IV

En dehors de la probité la plus stricte, d'une propreté réglementaire et de l'exactitude, l'esprit borné d'Alexis ne comprenait rien aux lois du monde. Boire lui semblait le but de la vie, à tel point que le malheur, lorsqu'il y songeait, lui apparaissait sous l'aspect d'un verre vide. Dressé à l'obéissance passive, le soudard s'inclinait devant les ordres de sa femme comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on voulût bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre, ne manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline à cinq ans, recueillie par une vieille mendiante qui se fit d'elle un gagne-pain en la plaçant dans une fabrique, la misérable créature ne se souvenait guère de son enfance que comme d'une époque où on la battait et où elle avait toujours faim. À quinze ans, elle s'amouracha d'un hideux vaurien, travailla pour lui, et reçut force coups sous prétexte de jalousie. Son homme, ainsi qu'elle appelait avec orgueil le bandit dont elle était devenue l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une maison habitée et condamné aux travaux forcés. Blanche, enfermée dans une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus corrompue qu'elle n'y était entrée; sa laideur seule l'empêcha de vivre de son corps. Pour manger maigrement, acquérir les haillons qui la couvraient, et trouver chaque soir un abri, elle déploya plus de ruse, plus d'énergie, plus d'invention, plus d'habileté qu'il n'en faut pour devenir ministre d'État. Dans certaines couches inférieures de la société, où manger est un problème qu'il faut résoudre chaque matin d'une manière différente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on se garde mieux que d'un vice. Blanche fut méchante par nécessité autant que par nature.—Le lion qui connaît sa force peut épargner une victime; l'araignée qui vit de ruses ne pardonne jamais.

A trente-cinq ans, après avoir exercé vingt métiers, Blanche réalisa un des rêves de sa vie:—elle put s'établir. Elle se mit à la tête d'un café borgne qu'elle acquit au prix de six cents francs, mobilier compris. On buvait, on mangeait, on couchait au rabais dans l'établissement duCœur-Enflammé, où de complaisantes maritornes attiraient les chalands. Alexis fut amené dans ce bouge par un ancien soldat de sa compagnie. Sa dépense émerveilla la propriétaire, et le soudard, choyé, dorloté, s'établit à demeure dans cet éden où chacun obéissait à sa voix, où il trouvait toujours des amis pour trinquer. Quatre années s'écoulèrent, et un matin, sans qu'il pût trop s'expliquer comment, Alexis se rendit à la mairie de son arrondissement en compagnie de son hôtesse, à laquelle il jura protection et fidélité.—Blanchote croyait épouser non-seulement un marquis, mais un richard; aussi voulut-elle se marier à l'église pour mieux serrer le nœud qui la transformait en grande dame.

«M'ame La Taillade,» comme la nommaient ses amies, acheta une commode, une robe de soie, une chaîne d'or et quatre tableaux représentant la douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une fois dans ses meubles, pour employer son expression, elle donna carrière à ses goûts artistiques en fréquentant l'Ambigu, les Funambules et les Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la direction duCœur-Enflammésur une de ses servantes qui entretenait un commissionnaire et souhaitait de succéder à sa maîtresse. Au bout de dix-huit mois, les deux époux étaient criblés de dettes, la soif permanente d'Alexis croissait, et il ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut vers cette époque qu'il commença à se plaindre de sa sœur.

«Elle a brisé ma carrière, disait-il, en m'obligeant à déposer mes galons au moment où j'allais passer officier.»

Blanchote, éclairée trop tard sur les ressources de son mari, comprit la faute qu'elle avait commise en négligeant le misérable commerce qui, au moins, lui donnait du pain. Elle pleura lorsqu'il lui fallut vendre sa chaîne d'or, abandonner leCœur-Enflamméà sa servante et recommencer à vivre au jour le jour. Un soir que le dîner faisait défaut, l'ancienne maîtresse du forçat insinua doucement à Alexis qu'il serait bon de réparer aux dépens du prochain les torts de la fortune. A sa grande surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un ton si résolu pour menacer la mégère de la jeter par la fenêtre si jamais elle renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint pour dit et cacha soigneusement ses propres méfaits.

Durant deux années, le triste ménage vécut en partie des expédients de Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois une corne d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le soir le front plissé ou l'œil étincelant, selon la récolte. Du fond de l'étroit panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois, de la viande, de la ferraille, des vêtements. Blanchote avait une chance miraculeuse: elle ne pouvait mettre un pied dehors sans trouver sur sa route un marteau, une culotte, une volaille, un chenet, un livre, ou des objets de mince valeur qui, revendus plus tard en bloc, aidaient à ne pas mourir de faim. Parfois une petite somme envoyée par Mademoiselle ramenait momentanément le bien-être dans le galetas. On payait le propriétaire, le boulanger, le marchand de vin; puis venait la curée qui suit tout long jeûne, et l'on retombait vite dans cette incertitude du lendemain qui est la vie d'une moitié du monde.

Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade se lia avec un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les bureaux de remplacement militaire. La première qualité pour exercer ce mandat consistait à boire sec, et, sous ce rapport, Alexis ne connaissait pas de rival. Bientôt, grâce aux leçons de son nouvel ami, le soudard eut une profession. Dès le matin, il parcourait les abords de la place de Grève, rendez-vous ordinaire, à cette époque, des Alsaciens et des Lorrains venus à Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret ceux que leur mine ou leur mise lui désignait comme à bout de ressources. Là, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait à demi, leur vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle façon un soldat patient peut devenir général, et appuyait sur les bonnes fortunes que l'uniforme attire à ceux qui l'endossent. Une fois ses convives ébranlés, il les entraînait chez un agent aux lunettes d'or, à la voix magistrale, dont les piles d'écus neufs, rangées avec ostentation sur une table chargée de paperasses, achevaient de griser les futurs maréchaux. Les pauvres diables aliénaient leur liberté pour cinq cents francs qui en rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations européennes, est celui dont on se sert en Afrique pour embaucher les nègres destinés à cultiver le coton,—tant il y a loin de la barbarie à la civilisation.

M. de La Taillade devint de première force à ce métier de racoleur qui convenait si bien à ses goûts simples. Peu à peu il tira même vanité de ses succès, car il croyait travailler au bonheur de ses semblables en leur ouvrant la carrière des armes. La prime qu'il touchait variait entre quinze et trente francs, selon qu'il fournissait un fantassin ou un cuirassier. Par malheur, Alexis se laissait souvent emporter par l'enthousiasme. L'engagement signé, il ramenait ses victimes au cabaret, buvait à leurs futures épaulettes et dépensait jusqu'au dernier sou de la somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse, songeait avec amertume que si elle eût pu établir un débit de liqueurs rue Jean-Pain-Mollet, théâtre ordinaire des exploits de son mari, la consommation de ce dernier eût suffi pour l'enrichir. Ce fut à la suite de ces réflexions que Mademoiselle reçut les missives menaçantes auxquelles le docteur répondit une fois pour toutes. Mais Mme de La Taillade avait de la persévérance et ne se décourageait pas pour une rebuffade. Elle mûrit son plan, prépara ses batteries et profita d'une bonne aubaine,—trois dragons embauchés d'un seul coup,—pour entraîner Alexis à Houdan.

On a vu la douleur, l'appréhension qui se peignirent sur le visage de Mademoiselle à l'apparition subite de son frère. Il n'en fallut pas davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait agi sagement, et qu'un peu de fermeté lui vaudrait l'établissement dont elle rêvait déjà l'enseigne. Une fois dans la rue, après avoir exhalé d'une manière aussi brève qu'énergique son opinion sur Catherine et son insolent balayage, elle saisit le bras d'Alexis, qui la guida vers leSoleil-d'or.

«En dépit de cette pécore à qui je garde un chien de ma chienne, lui dit-elle, nous aurons les pièces de cent sous, chéri. Pas de bêtises, surtout; j'ai étudié le terrain; retiens ta langue pendant vingt-quatre heures, et je te promets du kirsch pour le reste de tes jours.

—Mais si ma sœur n'a plus d'argent?

