—Oui, répondit naïvement Gaston, à Houdan. Mais pourquoi dites-vous que cette chanson embête les mouchards?
—D'abord, mon vieux, tâche de me tutoyer; c'est l'usage à la cour, et je tiens aux usages. Quant aux mouchards, laMarseillaiseles embête à cause des ordres du gouvernement.
—Qu'est-ce que c'est qu'un mouchard?
—Est-il réussi! s'écria Bouchot; il sort de nourrice, ma parole d'honneur. Un mouchard, jeune étranger, c'est un homme qui vous empêche de crier dans la rue, de grimper derrière les voitures, de jeter des pierres, de creuser des trous pour jouer à la bloquette; un homme qui, s'il te voyait cracher sur une place publique, pourrait te fourrer au poste sous le prétexte que tu salis les pavés. Parlons d'autre chose. As-tu de bonnes jambes?
—Oui, dit Gaston, j'ai été souvent de Houdan à Maulette avec Catherine.
—Maulette, Houdan, Catherine, qu'est-ce que c'est que ces machins-là?
—Maulette, c'est un village; Catherine, c'est ma bonne.
—Ta bonne, je connais ça; il y en a beaucoup aux Tuileries, des femmes qui causent toujours avec des militaires qui sont leurs cousins.
—Catherine ne cause pas avec les militaires.
—Tu crois? C'est peut-être parce que les militaires n'ont pas d'uniformes, à Houdan. Mais revenons à tes jambes; aimes-tu les images?
—Oui.
—Quelle chance! Nous allons marcher vite et traverser la place du Carrousel; il y a là des marchands de gravures; je te montrerai celles que j'achèterai le jour où j'aurai de l'argent.»
Tout en cheminant, Gaston, qui tournait et retournait le paquet qu'il trouvait un peu lourd, raconta ce qu'il savait de son histoire à Bouchot. Celui-ci ne comprit bien clairement qu'une chose, c'est que son camarade possédait un canon.
«Un canon qui peut partir? répéta-t-il avec incrédulité.
—Oui, répondit Gaston, qui poussa un gros soupir.
—Écoute, nous sommes amis, n'est-ce pas? de véritables amis, à la vie et à la mort?
—Je veux bien.
—Tu me prêteras ton canon, alors?
—Oui.
—Ce soir, à notre retour!
—Quand tu voudras.
—Jure que tu es mon ami à la vie et à la mort.
—Je le jure.
—Il me faut une garantie sérieuse, dit Bouchot avec dignité. Pose le paquet sur cette borne. Bien. Maintenant crache par terre, marche dessus, lève la main vers le ciel, comme ça, et dis: Devant Dieu.
—Devant Dieu! répéta l'enfant.
—Bon, tu sais que c'est sacré, ces serments-là. Reprends le paquet. A présent, tu peux compter sur moi, et toutes les fois que ta belle-mère te rincera les côtes, je le lui revaudrai.»
Plus d'une heure se passa à regarder les estampes. Bouchot, animé du feu sacré, ne pouvait plus s'arracher à ce spectacle. Lui, si loquace d'ordinaire, ne parlait que pour expliquer à son ami les beautés des Callot, des Audran, des Edelinck que le vent feuilletait sous leurs yeux. Enfin les deux enfants, après avoir consacré quelques minutes aux singes et aux perroquets dont les oiseleurs du Louvre avaient le monopole, gagnèrent la rue de Rivoli.
Gaston, émerveillé, oubliait la fatigue et ne cessait d'interroger son guide, qui, tout en se moquant de ses naïvetés, lui répondait avec complaisance. Bouchot venait de se hisser derrière une charrette lorsqu'un régiment déboucha, musique en tête. L'apprenti entraîna son ami près des tambours, et cette marche accélérée fit regagner un peu du temps perdu. Près de la Madeleine, on tomba au milieu d'une bande de gamins qui jouaient aux billes, et l'on reprit haleine en suivant les émouvantes péripéties de la partie. Un grand garçon trichait avec une impudence sans pareille; il frappa un des joueurs, beaucoup plus faible que lui, qui osait se plaindre d'être volé. Bouchot, indigné de cette action, traita le grand de capon, de gouapeur et de filou, jeta sa redingote à Gaston et tomba en garde. Les deux ennemis se contemplèrent un instant, l'œil en feu, les sourcils froncés, l'injure à la bouche. Ils se poussaient vigoureusement de l'épaule.
«Touche-moi donc, crapaud, touche-moi donc!»
Bouchot toucha. La lutte fut courte; les deux adversaires roulèrent à la fois sur le sol; mais l'apprenti dominait son rival, qui ne pouvait bouger. Gaston, épouvanté, pleurait à chaudes larmes, son paquet sous un bras, la redingote sur l'autre.
«En veux-tu encore?» demandait Bouchot au vaincu, qui se relevait.
Celui-ci en voulait si peu qu'il battit en retraite, et le vainqueur célébra son triomphe en exécutant son pas favori.
«Pourquoi pleures-tu? s'écria-t-il en courant reprendre la redingote.
—J'ai eu peur pour toi.
—Ai-je donc l'air d'une pomme cuite? Je reçois quelquefois, mais je donne toujours. Cependant c'est d'un bon zig d'avoir eu peur pour moi, embrassons-nous; tu sais, à la vie à la mort! Quant au serin que j'ai rossé, il ne volera plus les petits sans regarder si je suis là.
—Mon parrain serait bien content s'il avait vu ce que tu viens de faire.
—Il aime les braves?
—Il aime surtout la justice et le progrès.
—Il doit être bon, ton parrain. Pose-toi là pour m'attendre; je grimpe chez le bourgeois, il va m'offrir deux sous de gratification; une fois débarrassé du paquet, nous mangerons des frites et nous boirons du coco.»
Gaston s'accota contre une muraille, ne perdant pas de vue la porte cochère que venait de franchir son ami. Il était étourdi, ahuri, content, effrayé, en proie aux impressions les plus contradictoires et ne sachant comment les démêler. Honteux des façons d'agir de son guide, qui, non satisfait d'attirer l'attention par sa mise, dansait, chantait, criait à tue-tête, interpellait les passants, agaçait les chiens, employait des mots inconnus, se battait en pleine rue avec une superbe indifférence, Gaston, dont ces manières renversaient toutes les théories, ne pouvait ni comprendre ni excuser les libres allures de Bouchot, et encore moins son oubli complet des lois du monde. Cependant, si l'apprenti blessait par plus d'un côté la délicatesse timide de son ami, il le séduisait par sa faconde, sa franchise, sa bravoure et son bon cœur. Gaston, près de Bouchot, se sentait protégé, et c'était sincèrement qu'il commençait à l'aimer. Il l'eût aimé tout à fait si, au lieu de se moquer et de chanter tout haut, Bouchot eût consenti à marcher tranquillement pour causer de Houdan, de Catherine et de Mademoiselle. Hélas! qu'eussent-elles dit, ces âmes si chères, si elles avaient aperçu leur favori errant dans les rues de Paris, les cheveux en désordre, des chaussons de lisière aux pieds, une blouse trouée sur le dos, un tablier poisseux serré à la taille, marchant l'oreille basse sur les talons du triomphant Bouchot? L'enfant ne pouvait y songer sans qu'un sanglot vînt le suffoquer.
L'apprenti reparut au bout d'un quart d'heure. Les mains perdues au fond de ses manches, il marchait d'une façon solennelle, le décime qu'il venait de recevoir posé sur l'œil gauche, comme un lorgnon.
Les deux enfants, l'un suivant l'autre, gagnèrent les quais. La vue de l'obélisque, du palais Bourbon, des Tuileries, du dôme des Invalides, fit confesser à Gaston que Paris valait mieux que Houdan. Bouchot, qui trouva sur sa route un morceau de charbon, dessina à grands traits une face grimaçante que son compagnon, avant même qu'elle fût terminée, reconnut pour celle de Blanchote. Satisfait d'avoir attrapé la ressemblance, le jeune artiste préludait à son entrechat accoutumé, lorsque son ami l'arrêta pour lui demander l'explication de cette danse.
«Ah! voilà. Il y a plus de trois ans, en compagnie de ma pauvre mère, j'ai été aux Folies-Dramatiques voir représenter un opéra qui s'appelaitGiselle. Giselle, c'était une jeunesse qui avait tantôt du bonheur et tantôt des malheurs. Chaque fois qu'elle avait envie de rire ou de pleurer, elle arrondissait les bras et se mettait à danser. Ça m'a semblé si naturel et si clair, que j'ai adopté sa méthode.»
