IX

Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que nous ne pouvons être longtemps ni complètement heureux ni complètement malheureux. Il est une mesure à nos peines aussi bien qu'à nos plaisirs; mais la Providence se montre si avare de ces derniers, que la divinité suprême du sauvage est toujours un Croquemitaine auquel on ne peut plaire que par de sanglantes hécatombes. Tout se dévore, tout se combat dans la nature, depuis l'infusoire, qui a son tigre, jusqu'à l'homme, dont la raison supérieure éclate dans les batailles rangées. Combien de siècles a-t-il fallu pour nous amener à la conception d'un Dieu clément, pour nous guérir de l'envie de sacrifier et même de manger nos ennemis? Et encore, ce dernier progrès n'est peut-être qu'une question de cuisine; grâce à la science, nous savons que l'homme n'est ni tendre, ni délicat, ni bon; au physique, bien entendu, car au moral, chacun se considère comme à peu près parfait et ne voit guère les défauts de l'humanité que dans la personne de son voisin.

Au milieu de leur misère, Gaston et Bouchot avaient parfois de ces éclaircies qui font croire que le bonheur n'est pas un vain mot. Rien n'égalait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer une heure ou deux ensemble, se communiquer leurs déboires ou leurs chagrins. Ils atteignaient cet âge où l'on commence à se tourner vers l'avenir, où bientôt on va croire l'univers fait pour soi. Ce n'était pas une mélancolie maladive que celle de Gaston. Pour que l'enfant s'épanouît de nouveau, il n'avait besoin que de retrouver les soins dont son enfance avait été entourée. Cependant, à la longue, les ressorts si bien trempés de ces deux jeunes esprits pouvaient fléchir, s'user, se rompre. Dans nos sociétés mal équilibrées, combien naissent et meurent à qui l'instruction n'a pas révélé qu'ils avaient «quelque chose là!» Nous sommes civilisés, disons-nous, et le premier de nos ministres n'est pas celui de l'instruction publique; nous donnons à la guerre, à l'art de tuer beaucoup d'hommes à la fois, les deux tiers de nos revenus! Mais alors pourquoi vanter notre civilisation? Ah! c'est vrai, nous ne mangeons plus nos prisonniers!

Bouchot s'éveilla brusquement, au bruit des imprécations d'un batelier; puis Gaston ouvrit les yeux à son tour. Les deux amis se regardèrent en silence, aussi surpris l'un que l'autre de se retrouver vivants.

«Il fait froid», dit l'apprenti, qui s'élança vers la berge.

Cinq heures sonnaient, les toits bleuâtres se découpaient avec vigueur sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur confuse, croissante, emplissait déjà la cité. De longues files de charrettes remontaient le quai, les maraîchers s'interpellaient, les chiens aboyaient. Une bande d'hirondelles, poussant des cris multipliés, tournoyait autour de la Renommée qui couronne la fontaine du Châtelet. Soudain les bruyants oiseaux se dispersèrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux arcs dessinés par leurs ailes.

«Ah! s'écria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que nous est-il donc arrivé?

—Nous nous sommes endormis.

—C'est, ma foi, vrai. J'ai même rêvé que j'avais des ailes. Un peu plus, je me cognais contre le soleil, faute d'expérience. Attends donc; il y avait un chat, dans mon rêve; il faudra que je prie la mère Bardou de consulter saClef des songes… un rude livre, celui-là, pour toi qui les aimes.

—J'ai rêvé aussi, dit Gaston; nous nous rendions à Houdan, et je voyaisCatherine venir au-devant de nous.»

Bouchot avait passé son bras autour du cou de son ami et l'entraînait doucement loin du fleuve.

«Pourquoi n'irions-nous pas dans ton pays? reprit-il. Je n'ai plus envie de me noyer, moi. Hier au soir, je ne dis pas, c'était convenu. Mais à présent, je trouve ça bête, d'aller mettre si peu de viande dans tant de bouillon.

—Nous n'aurions plus à souffrir, murmura Gaston.

—Hum! on ne sait pas, vois-tu. Le père Faruc a beau dire, l'enfer, c'est peut-être vrai. Se jeter à l'eau pour se réveiller sur un gril, en face d'un grand diable qui vous retourne avec une fourche, comme une côtelette!… Allons plutôt à Houdan.

—Il nous faudrait de l'argent.»

Bouchot se tira les oreilles avec énergie.

«Je le connais, ce refrain-là, dit-il. Pour boire, de l'argent; pour manger, de l'argent; pour aller à Houdan, de l'argent. Pas une seule chose qu'on puisse se procurer sans argent!… Si, ma foi, les toutouilles.»

Tout en causant, les deux amis s'engageaient dans la rue Planche-Mibray.

«Voyons, quelle somme nous faudrait-il? demanda résolument Bouchot qui s'arrêta.

—Pour aller à pied?

—Parbleu!

—Au moins quarante sous.»

L'énormité de la somme donna lieu à de longs débats; on calcula les dépenses probables, et, d'économie en économie, on arriva à se contenter de trente-cinq sous. La détermination bien arrêtée de se rendre à Houdan effaça toute idée de suicide de l'esprit des deux enfants. Ils se promirent de supporter avec patience les mauvais traitements, certains désormais que leurs souffrances auraient une fin. De longs mois s'écouleraient peut-être avant que les pourboires de l'apprenti, soigneusement mis en réserve, constituassent le capital jugé nécessaire pour l'entreprise. Qu'importe! le ciel n'était plus morne, maintenant; l'espoir l'éclairait. Bouchot s'anima si bien, qu'il exécuta le pas deGiselle. Il se voyait déjà sur la grand'route, chaussé de souliers renforcés de clous pour la circonstance.

«Le côté ennuyeux, dit-il en interrompant sa danse, c'est que je vais inaugurer ce beau projet par une toutouille. Pas moyen de l'éviter, celle-là. Allons, adieu; je préfère me la payer tout de suite; j'aime les affaires bâclées.»

Il embrassa Gaston qui, moins résolu, ne gravit l'escalier qu'avec lenteur.

«C'est toi, petit, lui dit une voix rude au moment où il atteignait le palier du second étage; es-tu bien pressé?

—Non, monsieur Faruc.

—Alors tu vas aller me chercher mon pain et mon lait.»

Heureux de l'occasion que lui fournissait le hasard de retarder l'instant où il se trouverait en face de sa belle-mère, Gaston s'empressa de redescendre. A peine hors de l'allée, il vit apparaître son père et Blanchote. Le soudard se redressa, remonta son sac avec mollesse et pressa plus fort le bras de sa compagne qu'il soutenait.

«Où vas-tu, mon luron? demanda-t-il.

—Faire une commission pour M. Faruc.

—Bon; un brave homme, celui-là.

—Une vieille canaille», bégaya Blanchote.

Alexis l'entraîna, et le triste couple disparut dans la sombre allée. Gaston comprit qu'on ne s'apercevrait pas qu'il avait découché, ce qui le soulagea d'un grand poids. Au coin de la rue des Arcis, il vit le père de Bouchot qui, appuyé contre une borne, se parlait à mi-voix avec force gestes. Le cordonnier reconnut l'ami de son fils.

«Gaston, cria-t-il, écoute un peu.»

Il se raidit, puis se pencha tout à coup vers l'enfant;

«Sais-tu où je demeure? lui demanda-t-il d'un air confidentiel.

—Oui, répondit Gaston surpris.

—La farce est bonne», continua l'ivrogne, qui se mit à rire aux éclats.

Soudain il reprit son sérieux, considéra Gaston avec fixité, passa plusieurs fois sa main sur son front et commença à pleurer.

«Tu sais où je demeure, s'écria-t-il enfin entre deux hoquets, et je ne le sais plus, moi! je n'ai plus d'asile!… C'est la faute de ton père, reprit-il avec énergie, il a bu ma maison!…»

Bouchot survint.

«La femme ronfle, murmura-t-il à l'oreille de Gaston, la toutouille sera pour ce soir.»

Le brave enfant, aidé par son ami, essaya d'entraîner son père. On allait à droite, à gauche, en arrière, en avant; parfois le cordonnier s'arrêtait court, prêt à choir sur ses guides.

