XII

Gaston demeura calme jusqu'au moment où le cercueil disparut dans la fosse commune. Mais ses sanglots éclatèrent en voyant recouvrir de terre cette longue boîte où reposait le seul être qui pût le protéger. Péruchon l'emporta, puis revint présider au dernier service rendu, par des fossoyeurs indifférents, à René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade.

Tout était fini. Péruchon, après avoir déclaré aux deux enfants qu'ils dîneraient avec lui, les quitta pour se rendre chez son patron. Gaston voulut alors retourner au cimetière; il s'agenouilla sur la terre où le corps de son père venait d'être enseveli et répéta une à une toutes les prières que sa tante ou Catherine lui avalent enseignées. Ce devoir accompli, les deux amis reprirent le chemin de la rue Jean-Pain-Mollet.

Gaston marcha longtemps silencieux; Bouchot respectait sa douleur et se gardait de le troubler.

«Que comptes-tu faire, à présent? demanda enfin l'apprenti.

—Partir pour Houdan,» répondit Gaston.

Bouchot le regarda avec surprise.

«Tu oublies que nous n'avons pas assez d'argent, dit-il.

—Je mendierai, s'il le faut; je ne peux plus, je ne veux plus dormir sous le même toit que Mme Blanchette.

—Songes-tu donc à te mettre en route aujourd'hui?

—Oui,» répondit Gaston d'un ton résolu.

Bouchot, à son tour, chemina sans rien dire.

«Ça me semble drôle, reprit-il enfin, de planter là le père Bouchot; je suis sûr qu'il m'aime au fond.

—Tu peux patienter, toi, tandis que moi, je ne le puis plus.

—Ta belle-mère songe peut-être à te reconduire.

—Je ne la reverrai jamais; elle me fait peur, et je la hais.

—C'est égal, s'écria Bouchot, ce n'est pas que je canne, au moins; mais après une toutouille, par exemple, je me serais mis en route sans regarder en arrière. Aujourd'hui, cela me gêne. C'est mon père lui-même qui m'a envoyé pour te tenir compagnie, et ce n'est pas de cette façon que j'aurais voulu l'abandonner.

—Reste; si ton sort ne change pas, tu viendras me rejoindre.

—Non; je t'accompagne, décidément. En route; mais il faut aller déterrer le magot.

—Le voici, dit Gaston; ma résolution est prise d'hier au soir et mes précautions aussi.»

Changeant aussitôt de direction, les deux enfants se dirigèrent vers la place de la Concorde. Ils se parlaient peu; tous deux se sentaient émus devant la détermination si grave qu'ils venaient de prendre. La fermeté de Gaston surprenait Bouchot.

«C'est singulier, pensait-il, lui qui n'ose ni chanter dans la rue, ni grimper derrière un fiacre, il parle de se rendre à Houdan comme s'il s'agissait de boire un verre de coco.»

Muets, pensifs, les deux enfants gagnèrent les hauteurs de Passy; ils gravirent un talus pour se reposer et reprendre haleine. Un immense horizon se déroulait devant eux, et les pensées qui les assaillirent à cette vue étaient de nature bien différente. Gaston contemplait avec une sorte d'épouvante le panorama de cette ville monstrueuse où il avait été si malheureux, dont il ne connaissait que la boue, les misères et les crimes. Là, il avait appris la souffrance, son corps meurtri avait subi les tortures de la faim et du froid; son esprit, celles de l'injustice, de la bassesse et du mensonge. En la voyant presque à ses pieds, cette ville qui venait de lui ravir son père, Gaston se sentait pris de vertige. Il lui semblait dominer un gouffre qui l'attirait, prêt à l'engloutir de nouveau.