On but du coco que Gaston, faute d'habitude, trouva détestable; puis il fallut songer à rentrer au logis. Mais une dispute entre deux cochers, un cheval de charrette abattu, les manœuvres d'un bateau à vapeur, toutes choses dont Bouchot voulut voir l'issue, retardèrent si bien les deux enfants, que le soleil se couchait au moment où ils atteignirent le pont Neuf.
La journée, bien que froide, avait été sereine, et le ciel, embrasé d'une lueur jaune éblouissante, prêtait un aspect féerique à ce panorama de la Seine qu'on admirerait dans une ville d'Allemagne ou d'Italie, mais auquel notre indifférence ne prend pas garde. Bouchot s'arrêta silencieux et s'appuya sur le parapet. Il étudiait les jeux de la lumière sur les eaux légèrement tourmentées, sur les merveilleuses sculptures de la galerie de Henri II, puis sur les feuillages desséchés, brûlés, rougis des Tuileries et des Champs-Élysées. Çà et là, les vitres d'une fenêtre s'embrasaient comme la bouche d'une fournaise, et sur les toits d'ardoise, glacés d'argent, les cheminées dessinaient de grandes ombres aux formes fantastiques. Les passants qui traversaient le pont des Arts semblaient vêtus de brocart d'or tant qu'ils marchaient en pleine lumière, et rentraient brusquement dans la vulgarité de leur costume aussitôt qu'ils dépassaient l'ombre. La Seine, un moment illuminée, devenait noire et lugubre; on eût dit que la nuit sortait de ses profondeurs et repoussait pas à pas les rayons vaincus. Gaston respecta la contemplation de son ami, qui lui prit tout à coup la main et l'entraîna en murmurant:
«J'ai vu des Joseph Vernet qui sont à peu près ça.»
Il faisait presque nuit lorsqu'on déboucha sur la place du Châtelet. Bouchot, tout en émaillant sa conversation de réflexions philosophiques sur la fuite rapide des heures, acheta pour un sou de pommes de terre frites.
«Décidément, dit-il en croquant la dernière, nous avons trop flâné, la courroie du père Bouchot va troubler ma digestion.»
Gaston s'attendrit en apprenant que son ami courait grand risque d'être battu.
«Veux-tu que je t'accompagne? dit-il, je raconterai à ton père que c'est à cause de moi que tu es en retard; je le prierai tant, qu'il te pardonnera.»
Bouchot, ému, saisit la main de Gaston et la secoua.
«C'est bon tout de même, s'écria-t-il, d'avoir quelqu'un qui pense à vous, qui vous aime et vous plaint. Mais vois-tu, mon bonhomme, le tire-pied du père Bouchot n'a plus d'oreille depuis que ma mère est morte. Bah! continua-t-il avec insouciance, je crierai afin d'abréger la séance. Tu connais la recette, hein? Lorsque ta belle-mère ira de trop bon cœur, braille de toute ta force, ça la fera finir plus vite à cause des voisins.»
Un frisson passa sur les épaules de Gaston à l'idée que Blanchote pouvait le battre de nouveau. Parvenus au fond de l'allée de leur maison commune, les deux enfants s'embrassèrent. Bouchot préluda mélancoliquement au pas de Giselle et disparut dans un escalier. Gaston allait frapper à la porte de son père lorsqu'il fut rejoint par l'apprenti.
«J'ai oublié de te rendre ton habit, tant la courroie me trotte par la tête, dit-il; d'ailleurs, tandis que j'y suis, je vais voir ton canon.»
Alexis remonta son sac en voyant entrer son fils et l'embrassa.
«Eh bien, petit, es-tu content de ta promenade?
—Oh! oui, répondit Gaston, qui regarda son nouvel ami.
—Tu en auras long à raconter plus tard à ta tante?
—La reverrai-je bientôt?
—Peut-être demain», dit Blanchote.
Cette nouvelle acheva de rendre l'enfant heureux. Bouchot, bien que fasciné par le canon, réussit enfin à s'arracher à cette contemplation. A peine était-il parti que Blanchote retirait des profondeurs de son cabas une petite blouse. Elle en revêtit Gaston, qui redoutait qu'on l'affublât de nouveau de la redingote dont son ami était si fier.
«Allons dîner», s'écria Alexis.
Il prit Gaston par la main et précéda Mme de La Taillade sur l'escalier.Celle-ci refermait à peine la porte, que des cris perçants retentirent.
—C'est Bouchot», dit la mégère, je m'y attendais; il ne l'a pas volé.
Gaston eût voulu ne pas entendre; il se pressa contre son père, des larmes coulaient sur ses joues. On le conduisit rue Jean-Pain-Mollet, dans un établissement qu'il reconnut pour le même au fond duquel il s'était endormi le jour de son arrivée à Paris.
Il mangea de bon appétit, et le soir, vers neuf heures, il rentra en compagnie de M. et Mme de La Taillade. Il jeta au passage un regard rapide vers la fenêtre du cordonnier; elle était close et obscure. Gaston fit sa prière avant de s'endormir et s'étendit sur son matelas. Dans ses rêves de cette nuit-là, il vit des chiens mordre des chats, Blanchote danser le pas de Giselle, tandis que Bouchot, perdu dans une redingote de drap bleu, crachait sur le sol et levait la main vers le ciel en répétant: «A la vie! à la mort!»
Sur les plans de Paris âgés de plus de vingt ans—ce qui équivaut à un siècle des temps passés—on voit figurer, parmi les petites rues qui rayonnaient autour de la place de Grève, la rue Jean-Pain-Mollet. Elle n'était ni longue ni large, et les maisons qui la bordaient n'avaient rien de monumental; mais comme elle sentait son vieux Paris, cette brave rue! le Paris boueux, crasseux, sombre, sordide, malsain, qui passait pour une des plus belles villes de l'univers, même avant les rotondes du comte de Rambuteau et les trouées sanitaires du baron Haussmann. Ce n'était pas une rue aristocratique, que la rue Jean-Pain-Mollet. Un ruisseau noir, fangeux, qui prenait sa source à la hauteur de la rue des Arcis, cascadait sur ses pavés inégaux avant de se perdre dans une espèce de gouffre, situé près de l'Hôtel de ville, et, si l'on n'y rencontrait ni belles dames ni dandys, les sergents de ville, en revanche, y avaient fort à faire. Dans la plupart de ses maisons, transformées en «garnis», on vendait l'hospitalité à la nuit. Du fond de vingt débits de liqueurs s'échappait, surtout le samedi soir, une tempête de voix roucoulant une romance avec ces inflexions qui font aujourd'hui la gloire de Thérésa. Souvent les vitres, blanchies dans le but d'économiser les rideaux, volaient en éclats, et la porte, brusquement ouverte, livrait passage à deux champions aux formes athlétiques. Une lutte sauvage s'engageait, pour un mot, pour une femme, ou simplement pour l'honneur. Un cercle de curieux se pressait autour des combattants; dans ce duel on tentait, non de faire mordre la poussière à son antagoniste,—l'éternelle humidité de la vieille rue s'y opposait,—mais de le rouler dans le ruisseau historique qui, sous Louis VI, marquait l'enceinte de la bonne ville. La querelle vidée, les lutteurs s'embrassaient; le vaincu confessait avoir trouvé son maître; plusieurs verres d'eau-de-vie pansaient les blessures, et pour quelques heures l'antique rue retrouvait un peu de calme.
Quoi qu'en puissent dire l'esprit de parti et le besoin d'applaudir, si impérieux chez les Français, maudite soit la main hardie qui, sans souci du passé, éventra ces antres et purifia du même coup le sol et ceux qui l'occupaient! Pourquoi a-t-elle forcé les habitants à chercher un gîte ailleurs, à quitter les tanières traditionnelles hors desquelles il leur semblait impossible de vivre? On mourait si sûrement dans ces cloaques immondes où la fièvre régnait en permanence, où toute maladie s'aggravait, où les femmes étaient si pâles, les enfants si chétifs, où le vice, la vermine, la prostitution, tout ce qui cherche l'ombre grouillait comme les reptiles au fond d'un marécage des tropiques. De l'air, de la vie, du soleil, de la moralité, à quoi bon? On s'en passe si bien! Quel grand homme aura le courage de nous les rendre, ces rues étroites, hideuses, humides, fangeuses, que tant de gens regrettent tout haut avec une si touchante mauvaise foi? Il nous en reste encore quelques-unes; pétitionnons bien vite pour qu'on nous les conserve; assez de soleil; de l'ombre, maintenant, à défaut de ténèbres. A bas ces docteurs amis du progrès qui, mauvais économistes, raisonnent avec le cœur; qui comptent les existences sauvées sans vouloir peser l'or dépensé, estimant que la vie d'un homme est sans prix et que la moindre bataille coûte encore plus cher que l'assainissement de Paris.