«Voulez-vous marcher droit, mes drôles, et ne pas me tirailler de cette façon? Toi, Bouchot, je te rosserai en rentrant pour t'apprendre le respect… C'est égal, ce gredin de La Taillade, plus il boit, plus il est solide… C'est comme moi, du reste.

—Il prétend, répliqua Bouchot, qui fit une légère grimace à l'adresse de Gaston, que vous ne pourrez pas monter l'escalier tout seul.»

Le cordonnier recula pour assurer son équilibre.

«Veux-tu parier un litre à douze et une salade d'œufs durs que je monte sur la colonne Vendôme?… Tu n'oses pas, feignant!

—Si; mais…

—Allons-y.»

L'ivrogne fit un demi-tour; ce n'était pas l'affaire de l'apprenti.

«Inutile de nous déranger, dit-il, la colonne Vendôme vient de tomber.»

Le père Bouchot regarda son fils avec stupéfaction. Par bonheur, un voisin qui se rendait à son travail prêta main-forte aux deux amis. Un quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait sur le carreau de la pièce qui lui servait à la fois de salle à manger, d'atelier et de salon. Dans la chambre contiguë ronflait la nouvelle hôtesse. Bouchot se mit à l'ouvrage.

«C'est drôle, pensait-il, on dit que les parents veillent sur leurs enfants… Je suis donc mes parents, moi? Bah, ça vaut encore mieux que d'être mort.»

Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu'à la fin de l'été il serait à Houdan, cette ville que Gaston représentait comme peuplée de tantes, de docteurs, de bonnes et de gens heureux.

Rassuré par l'intervention du voisin, Gaston s'était hâté de regagner la maison de la rue Jean-Pain-Mollet.

«Ah! ah! s'écria le père Faruc, qui se tenait sur le palier, je commençais à te croire envolé avec mes trois sous. Ne rougis pas, garçon, je plaisante. Ton père et ta mère ont donc découché, que je viens de les voir rentrer? Veux-tu faire bouillir mon lait?»

Gaston s'agenouilla près d'un fourneau portatif, tandis que le vieillard se rasait.

Le père Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, était un huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait, moyennant soixante-quinze pour cent de bénéfice, de recouvrer ces créances véreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de pleins tiroirs. Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou insolent, selon l'occasion, ce Protée gagnait trois ou quatre cents francs par mois, tant il savait se servir à propos de la menace, de la douceur, de son âge ou de sa mise.

Il passait pour appartenir à la police, et, bien qu'il n'en fût rien, il ne combattait qu'à demi cette croyance qui le protégeait à de certaines heures. Le père Faruc, lorsqu'il pénétrait chez un créancier, ressortait rarement les mains vides. Comment refuser un à-compte à un homme qui offrait sa protection pour la recherche d'un emploi plus lucratif que celui qu'on possédait; à ce créancier qui, selon l'étage, se disait cousin d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait à mi-voix des terribles conséquences de l'intervention de ces personnages? Comment s'exposer à voir reparaître chaque matin ce vieillard dont le verbe haut mettait la maison entière dans la confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette contractée pour chasser la faim? Comment congédier cet être devenu soudain asthmatique, et qu'une toux opiniâtre semblait prête à étouffer? Quelle connaissance du cœur humain chez ce recors à la tenue simple, propre, coquette, eu égard au milieu dans lequel il vivait?

Le père Faruc, qui frisait la soixantaine, devait être un ancien beau. Il emprisonnait son corps dans un de ces habits bleus sous lesquels nous revoyons tous notre aïeul, et ses jambes dans un pantalon à pont maintenu par les classiques bretelles en tapisserie. Des souliers découverts, à boucles d'argent, montraient un pied menu et des bas bleus chinés. Autour de son cou s'enroulait une cravate de foulard nouée avec une négligence étudiée. Cet ensemble était surmonté d'une tête ronde, à demi chauve, au regard clignotant, aux paupières rouges et sans cils, au nez proéminent. La bouche large, sensuelle, était encore bien garnie; mais le teint vineux, couperosé, dartreux du vieillard contrastait avec sa mise si nette.

«C'est l'homme le mieux chaussé du quartier, disait Bouchot, mais quelle tête! Avec des cornes, on en ferait celle d'un satyre.»

En réalité, le satyre existait sans les cornes. La vue d'une jeune femme suffisait pour incendier les prunelles fauves de l'homme d'affaires, dont les narines se dilataient alors outre mesure, et qui caressait avec complaisance son menton toujours frais rasé.

Les vices, pas plus que les qualités, ne passent longtemps inaperçus, aux yeux clairvoyants du peuple, et un sobriquet amical, flétrissant ou malicieux, vient presque toujours remplacer le nom propre de celui qui, à un titre quelconque, mérite qu'on s'occupe de lui. Les dettes que le père Faruc se chargeait le plus volontiers de recouvrer étaient celles contractées par de jeunes ouvrières, et Dieu sait de quels à-compte le vieux loup se contentait. Le sobriquet qu'on lui avait donné n'est pas de nature à pouvoir être rapporté; mais, dans un autre ordre d'idées, il valait celui de la Chipparde, par lequel on désignait généralement Blanchote.

Après avoir dégusté sa tasse de café, sans songer à convier son petit commissionnaire, le vieillard bourra son portefeuille de factures, brossa son chapeau à larges bords, et sortit pour commencer sa tournée ordinaire.

«Lorsque tu seras plus grand, disait-il à Gaston tout en fermant sa porte, je t'apprendrai mon métier.

—Vous lui mettrez donc un cœur de bois dans la poitrine, s'écria un jeune ouvrier chargé d'une salade, d'un morceau de jambon et d'une bouteille de vin.

—Toujours farceur, ce Péruchon!

—Pas assez, par malheur, pour faire rire tous ceux que vous faites pleurer.

—Tu t'occupes trop du prochain, mon garçon, ça te rendra malade.

—A ce compte-là, vous devriez être mort, répliqua Péruchon. Je ne suis pas méchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans l'escalier,—et il disait vrai—mais je donnerais volontiers une heure de travail par semaine pour voir flanquer à ce grippe-sou une série de tripotées. Holà, Gaston, où vas-tu?

—Voir si mon père a besoin de moi.

—Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mère qui ait besoin de tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que tu regardes mon jambon de l'air que prend le père Faruc devant un cotillon?

—Oui, répondit Gaston qui rougit.

—Ah! tu as faim et tu attends que je t'invite! c'est mal. Je ne suis pas méchant, ajouta Péruchon, mais je voudrais que la belle-mère de ce gamin-là reçût un poing fermé sur l'œil de temps à autre; ce serait, je crois, la seule chose qu'elle n'aurait pas volé.»

Péruchon, moraliste et ouvrier ébéniste, était un beau garçon de vingt-trois ans, assez habile dans son état pour gagner facilement cinq ou six francs par jour. Il n'avait qu'un défaut, trop commun chez l'ouvrier parisien, celui de se laisser débaucher par ses camarades et de perdre quelquefois une semaine entière à bambocher. Péruchon était le fils d'une pauvre servante qui, trompée et abandonnée, avait lutté contre la misère pour élever son enfant. La vaillante femme, ne reculant devant aucun métier pour se créer des ressources, se fit porteuse de pain, envoya le petit à l'école aussitôt qu'il fut en âge, le plaça ensuite chez un ébéniste, et, durant quinze ans, pourvut à tous ses besoins. Doué d'un cœur d'or, le jeune garçon répondit par une application soutenue aux rudes sacrifices exigés par son enfance et devint un excellent ouvrier. Après avoir tiré à la conscription, il exigea que sa mère renonçât à son rude métier. La brave femme, fière de son fils, ne formait plus qu'un vœu, celui de le voir se marier, lorsqu'une fièvre pernicieuse l'emporta.

Péruchon, fatigué par un mois de veilles et fou de douleur, tomba malade à son tour. Il fut soigné avec un dévouement fraternel par une jeune ouvrière qui vivait dans les combles et élevait un petit enfant. L'ébéniste devint amoureux de sa garde-malade et lui proposa de l'épouser. La pauvre fille croyait encore à l'amour de celui qui l'avait séduite, elle refusa. A dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait toujours été exemplaire fut moins assidu au travail, et il était à craindre que, comme le père de Bouchot, il ne contractât l'habitude de boire en cherchant à se consoler.