Bouchot, au contraire, promenait ses regards sur ces dômes, ces toits, ces coupoles, ces aiguilles, ces frontons, et cherchait à découvrir la tour Saint-Jacques, au pied de laquelle il était né. Son cœur battait à l'idée de s'éloigner de cette Babylone dont tous les recoins lui étaient familiers. Pour lui, qui la hantait depuis sa naissance, la misère n'avait point cet aspect hideux, décourageant, sous lequel la voyait Gaston. Puis, il se l'était fait répéter cent fois, Houdan ne possédait ni musée, ni statues, ni marchand d'estampes; que Gaston fût pressé de se rapprocher de cette ville déshéritée, cela se comprenait à la rigueur: il aimait les livres, et son parrain en possédait un grand nombre. Ensuite que dirait Mademoiselle? Elle pourrait accueillir Gaston et le repousser, lui. Que deviendrait-il alors, sans argent, dans une ville inconnue? Comment reviendrait-il à Paris? comment oserait-il rentrer chez son père? D'un autre côté, Gaston comptait sur lui; allait-il donc l'abandonner? Pour la seconde fois de sa vie, Bouchot se trouvait en face d'une situation assez grave pour oublier jusqu'à la danse deGiselle.

Gaston s'était levé; l'apprenti ne l'imita qu'avec lenteur.

«Si ton père vivait encore, dit-il en saisissant le bras de son ami, partirais-tu?»

Gaston réfléchit durant une minute:

«Maintenant que j'ai compris combien je l'aimais, répondit-il, j'hésiterais.

—Le père Bouchot n'est pas mort, lui, dois-je l'abandonner?»

Depuis trois jours, la raison du jeune La Taillade semblait avoir mûri, il agissait en homme. Il appuya la tête sur l'épaule de son ami et demeura silencieux.

«Reste, dit-il enfin avec effort. Moi, je n'ai plus d'autre asile que ce lieu où ma mère est morte. Embrassons-nous et disons-nous au revoir.»

Bouchot se mit à sangloter.

«Non, s'écria-t-il, partons.»

Il s'élança en avant; Gaston ne tarda pas à le rejoindre.

«Reste, répéta-t-il encore; ma tante, Catherine, mon parrain, ils étaient vieux lorsque je suis parti; qui sait si la mort…»

L'enfant ne put achever et sanglota à son tour.

«Qu'avons-nous donc fait au bon Dieu?» murmura-t-il.

Mais surmontant bientôt cette faiblesse, il continua:

«Si ceux que je vais implorer sont partis, s'ils me repoussent, s'ils m'ont oublié, je reviendrai. Je demanderai alors à ton père de m'enseigner son état; nous travaillerons côte à côte: car il ne me restera plus que toi à aimer. Retourne donc, et, de toute façon, attends-moi.»

Le combat fut long, Bouchot paraissait convaincu; puis, lorsque Gaston se mettait en route, il reprenait sa résolution première d'accompagner son ami.

«L'heure passe, dit Gaston, et je veux dormir ce soir à Versailles.

—Eh bien, s'écria Bouchot, jette un sou en l'air. Pile ou face! Si c'est face, je te suis; si c'est pile, je rentre dans Paris.»

Gaston lança en l'air une pièce de monnaie qui roula au loin.

«Regarde, dit Bouchot, je n'ose pas.

—Pile!

—Pile, répéta l'apprenti avec tristesse; allons, c'est jugé.»

Il voulut que son ami emportât toute la somme si laborieusement amassée, et lui recommanda cent fois de n'en dépenser qu'une partie, afin que l'autre lui permît de revenir en cas de malheur.

«Je vais préparer le père Bouchot, dit-il; c'est un brave homme lorsqu'il est à jeun, tu le connais, et il t'aime.»

Enfin les deux enfants se séparèrent. L'apprenti ne devait rentrer qu'à la nuit, au risque de recevoir une correction, afin que Gaston eût le temps de prendre une avance assez considérable pour que Blanchote ne pût le rejoindre.

Bouchot, immobile sur la route, pleurait en regardant s'éloigner Gaston, qui se retournait à chaque minute pour adresser à son ami un dernier signe d'adieu. Déjà les deux enfants se perdaient de vue, lorsqu'ils se mirent à courir l'un vers l'autre et s'étreignirent en poussant des sanglots. L'apprenti tenta de ramener Gaston vers Paris; mais celui-ci reprit sa route, sans se retourner. Lorsque Bouchot l'eut vu disparaître, il s'élança encore une fois en avant; il courut longtemps, jusqu'à perdre haleine.