Un soir du mois de décembre 1844, le ruisseau de la rue Jean-Pain-Mollet était solidifié par la gelée et la divisait en deux ruelles étroites. La neige tombait à gros flocons, tourbillonnait entre les noires demeures, puis, comme à regret, jonchait le pavé couvert de verglas. Les passants se hâtaient, la tête penchée, s'abritant de leur mieux contre la bise qui leur mordait le visage. Le sol craquait sous les pieds et les chutes étaient fréquentes. On se relevait avec peine pour reprendre au plus vite cette marche incertaine, dangereuse, vacillante, dont on se serait moqué en plein jour, mais qui, à cette heure où les estomacs étaient vides, semblait une nouvelle cruauté du sort. Les vitres ternes, dépolies des débits de liqueurs, ne laissaient passer aucun rayon qui vînt en aide aux becs de gaz dont la lumière blafarde éclairait à peine le mur qu'elle frappait. De temps à autre, la porte d'un cabaret s'ouvrait, et un homme aviné, maugréant à mi-voix ou fredonnant une chanson, se mettait en marche pour regagner le taudis où sa ménagère, ses enfants affamés l'attendaient peut-être.
Près de l'encoignure de la rue des Arcis, où un commerce plus actif multipliait les lumières, un petit garçon, appuyé sur une borne, pleurait devant les débris d'une bouteille brisée. Une calotte rouge couvrait sa tête aux cheveux coupés ras; il cachait tant bien que mal, entre les plis de sa blouse, ses doigts gonflés par des engelures, et ses pieds, mal abrités par des bas troués, étaient chaussés de gros sabots. Mouillé, grelottant, il levait des yeux navrés vers ceux qui passaient et dont la plupart ne l'apercevaient même pas.
«Bien travaillé, dit un maçon qui se retourna.
—Ton affaire est claire, mon bonhomme; tu connais le proverbe, qui casse les verres les paye, dit un autre en riant de son à-propos.
C'était là toute la pitié qu'inspirait le petit garçon; ces gens connaissaient cependant par expérience la triste perspective qui l'attendait. Et aucun d'eux ne se croyait méchant—c'est si drôle un gamin qui va «recevoir une raclée!»
Une jeune femme s'arrêta pour interroger l'enfant. Le drame était bien simple; il venait de tourner le coin de la rue lorsque le pied lui avait manqué, et du flacon, mal étreint par ses doigts transis, qui contenait pour dix sous d'eau-de-vie, il ne restait que des débris. La jeune femme soupira, dix sous représentaient pour elle une journée de travail; elle s'éloigna sans dire un mot.
Cinq ou six enfants des deux sexes, chargés eux aussi de bouteilles et de provisions, se groupèrent autour de la borne, graves, silencieux, ouvrant de grands yeux apitoyés, car ils comprenaient la terreur du petit garçon et n'osaient le consoler. Celui-ci semblait ne pouvoir se résoudre à s'éloigner du lieu de son désastre, comme s'il conservait l'espoir de voir les tessons se rejoindre et recueillir le liquide dont l'action creusait la glace qui recouvrait les pavés. Une fillette d'une douzaine d'années paraissait surtout attendrie.
«Viens, disait-elle à l'enfant qu'elle tirait par sa blouse, je t'accompagnerai, peut-être ne te battra-t-on pas trop fort.»
En ce moment, un jeune garçon qui sifflait laMarseillaiseavec entrain, déboucha de la rue des Arcis et s'approcha à son tour.
«Gaston!» s'écria-t-il.
Celui-ci releva la tête et se précipita vers Bouchot. L'apprenti n'eut besoin d'aucune explication, il comprit tout d'un simple coup d'œil.
«Mon pauvre vieux, dit-il en passant son bras autour du cou de son ami, tu n'as pas de chance! Voyons, ne pleure plus. Que faire? J'emprunterais bien une bouteille à la mère Bardou, mais de l'argent? Est-ce bête de les fabriquer en verre, les bouteilles! Elles devraient être en fer-blanc, l'hiver surtout. Qu'est-ce que tu emportais?
—De l'eau-de-vie, répondit Gaston.
—C'est ça, du sérieux; s'il s'agissait de vin, ce serait la même chose; mais c'est égal, j'aurais préféré du vin. Allez-vous filer, tas de moutards? Vos mères vous attendent pour vous moucher; on dirait qu'ils n'ont jamais vu de verre cassé, ces bêtas-là! Je voudrais bien savoir comment nous y prendre?… c'est le nanan qui m'embarrasse. Ton père est-il rentré?
—Pas encore.
—Il est chez Pauquet, allons-y; j'entrerai le premier. Tu lui raconteras l'histoire; je m'en charge, si tu veux. Il reviendra avec toi, tu le laisseras passer devant, et la mère Blanchote en sera pour une bouteille rentrée.
—Oui-da, canaille! je t'y prends encore à lui donner de mauvais conseils», dit une voix enrouée.
C'était celle de Blanchote qui, grimpée sur ses socques, saisit Gaston par le bras de façon à le faire crier et l'entraîna vers la rue des Arcis.
«La gueuse! murmura l'apprenti revenu de sa surprise; sans Gaston, quelle série de boules de neige je lui collerais dans le dos! Si je courais chez Pauquet dire au capitaine que sa femme a mal aux dents, ou qu'un monsieur le demande, un monsieur décoré? La vieille sorcière, il a beau lui défendre de battre le petit, elle écoute la romance et soigne le refrain lorsqu'il n'est pas là! Allons chez Pauquet, il y a là des trognes qui valent celle de Téniers.»
Et, en dépit du verglas, Bouchot s'élança à toutes jambes vers l'hôtel de ville.
En sortant de chez le marchand de vin, Blanchote se rendit chez l'épicier, puis elle regagna la rue Jean-Pain-Mollet. Les doigts crispés autour du bras de Gaston, on eût dit un oiseau de proie entraînant sa victime palpitante. Tout à coup la mégère glissa, perdit l'équilibre et brisa dans sa chute la bouteille qu'elle venait d'acheter. Cet accident, qui eût dû la disposer à l'indulgence, l'exaspéra; elle se releva furieuse et se précipita sur Gaston, qu'elle battit.
«Assez, la mère, assez!» lui cria un joueur d'orgue qui rentrait.
Blanchote accueillit l'observation par des injures, saisit la petite main toute crevassée de l'enfant et reprit sa marche.
«Vous me faites mal», dit-il en essayant de se dégager.
La misérable pressa plus fort; il poussa un gémissement et tomba à genoux sur le sol glacé.
En ce moment, sans qu'elle pût deviner d'où le projectile était parti,Mme de La Taillade reçut en plein visage une monstrueuse boule de neige.Tandis que ses yeux perçants sondaient avec rage les alentours, Gastondisparaissait dans une sombre allée.
«Attends-moi», lui cria-t-elle.
L'enfant, accoutumé sans doute à se guider dans l'obscurité, atteignit un escalier auquel une corde à puits servait de rampe, et commença à gravir les marches inégales.
«C'est Bouchot, grommelait Blanchote, qui s'épongeait encore; je suis sûre que c'est lui, le gueux me le payera cher!»
Parvenu au cinquième étage, Gaston parcourut un long corridor et se rangea pour laisser passer sa belle-mère.
«Tu n'as reçu qu'un à-compte, mon bijou, lui dit-elle, en lançant un soufflet qui, par bonheur, tomba dans le vide. C'est à présent que nous allons rire!»
Elle ouvrit une porte, puis, après avoir tâtonné un instant, alluma une chandelle dont la lueur vacillante éclaira d'une façon sinistre une mansarde aux murs délabrés. Dans un coin un lit, dans un autre un réchaud, çà et là des chaises dépareillées, et dans l'angle, à droite de la fenêtre unique, un monceau de loques et de chiffons. Les deux chambres de la rue des Arcis méritaient le nom d'appartement comparées à ce galetas, nu, étroit, glacé, au sol couvert d'immondices.
«Arrive», dit Blanchote.
Gaston, immobile, prêta l'oreille.
«Viendras-tu?» cria la mégère avec mille imprécations.
L'enfant se présenta enfin; mais derrière lui parut Alexis vêtu, en dépit de la saison, de son pantalon de drap clair et coiffé de son chapeau gris.
«Après qui en as-tu? demanda-t-il à sa femme en entrant, je t'ai entendu gronder d'en bas.
—Est-ce que je sais, après ton môme, qui prétend que ses engelures le démangent.
—Pauvre petit! tu ne l'as pas frappé, au moins?
—Peut-être une taloche; on ne peut guère s'en empêcher en face d'un polisson qui casse par méchanceté ta bouteille de cognac.»
Alexis remua la tête d'un air de doute.
«Je suis tombé, père, interrompit Gaston, qui s'approcha de lui; je ne sais pas marcher avec des sabots et le pavé glisse beaucoup.»