Péruchon, franc, jovial, un peu simple, était devenu depuis deux mois, malgré la différence d'âge le grand ami de Gaston et de l'apprenti.

«Tu as manqué ta vocation, disait-il à ce dernier, qui lui dessinait parfois des modèles de meubles, tu es né pour être ébéniste.»

L'ouvrier possédait une petite bibliothèque, et Gaston passait les instants dont il pouvait disposer à lire Molière, Racine, Corneille, l'Histoire de Charles XIIet leSiècle de Louis XIV. Lorsque Péruchon s'absentait, il déposait sa clef dans un coin connu de son jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la trentaine de volumes qui, sauf un petit nombre, dont la portée par bonheur lui échappait, exerçaient sur son esprit une salutaire influence. Cette passion pour la lecture contribuait à sauver Gaston des inspirations de l'oisiveté, et ses actions devaient se ressentir à jamais des nobles sentiments qu'il puisait dans les œuvres des vrais maîtres de l'art d'écrire.

Après un copieux déjeuner auquel les convives firent honneur, Péruchon, qui travaillait chez lui, partit pour reporter son ouvrage. Gaston remonta chez son père. Le soudard et Blanchote dormaient. L'enfant redescendait lorsqu'une femme, vêtue d'une misérable robe, coiffée d'un mouchoir, les yeux rouges, les traits pâles et fatigués, apparut sur sa porte entre-bâillée.

«Je te guettais, mon petit Gaston, dit-elle à mi-voix, j'ai une longue course à faire, veux-tu me rendre le service de rester avec les enfants?

—Oui, madame Hubert.»

Gaston pénétra dans une vaste pièce aussi pauvrement meublée que sa propre demeure. Son entrée fut saluée par cinq petites voix dont les propriétaires, à peine vêtus, vinrent se cramponner à ses habits. Mme Hubert acheva de nouer un paquet de hardes et jeta sur ses épaules un châle déteint.

«Vous serez sages, mes petits anges, vous obéirez à Gaston?

—Oui, répondirent à la fois les gamins, dont le plus âgé pouvait avoir sept ans; mais tu nous apporteras du pain?»

Mme Hubert essuya une larme avant de se tourner vers Gaston.

«Tu ne les laisseras pas seuls, n'est-ce pas? lui dit-elle d'une voix suppliante; je vais me hâter.»

A peine fut-elle dehors, que Gaston s'établit sur une chaise.

«Voyons, allez-vous me faire enrager comme l'autre jour? demanda-t-il en souriant.

—Non, répondirent les petits, qui paraissaient soucieux.

—A quoi voulez-vous jouer?

—Raconte l'histoire de Barbe-Bleue.

—Celle du Petit-Poucet.

—Dessine-moi des bonshommes.

—Jouons plutôt à la dînette», dit une petite fille de cinq ans, aux cheveux bouclés.

Tous les yeux s'agrandirent à cette proposition.

«Oui, jouons à la dînette, répétèrent les enfants avec timidité.

—Avez-vous gardé quelque chose de votre déjeuner?

—Nous n'avons pas déjeuné, reprit la petite; c'est pour ça que je veux jouer à la cuisine, tu mettras du pain, toi.»

Gaston sentit son cœur se gonfler; sans la rencontre de Péruchon, lui aussi eût été à jeun.

«Nous avons très-faim depuis hier, continua l'enfant, qui parla à voix basse, nous ne le disons pas à maman parce qu'elle se met à pleurer.

—Attendez-moi, dit Gaston, et surtout ne bougez pas.»

Il courut chez son père, fureta dans tous les coins, et ne put découvrir le moindre morceau de pain. Sur la table, entre la pipe d'Alexis et le cabas de Blanchote, reluisaient quelques pièces de monnaie. Gaston compta la somme des yeux et avança la main. Il crut voir remuer sa belle-mère et s'éloigna sans bruit.

«Ah! s'écria-t-il, mon parrain a raison, le monde est mal fait.»

Il descendit quatre à quatre chez Péruchon; l'ouvrier n'était pas rentré, et, par hasard, il avait emporté sa clef. Gaston remonta désespéré; il trouva les enfants assis en rond, la faim les tenait tranquilles. D'un coup d'œil ils virent que leur ami revenait les mains vides; le plus jeune se mit à pleurer,—il voulait du pain. Gaston achevait à peine de le consoler, que la petite fille fondit en larmes. On eût dit que ses frères n'attendaient que ce signal: un vacarme affreux résonna dans la misérable chambre, et ce fut en pleurant lui-même que Gaston supplia les enfants de patienter.

Au moment où les pleurs et les cris redoublaient d'intensité, un coup de pied ébranla la porte.

«Voilà Croquemitaine qui passe», dit une voix du dehors.

Les enfants se turent et se pressèrent contre leur gardien.

«Le premier qui chante, je le fourre dans mon sac, continua la voix.

—Bouchot! s'écria Gaston, qui courut vers le palier.

—Comment, c'est toi qui leur donnes des leçons? dit l'apprenti stupéfait.

—Les malheureux ont faim, répondit Gaston, qui pressa le bras de son ami.

—Ils ont faim! Ah, les pauvres mômes!

—Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'écrièrent les enfants, qui saisirent le tablier de l'apprenti.

—Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-là, parole d'honneur!Lâchez-moi, gredins, ou je cogne.»

Les doigts cramponnés au tablier s'ouvrirent, et les enfants, surpris du ton de Bouchot, reculèrent avec effroi. D'un bond l'apprenti gagna l'escalier, rappelé en vain par son ami. Ce départ fut pour les petits une nouvelle cause de désespoir; ils recommencèrent à pleurer, mais cette fois en silence. Tout à coup Bouchot reparut, il tenait son tablier relevé par les deux coins. Il s'avança jusqu'au milieu de la chambre en exécutant le pas deGiselleet découvrit à l'improviste un pain rond et une tranche de fromage d'Italie. En moins d'une minute, chaque gamin fut armé d'une tartine que l'apprenti délivrait, après s'être fait embrasser sur les deux joues et dire: Merci.

«Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions? dit enfin Gaston.

—Ah! voilà! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par exemple, si nous étions morts hier, ces mioches-là pleureraient encore au lieu de lécher le dessus d'une tartine. Figure-toi que mon père s'est éveillé avec l'idée que Mme Fritz attendait après ses bottines, et me voilà en route. Une brave femme, Mme Fritz! elle s'est souvenue qu'elle me devait un arriéré de pourboires. Elle fouille dans sa bourse, je tends la patte, v'lan, dix sous! Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je ne me doutais guère que tu élevais des moutards et que mon pourboire décamperait si vite.»

Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en montrant le reste du pain.

«Ont-ils faim, ces gueux-là! s'écria l'apprenti; j'ai peur qu'ils n'attrapent une indigestion. C'est une règle de ne pas trop se bourrer lorsqu'on est resté longtemps sans manger; nous le savons par expérience, toi et moi. Tiens, une idée… Attention, crapauds, celui qui m'imitera le mieux aura la plus grosse part.»

Et Bouchot, grave, sérieux, imperturbable, commença la danse deGiselle. Les pauvres petits, avec une attention comique, reproduisaient les gestes et les gambades qu'ils voyaient exécuter, tandis que Gaston riait de tout son cœur en préparant de nouvelles tartines. Rassasiés à la fin, les enfants réclamèrent de Gaston l'histoire duPetit Poucet.

«Allons doucement, dit tout à coup une voix dans le corridor; voyez-vous, madame Hubert, je ne suis pas méchant; mais je voudrais que votre mari reçût une volée qui l'obligerait à revenir près de vous.»

La porte s'ouvrit, et la malheureuse mère, pâle, défaillante, soutenue par Péruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler sur le carreau le paquet dont elle était chargée.

«Vous êtes là, vous autres? s'écria l'ouvrier; un verre d'eau, mes garçons, et vite.»

Les enfants, effrayés de la pâleur de leur mère, lui prenaient les mains.

«Pauvres petits!» dit-elle.