—Serin! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries? Ta sœur vendra son bonnet plutôt que de nous donner le mioche; c'est jugé, va.

—Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du petit.

—Ne canne pas d'avance, hein! j'ai mes idées sur cet enfant, sans compter que la nuit porte conseil.»

Ce soir-là, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls tranquilles. Tandis que Mademoiselle se désespérait, que le docteur absent veillait au chevet d'un malade, que Catherine rêvait pour le lendemain l'apparition d'un gendarme terrassant le code, Blanchote achevait de composer l'enseigne de son établissement futur.

Jusqu'à trois heures de l'après-midi, Mademoiselle put croire que son frère, renonçant au projet d'emmener Gaston, avait repris la route de Paris. Mais le timbre de la vieille horloge vibrait encore lorsque le pas de l'ex-sergent retentit. Il salua sa sœur, la remercia de ses bontés passées, embrassa Gaston et lui glissa dans la main une pièce de cinq francs. L'enfant ravi courut de sa tante à Catherine pour leur montrer ce royal cadeau. L'arrivée de Mme de La Taillade calma soudain sa joyeuse expansion. Avec son regard dur, sa dent saillante, son bonnet de laine et son cabas, la mégère lui rappelait ces fées difformes qu'on oublie toujours d'inviter au baptême des princes ou des princesses et dont l'apparition présage un malheur.

Blanchote fut humble et ne fit aucune allusion à son ultimatum de la veille; elle souriait, de ce sourire grimaçant qui lui était particulier, aux tapisseries, à Mademoiselle, à Catherine et au parquet. Elle parla de son travail, de ses malheurs immérités, des vertus d'Alexis, de la douce vie qu'elle menait en compagnie de cet époux de son choix. Sa voix rauque prenait des inflexions mielleuses qui irritaient sourdement Mademoiselle, trop perspicace pour ne pas voir clair dans les mensonges débités par sa belle-sœur. Elle n'osait l'interrompre cependant, tant elle redoutait l'orage qui allait décider du sort de Gaston. Celui-ci, qui tournait et retournait sa pièce de cinq francs, la laissait rouler à chaque instant, et le tintement sonore du métal produisait une impression terrible sur les nerfs surexcités de Mademoiselle. Ainsi qu'il arrive à tous les enfants, le trésor qu'il possédait brûlait les doigts de Gaston, et il implorait tout bas l'autorisation d'aller le troquer contre un canon de cuivre récemment importé de Paris par l'épicier Hoddé.

«Tout à l'heure, disait Mademoiselle.

—Oh, ma tante! tout à l'heure il sera vendu.»

La fine ouïe de Blanchote saisit au vol la prière du petit garçon.

«Mène donc le gamin acheter le joujou qu'il désire, dit-elle en se tournant vers Alexis; il faut au moins qu'il se souvienne de toi.»

M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui en regardant sa tante, dont le visage devint anxieux.

«Je reste en gage, ma chère sœur, dit ironiquement Blanchote, dont la dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez: Alexis n'est pas un ogre, il ne mangera pas son fils. Ne reviens que dans une heure, ajouta-t-elle en s'adressant à son mari, nous allons causer de choses sérieuses, ta sœur et moi.

Gaston, tout entier à son idée, s'empara de la main de son père et l'entraîna vers l'antichambre. Là, il fut rejoint par Catherine, qui le coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La brave servante, ahurie, ne savait si elle devait rester avec sa maîtresse ou accompagner Gaston: des deux côtés, elle pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin à son indécision.—Blanchote réclamait un verre d'eau.

Dès qu'il se vit en possession du canon si ardemment convoité, Gaston voulut le mettre à l'épreuve. Pour cela il fallait gagner la campagne; le père et le fils débouchèrent donc sur la grande route, où chaque soir, vers cinq heures, passait la diligence de Brest à Paris. Là, tout en disposant le canon, on s'aperçut qu'on manquait de poudre. Alexis, plus inventif que n'aurait osé l'espérer Blanchote, proposa d'aller en acheter à Paris. Gaston battit des mains à cette idée. Voyager en diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre, cette triple perspective était faite pour le séduire. Bientôt les minutes lui parurent des siècles, et son regard interrogea, avec autant d'anxiété que celui de M. de La Taillade, le détour de la route où devait apparaître la diligence. Enfin le fouet du conducteur retentit; l'attelage, contenu à grand'peine, s'arrêta au signal des voyageurs, et Gaston n'était pas encore assis sur la banquette de l'impériale où son père venait de le hisser, que les chevaux repartaient au galop.

Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac à deux reprises, et tomba dans sa somnolence accoutumée. Gaston, étourdi par le fracas de la massive voiture, voyait avec surprise les pommiers qui bordaient le chemin fuir en arrière. De la hauteur à laquelle il se trouvait, il reconnaissait à peine les champs qui lui étaient le plus familiers. Les fermes, les chaumières, les arbres, tout jusqu'à la grosse roche de Gargantua dont Catherine racontait si bien l'histoire, lui apparaissait comme transformé. En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavés courir et se précipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de crainte s'emparait peu à peu de l'esprit de Gaston, et ce n'était plus de joie que son cœur battait. En proie au vertige, il eût voulu descendre, fuir, crier; mais il n'osait ni parler ni bouger. Tout à coup la vieille tour féodale se montra vers la gauche au-dessus d'un bouquet de bois. L'enfant se pencha pour la voir, et des larmes coulèrent sur ses joues. Il vainquit pourtant cette émotion, et leva ses beaux yeux humides sur son père.

«N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout à l'heure? dit-il.

—Oui, certes; tout à l'heure ou demain, répondit M. de La Taillade.As-tu donc peur avec moi, mon luron?

—Non; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me voient pas rentrer bientôt; je ne voudrais pas leur causer de chagrin.

—Bah! elles sont prévenues. Joue avec ton canon.»

La nuit venait rapidement, froide, sombre, sans étoiles. La bise malicieuse tourbillonnait autour du pesant véhicule, puis s'engouffrait soudain sous la capote et couvrait les voyageurs de poussière. Le cocher faisait pétiller la mèche de son fouet au long manche, ou embouchait une petite trompette dont les sons criards disaient aux rouliers de se garer. Les chevaux, à l'approche du relais, redoublaient d'ardeur, et Gaston se croyait emporté dans un de ces chars merveilleux qui, dans les contes de sa vieille bonne, surgissent du sol sous la baguette d'une fée. Des lumières apparurent dans la plaine, se voilant pour se montrer de nouveau agrandies et multipliées.

«Est-ce Paris? demanda Gaston.

—Pas encore, répondit Alexis, qui sourit de la naïveté de son fils.»

La diligence roula entre deux rangées de maisons pour s'arrêter devant une immense porte cochère au-dessus de laquelle un cheval blanc se cabrait sur un fond jaune. A travers les vitres d'une fenêtre, on apercevait des charretiers enveloppés de limousines, pressés autour d'une cheminée au centre de laquelle flambait un fagot. On parlait de chemin de fer dans cette réunion, mais pour en rire avec ce ton gouailleur qui fait de nous le peuple spirituel par excellence… à notre dire, du moins.

«Monsieur, dit Gaston à son père qui profitait de ce repos pour bourrer sa pipe, je veux retourner à Houdan.

—Sans avoir vu Paris? tu n'y songes pas. Et la poudre, et le canon?Veux-tu boire quelque chose?

—J'aime mieux retourner chez ma tante.

—Il faut attendre à demain…

—En finirez-vous! cria le conducteur aux palefreniers; nous sommes en retard, sans que ça paraisse.

—Patience, nous y voilà. Lâche tout, l'Enrhumé. En route!»

Les chevaux frais bondirent, et la diligence, dont les lanternes brillaient, reprit sa course vers Pontchartrain.

Gaston, stupéfait de ce brusque départ, se rejeta en arrière et se mit à sangloter au grand ébahissement d'Alexis.

«Qu'a donc l'enfant, est-il malade? demanda le conducteur.

—Il veut retourner à Houdan.