«Gaston!» cria-t-il épuisé.

Puis, étendu sur le rebord d'un fossé, il pleura avec amertume. Au bout d'une heure, la tête vide, le cœur gros, en proie à une lassitude qu'il devait à l'émotion, le pauvre apprenti regagna Paris avec lenteur. Pour attendre la nuit, il descendit sur la berge de la Seine, et s'assit en face de l'endroit où il avait dû mourir avec l'ami dont il venait de se séparer et qu'il ne reverrait peut-être jamais plus.

De son côté, Gaston, triste, éploré, mais fiévreux, marchait avec courage. Il faisait nuit lorsqu'il pénétra dans Versailles, dont les longues avenues lui parurent interminables. Il acheta du pain et mangea; puis il se dirigea vers la pièce d'eau des Suisses. Il était las et traînait un peu la jambe lorsqu'il atteignit la statue de Duguesclin.

Il s'étendit sur l'herbe à l'endroit où deux ans auparavant, armé du trop fameux canon, il avait dormi sous la garde de son père, qui dormait lui-même aujourd'hui sous la garde de Dieu.

Vers trois heures du matin, Gaston se réveilla dans une obscurité profonde. Il grelottait et se sentait mal à l'aise sous sa blouse trop légère. Le vent mugissait, remuant à grand bruit les feuilles à demi-sèches; cette rumeur grave, mélancolique, effrayait l'orphelin et l'attristait. Le soir, accablé par la fatigue, vaincu par le sommeil, il n'avait pas eu peur. La lune, qui éclairait alors l'horizon, traçait une ligne scintillante sur la surface de la pièce d'eau, et Gaston s'était endormi les yeux fixés sur des lumières qui brillaient au loin. Maintenant, partout la nuit. L'enfant se pelotonna pour mieux se défendre contre l'haleine glacée du vent. Les rafales, qui semblaient accourir du fond des bois, ramenèrent ses pensées vers ces jours déjà si lointains où, assis dans le salon de sa tante, aux pieds de Catherine, il lisait à haute voix, s'interrompait pour écouter la bise siffler dans la cheminée, tourmenter la flamme, se glisser à travers les fentes avec une petite voix grêle, ou faire pivoter le chasseur établi sur la crête du toit, comme pour éprouver la justesse de son tir impassible. Ces lieux si chers, il allait donc les revoir! Et voilà qu'en songeant à Mademoiselle, à Catherine, au docteur, l'enfant se mit à pleurer, mais sans colère, sans amertume, sans désespoir,—de bonheur cette fois.

Tout à coup, à travers les arbres, apparurent deux points lumineux, qui semblaient courir, danser au son de mille clochettes. Il les voyait monter, descendre, disparaître; puis une des lumières restait visible. Un grondement sourd résonnait; des détonations, pareilles à celles que produisent les fusées qui éclatent dans l'air, se succédaient à de courts intervalles. Gaston se leva; les points lumineux grandissaient. On eût dit les yeux énormes d'un animal gigantesque dont le corps demeurait perdu dans l'ombre. Le fracas redoublait; bientôt, au triple galop de ses chevaux excités par le fouet, passa la diligence qui venait de Houdan. Gaston, penché en avant, retenait son haleine. Que de souvenirs oubliés sa mémoire lui retraça sur l'heure! La voiture était déjà loin qu'il croyait l'entendre encore. Il se rappela la nuit où elle l'avait emporté… Heureusement le jour naissait.

Gaston regagna la route, avançant avec lenteur: car il se ressentait de sa longue marche de la veille. Peu à peu ses membres reprirent leur élasticité, son pas devint plus agile. Il vit le soleil se lever derrière les grands bois aux feuilles rousses, et monter dans le ciel aux cris multipliés des passereaux logés dans les buissons à demi dépouillés. Les alouettes, au vol saccadé, s'élevaient dans les airs et planaient si haut qu'on les entendait sans les voir. Sur la route se croisaient de pesants chariots à la bâche de toile blanche, des cabriolets poudreux, des piétons chargés de fardeaux. On suivait des yeux le jeune voyageur, mais sans trop s'étonner. Il dépassa Saint-Cyr, et, guidé par un poteau indicateur, il se dirigea vers Pontchartrain.