Elle aperçut le reste du pain et se redressa.

«Ils ont mangé? s'écria-t-elle en regardant les deux amis.

—Oui, madame Hubert; nous avons fait la dînette,» répondit Gaston.

La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et sanglota. Soudain elle se dirigea vers les deux amis, et les pressa contre sa poitrine.

«Soyez bénis, murmura-t-elle dès que l'émotion lui permit de parler, soyez bénis, chers enfants sans mères, qui avez eu pitié des miens.»

Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent leurs larmes déborder. Les enfants interdits n'osaient bouger, à l'exception de la petite fille qui, après avoir dénoué le paquet rapporté par sa mère, étalait en jouant les misérables hardes qu'il contenait. Péruchon s'était croisé les bras d'un air farouche.

«Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti; nous voilà tous à pleurer comme si le père Bouchot venait de nous flanquer une toutouille, et cependant nous sommes heureux.

—Je ne suis pas méchant, dit enfin Péruchon d'une voix grave, mais je voudrais avoir une jambe dans le dos pour m'administrer une série de coups de pied quelque part. Comment, canaille, continua l'ouvrier qui se prit par les cheveux, tu vas au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari payer du flanc à des princesses, tandis que là, au-dessus de ta tête, une mère porte ses nippes au mont-de-piété pour nourrir ses petits!… Consolez-vous, madame Hubert, ça ne peut pas durer, et c'est moi qui me charge d'y mettre ordre.

—Il m'amuse, Péruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura Bouchot à l'oreille de Gaston, qui l'entraînait.

—Vous êtes deux braves cœurs, dit l'ébéniste qui les rejoignit sur le palier, et il faut que je vous embrasse à mon tour. Les hommes, ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en deux catégories…

—Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans façon.

—Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier.

—C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco, alors.»

En ce moment, le père Faruc rentrait.

«Celui-là est bon, dit à son tour Gaston, il donne souvent de l'argent à la mère d'Alice.»

Péruchon fit le geste d'administrer des coups de canne.

«Un vieux drôle qui paye la mère pour… suffit, dit-il en voyant les deux amis l'écouter avec attention. Vous me connaissez; je ne suis pas méchant, n'est-ce pas? Eh bien, le père Faruc dégringolerait l'escalier du haut en bas, suivi par la mère d'Alice, que j'aurais de la peine à les relever sans rire.»

Le doux sommeil que goûtèrent cette nuit-là Gaston, Bouchot et Péruchon! Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit qu'une bonne action! Heureux les riches! c'est par des bienfaits qu'ils comptent les heures, et comme ils doivent bénir leur fortune qui les met à même de se répéter chaque soir le beau mot de Titus!

C'est un monde en abrégé qu'une maison dans un quartier populeux. Là, vingt familles vivent sous le même toit, rapprochées ou séparées par les hasards dont se compose l'existence. Que d'énigmes autour de nous, sur notre palier, de l'autre côté de ce mur qui est comme la frontière d'un pays étranger! Que de sombres passions, de drames terribles, de sentiments contraires animent, désespèrent, ravissent ces voisins qui pleurent au moment où nous nous égayons, qui s'égayent alors que nous pleurons, en vertu de la grande loi des contrastes qui semble régir nos destinées. Un des problèmes qui préoccupent le plus l'homme civilisé, c'est de cacher sa vie, non pour obéir à la maxime du sage, mais pour mieux tremper les armes qui doivent servir son ambition, ses vices ou sa vanité. Quel splendide triomphe de l'hypocrisie que nos civilisations modernes! Avec une bonhomie charmante nous feignons d'être les dupes les uns des autres, bien que nous achetions à la même enseigne le chrysocale et les fleurs artificielles dont nous aimons à nous parer. Quant à nos sentiments, la politesse nous apprend si bien à les déguiser, qu'il est peu d'entre nous qui n'en possèdent d'admirables, surtout pour aller dans le monde. Que de Tartufes, bon Dieu, en dehors de la religion, et que d'agneaux dévorés autre part que dans les fables! Et pourtant le docteur Fontaine avait raison de croire au progrès; les illusions consolent, et les hommes, comme les constitutions, sont peut-être perfectibles.

A Paris, plus que dans toute autre capitale, il n'est guère de maison qui n'abrite une de ces existences mystérieuses dont les allures servent à exercer la sagacité des concierges, des petits bourgeois et des boutiquiers. Or, il y avait rue Jean-Pain-Mollet, dans une mansarde située au-dessus du taudis occupé par M. de La Taillade, un homme qui se levait à neuf heures du matin, sortait à onze, et rentrait à huit heures du soir avec une régularité chronométrique. Ce pacifique locataire, qui n'achetait rien dans le quartier, saluait tout le monde et ne causait avec personne; aussi passait-il, comme le père Faruc, pour appartenir à la police.

C'est un fait à noter que, dans notre cher pays, il suffit de ne pas rendre à ses voisins un compte plus ou moins exact de ses faits et gestes pour être accusé d'être aux gages du préfet de police. Et ce n'est pas le seul de nos travers; avec l'argousin politique, qui se garde bien de porter un uniforme, nous confondons le sergent de ville, ce gendarme de nos rues sans lequel Paris serait inhabitable, et nous récompensons ces gardiens de nos personnes et de notre liberté par un mépris irréfléchi. Aux États-Unis, pays que nous prenons l'habitude de placer au-dessus du nôtre avec un louable patriotisme, le policeman ne cesse pas d'être un citoyen. On se garde bien, là-bas, d'offenser, de dénigrer ces hommes utiles, dévoués à la cause publique, dont la politesse est loin d'égaler celle des nôtres. O Parisiens, cessez donc de placer au même rang le délateur, le mouchard, l'agent provocateur, et ce gardien pacifique, exécuteur de la loi, qui vous protège, quoi que vous en disiez; qui vous empêche souvent d'être insulté, écrasé, quelquefois battu.

Le mystérieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait Lecomte, et il était de Champlâtreux. On devait ce renseignement au facteur qui, deux fois par an, apportait une lettre chargée au silencieux locataire. M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans. C'était un homme de haute taille, aux manières distinguées, aux vêtements antiques, râpés, usés, mais d'une propreté minutieuse. Il avait le front dégarni, des favoris blancs, une bouche au sourire dédaigneux, un nez recourbé, à la racine duquel brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'éclat qu'avec peine. «Une vraie tête d'aigle,» disait Bouchot, et l'apprenti excellait à peindre d'un mot le caractère saillant d'une physionomie. Évidemment, M. Lecomte, avec ses mains blanches, ses gestes élégants, sa taille droite et sa politesse froide, appartenait à un autre monde que celui au milieu duquel il vivait depuis une dizaine d'années, mais dont le contact n'avait en rien altéré son grand air.

Un matin, appelé par le grave vieillard, Gaston avait pénétré dans son humble logis. M. Lecomte était assis dans un vieux fauteuil sculpté où se voyaient des traces de dorures. Il feuilletait un gros volume posé sur une petite table qu'un connaisseur eût reconnue pour un meuble de l'époque de Louis XIII. Sur les murs s'étalaient des portraits représentant des chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames aux épaules nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures; sur le carreau, pêle-mêle, des livres, des coffrets, des cahiers et des tableaux sans cadres retournés contre la muraille, faute de place pour les accrocher.

«Quel est ton véritable nom, petit? demanda M. Lecomte à l'enfant.

—Gaston, monsieur.

—Mais ton nom de famille?

—La Taillade.

—Est-il vrai que ton père soit marquis?

—Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante.

—Comment se nomme ta mère, de son nom de famille?

—Elle se nommait Eugénie de Varangues.

—Pourquoi dis-tu qu'elle se nommait?

—Parce qu'elle est morte.

—Alors, cette femme qui te bat si souvent n'est pas ta mère?

—C'est ma belle-mère.

—Tu n'es donc pas sage, que tu l'obliges à te corriger avec tant de rudesse?»

Gaston rougit et garda le silence. M. Lecomte feuilleta son livre et parut réfléchir.

«Nous serions cousins au troisième degré, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. Bah! quelque laquais qui aura gardé le nom de son maître. Il y a de la race, pourtant, chez ce petit, ajouta-t-il en posant la main sur la tête de Gaston. Allons, tâche d'être sage, et adieu.»