—Alors passez-moi ce pleurnicheur, que je le fourre dans mon coffre.»

Gaston fut sur le point d'appeler Catherine, mais il réfléchit vite qu'elle ne pouvait l'entendre. Il se tapit alors dans son coin et pleura sans bruit.

«Prends ton canon, prends donc ton canon!» répétait sans cesse M. de LaTaillade.

Il ne soupçonnait pas que le jouet, cause première de son chagrin, était devenu odieux à l'enfant. Peu à peu la fatigue s'empara de Gaston; ses yeux gonflés se fermèrent malgré lui, et, en dépit des rudes cahots qui le secouaient, il s'endormit en songeant à sa tante qu'il se promettait bien de ne plus quitter désormais.

Il se réveilla transi, surpris de s'entendre appeler; c'était la voix de son père qui l'engageait à se bien tenir et à prendre son canon. La diligence s'était arrêtée de nouveau, il faisait noir; on ne voyait que les chevaux éclairés par les lanternes dont la lueur formait autour d'eux une grande tache blanche.

«Dépêchons-nous, l'ancien,» criait le conducteur.

Gaston se sentit suspendu dans le vide, puis il toucha terre, pouvant à peine se soutenir sur ses jambes engourdies.

«C'est bien à cinq heures du matin que passe la seconde diligence? demanda Alexis.

—Non, à six heures… Gare là! Hue, Polignac!»

Le fouet claqua, les grelots s'agitèrent, et la lourde machine disparut dans l'ombre. Gaston se frottait les yeux sans rien voir et pressait machinalement le fameux canon contre sa poitrine.

«Où est Paris? demanda-t-il.

—Nous y serons demain.

—Lorsqu'il fera jour, monsieur, vous me reconduirez chez ma tante, n'est-ce pas?

—Tu l'aimes donc bien, ta tante?

—Oh oui, et Catherine aussi.

—Et moi, ne m'aimes-tu pas?

—Je vous aimerai si vous me reconduisez à Houdan.»

Le soudard remonta son sac, prit son fils par la main et l'entraîna en dehors de la route. Les yeux de Gaston s'accoutumaient à l'obscurité; cependant il trébuchait à chaque pas.

«As-tu donc peur, que tu trembles? lui demanda son père.

—Non, monsieur, j'ai froid.»

Alexis grommela quelques mots. Après avoir marché assez longtemps, il s'arrêta tout à coup. Gaston se pressa contre lui, il entrevoyait en avant un gigantesque fantôme monté sur un cheval blanc, c'était la statue de du Guesclin qui borne la pièce d'eau des Suisses à Versailles. M. de La Taillade fit asseoir l'enfant sur l'herbe, puis, le voyant continuer à grelotter, se dépouilla de sa redingote pour l'en couvrir.

«Couche-toi là et dors, lui dit-il, il n'est qu'une heure du matin.»

Resté lui-même en bras de chemise, il se promena de long en large pour combattre le froid. Parfois il s'éloignait assez pour disparaître dans l'ombre.

«Monsieur! cria Gaston avec angoisse.

—Que veux-tu, petit?

—Ne me laissez pas tout seul, murmura l'enfant d'une voix navrée, j'ai peur maintenant.»

Alexis se sentit ému; il revint s'asseoir près de son fils et lui prit la main.

«Voyons, dit-il, calme-toi, je suis là, et nous avons un canon.»

L'enfant sourit tristement, poussa un gros soupir, puis ses yeux se fermèrent. La lune s'était levée. M. de La Taillade contemplait ce charmant visage pâli par la fatigue et cette petite main nerveuse cramponnée à la sienne.

«C'est une fille ce garçon-là, se dit-il.»

Cependant, avec une patience qui l'eût fait bénir de Catherine, il ne lâcha la main du petit que lorsqu'il le vit complètement endormi. Alors, sans trop s'éloigner, il reprit sa promenade pour combattre la froidure dont il souffrait à son tour.

Les oiseaux chantaient lorsque Gaston ouvrit les yeux. Il demeura stupéfait; devant lui s'étendait une nappe d'eau telle qu'il n'en avait jamais vu, puis l'escalier dit des cent marches, et enfin le palais de Versailles. Il se leva, courut vers son père qu'il apercevait au loin, et se trouva avec terreur devant Mme de La Taillade, rendue plus hideuse par des meurtrissures dont son visage était balafré.

«Ce ne sont que des égratignures dont cette Catherine garde un exemplaire, chéri, disait-elle. Tu sais que je ne reçois rien sans rendre.

—Tu as l'œil tout noir.

—Bah! avec un peu de vigne vierge, il n'y paraîtra plus dans huit jours. La gredine, comme une bête féroce, m'a prise à l'improviste.»

Alexis remontait son sac.

«Et ma sœur? demanda-t-il avec hésitation.

—Dame, elle ne s'attendait guère au dénoûment. Elle s'est trouvée mal lorsque je lui ai annoncé ton départ. C'est alors que ce dragon de fille m'a sauté au visage.

—Alors rien de fait?

—Rien, je suis partie sans attendre, l'heure pressait. Mais nous tenons le mioche; avant huit jours, tu boiras ton absinthe dans mon établissement.

Mme de La Taillade s'avança vers Gaston, qui recula.

«N'aie donc pas peur, bijou, s'écria-t-elle, tu vaux deux mille francs comme un liard et tu vas être soigné.»

Ce fut à pied que le noble couple résolut de gagner Paris, afin d'économiser les cinq francs que réclamait le cocher d'un coucou. A moitié route, Blanchote s'étendit sur le revers d'un fossé pour dormir. Gaston harassé, boiteux, éploré, couvert de poussière, traînait le canon auquel son père en appelait sans cesse pour le consoler. En dépit des remontrances de Blanchote qui prétendait en avoir vu bien d'autres, M. de La Taillade eut pitié de l'enfant et le porta sur son dos à plusieurs reprises. Vers six heures du soir, le trio passait sous l'arc de triomphe de l'Étoile, puis franchissait la barrière.

«Réjouis-toi, voici Paris, dit M. de La Taillade à son fils.

Le pauvre petit releva la tête et son regard erra autour de lui. Il n'aperçut que des monticules couverts d'un gazon maigre et poussiéreux, de grands arbres dépouillés, des amas d'immondices que fouillaient des chiens efflanqués.

«Houdan est plus beau,» pensa-t-il.

Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait de plus en plus. C'était par un mouvement machinal qu'il mettait un pied devant l'autre; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était anéanti. Dans le lointain, sur le ciel gris où les nuages couraient violemment chassés, se dressait un géant dont les bras tronqués se levaient comme pour implorer: c'était Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de Maurice de Sully et de Jean de Chelle.

Tout à coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de clartés. Des femmes affairées, chargées d'assiettes, couraient autour de longues tables où se pressaient des convives aux voix retentissantes et impérieuses. Des lumières suspendues vacillaient; des personnages, peints sur les murailles, semblaient tournoyer dans une ronde dont un chanteur aviné marquait la mesure. Au milieu de cette confusion, l'enfant crut apercevoir un bonnet pareil à ceux que portait Catherine; il voulut se lever, appeler,—vains efforts: vaincu par la fatigue, il posa la tête sur la table devant laquelle on venait de l'asseoir, et il s'endormit.

A son grand ébahissement, Gaston se réveilla le lendemain dans une chambre obscure, couché sur un matelas posé sur le plancher. Il se redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec énergie, et ne réussit qu'à mieux voir quatre murailles, tapissées d'un papier jaunâtre, où de grandes fleurs brunes se détachaient comme des caractères inconnus. Il se leva, et put à peine se soutenir, tant ses pieds gonflés étaient endoloris. Ce fut en boitant qu'il se dirigea vers la fenêtre aux vitres grasses, ternes, poussiéreuses, que la lumière semblait traverser à regret. Il trébucha contre un objet qui se trouva sur son passage, reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en silence.