M. de La Taillade se baissa, le prit dans ses bras et le pressa contre sa poitrine.
«Ah! mon pauvre luron, dit-il, patience, la fortune reviendra.»
Et, sans plus s'occuper de sa femme, il s'assit et se mit à bercer l'enfant, l'enveloppant d'un regard attendri.
«C'est ça, donne-lui raison pour le rendre insolent, dit Blanchote avec aigreur.
—Lui, insolent! répéta Alexis, qui haussa les épaules. Il avait un nid bien chaud d'où nous l'avons arraché, il ne peut nous aimer.
—Je t'aime, père, s'écria Gaston en l'embrassant.
—Pauvre chéri, s'écria Blanchote, on voit bien que tu es à jeun, tu parles en vers. Ce maudit crapaud, il nous porte malheur.
—Laisse faire, petit; le jour où j'aurai quarante francs, je te reconduis à Houdan.
—Aussi ne les auras-tu jamais, murmura la mégère, qui jeta sur le père et le fils un regard haineux. Cette chipie qui vit dans les tapisseries et qui nous laisse crever de faim n'aura pas le dernier mot. Allons, mon bijou, ajouta-t-elle tout haut, le couvert!»
Gaston se dégagea des bras de son père, retira ses sabots, et, tandis que sa belle-mère activait le feu du réchaud, il disposa, sur une planche soutenue par deux tabourets, des assiettes, des verres et des couteaux.
«A table» cria Blanchote, qui apporta, dans le poêlon même où elle l'avait confectionné, un ragoût de pommes de terre.
Les convives mangèrent en silence; vers le milieu du repas, Gaston alla près d'une cruche et l'inclina pour remplir son verre; l'eau était gelée, ce qui provoqua l'hilarité de Mme de La Taillade. L'enfant refusa de partager la ration de vin de son père et s'accroupit auprès du réchaud. Le soudard se leva, bourra sa pipe et commença à marcher de long en large pour combattre le froid.
«Sors-tu?» dit Blanchote à son mari.
Celui-ci rencontra les yeux suppliants de son fils.
«Non, répondit-il.
—Est-ce que Pauquet te refuse crédit?
—Pauquet est un ancien troupier qui sait ce que l'on se doit entre hommes; mais je le ménage.
—Pauvre chéri, voilà plus d'un mois que tu n'as bu à ta soif.»
La tête d'Alexis se balança du haut en bas.
«Je voudrais ne plus boire, murmura-t-il.
—Pour tomber malade? C'est le gamin, avec son air de condamné à mort, qui te rend sentimental. Bête, les enfants ne comprennent rien à la misère et ne sont jamais malheureux. J'en sais quelque chose, peut-être. Je parie que tu songes encore à mettre les pouces, à écrire à ta sœur que tu lui rends le môme sans condition.
—Oui.
—Ça me fend le cœur de te voir avec ces idées-là. Nous le rendrons, mais pas pour rien; l'heure est passée. Voyons, pas d'attendrissement; serons-nous gentil si notre petite femme nous apporte une goutte?»
Le soudard interrompit sa promenade, et sa langue frappant son palais produisit un glouglou sonore. Lorsqu'il vit Blanchote ajuster ses socques, s'envelopper de son châle et gagner le corridor, un sourire illumina sa face niaise. Il s'assit, bourra sa pipe noire et regarda Gaston, qui approchait la cruche du réchaud.
«Veux-tu donc boire, petit? lui demanda-t-il au bout d'un instant.
—Non, père, je voudrais un peu d'eau pour laver les assiettes, afin de n'être pas grondé demain.
—Est-ce que tu m'aimes un peu?
—Beaucoup, répondit l'enfant, qui vint l'embrasser.
—Et Bouchot, je ne vous vois plus jouer ensemble, êtes-vous donc fâché?
—Non; mais Mme Blanche le déteste, elle lui a défendu d'entrer ici sous prétexte qu'il me donne de mauvais conseils.
—Est-ce donc vrai, petit?
—Non, père; Bouchot ne sait ni mentir ni voler, lui.
—Qui donc ment? qui donc vole?»
Gaston garda le silence.
«Tu n'aimes pas Blanchote, reprit M. de La Taillade au bout d'un instant.
—Non, pas plus qu'elle ne m'aime.
—Elle ne te bat plus, n'est-ce pas? Une taloche par-ci par-là, peut-être; les grandes personnes ont des ennuis, ta tante devait en avoir.
—Ma tante ne m'a jamais battu.
—Et je ne veux pas que Blanchote te batte; sur ce point-là, il faut toujours me dire la vérité.»
Gaston baissa de nouveau la tête, n'osant répondre que la vérité lui avait déjà valu de plus rudes coups que ceux qu'il recevait sans se plaindre. Son père n'était pas toujours là, et, le plus souvent, il rentrait hébété, inapte à comprendre. L'enfant qui le voyait de sang-froid allait peut-être tenter de l'éclairer, lorsque les socques de Blanchote résonnèrent dans le corridor.
«Il fait un temps de voleur, dit-elle en secouant son châle qu'elle étendit sur le pied du lit, on ne tient pas debout, et la rue ressemble à un cimetière, tant elle est déserte.»
Elle reprit haleine et sortit de son cabas un petit fagot de bois blanc, puis une bouteille à demi pleine d'un liquide rougeâtre.
«C'est du mêlé, chéri, continua-t-elle; tu ne le détestes pas, hein?Tiens, le mioche n'est pas couché; vous avez donc causé?
—Il me racontait que tu n'aimes pas Bouchot.
—Je n'aime pas Bouchot! s'écria Mme de La Taillade, dont la dent saillit, et qui se frotta le visage de ses deux mains; en voilà un conte! C'est-à-dire que je donnerais quelque chose pour le voir tout de suite, cet apprenti gnaf. Si tu le rencontres demain, chéri, et que tu puisses le décider à monter, tu me feras plaisir; il redescendra content, je t'en réponds.
—Tu entends, petit, dit Alexis, dont l'intelligence ne comprit pas l'ironie des paroles de la mégère; tu peux ramener Bouchot.»
Blanchote disposa sur le fourneau le fagotin qu'elle venait de rapporter et l'alluma. Une épaisse fumée remplit aussitôt l'étroite mansarde, un joyeux pétillement se fit entendre, puis une flamme claire brilla. On se garda d'ouvrir la fenêtre; pour les pauvres, la fumée est une partie du feu, elle tient chaud. Le soudard, lui, ne voyait que la bouteille. Il respira avec force lorsque sa femme emplit deux verres, et ce fut d'une main tremblante qu'il porta le sien à ses lèvres. Après avoir bu, il ouvrit deux ou trois fois la bouche comme pour mieux déguster, bourra sa pipe, se croisa les jambes et, renversé sur sa chaise, les yeux à demi clos comme un chat repu, il semblait faire ronron.
Gaston, à force d'industrie, avait réussi à se procurer un peu d'eau; il lavait dans un coin les assiettes et les couverts. Sa tâche terminée, il se rapprocha du fourneau afin de réchauffer ses mains engourdies. Au bout de quelques minutes, il embrassa son père, salua Blanchote, et s'enfouit tout habillé dans un monceau de linge qui se trouvait en face de la porte. Mme de La Taillade, qui bâillait et se plaignait du froid, se coucha à son tour. Alexis resta seul éveillé.
Il fumait, calme, grave, reposé, n'interrompant ses aspirations que pour boire de temps à autre une gorgée du mélange qui, sans valoir le cognac pur, pouvait se tolérer. La tête appuyée contre le mur, il regardait les braises se consumer, passer du rouge vif au rouge pâle, noircir, se ranimer à l'improviste, puis mourir pour ne laisser à la place qu'elles occupaient qu'une cendre blanche et vaporeuse. Ce spectacle semblait le captiver au plus haut degré, car il demeura presque une heure sans bouger.
Au dehors, un silence profond; la neige, qui tombait sans relâche, assourdissait le fracas ordinaire des roues sur les pavés. Tout à coup on entendit un enfant pleurer. Aux sons lointains de cette voix plaintive, Alexis releva la tête, se hâta de rebourrer sa pipe, emplit de nouveau son verre, et son regard, après avoir contemplé les vitres où la froidure dessinait des fleurs étranges, s'arrêta sur la chandelle, dont la mèche démesurée donnait à la flamme une lueur sépulcrale. L'attention du soudard se concentra tout entière sur les excroissances nées de la combustion; on eût dit qu'il s'étonnait de retrouver là le phénomène qu'il venait d'observer sur la braise: une étincelle ranimant pour une seconde un corps éteint. Ces alternatives d'ombre et de clarté, de vie et de mort, paraissaient l'intriguer outre mesure; peut-être en cherchait-il le sens philosophique; peut-être, au fond, se contentait-il de voir sans chercher à comprendre. L'enfant, qui pleurait, se tut; le calme, succédant au bruit, troubla la méditation d'Alexis; il changea de position, moucha la chandelle sans daigner s'humecter les doigts, et son regard se fixa sur le monceau de linge qui servait de couche à Gaston.