A sa première rencontre avec Bouchot, Gaston ne manqua pas de lui raconter ce singulier interrogatoire.

«Parbleu! répliqua l'apprenti, un mouchard, tu aurais dû te méfier et ne pas répondre. Après tout, il a une bonne figure, il ne te dénoncera peut-être pas.

—Pourquoi veux-tu qu'il me dénonce?

—Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir.

—Mais je n'ai rien fait.

—Et ta belle-mère, à présent que j'y songe, il doit être dans la maison pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour où il la pincera.»

M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston; il introduisit même Bouchot dans son intérieur. Il n'interrogeait plus, mais il se plaisait à faire causer les deux amis, essayait de redresser leurs idées et, au moment de les congédier, leur donnait toujours d'excellents conseils.

Un jour que l'apprenti enthousiasmé parlait peinture, le vieillard l'écouta avec attention.

«Que de forces perdues! s'écria-t-il tout à coup. Ah! si j'avais encore ma fortune… si j'avais su!»

Il s'arrêta, couvrit son visage de ses mains et demeura pensif. Les deux amis s'esquivèrent sans bruit, respectant sa méditation.

Bouchot, peu à peu, revint de ses préventions; s'étonnait sans cesse de la douceur, de la gravité, du savoir et de la politesse du bon mouchard, que Gaston, moins familier, appelait toujours par son nom.

Au nombre des locataires de la vieille maison qui s'intéressaient à Gaston, peut-être eût-il fallu placer au premier rang la jeune ouvrière aimée par Péruchon. Elle travaillait pour un fabricant de casquettes, et gagnait vingt sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir. C'était une belle fille; bien découplée, au profil régulier, aux grands yeux noirs, à la chevelure abondante, aux façons honnêtes. Elle ne sortait guère que pour reporter son ouvrage, et, par des prodiges d'économie, elle parvenait, sans autre aide que son salaire dérisoire, à payer son terme, à élever sa petite fille, à se vêtir convenablement.

Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de la jeune ouvrière n'avait jamais donné prise à la médisance. Dix fois peut-être, sous de vains prétextes, le père Faruc tenta de s'introduire chez elle, circonstance que Péruchon ignorait sans doute; car, bien qu'il ne fût pas méchant, il ne se serait fait aucun scrupule de battre l'habit bleu de l'homme d'affaires, sans s'inquiéter de son contenu. L'ouvrier ébéniste, en dépit de ses efforts, ne pouvait oublier son ancienne garde-malade, et chaque fois qu'il avait bu, son premier soin était d'envoyer les deux enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste Péruchon, la main de Mlle Adélaïde.

«Écoutez, leur disait-il, vous allez monter trois étages…

—Nous frapperons à la porte à gauche, ajoutait Bouchot.

—Bien entendu; on ne doit jamais entrer chez une femme sans frapper.Alors…

—Nous entrons et nous saluons.

—C'est de règle; il faut toujours saluer les femmes, surtout les vieilles.

—Pourquoi? demandait le malicieux apprenti.

—Pour la politesse; puis parce qu'elles sont les mères des jeunes.Alors…

—Nous demandons pour notre ami Péruchon, ébéniste de son état et né sans père, la main de Mlle Adélaïde. Mlle Adélaïde secouera la tête, embrassera sa petite fille, et nous répondra: «Impossible.» Nous reviendrons donner cette réponse à Péruchon, qui la connaît d'avance, et le pauvre garçon cassera quelque chose.

—Non, disait l'ouvrier, cette fois-ci, c'est la dernière.»

Les enfants partaient, la scène se passait exactement comme Bouchot l'avait annoncé; aussi la locution «demander la main d'Adélaïde» devint-elle pour l'apprenti l'équivalent de demander l'impossible.

Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers travaillant le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche, mais sans tapage ni scandale. Un vieux soldat du premier Empire, qui occupait deux chambres au premier étage et cultivait des capucines sur sa fenêtre, prêtait à la maison un certain lustre et racontait à sa manière la vie de Napoléon. Le dimanche, il descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de l'allée, et Dieu sait si ses conférences étaient suivies.

Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez fortement Gaston pour qu'il ne pût l'oublier, quel que fût le sort que l'avenir lui réservât. Certes, il ne comprenait ni les calculs odieux du père Faruc, ni la dignité de M. Lecomte, ni le courage de Mme Hubert; mais les passions, les souffrances, les misères qu'il voyait s'agiter autour de lui et dont les causes ne lui échappaient pas toujours, c'était de l'expérience qu'il amassait pour l'avenir.

Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forçait Gaston à l'accompagner dans ses promenades de découvertes, l'obligeant à faire le guet lorsqu'elle pénétrait dans une cour ou rôdait autour d'un étalage. Le vol, chez la mégère, était devenu une sorte de monomanie: elle ne pouvait voir le moindre objet à sa portée sans chercher à s'en emparer. Surprise deux ou trois fois, elle avait payé d'audace, et sans la mince valeur des objets qui la firent prendre en flagrant délit, nul doute qu'elle n'eût déjà passé en police correctionnelle. On se contenta de l'injurier et de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolérance dont le seul résultat fut de l'enhardir. Quant à M. de La Taillade, il continuait son racolage sans trop s'étonner de la diminution de ses profits. Il trouvait crédit chez Pauquet, qui savait se rattraper sur les nouveaux embauchés. Que lui fallait-il de plus?

Dans ses heures de lucidité, chaque jour plus rares, par malheur, l'avenir de Gaston préoccupait cependant le soudard, qui songeait sans cesse à reconduire son fils à Houdan; mais les mois s'écoulaient sans qu'il pût mettre son projet à exécution. Deux ou trois fois, des aubaines inespérées lui avaient fourni la somme nécessaire pour les frais de voyage; mais Blanchote, devinant ses intentions, s'arrangeait toujours de manière à la lui soustraire. La mégère, incapable de pardonner, voulait en venir à ses fins.

Un soir, rentrant une heure plus tôt que de coutume, Alexis surprit sa femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la battit, et l'enfant effrayé demanda grâce pour son bourreau. Le lendemain, M. de La Taillade demeura au logis et se passa de boire.

«Sois tranquille, disait-il à son fils, elle ne te touchera plus.»

Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes; il était morne et silencieux. Après une longue promenade, il le ramena vers l'Hôtel de Ville, remonta le long des quais, puis l'entraîna chez Pauquet. Ce soir-là, il se grisa affreusement pour compenser son abstinence, et l'enfant retomba plus que jamais sous la dépendance de sa belle-mère.

Six semaines s'étaient écoulées depuis que les deux amis avaient voulu mourir, et leur situation devenait de plus en plus intolérable. Au moral, la belle-mère de Bouchot ne valait guère mieux que Blanchote. Mère d'un jeune garçon, tous ses efforts tendaient à exiler l'apprenti du logis paternel, afin d'appeler son fils à occuper la place du petit malheureux. Du reste, elle ne cachait pas son projet, et le cordonnier, en croyant prendre une maîtresse, s'était en réalité donné un maître.

Malgré leur économie scrupuleuse, qui coûtait à Gaston plus d'un jeûne héroïque, les deux enfants ne possédaient encore qu'une somme de dix-sept sous. Quelle joie lorsque la générosité d'une pratique venait augmenter le petit pécule, que, par excès de précaution, on avait enfoui dans un coin de la cave! Un jour, à bout de patience, les deux amis furent sur le point de se confier à Péruchon, afin de lui emprunter le complément de la somme jugée indispensable pour la réalisation du voyage. Mais s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne seraient absous qu'après leur arrivée à Houdan, et ils gardèrent leur secret.

Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant à haute voix, critiquait un tableau et démontrait à Gaston l'erreur d'un maître. Un homme à moustaches épaisses, au front large, au regard triste et doux, l'écoutait en souriant. Il s'approcha et posa la main sur la tête de l'apprenti.

«Tu es donc peintre? lui demanda-t-il.

—Pas encore, répondit Bouchot, je sors à peine de nourrice.

—Comment peux-tu reconnaître que le bras de cette figure est trop court?

