j'ai connu votre grand-père, mademoiselle Aimée, c'est-à-dire quand la Providence m'a donné un parrain. Me voici donc avec une famille complète; non, il me manque une nourrice, le jour où Catherine m'octroiera un gigot, elle sera ma nourrice. Ouf! je n'ai plus la force de parler; à ton tour, mon cousin.
—Tu rêves garde-manger, je rêve liberté, moi, dit Gaston; je me trouve mal à l'aise sur ce fauteuil; il me tarde de pouvoir marcher, courir au besoin; de reprendre une vie active, où mon corps obéisse à ma volonté.
—Tu n'es pas difficile; pourquoi ne demandes-tu pas une paire d'ailes, tout de suite? tu pourrais même en demander deux afin de m'en céder une. Veux-tu que je te fournisse le moyen de réaliser ton rêve?
—Tu vas dire quelque folie.
—Tu me connais bien mal.
—Parle, alors.
—Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout.
—Voilà le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle.
—Une, deux, en route! s'écria Bouchot en se levant, pas pour les grands bois, par exemple.
—Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frère?
—Oui, certes, ma charmante sœur.
—Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaieté? dit la jeune fille qui marchait à petits pas.
—Ma gaieté! répéta Bouchot; comment, vous aussi, mademoiselle, vous me croyez gai? Il n'en est rien; je suis triste. Vous riez? Je parle sérieusement. Lorsqu'on débouche une bouteille de champagne, un liquide vif, pétillant, joyeux s'en échappe, n'est-ce pas? Mais le liquide parti, que reste-t-il? Une bouteille! Est-ce que vous trouvez cela gai, une bouteille vide?
—Pas trop, répondit Aimée.
—Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en réalité.
—Que vous raconte donc Bouchot? demanda Gaston.
—Il vient de me convaincre qu'il a le caractère mélancolique, répondit en riant la jeune fille.
—Et vous Aimée, quel est le fond de votre caractère?
—La gaieté, répondit le peintre; mets-toi à l'ombre; si mademoiselle paraît, tu te croiras en plein soleil.
—Et si tu surviens, il me semblera être en plein midi, un jour d'été.»
L'artiste fit un mouvement d'épaule.
«Voilà comme on juge les gouvernements, dit-il; enfin, n'en parlons plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le bonheur.
—D'où est tirée cette maxime, monsieur des Étrivières!
—Des œuvres complètes de M. Prudhomme, mademoiselle.»
À dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha avec rapidité. Dès la semaine suivante, Bouchot put manger à sa guise, et, bien que sa blessure eût inspiré plus de craintes au docteur que celle de Gaston, il retrouva ses forces le premier. Bientôt l'artiste entreprit de longues courses à pied, alors que le mari d'Hélène ne se hasardait guère au delà de la Grande-Rue. Mademoiselle, dont la sensibilité et l'affection venaient d'être mises à de si rudes épreuves, commença à respirer.