Pour le coup, un sentiment humain se peignit sur la face impassible du soudard. Son regard, qui ne brillait d'ordinaire qu'à la vue d'une bouteille pleine, s'adoucit; un sourire effleura ses lèvres, une expression de tendresse illumina ses traits vulgaires et les rendit touchants. Depuis quatre mois qu'il voyait Gaston chaque jour, Alexis, sans savoir pourquoi, s'était pris à l'aimer. Il eût voulu le voir heureux, gai, souriant, tapageur, comme Bouchot, par exemple; mais lorsque l'enfant levait sur lui ses grands yeux bleus si candides, si doux, si pleins de loyauté, le père se sentait tout remué et secouait la tête sans parvenir à s'expliquer son émotion. Blanchote, clairvoyante et jalouse, devinait cette affection qui ne se traduisait guère que par des mots accentués d'une certaine façon, et sa haine pour Gaston, dont la gentillesse aurait dû la désarmer, n'avait peut-être pas d'autre cause.
Peu à peu M. de La Taillade, dont les yeux demeuraient cloués sur le monceau de guenilles qui recouvrait son fils, devint soucieux; il retira sa pipe d'entre ses lèvres, posa son front étroit dans sa large main, et tenta de réfléchir.
Mal conseillé, il avait plongé Gaston dans cette misère qui convenait si peu à ses instincts délicats. Depuis lors, il avait essayé de réparer le mal dont il était cause; mais une fatalité, inexplicable pour lui, réduisait à néant ses meilleures intentions. Pourquoi sa sœur laissait-elle ses lettres sans réponse? Comment une somme de cinquante francs qu'il gardait au fond de son gousset avait-elle disparu? Pourquoi son patron lui retenait-il une partie de son gain? Pourquoi les recrues devenaient-elles rares? Pourquoi Blanchote détestait-elle Gaston? Pourquoi, enfin, l'enfant si doux, si docile, si soumis, montrait-il une répugnance invincible pour sa belle-mère? Toutes ces idées simples ou complexes se débattaient confuses dans la tête d'Alexis. Cette intelligence épaisse, encore alourdie par des excès de boisson, ne savait ni vouloir, ni comprendre, ni agir, et l'étincelle allumée par Gaston dans les profondeurs de cette âme pouvait se comparer à ces éclairs de chaleur qui brillent sans éclairer.
Blanchote, qui depuis son expulsion duCœur-Enflammése considérait comme la victime d'Alexis, aurait pu expliquer à son noble époux la cause de plusieurs de ses mécomptes, et répondre à deux ou trois de ses questions. C'est elle qui, par suite d'un arrangement avec le commis principal de l'agence, empochait la moitié des gains de son mari, et en cela on ne pouvait la blâmer. Ne comptant plus guère sur la somme qu'elle avait cru obtenir pour la rançon de Gaston, elle tentait de la réunir par tous les moyens à sa portée. Quant à l'enfant, elle s'obstinait à le garder, par amour-propre d'abord—l'amour-propre joue un rôle dans les mauvaises actions aussi bien que dans les bonnes—puis pour les services qu'il rendait, car elle le stylait aux détails du ménage et le pauvre petit savait maintenant s'acquitter d'une commission. Elle espérait bien se servir de lui tôt ou tard pour ses opérations clandestines, et le façonner peu à peu à ces larcins minimes, plus faciles encore pour les enfants que pour les femmes. Mais jugeant un peu trop vite la conscience des autres sur la sienne, son premier essai faillit lui coûter cher. Gaston, qui sur l'ordre de sa belle-mère avait été ramasser le marteau d'un tailleur de pierre occupé de son déjeuner, fut éclairé par Bouchot. Il menaça d'aviser son père, et Blanchote se résigna à dresser peu à peu l'enfant à ce qu'elle appelait faire son droit, c'est-à-dire voler.
Et le docteur, et Catherine, et Mademoiselle, avaient-ils donc oublié leur enfant d'adoption? Ils songeaient à lui chaque jour, au contraire; chaque jour les deux femmes pleuraient, ne sachant s'il était mort ou vivant. Ce ne fut qu'après un mois et demi de souffrances que Mademoiselle, grâce aux soins dévoués de sa servante et à l'expérience de son vieil ami, entra en convalescence. On lui remit alors une lettre d'Alexis, qui s'excusait et offrait de renvoyer Gaston; mais il était sans ressource. Mademoiselle répondit sur l'heure, et l'espoir de revoir bientôt son neveu hâta le retour de ses forces. Une semaine s'écoula dans une attente fiévreuse; chaque soir, les deux femmes se rendaient au bureau de la diligence pour la voir arriver; en vain, hélas! On reçut une nouvelle lettre plus pressante encore que la première; Mademoiselle porta elle-même sa réponse à la poste; mais, pas plus que les précédentes, cette missive ne devait parvenir à son adresse; le sort, par ces petits moyens qui lui servent à produire de grands effets, conspirait contre le bonheur de Gaston.
Roméo, le sultan entretenu par Mme Bardou devenue concierge de la maison habitée par M. de La Taillade, s'avisa de fouiller dans le cabas de Blanchote, un matin qu'il contenait des côtelettes. Mme de La Taillade, indignée, poursuivit le voleur jusque sur les genoux de sa maîtresse et proféra contre lui les menaces les plus terribles. Bouchot, qui eut la chance de voir l'aventure, ne songeait pas à mal; mais, deux jours plus tard—la semaine était bonne pour lui—il vit le dogue du charcutier étrangler Roméo d'un coup de dent. L'apprenti venait d'entendre frapper injustement Gaston. Il ne trouva rien de mieux que de transporter le cadavre du défunt sur le palier de Blanchote, puis il manœuvra si bien que Mme Bardou accusa son ancienne amie du meurtre de son chat. A dater de ce jour, toute missive à l'adresse des La Taillade fut impitoyablement refusée, et lorsqu'ils déménagèrent, la vindicative concierge déclara au facteur qu'ils étaient partis pour l'étranger. Quant aux lettres qu'écrivait Alexis, il n'oubliait qu'une chose, c'était d'indiquer sa nouvelle adresse. Mais les moyens employés par Bouchot pour venger son ami devaient avoir une conséquence plus cruelle encore et rompre à jamais le fil qui pouvait ramener Gaston à Houdan.
Le docteur ne savait rien refuser à Mademoiselle, et, sur ses instances, il entreprit le voyage de Paris. Désolé des renseignements fournis par Mme Bardou, il se rendit à la préfecture de police. Deux mois auparavant, Alexis, prêt à entreprendre le voyage d'Alsace en compagnie de son patron, avait pris un passe-port, et la préfecture renvoya le docteur de la rue des Arcis à Strasbourg. Après avoir interrogé pour la dixième fois Mme Bardou, qui commençait à répondre de mauvaise grâce, le docteur se retirait désespéré, lorsqu'il rencontra Bouchot à porte de l'allée. L'apprenti marchait vite, il venait précisément de flâner en compagnie de Gaston et prévoyait une toutouille.
«Habites-tu depuis longtemps cette maison, mon petit ami? lui demanda le docteur.
—Oui, mon bourgeois, c'est le pays où j'ai reçu le jour.
—Tu as dû connaître M. de La Taillade?
—M. de La Taillade, répéta malicieusement Bouchot, un petit qui possède une grande femme laide et méchante, avec une dent à l'envers?
—Oui, répondit le docteur.
—Déménagés pour l'étranger, mon magistrat, pour les Amériques Vespuce; demandez plutôt à la mère Bardou.»
Et Bouchot s'élança vers l'escalier.
«Tiens, se dit-il à moitié route, j'aurais dû lui donner l'adresse à ce vieux monsieur; c'est peut-être un mouchard qui vient embêter la vieille.»
Il redescendit deux étages; le docteur remontait déjà la rue Planche-Mibray, songeant à la façon dont il communiquerait à Houdan le triste résultat de son voyage.
Quatre mois s'étaient écoulés, Alexis n'écrivait plus; peut-être eût-il hésité maintenant à livrer Gaston; car de même que Bouchot, mais sans savoir le dire, il sentait qu'il était bon d'être aimé. A l'heure même où il regardait dormir son fils, Mademoiselle et Catherine, assises devant la grande cheminée où Gaston se plaçait autrefois entre elles, causaient de l'absent qui les avait si longtemps charmées par ses gentillesses. Tout à coup elles se taisaient, n'osant se regarder dans la crainte de fondre en larmes. On entendait alors la vieille horloge compter les heures, si longues, hélas! depuis que l'enfant n'était plus là.