Gaston n'avait aucune idée de la distance qui le séparait du but de son voyage, et il n'osait interroger ceux qu'il rencontrait. On le regardait avec surprise, maintenant; c'est qu'une fois Saint-Cyr dépassé, son accoutrement le signalait comme étranger au pays. Il fut rejoint par un jeune garçon d'une quinzaine d'années qui, ses souliers suspendus au bout d'un bâton, cheminait pieds nus d'un pas alerte.

«Est-ce que vous allez à Houdan? lui demanda Gaston après l'avoir salué.

—Non, da, répondit le petit paysan, je retourne à Neauphle.

—Savez-vous combien de lieues il y a d'ici à Houdan?»

Le jeune garçon se mit à rire et hocha la tête d'un air entendu.

«Dame, dit-il, il y en a bien sûr plus que vous n'en pouvez faire aujourd'hui.

—C'est donc plus loin que Paris?

—Ça se pourrait tout de même bien.

—Mais enfin, reprit Gaston, ne pouvez-vous me renseigner à peu près?»

Le Normand, sans ralentir son pas, qui obligeait Gaston à hâter le sien, resta quelques minutes sans répondre.

«Pour ne dire que la vérité du bon Dieu, dit-il en se pinçant la mâchoire inférieure, j'ai entendu Claude affirmer qu'il y a douze lieues; mais vous le connaissez, le gros Claude, c'est un rude marcheur et ses douze lieues doivent en valoir quinze.

—Quelle est la première ville que je dois rencontrer?

—Pontchartrain, pardine, puisque vous suivez la route qui y conduit.»

Gaston, essoufflé, reprit son pas et perdit bientôt de vue son interlocuteur. Dans l'après-midi, l'enfant atteignit Pontchartrain. Là, comme à Versailles, il se contenta d'acheter du pain et se remit courageusement en route. Dans sa hâte d'arriver, il eût voulu marcher sans trêve et ne pas s'arrêter une seconde. La fatigue l'y obligea; il longeait en ce moment des taillis, il y pénétra, s'étendit sur les feuilles sèches et s'endormit.

Le quatrième jour après son départ, vers cinq heures du soir, Gaston, pâle, maigre, exténué, couvert de poussière, les pieds ensanglantés, traversait péniblement l'immense plaine qui sépare de la petite ville de Houdan le village de Laqueue. Deux rangées interminables de pommiers se déroulaient à perte de vue devant les yeux attristés de l'enfant, qui s'appuyait sur un bâton. Il s'arrêtait de temps à autre pour reprendre haleine; son regard avide, après avoir interrogé l'horizon, s'abaissait découragé sur ses pieds meurtris.

Soudain, il se coucha dans un fossé et demeura immobile; des piétons approchaient. L'avant-veille, interpellé par des passants qui le prenaient pour un vagabond, le pauvre petit, peu habile à mentir, s'était entendu menacer des gendarmes. La crainte d'être reconduit à Paris et livré à sa belle-mère l'effraya si fort, qu'à dater de ce moment il décrivit de longues courbes pour éviter les fermes ou les voyageurs. Il cheminait la nuit lorsqu'il se croyait certain de ne pas s'égarer, ce qui pourtant lui arriva et lui fit perdre vingt-quatre heures.

Aussitôt que les paysans l'eurent dépassé, Gaston sortit de son abri. Faute d'expérience, il avait épuisé ses forces dès le second jour, et depuis lors il cheminait clopin-clopant. Au delà de Pontchartrain, il lui semblait à chaque instant qu'il touchait enfin au but de son voyage, et que derrière ce bois, au delà de cette plaine, par delà cette colline allait apparaître le clocher de Houdan. Mais plaines, bois et collines se succédaient, et l'espoir de Gaston était sans cesse déçu. Triste, découragé, à bout d'énergie, l'enfant songeait à se livrer aux habitants de la première ferme qu'il rencontrerait.