Tout à coup la peur le prit dans cette pièce aux encoignures sombres, où son regard noyé de larmes entrevoyait une cruche de grès, divers ustensiles de cuisine et un monceau d'objets indescriptibles. Il songea aux cachots dans lesquels, selon les récits de Catherine, les gendarmes renfermaient les coupables, et il se crut en prison. Le pauvre petit se rapprocha d'une porte qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et pénétra dans une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre aucun bruit. Il se précipita vers une fenêtre ouverte, aperçut un coin du ciel et respira longuement. Ce ciel qui, à Houdan, versait la lumière à pleine croisée dans la petite maison de Mademoiselle, c'était comme un ami qu'il retrouvait.

Après une contemplation qui soulagea son cœur oppressé, Gaston regarda au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits carré sur lequel s'ouvraient cinq ou six croisées semblables à celle près de laquelle il se tenait. Des tuyaux noirs rampaient le long des murs lézardés, humides, que des araignées décoraient de toiles immenses. Çà et là, un rideau crasseux, du linge étendu, ou un pot de fleurs où s'étiolait un rosier. Un châssis glissa dans ses rainures inégales avec un son aigre, et Gaston découvrit, assis devant une table basse encombrée d'outils, un homme à la chevelure inculte, les manches de chemise retroussées jusqu'aux coudes, puis un garçon d'une douzaine d'années. L'homme prit un marteau et se mit à frapper à coups pressés sur une sorte d'enclume. Il s'arrêta pour examiner l'objet que façonnait son élève,—un gros soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme parla d'une voix rude; il grondait. L'apprenti, debout, écoutait et répondait avec crainte. Tout à coup son maître le saisit par les cheveux, le secoua rudement, puis, après l'avoir lâché, lui lança le soulier au visage. L'enfant poussa des cris affreux, tandis que Gaston, pâle, effaré, se rejetait en arrière et s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs écroulées de Blanchote.

«Encore un morceau de cuir perdu! criait le cordonnier.

—Assez, disait l'enfant; assez, ce n'est pas ma faute!

—Ni la mienne non plus, propre à rien!»

Gaston recula jusqu'à la chambre obscure pour ne plus entendre. Il ne se rapprocha de son poste d'observation qu'au bout de quelques minutes. Le marteau recommençait à battre; l'homme fumait une grosse pipe; l'apprenti avait repris son travail, mais il passait à chaque instant la main sur ses yeux encore pleins de larmes.

«Si ce monsieur qui est mon papa allait me frapper ainsi,» pensa Gaston avec terreur.

Il tenta d'ouvrir une nouvelle porte, songeant à fuir, à regagner Houdan à tout prix. Le pêne résistait, et l'enfant se déchirait les doigts en vains efforts lorsqu'un pas lourd retentit, une clef pénétra dans la serrure, et M. de La Taillade entra.

Comme un coupable surpris en flagrant délit, Gaston avait reculé jusqu'au mur; sa respiration haletante, ses yeux démesurément ouverts révélaient la terreur à laquelle il était en proie.

«Te voilà levé, luron, dit Alexis, incapable de rien remarquer; as-tu joué avec ton canon?

—Reconduisez-moi chez ma tante, monsieur, je vous en prie.

—Encore ta chanson! Mais tu n'as pas vu Paris. Sois tranquille, tu y retourneras chez ta tante; il est même probable qu'elle viendra te chercher plus tôt que tu ne crois. Allons, viens m'embrasser.»

Gaston s'avança en boitant.

«Qu'as-tu donc, petit? tu marchais si droit hier!

—Je suis fatigué, j'ai mal…»

Alexis grommela quelques mots, prit l'enfant sur ses genoux, le déchaussa et secoua la tête à la vue des ampoules qui lui couvraient les pieds.

«Une vraie peau de femme,» dit-il.

Il se gratta le front, déposa Gaston sur la chaise et fureta dans tous les coins. Il découvrit un chiffon qu'il enduisit de suif, l'appliqua sur les plaies de son fils et le rechaussa.

«Allons, essaye de marcher, maintenant.»

L'enfant soulagé fit trois ou quatre pas sans trop boiter.

«Qu'en dis-tu, hein?

—Vous êtes bon, répondit Gaston, qui lui entoura le cou de ses petits bras; mais je vous en prie, monsieur…

—Halte-là! mon luron; je suis ton père, et tu ne dois pas m'appeler monsieur.

—Alors il faut que je vous tutoie.

—Je t'y autorise; joue avec ton canon.»

Alexis s'établit sur une chaise, bourra sa pipe, l'alluma, puis, les jambes croisées, se mit à fumer avec béatitude sans plus s'occuper de Gaston, qui se tint coi, n'osant troubler les méditations de son père. La pipe touchait à sa fin et commençait à crépiter, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre à l'extérieur.

«Tiens, m'ame La Taillade, déjà de retour! Doux Jésus, qu'est-ce que vous avez donc sur l'œil, sans vous commander?

—La diligence a versé, ma chère, et un panier m'a roulé sur la tête.

—Employez la vigne vierge. Tenez, pas plus tard que le mois dernier, ma fille en attrapa tout autant dans une explication avec son gueux d'homme. On lui conseillait les cataplasmes, l'extrait de saturne, l'eau vinaigrée, le plantain. Rien de tout ça, lui ai-je dit, de la vigne vierge! Elle m'a écoutée, aussi huit jours après son œil malade était-il plus frais que l'autre.

—Je m'en suis déjà appliqué, et je vais continuer. Au revoir, m'ameBardou.

—Au revoir, m'ame La Taillade; tout en vous plaignant, sans vous commander.»

Le pêne grinça, et Blanchote, armée de son cabas, apparut dans le sombre réduit. Les yeux d'Alexis clignotèrent; il recula sa chaise jusqu'auprès du lit et remonta son sac.

«Te voilà rentré; tu n'as donc rien fait, ce matin? lui demanda sa femme.

—Rien; mais Pauquet loge deux gaillards qui n'ont plus le sou; je dois causer avec eux tantôt.

—Du nerf, hein! il faut manger jusqu'au moment où l'on viendra racheter le môme. Tiens! où est-il? est-ce qu'il dort encore?

—Il joue sans doute avec son canon.»

Loin de jouer, Gaston, retiré dans la chambre noire, tremblait; car la vue de Blanchote lui causait une terreur secrète. Tout en parlant, la mégère s'était débarrassée de son châle, et déposait sur une table vermoulue du pain, du jambon et un litre de vin.

«Suis-je sotte, s'écria-t-elle en se frappant le front; j'ai oublié ton cognac sur le comptoir de l'épicier.

—Je vais le chercher, dit Alexis qui se souleva de sa chaise.

—Pauvre chéri, ça t'oblige à remonter quatre étages. Mais au fait, ne bouge donc pas; j'enverrai le petit. C'est bien Gaston que ta sœur l'a nommé? Drôle de nom, pour un homme. Holà, Gaston, viens ici, mon mignon.»

L'enfant parut et s'avança timidement jusqu'au milieu de la pièce.

«Il est tout de même gentil, dit Mme de La Taillade; mais il n'a pas l'air dégourdi. Écoute, petit, sais-tu faire les commissions?

—Oui, madame, avec Catherine.

—Catherine, répéta Blanchote dont le sourire se fronça et dont la dent saillit d'une façon menaçante, je lui tremperai son pain tôt ou tard dans une sauce de ma façon, à cette femelle! N'en parlons pas pour le quart d'heure, ça me couperait l'appétit. Tu vas descendre et tourner à main gauche; tu la connais, ta main gauche?

—Oui, madame.

—Bon, tu entreras chez l'épicier qui demeure au coin de la rue, et tu demanderas le carafon de cognac que j'ai oublié. Va, et prends garde de le casser.

—Tout seul? demanda Gaston.

—Parbleu, te faut-il un domestique? Il est bon, le môme.

—Ma tante ne veut pas que je sorte seul.»

Blanchote écarquilla ses petits yeux, puis elle se tordit un instant dans les convulsions d'un fou rire. Alexis rebourrait sa pipe; l'enfant, interdit, mordillait le bas de sa blouse de mérinos. Peu à peu Mme de La Taillade retrouva son sang-froid.