Un dimanche, environ dix-huit mois après le serment solennel par lequel Bouchot et Gaston s'étaient liés «à la vie à la mort», les deux amis sortaient bras dessus bras dessous des galeries du Louvre. Ils portaient à peu de chose près le même costume: une blouse brune serrée à la taille par un ceinturon de cuir vernis, un pantalon de coutil trop court, une casquette à visière étroite, un col de chemise rabattu. Leurs brodequins, fabriqués par l'apprenti, ne brillaient pas précisément par l'élégance; mais, pour la solidité, ils l'emportaient sur les meilleurs produits du célèbre Sakoski,—l'auteur du moins l'affirmait. Rien n'eût été plus intéressant pour un observateur que d'examiner ces deux têtes aux types si distincts, qui se penchaient à toute minute l'une vers l'autre pour se communiquer quelque réflexion. Gaston, avec ses traits réguliers, son regard profond, son air calme et réfléchi, ressemblait à unmonsieur, comme disait sa belle-mère. Bouchot, au contraire—le nez au vent, les yeux vifs, le geste aussi prompt que la parole,—rappelait par sa pétulance inquiète le gamin hardi, résolu, narquois, dont Toussenel a si bien établi la parenté avec le moineau franc.
Gaston avait beaucoup grandi depuis son départ de Houdan, et, quoique moins âgé que Bouchot, il le dépassait de la hauteur du front. L'apprenti, malgré ses efforts, ne pouvait s'astreindre à imiter l'allure presque grave de son camarade. Il parlait sans discontinuer, à tort et à travers. A la vue de ces types étranges qui abondaient alors dans les rues de la capitale, il se livrait à une série de commentaires qu'il terminait souvent à voix basse ou qu'il interrompait pour obéir à la pression du bras de son ami. Parfois il s'arrêtait court, partait en avant comme un oiseau qui prend sa volée, ébauchait à la hâte le pas deGiselle; puis, avec une gravité affectée, revenait se mettre au pas de Gaston, surpris de ses escapades.
«Décidément, tu es trop sérieux, disait l'apprenti.
—Et toi pas assez.
—Que veux-tu? Mes moyens ne me permettent pas d'empeser mon col. D'ailleurs, nous ne sommes pas des notaires. A propos, tu en as connu des notaires? Ils sont donc bien sérieux, qu'on les cite toujours comme modèle du genre?… Dieu! la bonne vieille avec son chapeau-cabriolet, son écharpe et ses manches à gigot; elle a même des souliers à cothurnes. Quelle touche! hein? On a dû la garder dans une botte, cette brave dame-là. C'est qu'elle a l'air de se croire à la mode, par-dessus le marché…Veillons au salut de l'empire!… C'est la chanson du vieux qui demeure dans ta maison et qui parle toujours d'Austerlitz. J'ai vu chez lui un portrait de sa femme habillée dans ce ton-là. C'est peut-être elle qui est descendue de son cadre, veux-tu que je le lui demande? N'aie pas peur, je dis ça pour rire… Regarde donc ce gros chat qui vient d'entrer en face, chez le marchand de brosses! si Roméo n'était pas mort, on jurerait que c'est lui; faut que je le dise à la mère Bardou, elle maudira ta belle-mère une fois de plus…Enfants, c'est moi qui suis… C'est bon, je me tais; on peut bien oublier… Tiens, un Polonais qui joue de la clarinette! Il n'a donc pas peur de devenir aveugle? Bon! un fort de la halle! quels hommes! On dit qu'ils passent leurs examens en soulevant un sac de farine à bras tendu. C'est moi qui voudrais bien en faire autant, je m'amuserais à porter un cheval… Bravo, il est complet, comme l'Hirondelle, le particulier qui vient de passer à côté de moi. Quels zigzags! Boum! Il a manqué de piquer une tête dans le panier de la marchande d'échaudés. Ils se disputent; allons voir…
—Non, dit Gaston qui désigna l'étalage d'un bouquiniste, regardons les livres.
—C'est un plaisir que nous n'aurons pas longtemps; ce petit vieux-là, je le connais, il est toujours de mauvaise humeur. Je parie qu'avant cinq minutes il sortira de sa niche pour nous prier de filer.
—C'est égal, répondit Gaston, nous aurons vu un peu.
—Je dessinerai sa binette pour la coller sur sa devanture, à ce papetier. Avec ses grosses dents, ses yeux ronds, sou nez court, j'en ferai un dogue qui montrera les crocs devant une boite de livres sur lesquels il lèvera la patte,—pas celle de devant, bien entendu.»
Bouchot ne s'était pas trompé; à peine Gaston eut-il feuilleté deux ou trois volumes, que le bouquiniste accourut furieux. L'enfant rougit, remit dans le casier le livre qu'il tenait à la main et poussa un gros soupir.
«Liberté, ordre public! ouah! ouah! répondit Bouchot aux injures du marchand de livres; nous sommes membres de l'Institut, monsieur et moi… Galopins? Galopin, vous-même, monseigneur.»
Mais, entraîné par Gaston, l'apprenti baissa la voix et fut bientôt distrait par d'autres incidents. Vers cinq heures, il remontait la rue des Arcis et se séparait de son camarade après l'avoir embrassé.
L'amitié des deux enfants, nés sous de si singuliers auspices, était profonde et sincère. Ils souffraient en quelque sorte du même mal dans le milieu où la destinée les obligeait à vivre et qui répugnait à leurs instincts. Bien qu'ils fussent trop jeunes encore pour analyser leurs sentiments, la passion du noble, du beau, du grand les rapprochait pour le moins autant que leur commune misère; aussi passaient-ils ensemble tous les instants dont ils pouvaient disposer. Chaque dimanche, ils se faufilaient dans les musées ou visitaient les églises afin d'entendre les orgues dont la grave harmonie ravissait Gaston. Au commencement de leur liaison, Bouchot, par ses allures, semblait devoir dominer son camarade et le façonner à son image. Mais le jeune La Taillade, grâce à son éducation première et à sa distinction native, réagit au contraire sur son ami. Il lui apprit à modérer les écarts de son esprit gouailleur, à ne plus attirer bruyamment l'attention par ses faits et gestes, à ne plus chanter à haute voix dans les rues. Certes, ce ne fut pas de prime abord que ce résultat fut atteint. De temps à autre, en dépit de ses bonnes résolutions, Bouchot se donnait la joie d'entourer laMarseillaiseou de danser en public le pas deGiselle; mais chaque jour ces démonstrations devenaient de plus en plus rares, et Bouchot le hardi obéissait à Gaston le doux; la fermeté tranquille avait raison de l'audace emportée.
La situation de M. et Mme de La Taillade, loin de s'améliorer, semblait aller de mal en pire. On côtoyait toujours la misère absolue et, plus d'une fois, on se coucha sans souper. Gaston s'accoutumait peu à peu à cette existence qui lui avait d'abord paru si étrange, et il apprit à connaître le prix de l'argent. Il se croyait abandonné par sa tante et considérait comme un rêve tout espoir de retourner à Houdan. Cependant il l'avait toujours présente à l'esprit, la petite maison où sa vie s'écoulait si heureuse. Il comprenait maintenant pourquoi la pauvreté avait arraché des pleurs à Mademoiselle. Il songeait avec tristesse que là-bas aussi le pain manquait peut-être. Que n'eût-il donné pour revoir le bon docteur, pour embrasser Mademoiselle et Catherine! Près d'eux, la misère lui eût été moins dure. C'est eux qu'il eût voulu servir et non cette femme qui le maltraitait si cruellement. Mais, comme Bouchot, il devait demeurer chez son père, souffrir, se résigner, oublier, en attendant que le progrès, auquel travaillait sans doute son parrain, permît aux enfants de rester près de leurs tantes et d'y vivre heureux sans effort.
Ruinée par l'abus des liqueurs fortes, la constitution d'Alexis commençait à s'ébranler, et la décrépitude s'annonçait avant l'heure. Le dos se courbait, les mouvements devenaient gauches; un tremblement de sinistre augure secouait ce corps qui n'éprouvait plus qu'un seul besoin,—besoin incessant, impérieux, inextinguible: boire. Depuis un an, l'exiguïté de ses ressources obligeait le soudard à se gorger d'alcools frelatés. Ainsi que par le passé, son ivresse était calme, silencieuse, inerte, et l'âme, sur ce visage à l'œil morne, ne rayonnait qu'à la vue de Gaston. Oh! l'enfant, Alexis l'aimait autant qu'il pouvait aimer. Il ne parlait plus de s'en séparer, de le reconduire à Houdan, et cependant il voulait le voir heureux. Il croyait ce but atteint lorsqu'il réussissait à détourner la colère de Blanchote, toujours prête à frapper. Le rêve de celle-ci, c'était d'enlever à l'enfant cette protection pourtant si dérisoire, et d'amener l'ivrogne à châtier lui-même son fils.