Le soleil commençait à décroître; le petit voyageur se reposa un instant, le front appuyé sur ses mains. Il se releva avec peine, pénétra dans un bois, et se mit en quête d'un abri. La veille, le ciel inclément s'était chargé de nuages, une pluie fine, glacée, persistante avait trempé les pauvres habits de l'enfant. Il se dirigea vers une clairière; déjà, dans un endroit pareil, il avait découvert une hutte de bûcheron. Il tomba à genoux: là-bas, devant lui, au-dessus de la cime des arbres, sur le ciel rouge, se dessinait la vieille tour féodale où les hirondelles revenaient chaque printemps retrouver leurs nids.

Comme il battit, le cœur du pauvre Gaston; de quelle joie céleste s'éclaira cette pauvre âme qui ne croyait plus au bonheur! Les bras levés vers les ruines de l'antique manoir, l'enfant riait et sanglotait tout à la fois. Longtemps son regard erra sur l'horizon, cherchant les points familiers à sa mémoire. Ah! désormais, il n'hésiterait plus sur la direction à suivre, il connaissait les sentiers et les obstacles qu'il fallait éviter.

«Houdan!» murmurait-il d'une voix affaiblie.

Et jamais matelot, au retour d'un long voyage semé de luttes, d'aventures et d'ouragans, ne salua le port avec plus de ferveur.

Au loin, sur un chemin de traverse, un homme coiffé d'un chapeau à large bord trottait sur un vieux cheval jaune que Gaston crut reconnaître.

«Mon parrain!» cria-t-il.

Oubliant sa fatigue, il se mit à courir, mais pour trébucher bientôt. Qu'importe! Dût-il se traîner, ramper, il était certain d'arriver, et le soleil qui venait de disparaître ne le trouverait plus sans asile, errant, abandonné.

Gaston ne pouvait détacher son regard de la vieille tour; mais lorsqu'il abaissa les yeux, il tressaillit. Il lui semblait qu'autour de lui la nature s'était transformée. Ces herbes, ces fleurs tardives qui l'entouraient, il savait leur nom, son parrain le lui avait appris autrefois. Un roitelet traversa la route, un grillon chanta, et Gaston avança, le cœur joyeux. Sur les bords du chemin, les crapauds rampaient, ou, se dressant sur leurs pattes, marchaient à la façon des quadrupèdes, avec des allures étranges. L'enfant, pris d'une immense pitié pour tout ce qui respire, se condamnait, malgré sa fatigue, à décrire une courbe pour ne pas effrayer les hideux reptiles. Des pies attardées vinrent magistralement se poser à sa droite, elles étaient quatre. «Bonne rencontre!» aurait dit Catherine… Catherine, Mademoiselle, le docteur, comme il allait les embrasser!

La nuit tomba, profonde d'abord; puis la lune, se dégageant des nuages, éclaira la campagne de sa lumière blanche qui prêtait aux arbres, aux buissons, aux taillis, des formes fantastiques et menaçantes. Mais l'imagination de Gaston était familiarisée avec ce monde de géants, de nains aux longs bras, de fantômes accroupis ou debout. Le premier jour, il avait eu bien peur; à présent il souriait. Ce qu'il eût voulu, c'eût été de pouvoir courir, s'élancer à travers ces obstacles imaginaires on emprunter des ailes à l'oiseau.

Il dépassa Maulette, Maulette où demeurait Françoise, où Petit-Pierre, à cette heure, devait être étendu dans l'étable, sur la paille qui lui servait de lit. Mais le hameau se trouvait sur la gauche, et Gaston ne voulait pas perdre une seconde. La route était déserte; il se traînait plutôt qu'il ne marchait; chaque pas en avant lui causait une souffrance. Il avait déchiré le bas de sa blouse pour en envelopper ses pieds, et les linges grossiers, imbibés de sang, puis desséchés, adhéraient à sa chair mise à nu. A chaque minute il s'arrêtait, prêt à défaillir. Il n'avait pas encore atteint la ville, lorsque la voix grave du clocher sonna minuit.