«Ta tante avait raison à Houdan, reprit-elle; mais à Paris, vois-tu, c'est autre chose. Allons, file, mon bijou.

—Non, répliqua résolument le petit garçon, je ne veux pas désobéir à ma tante.»

Blanchote cessa de rire, elle frotta vigoureusement son œil endommagé; puis, le bras levé, se rapprocha de l'enfant. Alexis la retint au passage.

«Je l'accompagnerai, dit-il.

—Ah! tu crois que c'est comme ça qu'on élève les mioches, toi?

—Que ma sœur le réclame ou non, continua le soudard avec une fermeté qui surprit Blanchote, Gaston retournera chez elle avant quinze jours, et je ne veux pas qu'il soit maltraité.

—Monsieur ne veut pas!» Monsieur a donc une volonté? s'écria la mégère d'un ton ironique; voilà du nouveau, sur ma parole! Tiens, ne sois pas bête, reprit-elle; qui parle de le maltraiter, ce morveux! Une taloche, ça les forme, voilà tout.»

Alexis secoua la tête et se tourna vers l'enfant.

«Patience, petit, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre douce; mais je suis ton papa, il faut m'obéir, à moi. Va chercher ce cognac pour montrer que tu m'aimes bien.

—Et vous me reconduirez chez ma tante?»

Alexis continuait à secouer la tête comme s'il répondait oui. Gaston, satisfait, disparut dans le corridor, tandis que la voix aiguë de Blanchote lui indiquait de nouveau l'adresse de l'épicier. Le pauvre petit dut descendre avec lenteur et s'arrêter à plusieurs reprises; il atteignait le dernier palier, lorsqu'un objet informe, à cheval sur la rampe, passa près de lui avec vélocité. Dans ce hardi cavalier il reconnut le jeune apprenti qu'il avait vu maltraiter dans la matinée, et qui, joyeux maintenant, fredonnait laMarseillaise. Tout en marchant, l'apprenti examinait avec curiosité le nouveau venu. Il s'arrêta à la porte de l'allée, tourna deux fois autour de Gaston en exécutant un pas de fantaisie, lui tira la langue et s'éloigna, singeant à s'y méprendre le cri des marchandes de quatre saisons lorsqu'elles annoncent le retour des pois verts.

La pantomime de l'apprenti avait un peu effarouché Gaston qui, le cœur serré, la tête vide à force d'avoir pleuré, se trouva tout à coup dans la fangeuse rue des Arcis, dont le mouvement et le bruit achevèrent de l'étourdir. Bien des fois, à Houdan, il avait caressé le rêve de sortir seul; mais Mademoiselle et Catherine s'étaient toujours montrées inflexibles, et, en cet instant, Dieu sait si Gaston se repentait d'avoir eu ce désir. Dès les premiers pas,—après s'être bien assuré qu'il tournait à main gauche,—il se sentit regarder et se troubla. Ni sa mise ni son allure ne rappelaient celles des gamins qui errent en liberté dans la grande ville et la sillonnent en maîtres. Il ressemblait plutôt à un pauvre oiseau dont une pierre vient de blesser l'aile, qui rampe, essaye de courir et se heurte follement à tous les obstacles. Il n'osait, en effet, quitter le bord du trottoir, et s'embarrassait presque à chaque pas entre les jambes d'ouvriers affairés qui l'écartaient en le gratifiant d'une injure. Était-ce donc véritablement le Paris tant vanté par le docteur Fontaine que cette rue sombre, sale, gluante, qu'un ruisseau infect coupait en deux? Gaston doutait. En tout cas, avec une naïveté bien excusable, il cherchait un visage ami dans cette foule qui le coudoyait. Soudain son cœur battit avec violence; devant lui, à une certaine distance, cheminaient trois femmes coiffées du grand bonnet normand qui lui était si familier. Il hâta le pas, ses pieds s'échauffèrent, il put avancer plus vite et bientôt courir. Il rejoignit enfin celles qu'il poursuivait et s'arrêta découragé; elles lui étaient inconnues. Il revint alors en arrière, la poitrine oppressée; tourna à gauche, à droite, au hasard, cherchant la rue d'où il venait de sortir, dont il ne savait pas le nom, et qu'il ne pouvait reconnaître entre ces hautes maisons qui se ressemblaient. Il marcha longtemps, n'osant demander sa route, déboucha sur le quai à l'improviste; là, Paris lui apparut.

Assis sur un banc de pierre, les cheveux au vent, Gaston, surpris, regardait les gigantesques tours de Notre-Dame, dont la noire silhouette se découpait sur le ciel chargé de nuages gris. Plus loin un amas de verdure, le quai aux Fleurs et son bal célèbre,—le Prado. Plus loin encore, le Palais de Justice dont les poivrières, couvertes d'ardoises, rappelaient à l'enfant les tableaux qui ornaient la salle à manger de sa tante, et dont la plupart représentaient des manoirs féodaux. La coupole de l'Institut, à demi perdue dans la brume, étonna beaucoup Gaston par sa forme inconnue à Houdan. Du côté de l'eau qu'il occupait, il entrevoyait un coin du Louvre et le tertre funéraire des héros de Juillet. Venaient ensuite des maisons d'inégale hauteur, mal alignées, sordides, bombées, où logeaient des charbonniers, des oiseleurs et des quincailliers. Çà et là de gigantesques annonces, d'immenses peintures représentant Napoléon décorant un soldat ou un tambour-major plus galonné qu'un maréchal, enseignes des bureaux pour lesquels travaillait Alexis. Ces enluminures, la Seine coulant entre son lit de pierre et le pont d'Arcole, furent les trois choses qui frappèrent le plus Gaston dans sa découverte de Paris.

Durant deux heures au moins, avec cette mobilité d'esprit qui sauve les enfants de chagrins trop rudes, le jeune La Taillade oublia le monde pour repaître ses yeux des choses nouvelles qui l'entouraient. Mais il n'avait pas mangé depuis la veille; la faim le rappela à la réalité. Il se leva avec effort, s'engagea de nouveau dans les rues, et se remit à chercher la maison de son père. Il n'osait demander sa route et marchait toujours, tournant dans un cercle, comme l'Indien perdu dans les forêts. Enfin il aborda une femme qui depuis un instant paraissait l'observer avec intérêt.

«Madame, demanda-t-il, savez-vous où demeure M. de La Taillade?

—Oui, certes, mon ami; viens avec moi.»

Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre enfant raconta son histoire; soudain sa conductrice le fit pénétrer dans une allée obscure.

«Attends-moi là, lui dit-elle; je vais prévenir ton papa; car il pourrait te gronder d'avoir été si longtemps absent. Donne-moi ta blouse afin qu'il sache bien que c'est toi qui m'envoie.»

Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dépouiller sans mot dire, et plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât bouger. Il s'enfuit, épouvanté par la grosse voix d'un homme qui le traita de vagabond et le menaçait de lui tirer les oreilles. Le pauvre petit se remit en marche. Il faisait sombre, une pluie fine commençait à tomber, et la faim le torturait. Ses jambes fléchissaient, il sentait les pavés se dérober sous ses pieds meurtris. Les lumières, qui s'allumaient de toutes parts, lui semblaient doubles et lui brûlaient les yeux. Il déboucha près de la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle s'étalait alors un marché de vieux effets, repaire de juifs, aujourd'hui remplacé par des arbres et des fleurs.

Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit égaré. Que de désespoir dans ce pauvre être naïf, si heureux jusqu'alors, et qui ne connaissait du monde que la riante demeure de Houdan, où il régnait en maître adoré! Il ne pouvait résoudre aucun des problèmes qui se pressait dans sa tête. Pourquoi l'avoir emmené de chez sa tante? pourquoi l'avoir forcé à marcher jusqu'à ce que ses pieds fussent ensanglantés? pourquoi Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper? pourquoi lui avait-on pris sa blouse? Et Catherine, et Mademoiselle, et le docteur, pourquoi n'accouraient-ils pas à son secours? pourquoi ne venaient-ils pas le chercher? A ces questions, Gaston ne trouvait qu'une réponse effrayante, c'est qu'il était la victime d'une fée qui le persécutait, tout comme s'il eût été un prince.