De son côté, la mégère, désespérant de reconquérir l'indépendance relative qu'elle avait due auCœur-Enflammé, s'abandonnait peu à peu à la boisson, vice dont elle s'était préservée jusque-là. Les deux époux, après s'être grisés de compagnie, oubliaient souvent de rentrer; alors Gaston grignotait tristement les restes qu'il découvrait dans le galetas, ou partageait le maigre repas d'un voisin. L'enfant avait demandé plus d'une fois qu'on l'envoyât à l'école; mais Blanchote comptait sur l'oisiveté pour le façonner au vol. Elle le surveillait avec une ardeur fiévreuse, prête à l'encourager à sa première faute, et c'était avec intention qu'elle l'abandonnait à lui-même sans ressource et sans pain.
«Il faudra bien qu'il y arrive», disait-elle.
Elle laissa même plusieurs fois de l'argent à la portée de celui qu'elle affamait; elle espérait que, pressé par un long jeûne, Gaston succomberait à la tentation. Vains calculs: la probité de l'enfant n'eut pas même à lutter. Lorsque la faim le pressait, il s'adressait à Bouchot qui, récoltant de légers profits dans ses courses, ouvrit un compte à son ami chez un boulanger.
On ne vit pas impunément dans la misère: elle use le corps, énerve l'âme, la déprave ou l'abrutit. Les vertus, dont la pratique est si facile pour les riches, deviennent pour les pauvres une cause de luttes héroïques, de véritables drames. Combien de gens fortunés se vantant de leur probité—on se vante de cela dans le monde—n'auraient été que de plats coquins s'ils se fussent trouvés placés au bas de l'échelle! Le beau mérite de ne pas voler cent sous lorsqu'on possède cent mille livres de rente! Certes, après dix-huit mois de séjour dans la rue Jean-Pain-Mollet, Gaston n'était plus l'enfant aux gestes gracieux, aux manières distinguées qui ravissaient les commères de Houdan. Peu à peu, le milieu dans lequel il vivait agissait sur lui, et il employait des tournures de phrase qui eussent bien surpris Catherine. Cependant il conservait assez de supériorité pour être remarqué parmi ceux qui l'entouraient, et dans la maison, chez les fournisseurs, dans le quartier, on le désignait assez communément sous le nom de «petit monsieur.» La race qui manquait si complètement chez le père, tant au physique qu'au moral, se retrouvait chez le fils, dont le petit pied surprenait toujours Bouchot, et dont le caractère devait se ressentir à jamais des idées de devoir, de justice et de progrès semées à profusion par le docteur Fontaine.
Si l'apprenti avait beaucoup emprunté à son ami, il possédait une organisation trop complète, une force intérieure trop réelle pour ne pas lui avoir inculqué à son tour, bonnes ou mauvaises, quelques-unes de ses façons d'être. A ce contact, Gaston avait perdu sa timidité féminine. Il ne cherchait jamais dispute à personne; mais, à l'occasion, on trouvait en lui à qui parler. Dans le quartier, les deux amis avaient trop souvent fait leurs preuves pour qu'on se permît de les molester; ce n'était donc que de loin en loin, lorsqu'ils sortaient de leur territoire, que les crocs-en-jambe perfectionnés par Bouchot trouvaient une triomphante application.
La passion de Bouchot pour les arts, pour la peinture en particulier, était une véritable vocation, et son premier soin fut de tenter de la communiquer à son ami. A défaut d'un émule sachant manier le crayon ou le charbon, il trouva dans Gaston une intelligence capable de s'émerveiller, de s'enthousiasmer, de s'attendrir; pour la première fois, le jeune artiste eut cette joie immense de se sentir compris et encouragé. Bien qu'à des titres différents, c'était avec une égale satisfaction que les deux enfants parcouraient les galeries du Louvre, admirant un peu au hasard, mais ne se méprenant pas aux beautés des chefs-d'œuvre devant lesquels ils passaient. Le soir, tandis que son père se consolait au cabaret, l'apprenti accourait chez Gaston. Là, durant des heures entières, avec une patience infatigable, il copiait et recopiait les dessins dont le hasard ou ses économies l'avait rendu possesseur. L'étude réussie, Bouchot corrigeait les essais de son ami, puis entamait le grand pas deGiselle. Vers dix heures, il regagnait son logis, disposé à plaire au père Bouchot en soignant le lendemain une couture ou un raccommodage. Gaston, demeuré seul, cachait les crayons dont la vue irritait Mme de La Taillade, s'asseyait près de la fenêtre et fermait les yeux pour mieux rêver. D'un seul coup, il revoyait la grande plaine qu'il fallait traverser pour se rendre à Maulette, les buissons d'épine-vinette qui bordaient le chemin creux, le revers du fossé où bourdonnaient des frelons et dont Catherine ne voulait pas qu'il s'approchât. Au loin apparaissaient les peupliers groupés autour de la mare, puis le champ de blé, le long duquel il glanait des coquelicots et des bluets. Quel bon soleil, là-bas, quelles senteurs vivifiantes, quel calme, quelle sérénité! Mais le pas de Blanchote résonnait; adieu les rayons et les fleurs, l'ombre venait.
Accoutumé aux injustes colères de Mme de La Taillade, Gaston feignait de rester indifférent aux coups qu'elle lui prodiguait. Lui, si douillet en apparence, il dédaignait de suivre les conseils de Bouchot, de crier pour désarmer la mégère. Sa vengeance consistait à recevoir stoïquement les injures, les accusations, les horions dont elle l'accablait. Pâle, frémissant, indigné, il redressait la tête devant la furie qui se lassait à la fin de frapper. Dès que la marâtre s'éloignait, Gaston, pleurait à chaudes larmes, et se trouvait si malheureux qu'il souhaitait mourir.
Bouchot, qui, jugeant d'après lui-même, croyait que les mauvais traitements, «les toutouilles», faisaient nécessairement partie de l'éducation, ne réussissait pas toujours à consoler son ami; il ne savait pas, par expérience, comme Gaston, que s'il est des enfers il existe aussi des paradis. A la suite de ces scènes, la haine, la colère, la vengeance se disputaient le cœur de la pauvre victime. Chose étrange! la vue de son père, même aviné, suffisait pour rendre à son esprit un peu de tranquillité. Il y avait tant de bonté, tant de douceur dans le regard dont Alexis enveloppait son fils, que celui-ci l'embrassait attendri et se promettait de patienter encore. Spectacle fait pour émouvoir; l'enfant, par instinct, avait pitié de l'homme.
Après s'être séparé de son ami, Gaston avait gravi les cinq étages qui conduisaient à la mansarde. La misérable chambre, outre le grand lit, le fourneau et quatre ou cinq chaises boiteuses, ne contenait guère que les objets disparates récoltés par Mme de La Taillade dans ses promenades lucratives. L'enfant trouva la porte close, redescendit avec lenteur, et s'assit pour attendre sur la première marche de l'escalier. De temps à autre, il parcourait la cour étroite, obscure, infecte, qui servait de laboratoire à un maître corroyeur. Lorsque la nuit vint, il gagna le seuil de l'allée.
«On m'a oublié», pensa-t-il.
Il se sentait incommodé par la faim, et poussa un gros soupir. Après une nouvelle heure d'attente, il s'établit de son mieux à l'un des coins de la porte afin d'essayer de dormir. Tout à coup il vit paraître sa belle-mère… elle titubait.
«Te voilà, bandit! s'écria-t-elle, pourquoi n'es-tu pas rentré dîner?
—Je suis ici depuis cinq heures, répondit Gaston.
—Tu mens; nous avons mangé à six, ton père et moi.
—Pas ici, alors.
—Où donc, s'il vous plaît? chez Deffieux, peut-être? Mais tu n'étais pas pressé de revenir, tu avais de quoi te régaler.»
Gaston, qui était presque à jeun, secoua la tête avec tristesse. En ce moment, la fillette, qui avait voulu le ramener et le consoler lors de l'aventure de la bouteille, descendait l'escalier, tenant à la main une chandelle allumée.
Elle s'arrêta craintive, ses grands yeux fixés sur Blanchote.
«Où sont les dix sous que j'avais laissés sur la table? demanda la mégère à Gaston.
—Ils sont où vous les avez mis.
—Tu les a chippés, selon ta coutume, voleur!»
Gaston releva la tête; son regard rencontra celui de la petite fille; il rougit et répliqua, les dents serrées:
«Vous mentez!»