—Parce que je sais un peu dessiner.

—Qui t'a enseigné?

—Moi, parbleu.

—Tu as appris sans maître?

—Oui, mon bourgeois, les professeurs n'ont pas voulu se déranger, et je n'ai pas le temps d'aller chez eux.»

L'inconnu sortit un album de la poche de sa longue redingote et le feuilleta sous les yeux ravis de Bouchot.

«En ferais-tu bien autant, mon gaillard?

—Non, répliqua l'apprenti sans hésiter, c'est plus fort que moi, ça.Voilà un grenadier qui me donne l'onglée tant il a froid.

—Prends ce crayon, et montre-moi ton savoir-faire sur cette page blanche.»

L'apprenti saisit les objets qu'on lui présentait.

«Il est bon, le monsieur au grand chapeau, murmura-t-il à l'oreille de Gaston; il croit m'embarrasser et demander la main d'Adélaïde. Je vais lui esquisser le brûle-gueule du père Austerlitz.»

L'homme au grand chapeau regarda l'apprenti manier le crayon; il sourit d'abord, devint sérieux, puis secoua la tête d'une façon approbative.

«Peste, dit-il, et sans maître! viens visiter mon atelier, ajouta-t-il en pinçant le bout de l'oreille de Bouchot, je te donnerai des conseils. Tiens, voici mon adresse, si tu la perds, n'oublie pas mon nom.»

Bouchot regarda le petit carton qu'on venait de lui remettre, pâlit et s'appuya contre la cimaise.

«Qu'as-tu donc? demanda Gaston.

—J'ai, répliqua l'apprenti d'une voix tremblante, que, sans la crainte d'être mis à la porte par ce gardien dont les favoris ressemblent à ceux du roi, je danserais le pas deGiselle. Devine à qui nous venons de parler?

—Dis-le moi plutôt.

—A M. Charlet,» dit Bouchot.

Ce fut Gaston qui, le premier, s'élança dans la direction suivie par l'illustre peintre, afin de le revoir encore. L'apprenti, toujours si alerte, semblait paralysé.

«Ah! disait-il, causer avec M. Charlet sans le savoir, sans le reconnaître, ces choses-là ne devraient pas arriver! Moi qui vais lui parler d'Adélaïde, par-dessus le marché… tu aurais dû me prévenir, me pincer… et le bonhomme que j'ai barbouillé sur son album… je ne me suis pas même appliqué.»

Les deux amis coururent se poster à la porte de sortie du Louvre, dans l'espoir de revoir le peintre alors si populaire. Leur désir ne fut pas satisfait, et Gaston eut toutes les peines imaginables à ramener Bouchot vers la rue des Arcis. L'apprenti ne retrouva un peu d'entrain qu'après avoir formé le projet d'exécuter un dessin avec tout le soin dont il était capable, pour le porter au maître qui avait daigné lui offrir ses services.

L'automne s'annonçait déjà; les feuilles commençaient à bruire sous l'haleine du vent, à prendre ces belles teintes brunes que le soleil fait paraître rouges, à s'envoler une à une dans l'espace. Le petit trésor que voulaient amasser les deux amis semblait ne devoir jamais se compléter. Mme Bouchot, dans le but sans doute d'obtenir une plus grande somme de travail de l'apprenti, s'était chargée peu à peu de reporter l'ouvrage, et le jeune artiste vit diminuer à la fois ses loisirs et ses profits. D'un autre côté, Mme de La Taillade devenait chaque jour plus acariâtre et rapinait avec une âpreté sans égale, excitée, sans doute, par la venue prochaine de l'hiver. Une après-midi qu'elle rentrait en compagnie de Gaston, furieuse de l'indocilité de l'enfant à la seconder, elle vit tomber une bourse de la poche d'un passant. Gaston s'élançait pour rappeler le promeneur, lorsque sa belle-mère le retint et lui imposa silence; mais le passant revenait à la hâte sur ses pas.

«Est-ce toi, petit, qui a ramassé la bourse que je viens de perdre? demanda-t-il d'un air incertain.

—Non, répondit Gaston sans hésiter, c'est madame.

—Quoi! qu'y a-t-il? s'écria Blanchote, qui marchait toujours.

—Ma bourse?

—Dites donc, mon bonhomme, est-ce que vous me l'avez donnée à garder, par hasard, répondit aigrement la mégère.

—Elle la cache, dit Gaston avec courage.»

Le promeneur saisit le châle de Mme de La Taillade; la foule s'amassa.

«Filou, canaille, voleur! hurlait Blanchote, insulter une malheureuse femme! si mon homme venait à passer…

—Je viens de laisser tomber ma bourse, racontait le spolié aux spectateurs; je m'en suis aperçu aussitôt; il n'y avait derrière moi que cette femme et ce moutard qui l'accuse.»

Il y eut comme du sang dans le regard que Blanchote jeta sur Gaston; elle se rapprocha de lui avec vivacité, feignit de lui tâter les poches, entrouvrit la blouse dont il était vêtu, plongea rapidement la main dans l'ouverture ménagée sur la poitrine et l'en retira munie de l'objet réclamé.

«Ah! le gredin, s'écria-t-elle, j'aurais dû m'en douter tout de suite; mille pardons, mon bon monsieur, un enfant de mon mari que nous nous saignons pour l'élever… mais je vais lui donner une leçon que le diable en prendra les armes.»

Elle souffleta Gaston terrifié, interdit, rendu muet par tant d'audace et que nul ne songeait à plaindre.

«Ah! gueux, lui dit-elle, aussitôt qu'elle fut hors de la portée de l'oreille des curieux, te voilà devenu mouchard; c'est trop à la fin, et le tour que tu viens de me jouer, tu vas me le payer cher!»

Arrivé rue Planche-Mibray, Gaston tenta de résister; mais que pouvait sa force contre celle de Blanchote? Il fut vite dompté et se résigna. Bientôt il se trouva dans le taudis, face à face avec la marâtre qu'une rage insensée dominait. Elle se promena d'abord de long en large, injuriant sa victime, la frappant au passage, énumérant les supplices qu'elle allait lui infliger. Elle se disposait à lier l'enfant au pied du lit pour le frapper à l'aise, lorsque le pas lourd d'Alexis résonna sur le palier, et le soudard pénétra dans le galetas avec la lenteur magistrale qui révélait son ivresse.

«Encore une scène!» murmura-t-il.

Il était rouge, congestionné; on eût dit qu'il respirait avec peine. Il ouvrit la fenêtre, s'appuya contre la barre transversale afin de maintenir son équilibre, et remonta son sac avec énergie. Il sortait de chez Pauquet et venait de soutenir un formidable assaut dont les habitués du cabaret gardèrent longtemps la mémoire. Attablé depuis le matin avec un gaillard qui sortait du service et semblait vouloir y rentrer, Alexis avait proposé un litre à douze, politesse à laquelle l'invité avait répondu par un litre à quinze, puis par une tournée de cognac parfaitement accueillie, tournée qui se répéta vingt fois. Les deux convives, à mesure qu'ils buvaient, se vantaient réciproquement les avantages du service, et leur opinion semblait la même au sujet du fameux bâton de maréchal caché au fond de toutes les gibernes. Enfin, après plusieurs bouteilles vidées, les deux soudards attendris se proposèrent à la fois de se conduire au bureau de remplacement pour lequel ils travaillaient. Ils étaient confrères, et Pauquet, à qui le nouveau recruteur avait été recommandé, s'était amusé à préparer cette scène. Alexis rentrait donc un peu penaud de cette aventure; son antagoniste ronflait sous la table du cabaret, ce qui consolait un peu le soudard.

Établi près de la fenêtre, il clignait de l'œil d'un air entendu, remontait son sac, et, d'un mouvement gauche, essayait de bourrer sa pipe. Blanchote continuait à grommeler. Tout à coup l'enfant tiré par les cheveux poussa un cri; Alexis laissa tomber sa pipe qui se brisa.

«Devant moi! dit-il indigné.

—Parbleu! s'écria la mégère, ne faut-il pas le corriger? Un gueux, un menteur, un voleur!»

Le soudard regarda son fils.

«Elle ment, père, je vous jure qu'elle ment; c'est elle qui vole et qui veut me faire voler.»