Une sorte de somnolence s'emparait de lui; il grelottait sous l'humidité glacée, et il se rapprocha du brasier d'un rétameur ambulant qui, établi au pied de la tour, fondait des cuillers en étain. Tout à coup Gaston poussa un cri; un gamin, l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui comme un gnome.

«Oh! monsieur, dit-il, je suis perdu; vous allez me dire où est la maison.

—Monsieur! répéta le gamin, qui fit le salut militaire; merci, plus que ça de genre! Eh bien, nous sommes gentil, mon bijou; nous avons donc fait l'école buissonnière pour notre début? C'est maman La Taillade qui est contente! depuis ce matin sa dent a poussé d'au moins deux lignes, et nous allons recevoir une toutouille numéro un.

—Emmenez-moi,» dit Gaston, les mains jointes.

L'apprenti, frappé du ton navré de celui dont il se moquait, devint sérieux. Il écouta le récit de Gaston.

«Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, ça sera dur à faire avaler à tes parents, cette histoire-là. Moi, j'aime assez la gueuse qui t'a volé ta blouse; la bonne farce! C'est moi qui l'aurais collée! Mais je n'ai pas de chance; il ne m'en arrive jamais de ces machines-là. Allons, viens; je plaiderai pour toi; ça sera inutile, car la cause des petits, vois-tu, c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins; il y aura de la grêle, aussi vrai que mon père s'appelle Bouchot.»

L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles étroites du marché; au moment de franchir la dernière porte, il rapprocha de sa bouche ses mains disposées en cornet.

«Ohé! ohé lesioutres! cria-t-il de toute la force de ses poumons.»

Puis il entraîna son compagnon, qui ne comprit rien à cette moquerie adressée aux marchands juifs. Les deux enfants débouchaient à peine dans la rue des Arcis, que Gaston se sentit rudement saisir par le bras; il leva les yeux et reconnut Blanchote.

Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa pas le loisir et se chargea du récit de son odyssée.

«C'est moi qui l'ai retrouvé, votre môme, m'ame La Taillade, dit Bouchot en terminant; s'il y a une récompense honnête, vous diminuerez le nombre des taloches.»

La mégère ne répondit pas. Les lèvres serrées, l'œil en feu, elle portait presque Gaston prêt à défaillir. Elle gravit à la hâte les quatre étages, referma la porte, s'empara d'une lanière de cuir et frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha des cris et fit retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient à une escapade, applaudissaient à la correction du mauvais garnement, et Bouchot reçut une semonce de son père sur la nécessité de former la jeunesse. Enfin, lasse de frapper, Blanchote éteignit la lumière et sortit. A demi ivre, elle se trouvait heureuse de sa méchante action, qu'elle se plut à considérer comme un à-compte sur les avances qu'elle devait à Catherine.

Gaston l'écouta s'éloigner en frémissant. Il venait d'être frappé pour la première fois, sans être coupable, sans avoir commis de faute, alors qu'il méritait au contraire la pitié. L'idée de l'injustice pénétra dans ce jeune esprit bon, loyal, sincère, qui ne croyait qu'au bien et qui venait d'apprendre que la lâcheté, la méchanceté, l'abus de la force, tous les monstres que voulait combattre son parrain existaient en réalité. Oh! le bon docteur, que n'était-il pas là pour calmer l'enfant qu'il chérissait, apaiser sa colère, le retenir sur la pente où l'indignation pouvait l'entraîner, maintenant qu'il savait que le mal peut avoir des jours de triomphe! Que n'accourait-il, avant que cette jeune intelligence, qui le ravissait par sa pureté, se faussât au contact des vices engendrés par l'ignorance et la misère, ces plaies que toute société porte au flanc et que notre égoïsme seul nous empêche de guérir. Mais à cette même heure, triste, anxieux, comptant les secondes, le docteur veillait près de sa vieille amie, se demandant si la maladie terrible contre laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison de cette créature d'élite, dont les douleurs imméritées lui démontraient l'existence d'un monde meilleur.

Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la douleur se joignait l'épouvante; il avait peur dans cette solitude, dans cette obscurité. Il croyait entendre mille bruits dont ses nerfs surexcités doublaient l'intensité; il croyait sentir autour de lui des mains menaçantes armées de fouets aux lanières ensanglantées. Un bourdonnement confus l'assourdissait; il roula sur le sol:—il venait de s'évanouir.

Où va l'âme des enfants dans ces moments de défaillance où le corps, vile matière, gît sans force, sans couleur, privé en apparence de l'étincelle divine qui le force à obéir? Quel ange protège cette lueur immortelle pour la défendre contre le souffle de la nuit éternelle? Gaston ne souffrait plus, il avait oublié. Sous la tonnelle où le chèvre-feuille mariait ses guirlandes à celles des clématites, Mademoiselle brodait, le docteur lisait à haute voix un livre qu'il déclarait sublime; Catherine, de la fenêtre de sa cuisine, jetait de temps à autre un coup d'œil sur le jardin. Gaston, par un singulier phénomène, se voyait marcher, aller, venir; sa charrette—cadeau de son parrain—s'emplissait de cailloux, et les murs du beau château qu'il avait ébauché s'élevaient à vue d'œil. Ce château, commencé sous une touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et l'architecte en parcourait les appartements, mille fois plus beaux qu'il ne les avait rêvés. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer partout les rayons du soleil, les chansons des oiseaux, le parfum des fleurs. Les papillons voltigeaient sans crainte autour de ce palais étrange qui possédait deux tours semblables à celles de Notre-Dame et un dôme pareil à celui de l'Institut. Au milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dorés traversé par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de lilas, de jasmins, cachaient des rossignols et des phénix. Ces oiseaux, que Catherine déclarait des mensonges, venaient se poser sur toutes les branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston, auteur de ces merveilles, qu'il avait prédites longtemps à l'avance sans qu'on voulût le croire. Le docteur nettoyait le verre de ses lunettes et déclarait le progrès accompli. Quant à Catherine, elle pleurait à chaudes larmes, ainsi qu'elle avait coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait, d'une façon quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux soleil qui illuminait cette scène pâlit, les pétales perdirent leur couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau château s'écroula avec un horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa léthargie et prêta l'oreille. Dans le corridor résonnait le pas lourd, mesuré de son père. Il le vit entrer avec lenteur, roide, sérieux, suivi par Blanchote, dont une lumière vacillante éclairait la face disgracieuse.

A la vue de son fils étendu sur le carreau, la tête d'Alexis se mit en branle. Gaston se précipita vers lui.

«On m'a battu!» s'écria-t-il suffoqué.

Le soudard se rapprocha du lit et s'y assit; il semblait regarder sans voir; en revanche les yeux de sa femme étincelaient.

«Monsieur, ne me laissez plus battre, reconduisez-moi chez ma tante…

—Va donc… petit, bégaya M. de La Taillade, incapable en ce moment de rien comprendre; va donc jouer avec ton canon.»

Puis il se renversa comme une masse et ronfla presque aussitôt.

Gaston recula pas à pas, suivi par le regard narquois de sa belle-mère. Arrivé près de la porte qui s'ouvrait sur la pièce où il avait dormi la veille, il s'arrêta; Mme de La Taillade, du fond de son cabas, venait de sortir un morceau de pain et un cervelas. La faim de Gaston se réveilla impérieuse; il contempla ces provisions avec le regard ardent d'un jeune chat.

«Voyons, mon bijou, lui dit Blanchote, faisons la paix; tu dois avoir faim?

—Oui», murmura l'enfant.

La mégère lui tendit un morceau de pain et une rondelle de cervelas. La façon dont le pauvre petit se précipita sur cette pitance et l'avidité avec laquelle il la dévora eût donné envie de pleurer à toute autre qu'à Blanchote; mais elle avait eu trop souvent faim pour que ce spectacle l'attendrît.

«Tu en veux encore? dit-elle.

—Oui.

—Promets-moi alors de ne rien raconter à ton père demain. J'ai tout arrangé; il te pardonne.»