Blanchote tenait son cabas; elle en souffleta l'enfant, qui fut presque renversé. Il se redressait à peine qu'il reçut un second choc. Le cabas renfermait un objet pesant, Gaston roula sur le sol.
Aux cris poussés par la petite fille, une voisine ouvrit sa porte.
«Qu'y a-t-il donc, Alice? Es-tu tombée?
—C'est rien, m'ame Poinsot, faites pas attention; je corrige le fils à La Taillade qui m'a volé dix sous; comprenez-vous ça! le gueux croit, sans doute, que l'argent ne coûte que la peine de le prendre.»
Blanchote s'avançait de nouveau vers l'enfant; mais Alice eut la présence d'esprit de souffler la lumière. La mégère traita la petite fille de maladroite, l'accabla d'injures, et s'éloigna chancelante pour retourner chez Pauquet. A peine Alice l'eut-elle vue disparaître, qu'elle chercha Gaston dans l'ombre.
«Relève-toi, lui dit-elle à voix basse, elle est partie.»
L'enfant, toujours étendu sur le sol, ne répondit pas.
«Gaston!» s'écria la petite fille avec crainte.
Elle s'agenouilla, sentit la tête inerte de son petit ami, la souleva et l'appuya contre la sienne, tandis que des larmes inondaient son visage.
«Vous mentez!» répéta soudain l'enfant d'une voix faible.
Puis il dit, comme effrayé:
«Où suis-je donc?
—Près de moi, répondit Alice; relève-toi, ta belle-mère est loin.
—Je n'ai pas volé! s'écria-t-il avec énergie.
—Je le sais bien, va. Viens chez nous.»
Gaston se releva, encore étourdi. Alice courut rallumer sa chandelle chez le corroyeur.
«Tu saignes», lui dit un ouvrier.
Alice porta la main à sa joue et pâlit en voyant du sang sur ses doigts. Elle revint près de Gaston qui, blessé au front, s'était rassis et sanglotait. La petite l'entraîna vers la pompe, lui baigna le visage, cherchant à le consoler. Bientôt rappelée par la voix de sa mère, elle remonta précipitamment l'escalier. Gaston refusa de la suivre et regagna le seuil de l'allée, la tête pleine de sombres résolutions.
Tout à coup il vit arriver Bouchot. L'apprenti, sans mot dire, se jeta dans les bras de son ami. Lui aussi sanglotait.
«Qu'as-tu donc? répétait Gaston qui sentait ses larmes déborder de nouveau; ton père t'a-t-il frappé?»
Bouchot, suffoqué, fut quelque temps sans répondre.
«Mon père s'est remarié, murmura-t-il enfin.
—Avec qui?
—Est-ce que je sais? Avec une femme, une grosse que je n'ai jamais vue. Elle a voulu que je l'appelle maman, comme ça, à la minute; je n'ai pas pu, moi! Est-ce que je la connais? Le père Bouchot s'est fâché; il m'a battu, puis chassé. Ma mine la faisait rire, elle. Ah! tiens, j'en ai assez, moi, de trimer; j'aime mieux mourir tout de suite.
—Moi aussi, répondit Gaston, qui raconta à son tour sa triste aventure.
—Ah! toi, ce n'est rien, comparativement, répliqua Bouchot, dont les sanglots coupaient à chaque instant la voix; tu es libre une partie de la journée, tu pourrais dessiner; tu lis, tu vas où tu veux. Moi, je travaille; le pain que je mange, je le gagne. Si on croit que c'est amusant de faire des trous dans le cuir pour y passer du fil ou pour y planter des clous! Je n'en pouvais déjà plus, des coups, toujours des coups! On en rit bien un peu; mais à la longue, on se dégoûte. Aujourd'hui, c'est fini. Songe donc, ma pauvre mère, voir sa place prise par une autre, une je ne sais quoi, qui voudra me commander, me battre! Tout à l'heure, j'aurais voulu que mon père m'atteignît à la tempe, car on dit que ça tue.»
Et le pauvre apprenti pleura plus fort.
Un quart d'heure plus tard, les yeux gonflés, la tête lourde, les deux enfants débouchaient dans la rue Planche-Mibray. Ils s'arrêtèrent un instant devant le cabaret de Pauquet; Blanchote, le père Bouchot, sa maîtresse et Alexis fraternisaient joyeusement, le verre en main. Les petits abandonnés s'enfuirent jusqu'au quai de la Mégisserie, déjà désert. Ils descendirent sur la berge de la Seine, côtoyant d'énormes tas de sable dans lesquels leurs pieds enfonçaient. Gaston franchit le premier la passerelle d'un bateau; les deux amis se blottirent sur la poupe. Au-dessous d'eux l'onde invisible tourbillonnait, clapotait avec un petit bruit sec qui se répétait à temps égaux comme celui d'un balancier. Trois ou quatre lumières, tombant d'en haut, traçaient des sillons lumineux sur la surface obscure du fleuve. Le ciel était gris, la nuit sombre, la température douce. Gaston s'assit, le dos appuyé contre un rouleau de cordes, Bouchot se plaça près de lui, et la main dans la main, mornes, silencieux, ils écoutèrent le murmure des flots, dont les ondulations balançaient, comme un immense berceau, la barque qui les portait.
«A minuit, n'est-ce pas? dit Bouchot, qui désigna le fleuve.
—A minuit», répondit Gaston.
Ils se turent de nouveau, se pressant plus fort l'un contre l'autre, ainsi que des oiseaux frileux au fond d'un nid mal abrité. Ils semblaient calmes, tranquilles, résolus. Leur esprit flottait du passé à l'avenir, de la terre au ciel, du connu à l'inconnu. L'apprenti, avec son imagination d'artiste qui voyait tout en relief, évoqua l'idée de la Morgue. Ce lieu sinistre, où sa curiosité l'attirait souvent, lui apparut dans sa sombre réalité. Il se vit étendu sur les dalles de marbre noir au chevet de cuivre poli, côte à côte avec Gaston, tous deux pâles, immobiles, raides, glacés, les yeux clos. On se pressait pour les voir, et les femmes répétaient: «Pauvres petits!» Bouchot secoua la tête pour chasser ce tableau lugubre et se mit à songer à sa mère. Il se rappela l'époque où elle le conduisait à l'église, où elle lui parlait de la Vierge, de Dieu, du paradis. Comment avait-il oublié toutes ces choses!—le paradis surtout, où les enfants deviennent des anges aux ailes d'azur, comme dans les toiles des maîtres espagnols ou italiens! Peu à peu, il lui sembla qu'un voile se déchirait, qu'une lumière éblouissante l'enveloppait et qu'il volait dans l'espace parmi les étoiles enflammées.
Gaston, de son côté, revenait à son rêve habituel: Houdan. Il songeait aussi à son père, qui ne comprendrait rien à cette catastrophe et qui pleurerait. Las de cette vie d'épreuves sans cesse renouvelées, l'enfant, comme un voyageur perdu, promenait autour de lui des regards avides, et ne découvrait qu'une seule issue, un seul refuge assuré, la mort. A cette heure suprême, il ne formait qu'un vœu, c'est qu'on transportât son corps dans le cimetière de la ville où il était né, près de la dalle blanche sous laquelle reposait cette mère qu'il n'avait pas connue et dont Catherine parlait comme d'une sainte. O Catherine! Mademoiselle, le docteur, la vieille tour, la grande cheminée, la girouette et le tic-tac de l'horloge que le ressac des flots imitait si bien, si bien, que, fermant les yeux, Gaston crut n'avoir jamais quitté ni ses amis ni la petite maison de la grand'rue.
L'ombre s'épaississait, les lumières semblaient pâlir, les bruits devenaient plus rares, plus retentissants. Bientôt on n'entendit plus qu'une vague rumeur, le clapotement de l'eau et le craquement monotone des barques.
Soudain l'horloge de l'hôtel de ville tinta. Dès le second coup, comme éveillées par un signal, les cloches de Notre-Dame et de Saint-Merri retentirent. Puis vinrent celles de Saint-Gervais, de Saint-Eustache, de Saint-Germain-l'Auxerrois; puis d'autres plus lointaines, enfin d'autres encore. Les sons multipliés vibraient dans toutes les directions, tantôt clairs, brefs, allègres, sonores; tantôt sourds, plaintifs, mélancoliques ou confus. Douze fois chacun des lourds marteaux retomba sur la coque de bronze qui prête sa voix à l'heure, et répéta minuit.
Les deux enfants, pressés l'un contre l'autre, ne tressaillirent même pas. Épuisés par leurs larmes et par leurs émotions, ils s'étaient endormis sous le regard de Dieu, qui leur montrait son ciel à l'heure où devait sonner leur glas.