Alexis se redressa avec lenteur, sa main droite passa sur son front à plusieurs reprises.

«Répète,» dit-il.

Gaston n'avait guère l'espoir d'être compris; mais il était décidé à en finir avec cette vie de torture. Il osa accuser sa belle-mère en face; la mégère frémissante semblait chercher une arme pour le frapper; elle voulut l'interrompre.

«Tu parleras après,» dit doucement Alexis.

Lorsque Gaston énuméra ses vols, Blanchote se précipita vers lui; elle s'arrêta épouvantée. Le soudard s'était complètement redressé, ses yeux brillaient d'un éclat étrange: d'une main il continuait à presser son front; de l'autre il menaçait.

«Elle a voulu t'apprendre à voler, répéta-t-il par deux fois, comme s'il étudiait la phrase; puis il avança d'un pas vers sa femme, qui se mit sur la défensive.

—N'approche pas!» cria-t-elle d'un ton farouche.

Le soudard fit encore un pas, le bras levé, les doigts écartés.

«J'étais donc aveugle,» murmura-t-il.

Au moment où sa main s'abaissait sur Blanchote, la mégère se rua sur lui de toute sa force. Le soudard, qui ne s'attendait pas à ce choc, recula, perdit l'équilibre et son dos vint frapper la barre qui servait d'appui à la fenêtre. La barre craqua, Gaston poussa un cri terrible, un bruit sourd résonna; Alexis, précipité du quatrième étage, venait de s'abîmer sur les pavés de la cour.

Gaston éperdu s'élançait, lorsque sa belle-mère, l'œil hagard, les traits contractés, la bouche crispée le saisit au passage.

«Il était ivre, il est tombé, dit-elle avec rapidité; si tu veux mourir comme lui, démens-moi.»

Puis, ouvrant la porte, elle poussa des cris affreux et courut vers l'escalier. Gaston terrifié la devança. Arrivée au premier étage, la misérable créature, effrayée, sans doute, à l'idée de se trouver en face de sa victime, feignit une attaque de nerfs. Toute la maison était en émoi. Gaston pénétra dans la cour; son père étendu sur les pavés, avait la tête appuyée sur le bras gauche et semblait dormir. L'enfant allait se jeter sur le corps. On le retint, on voulut l'éloigner. Il ne pleurait pas, il ne criait pas, mais il se débattait furieux.

«Laissez-moi,» disait-il avec énergie.

Péruchon, qui survint, le prit dans ses bras.

«Du courage, murmura l'ébéniste, je suis ton ami, moi.»

L'enfant se pressa contre la poitrine du brave ouvrier et lui dit d'une voix suppliante:

«Ne m'emmène pas.»

On souleva la tête d'Alexis avec précaution. Il ouvrit les yeux, promena autour de lui des regards surpris; puis il abaissa ces paupières comme pour reprendre un rêve interrompu et dit:

«Je suis bien, ne me bougez pas, ne faites pas de bruit.

—Qu'on apporte un matelas, s'écria le maître corroyeur.

—Attendez que le commissaire arrive, dit une femme; c'est la police ou le médecin qui doivent toucher le corps avant personne.»

On recula avec crainte, plein de respect pour un préjugé que rien ne semble pouvoir effacer de l'esprit crédule du peuple. Deux ou trois officieux, pénétrés de l'importance de la mission qu'ils s'étaient donnée, prévenaient en ce moment le commissaire. Dans le cercle, qui grossissait sans cesse, chacun se livrait à mille commentaires ou racontait les accidents identiques dont il avait été témoin. A entendre ces dires, un auditeur étranger à la ville eût pu croire que c'est une coutume adoptée à Paris d'employer ce moyen expéditif pour gagner la rue.

Gaston, agenouillé près de son père, lui tenait la main. Le pauvre petit pleurait enfin; sa douleur émut les curieux qui, peu à peu, baissèrent la voix. De temps à autre, des cris perçants retentissaient, poussés par Blanchote qui, entre une syncope et une attaque de nerfs, racontait de quelle façon le pauvre La Taillade, en voulant s'appuyer contre la barre vermoulue de la fenêtre, avait disparu dans l'abîme ouvert au-dessous de lui.

Un médecin parut amené par le commissaire; on se découvrit et l'on se tut.

L'homme de l'art palpa un à un les membres brisés, disloqués du malheureux Alexis.

«Il respire encore, dit-il, mais rien à faire.

—Devons-nous le transporter à l'Hôtel-Dieu? demanda Péruchon.

—Il n'arriverait pas vivant; qu'on le couche sur un matelas et qu'on ne le bouge plus.»

L'ébéniste franchit d'un bond ses trois étages et reparut chargé de son lit de plumes et de ses couvertures. On souleva le soudard avec précaution; il poussa un gémissement sourd.

«Vous me torturez,» dit-il.

Ses épaules frémirent comme pour remonter son sac; le médecin lui arrosa le visage d'eau fraîche; il parut se rendormir.

«Ne faut-il pas le déshabiller? demanda Péruchon.

—Ce serait lui infliger un supplice inutile; d'ailleurs il vous passerait entre les mains.»

La pâleur livide qui couvrait la face d'Alexis se dissipa un peu; on le transporta sous un petit hangar dont le corroyeur, principal locataire de la maison, prêta la clef. Pas une goutte de sang ne rougissait le pavé; tournoyant sur lui-même, le soudard s'était brisé sur le sol sans lésions extérieures.

«Il a la vie dure, dit le médecin au commissaire; le cas est curieux.»

Il palpa de nouveau les membres du moribond, et nota ses observations, tandis que le commissaire se transportait près de Blanchote, afin de dresser un procès-verbal. Gaston, accroupi près de la couche funèbre, tenait entre les siennes la pauvre main brisée qui s'était levée pour le défendre. On jugea inutile de l'interroger, nul ne soupçonnait un crime. Plusieurs voisines, prises de pitié, voulurent de nouveau entraîner l'enfant; il refusa de s'éloigner de son père avec plus d'énergie que jamais. Tout à coup, les curieux qui encombraient l'entrée du hangar s'écartèrent, et Mme de La Taillade parut; Gaston se redressa, il étendit les deux bras dans la direction de la mégère comme pour la repousser, et fit un pas en avant. Blanchote interdite, ne put soutenir l'éclair qui brillait dans les yeux de l'enfant; une nouvelle crise de nerfs obligea de l'emporter. L'orphelin revint alors reprendre sa place au chevet de la victime.

La nuit venait. Péruchon, secondé par Mme Hubert, dont Adélaïde gardait les enfants, avait déclaré se charger de tout. Ce ne fut ni sans peine ni sans lutte qu'il parvint à chasser les curieux avides de contempler le voisin sur son lit de douleur. Mais, ce qui préoccupait le plus l'ébéniste, c'était la prostration de Gaston, qui, morne, immobile, le regard fixe, semblait devenu insensible. Il résolut d'aller chercher Bouchot, et partit sans rien dire.

L'arrivée inattendue de Péruchon dans la maison de la rue des Arcis sauva l'apprenti des suites d'un orage. Au premier mot de l'ébéniste, Bouchot, sans attendre l'autorisation de son père, s'élança dehors et vint tomber dans les bras de son ami. Gaston, tiré brusquement de sa torpeur, eut une crise nerveuse; il fallut toute la tendresse, toute la bonté, toute la patience de Mme Hubert pour calmer les deux enfants. Le brave ébéniste pleurait à chaudes larmes en les voyant se presser l'un contre l'autre, s'embrasser et sangloter.

«Je ne suis pas méchant, répétait-il sans cesse, je ne suis pas méchant, mais…» et il ne pouvait achever.

Vers dix heures du soir, Alice vint appeler Gaston. Elle l'embrassa sans lui parler, sans essayer de le consoler, et lui offrit une tasse de bouillon. L'enfant refusa. La chère petite, avec des caresses de mère et une persistance délicate qui révélait toute la bonté de son cœur, parvint à décider son petit camarade à boire. Il retourna près du chevet de son père, s'appuya sur l'épaule de Bouchot, et tomba dans une sorte de somnolence pleine de rêves affreux.