Blanchote tendait vers Gaston le pain et le cervelas tout entier, prête à les retirer.

«Tu ne diras rien?

—Non.

—Si tu ne tiens pas parole, tu ne reverras jamais ta tante.

—Je la tiendrai.»

Une heure plus tard, enfin rassasié, le pauvre petit dormait sur son matelas. Comme une dernière rafale qui vient ébranler de nouveau les forêts sur lesquelles un orage a passé, un soupir, presque un sanglot, soulevait de temps à autre sa poitrine oppressée.

Lorsque Gaston se réveilla, la mansarde, de même que la veille, était déjà abandonnée. Tant bien que mal, il procéda à sa toilette. De minute en minute il entendait résonner un cri étrange, modulé, unbrrrou… out!qui l'intriguait et qu'il ignorait être un appel. Il se rapprocha enfin de la fenêtre et découvrit Bouchot, qui, debout devant l'établi, travaillait avec ardeur à tailler, coller, ajuster des papiers de différentes couleurs ornés de grandes lettres noires. Tout à coup l'apprenti lança cebrrrou… out!qui surprenait Gaston, leva les yeux et aperçut son protégé de la veille. Il abandonna aussitôt son occupation, recula de quelques pas, entama cette danse fantastique qui lui servait d'entrée en matière, et la termina en exécutant la roue avec une agilité de clown.

«Tu es donc sourd?» cria-t-il ensuite.

Puis, craignant sans doute qu'une conversation à haute voix n'attirât l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et de se frotter le bas des reins avec un geste d'interrogation. Cette allusion ramena des larmes dans les yeux de Gaston, si cruellement battu la veille, et qui ne répondit qu'en baissant la tête avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les jambes écartées, les bras étendus, les poings tantôt ouverts, tantôt fermés, lança dans le vide une série de soufflets et de coups de pied qui, s'ils fussent arrivés à leur adresse, auraient évidemment atteint Blanchote.

Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se rapprocha de l'établi et livra à l'admiration de son spectateur un immense cerf-volant fabriqué à l'aide d'affiches récoltées sur les murs. Désignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine à plusieurs reprises, Bouchot essaya d'expliquer à sa nouvelle connaissance qu'il comptait sur elle pour l'enlèvement du chef-d'œuvre. Peu au courant de la mimique parisienne, Gaston interprétait souvent à rebours les signes télégraphiques de son interlocuteur, qui, la tête penchée sur l'épaule, les yeux baissés, les bras ballants, dansait alors avec toutes les apparences du découragement le plus profond. Le cerf-volant terminé, l'apprenti l'étendit sur le sol, l'admira, le redressa, le franchit à pieds joints au risque de le crever, puis le fourra précipitamment sous une armoire et fit signe à Gaston de se retirer. Deux minutes plus tard, la voix du cordonnier résonnait grondeuse et menaçante.

Cette scène avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de nouveau seul, il redevint triste et ses pensées le reconduisirent à Houdan. Il songea qu'à cette heure, sans l'odieux canon rapporté de Paris par l'épicier, il serait assis dans la salle à manger, près de Mademoiselle, attentive à lui passer ces tartines grillées et beurrées si excellentes à tremper dans du lait chaud. Catherine, avec sa jupe aux raies noires et blanches, son corsage de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux cliquetant à son côté, s'apprêterait à le conduire à l'école. Le lait bu, le sucre resté au fond de la tasse mangé, Mademoiselle l'embrasserait en lui recommandant d'être sage; puis il se mettrait en route.

La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui distribuait les lettres à la poste, l'arrêteraient au passage pour lui demander des nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins lui donnerait une pomme ou un bonbon qu'il partagerait avec Denis, le mieux aimé de ses camarades de classe. On approchait de l'école, les bancs polis, les mappemondes, la grosse bouteille à l'encre allaient apparaître… Gaston était si bien perdu dans cette rêverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et tressaillit en voyant entrer son père et Blanchote.

«Eh bien, mon luron, s'écria Alexis, tu ne me dis pas bonjour?

—Bonjour, monsieur.

—Que t'est-il donc arrivé hier?»

Gaston vit les sourcils de Mme La Taillade se froncer.

«Je me suis perdu», répondit-il.

Le soudard se mit à rire, non certes par méchanceté, mais faute de l'intelligence suffisante pour comprendre ce que le malheureux enfant avait dû souffrir.

«Et on t'a volé ta blouse?

—Oui, murmura Gaston, qui baissa la tête.

—Tu dois avoir froid dans cette tenue?

—Un peu, monsieur.

—Sais-tu l'adresse de la maison, maintenant?

—Non.

—Il faut l'apprendre, tu peux te perdre de nouveau…

—Allez-vous donc m'envoyer encore en commission? s'écria Gaston avec effroi.

—Non, bijou, pas pour le quart d'heure, répondit Blanchote. Voyons, aide-moi à mettre le couvert.»

L'enfant, sur les indications de sa belle-mère, apporta des verres, des couteaux, des assiettes et prit place à table. M. de La Taillade avait embauché les deux pauvres diables logés chez Pauquet, et le déjeuner se ressentit de cette aubaine. Alexis, sous prétexte de fortifier son fils, le força à boire un doigt de vin pur, le caressa et s'aperçut qu'il avait les mains glacées.

«Il faut lui acheter un vêtement, dit-il à sa femme.

—Sois tranquille, chéri, j'ai son affaire.»

Tandis que son noble époux bourrait sa pipe, croisait les jambes et sirotait un énorme verre de cognac, Blanchote fouillait au fond d'un placard, où, parmi des blouses, des serviettes, des camisoles, des robes de toutes tailles, fruit de ses rapines, elle trouva une petite redingote de drap bleu de ciel.

«Fière idée, dit-elle, le jour où j'ai acheté ça.»

Elle s'approcha de Gaston et l'aida dans l'opération facile d'endosser le vêtement. Les bras du petit garçon se perdirent dans la profondeur des manches, tandis que les pans venaient lui battre les talons.

«Ça lui va comme un gant», s'écria Blanchote avec aplomb.

Alexis, selon sa coutume, remonta son sac.

«Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffées.

—Tu raisonnes en militaire, chéri; les enfants grandissent vite, ils ont besoin de mouvement, il leur faut de la place.»

Gaston se regardait d'un air piteux; il comprenait mieux que son père combien cette redingote, bonne pour un garçon de quatorze ans, le rendait ridicule. Cependant il n'osa pas contredire sa belle-mère, qui, après avoir retroussé les manches doublées de soie pour lui dégager les mains, s'extasia sur sa bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacés et les remplaça par des chaussons de lisière dont elle possédait une nombreuse collection. Mécontent de la redingote, Gaston fut satisfait de sa nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter.

Au bruit d'un doigt qui frappait discrètement à la porte, Mme de laTaillade et Gaston firent un pas, mus par la même pensée: Houdan. Lapremière attendait une lettre; le second, sa tante ou Catherine. Ce futAlexis qui cria machinalement:

«Entrez!»

La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de son nez.

«Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de même?

—Oui, et ferme ta porte.

—Salut, excuse, la compagnie, ça y est.»

Henri Bouchot, apprenti cordonnier, élève de son père, ainsi qu'il le déclarait lui-même, allait atteindre sa onzième année. Petit pour son âge, mais remuant comme un singe, il y avait plus de vigueur et de santé qu'on ne le supposait à première vue dans ce corps chétif en apparence. Qu'on se représente sur un visage ovale, sous un front large, intelligent, bombé, couronné de cheveux blonds en broussaille, deux yeux gris pétillant de malice, un nez retroussé, une bouche aux lèvres fines et narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison, avec une complète insouciance, il marchait vêtu d'une blouse grise percée aux coudes, d'un pantalon endommagé aux genoux et d'un tablier vert à bavette qui lui descendait à mi-jambe. Sa coiffure se composait d'une calotte rouge qui se promenait sans prétention de l'une à l'autre de ses oreilles ou reposait au fond de sa poche. Depuis un an et demi que sa mère était morte, Bouchot avait cessé de fréquenter l'école mutuelle et travaillait avec son père, excellent ouvrier qui, sous le prétexte de combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa femme, s'enivrait assez régulièrement et battait son fils un peu à tort et à travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les provoquait souvent par le temps qu'il employait à faire une course, le peu de soin avec lequel il garnissait un revers, l'irrégularité des rangées de clous dont il émaillait une semelle, et trouvait en somme qu'il n'était pas trop mauvais de vivre, surtout les jours où son père ne se consolait pas trop.