Il se réveilla soudain; un profond silence régnait. Une lampe posée sur une petite table éclairait à peine le hangar humide, étroit, aux murs noirs semés d'énormes clous. La porte était à demi close; Bouchot, accoté contre un baril vide, dormait; Mme Hubert et Péruchon causaient à voix basse au dehors. Gaston regarda son père, qui n'avait pas bougé, saisit de nouveau sa main inerte et s'agenouilla pour la baiser. Longtemps il contempla cette face pâle, à la bouche entr'ouverte, aux yeux fermés comme ceux d'un mort. L'enfant se rapprocha encore du mutilé, posa doucement ses petites mains sur ce bras qui, quelques heures plus tôt, s'était levé pour le protéger, et se mit à réfléchir.

Que d'incertitudes, que de doutes, que d'angoisses dans ce jeune esprit troublé par la douleur et par la sombre menace de Blanchote! Que faire, que résoudre, à qui se confier? M. de La Taillade était perdu, le médecin l'avait dit à haute voix. Faudrait-il donc garder à jamais le terrible secret de sa mort? Comment raconter l'épouvantable scène, comment prouver la vérité en face du meurtrier qui démentirait l'accusateur? La mégère triomphait, maintenant que le défenseur de Gaston reposait là, brisé, condamné à mourir. A cette pensée, l'enfant ne put retenir un sanglot; l'apprenti s'éveilla et se rapprocha de lui.

La poitrine d'Alexis se soulevait à intervalles inégaux, faiblement, sans bruit. Tout à coup il releva ses paupières et regarda sans avoir conscience ni de ce qui lui était arrivé, ni de l'état dans lequel il se trouvait. Il lui semblait qu'après un sommeil prolongé, invincible, on venait de l'appeler, de le réveiller brusquement. Pourquoi le troubler? il dormait si bien! Longtemps, très-longtemps, le regard inconscient d'Alexis demeura cloué sur la lampe; il faisait moins nuit de ce côté-là, et cette lueur semblait plaire au malheureux comme elle semble plaire aux enfants nouveau-nés. Seulement, il l'eût voulu plus claire, plus brillante, sans ce voile dont on l'avait couverte. Il demanda doucement d'abord, puis avec instance qu'on retirât ce voile importun. Il croyait parler, gronder, et ses lèvres immobiles ne proféraient aucun son. Il ferma les yeux; puis les rouvrit bientôt. Ah! la lumière est trop intense maintenant: on dirait un soleil dont les rayons aveuglent; voilez, voilez!

Alexis a de nouveau fermé les yeux, l'heure sonne, il est trois heures. Bon! la cloche continue son vacarme: trois heures! trois heures! elle le répète cent fois, et le soudard croit sentir le marteau de fer battre son crâne qui vibre, prêt à se briser. Quel supplice! grand Dieu, comment le fuir? Les sons s'éloignent, s'affaiblissent, meurent; le silence se rétablit, quel bien-être il apporte! Alexis s'engourdit, il va dormir, reprendre ce sommeil interrompu durant lequel il a été si heureux. Mais non, plus de sommeil; il se souvient, pousse un cri… ce n'est qu'un soupir, hélas! un soupir si faible que Gaston, qui veille, ne l'a pas entendu.

Pour la troisième fois les yeux d'Alexis se sont ouverts, le brouillard qui l'enveloppait s'est dissipé: il voit. Il voit la lampe dont la lueur sépulcrale éclaire les murailles nues, il voit son fils pâle, affaissé, qui lui tient la main. Que signifie cette scène, quel rêve sinistre, quel épouvantable cauchemar est-ce là? Pourquoi ce matelas, cette lampe, ce silence? Pourquoi Gaston a-t-il cet air attristé, pourquoi pleure-t-il? Alexis recouvre soudain la mémoire, il va mourir; mais il faut d'abord qu'il sauve Gaston. Le soudard essaye de se lever, de parler, d'appeler, ses membres brisés n'obéissent plus. Il se raidit, retient son haleine, concentre ses efforts, et toute sa volonté ne peut mettre en mouvement un seul muscle; il ne peut ni remuer les lèvres, ni presser la petite main de son enfant, ni baiser ses paupières que brûlent des larmes de feu.

Ah! Gaston! que va-t-il devenir? dans quelle fange va-t-il rouler? Comment attirer son attention? comment le sauver de Blanchote? «Houdan, retourne à Houdan!» veut crier le malheureux père, qui sent la mort approcher. Quelle tempête dans ce corps immobile, sous ce front où perle une sueur glacée. Les grands yeux éplorés de l'enfant contemplent ce visage et ne devinent rien. Pauvre petit! pauvre petit!

Prête à reprendre son vol vers le Créateur, l'âme du soudard, à demi dégagée de ses liens terrestres, recouvre en partie l'intelligence. Elle voudrait secouer une dernière fois ce corps, cette matière qui lui cachait la lumière et dont la mort glace déjà les extrémités. Plus rien de vivant que la tête, où se débat une pensée suprême, plus rien de vivant que le cœur qui palpite meurtri avant de s'arrêter à tout jamais; plus rien de vivant que les prunelles où se reflète l'image désolée de Gaston. Seigneur, maître puissant du monde, grâce pour l'innocent! Une minute encore, un dernier geste, un dernier cri qui puisse sauver l'enfant; puis viennent la justice, le châtiment, l'expiation! La lampe se voile, Gaston se perd au milieu d'un brouillard sombre… encore le vide, rouge, béant, infini… Deux larmes, les dernières qu'il versera sur la terre, coulent sur les joues pâles d'Alexis, il pousse un soupir, un flot de sang monte à sa bouche, il appartient à l'éternité.

Ce ne fut qu'au lever du soleil que Mme Hubert apprit à Gaston l'affreuse vérité; l'enfant refusa d'abord de la croire. On avait beau répéter autour de lui que son père allait succomber. On se trompe, pensait-il; il vivra. Puis, tout à coup on lui annonçait que tout était fini. Quoi, cet être qu'il aimait, Gaston ne devait plus le voir ni l'entendre? Ces yeux qui le regardaient avec une tendresse si naïve, on venait lui dire qu'ils étaient clos pour jamais! L'enfant se cramponna de toute sa force à ce misérable corps dont la pensée suprême avait été pour lui; il fallut l'en détacher par la violence. Bouchot, à force de supplications, put amener son ami chez Péruchon. Là, dans une douloureuse confidence, entrecoupée de sanglots et de larmes, l'apprenti connut la véritable cause du sinistre accident. Terrifié, redoutant pour son ami la vengeance de Blanchote, il lui conseilla le silence.

La journée, pour Gaston, se passa dans des alternatives de pleurs, de résignation, de désespoirs amers. Il revoyait sans cesse son père se redresser avec lenteur, s'avancer indigné vers Blanchote, puis vaciller et disparaître à l'improviste, entraînant le faible obstacle dont la résistance eût pu le sauver. Il entendait le choc sourd, mat, lugubre du corps s'abîmant sur les pavés. Il revoyait la face terrible de Mme de La Taillade, le menaçant du même sort. Bouchot, pour tenter de le distraire, eut l'idée de lui amener les enfants de Mme Hubert. Les questions indiscrètes des pauvres petits, leurs cris à la vue des larmes de leur ami, obligèrent de les remmener au plus vite. De temps à autre, Alice venait embrasser l'orphelin et pleurait. Le père Faruc trouvait l'événement désagréable; quant au père Austerlitz, il en avait vu bien d'autres. La nuit arrivée, Gaston voulut encore veiller; mais, vaincu par la fatigue, il s'endormit.

Le lendemain, en dépit des précautions de Péruchon, l'enfant vit apporter la bière et l'entendit clouer. Il remonta dans le galetas et se vêtit de ses effets les plus propres; il fut rejoint par Bouchot. Péruchon vint les appeler. Lorsqu'ils passèrent devant la porte d'Adélaïde, la jeune ouvrière parut, et noua, non sans pleurer, un nœud de crêpe au bras des deux enfants. Péruchon ému ne put la remercier; il prit ses petits amis par la main, et tous trois, tête nue, suivirent l'humble corbillard qui emportait vers le Père-Lachaise ce qui restait d'Alexis.


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