Vif, curieux, obligeant, spirituel, Bouchot était une nature foncièrement honnête, un gamin gouailleur, hardi, flâneur, batailleur, un polisson si l'on veut, mais non un «voyou.» En dépit de la brutalité de son père, il l'aimait et le secondait de son mieux. Par malheur, l'enfant détestait le métier qu'on lui enseignait, et avait l'amour inné du dessin. Le cordonnier, qui n'y comprenait goutte, combattait cette passion de son fils avec la même énergie que s'il se fût agi d'un vice, et lorsqu'il découvrait une feuille de papier blanc ou un crayon entre les mains de son héritier, celui-ci recevait une de ces corrections qu'il qualifiait de toutouilles. Mais les coups n'amoindrissaient pas le moins du monde son amour pour les bonshommes, et plus d'une muraille du quartier en portait la preuve. En somme, Bouchot était aimé des voisins que sa bonne humeur divertissait, et qui, s'ils pouvaient lui reprocher quelques farces un peu risquées, ne connaissaient de lui aucune mauvaise action.

Le gamin, aussitôt entré, lança vers Gaston un coup d'œil expressif, accompagné d'une légère grimace. Il portait sous le bras un paquet assez volumineux.

«Te voilà, gredin, dit amicalement Alexis que l'apprenti déridait par ses allures; veux-tu boire un coup?

—Merci, mon capitaine, je suis trop pressé. Je vais rue Saint-Lazare, chez un bourgeois qui attend ses escarpins depuis huit jours; papa me croit déjà en train de revenir.

—Viens-tu donc m'emprunter ma voiture? demanda Blanchote, qui daigna sourire et montrer sa dent.

—Non; je sais qu'elle est en réparation. C'est votre môme que je viens vous emprunter. Il ne connaît pas Paris; mes affaires m'appellent derrière la Madeleine: c'est une rude occasion pour le former, votre petit, et sans payer un sou de plus qu'au bureau.

—Tiens, c'est une idée.

—Deux même, si vous y tenez.

Alexis secoua la tête. Quant à Gaston, il écoutait la bouche ouverte, surpris d'apprendre que sa belle-mère possédait une voiture.

«Rouge ou noir? reprit Bouchot, qui fit le geste de tirer des macarons.

—Tu le feras écraser, dit M. de La Taillade.

—Dites donc, mon capitaine, vous me manquez de respect; est-ce que j'ai l'air d'un jobard?

—D'ailleurs, il a mal aux pieds.

—Nous grimperons derrière un fiacre, j'ai des billets de faveur.

—Voyons, chéri, dit à son tour Mme de La Taillade; tu ne peux pas l'emmener à ton ouvrage, et j'ai à sortir; préfères-tu le laisser seul ici?

—Veux-tu accompagner Bouchot, mon luron? demanda Alexis.

—Oui, répondit Gaston, que l'idée de rester enfermé effrayait.

—En route! cria l'apprenti, qui se dirigea vers la porte en dansant.

—Vais-je donc sortir ainsi?» dit Gaston en jetant un regard piteux sur son accoutrement.

La surprise se peignit sur le visage de Blanchote et de Bouchot, qui ne comprenaient pas le scrupule de l'enfant.

«Nous n'allons pas voir le roi, répliqua le gamin, ce n'est pas son jour de réception.

—Mais tu es plus beau qu'avec ta blouse, s'écria Mme de La Taillade.

—Je n'oserai jamais aller ainsi dans la rue.

—Il est bon votre petit, mon capitaine; il a des façons cocasses qui m'amusent comme tout. Mais je perds un temps que papa Bouchot rattrapera sur mes épaules. Je reviendrai quand tu auras grandi, mon bonhomme. Tiens, une idée! ça fait les deux, m'ame La Taillade.

Revenant sur ses pas, l'apprenti se débarrassa de sa blouse et de son tablier, enleva la redingote de Gaston, s'en affubla et lui passa les effets dont il venait de se dépouiller. Il n'était guère plus grand que son nouvel ami, et la redingote ne lui allait pas mieux. Mais pour la première fois il endossait autre chose qu'une blouse, et, séduit par la couleur du vêtement, il s'inquiétait peu de sa longueur.

«Je dois avoir l'air d'un duc, dit-il en se promenant avec gravité.Allons, embrassons papa, maman, et filons, il n'est que l'heure.

—Tu le ramèneras avant la nuit?

—Puisque nous n'allons que jusqu'à la Madeleine.»

Et Bouchot disparut entraînant Gaston.

«Es-tu bête, de me faire poser comme ça, lui dit-il aussitôt qu'ils eurent atteint l'escalier. Tu l'aimes donc bien, la mère La Taillade, que tu as si peur de la quitter? Elle ne me botte pas, moi, ta belle-mère; je la crois cousine de la gueuse qui t'a chipé ta blouse. Quant à ton père, c'est un bon zig. Il est drôle, le soir, lorsqu'il monte l'escalier. Hier, il a piétiné plus de cinq minutes sur la même marche sans s'en apercevoir. Mais, au moins, il ne va pas de travers comme papa Bouchot lorsqu'il s'est trop consolé. Tiens! Roméo qui se promène, s'écria-t-il en apercevant un gros chat. Quelle chance, je vais chauffer la bile à la mère Bardou! Prends le paquet et descends; quand tu seras en bas tu siffleras.»

Gaston obéit, et siffla tant bien que mal dès qu'il eut atteint la dernière marche.

Aussitôt une tempête d'aboiements et de miaulements éclata; on eût dit un matou aux prises avec deux ou trois chiens furieux. Bouchot apparut glissant sur la rampe, il riait à gorge déployée. A peine fut-il à terre, que les chiens aboyèrent de nouveau et le chat poussa des cris désespérés, à la grande stupéfaction de Gaston, qui voyait son camarade produire à lui seul ce vacarme étourdissant. Du haut de l'escalier, une voix de femme appelait Roméo.

«Kiss, kiss, kiss, mords-le! cria Bouchot.

—Veux-tu bien ne pas les exciter, polisson!»

La concierge, mise en éveil, se tenait sur la porte de sa loge, un balai à la main.

«J'aurais dû me douter que c'était toi, galopin, dit-elle en apercevant l'apprenti.

—Faut bien se divertir un brin, m'ame Gaucher; ce que j'en ai fait, c'est pour vous; Roméo allait s'oublier sur l'escalier, ainsi ne me vendez pas.

—Ce gueux d'animal… Mais où diable as-tu pris cette redingote?

—C'est un héritage; je vous conterai ça en revenant. Pas de bêtise, dit Bouchot à Gaston; il ne faut pas se montrer dédaigneux des coups de trique, mais il ne faut pas non plus les apprivoiser. Sors le premier, si tu aperçois mon père à la fenêtre du troisième, tu me cligneras de l'œil; sinon, du vent jusqu'au marché Saint-Jacques!»

Cinq minutes plus tard, les deux enfants remontaient la rue Saint-Honoré. Bouchot, drapé dans la redingote dont les pans lui battaient les talons, attirait un sourire sur les lèvres de chaque passant, et s'appuyait avec noblesse sur l'épaule de Gaston, auquel il avait confié son paquet.

«Si nous entonnions laMarseillaise? s'écria-t-il, ça embête les mouchards…

Allons, enfants de la patrie,Le jour de gloire…

—Chante donc, dit-il en se tournant vers Gaston devenu cramoisi.

—Je ne connais pas cette chanson-là.

—Tu ne sais pas laMarseillaise! tu as donc été élevé à l'étranger?


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