L'enfant abandonna la route et s'engagea sur un sentier qui le conduisit au bord de la Vesle. La petite rivière, encaissée et bordée de saules, coulait bruyante sur un lit de cailloux. Ce fut avec délices que Gaston plongea ses pieds dans l'eau glacée. Il les enveloppa d'un nouveau pan de sa blouse; puis, soulagé, il se remit en marche. Une demi-heure plus tard, il dépassait enfin la première maison de Houdan.

Gaston, qui comptait arriver plus tôt, était à jeun, et la faim rendait son épuisement plus profond. Il dut s'arrêter encore et fut pris d'une soudaine frayeur. Si sa tante était morte? si elle le repoussait? Ces deux pensées lui tenaillaient le cœur à mesure qu'il pénétrait dans la grande rue que la lune inondait de ses pâles rayons.

L'enfant avançait pas à pas, comme s'il eût craint de troubler le silence de la ville endormie. Parfois un chien aboyait, un cheval hennissait, ou un coq mal éveillé lançait un cri bien vite interrompu. Est-ce un rêve que ces deux années écoulées? Voici le banc vert de la maison du percepteur, les chandelles de bois qui décorent la devanture de la maison du rival de Hoddé, les sacs qui encombrent la porte du messager. Voilà le cabaret et sa belle enseigne, des tambours-majors qui boivent de la bière de mars, tandis qu'une bouteille au double jet emplit deux verres à la fois. Sous le hangar du charron, deux voitures et le cabriolet jaune du fermier de la Fosse-Louvière. Encore quelques pas, et les yeux de Gaston retrouvent des larmes: cette maison qu'il a revue si souvent en rêve, elle est là devant lui. Les volets sont clos, nul bruit, nulle rumeur; le petit chasseur lui-même est immobile, il est tourné vers Gaston, qui sourit à travers ses larmes en le regardant.

Quel calme dans la ville! L'heure sonne… une… deux… deux heures! Gaston n'ose plus respirer; il s'effraye du fracas que ses pieds lui semblent produire en se posant sur le sol. Il s'approche du seuil, regarde le marteau luisant. Il hésite à le toucher, ce marteau; il retentirait comme un tonnerre. Mademoiselle, Catherine, si elles savaient… L'enfant s'assied sur le seuil; il attendra le jour. Tout à coup des pleurs inondent de nouveau son visage; à travers la porte vient d'arriver jusqu'à son oreille le tic-tac de la vieille horloge; ses rouages viennent de craquer comme autrefois et elle répète à son tour, cette amie d'enfance de Gaston, les deux coups frappés tout à l'heure sur le bronze par le marteau du beffroi.

L'enfant s'éloigne, s'engage dans une ruelle, tourne, semble revenir sur ses pas, puis tourne encore. Il longe une haie qu'il cherche à franchir. Il a réussi; il s'avance, traverse un petit bois de noisetiers; le voilà dans un jardin. Gaston suit les nombreuses sinuosités d'une allée dont le sable crépite sous ses pas. Il s'arrête. Dans le fond, la petite maison avec son perron à l'escalier double. A gauche, le puits au couvercle cadenassé; à droite, la tonnelle où le chèvrefeuille et les roses marient leurs fleurs durant l'été; puis là, au milieu de la grande allée, une brouette chargée de pierres!

Le petit fugitif s'est couché sur un banc de mousse, et toute son heureuse enfance défile devant lui. Ses paupières se ferment, sa tête lourde lui fait mal, bien mal. Il s'endort et s'éveille en sursaut; le ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux chantent; on dirait le printemps. Dans la grande allée du jardin, une petite fille aux yeux bleus, aux lèvres roses, aux cheveux noirs, traîne la brouette chargée de pierres et tente de faire claquer un fouet. Gaston se soulève à demi. Oh! sa tête! Qu'a-t-il donc sur le front, qu'il voit à peine? Pourquoi sa gorge est-elle si sèche? pourquoi n'a-t-il pas la force de se lever en apercevant sur le perron, la tête nue, regardant jouer la petite fille, une femme aux cheveux blancs, au regard doux, au sourire triste? Gaston veut s'élancer, ses forces le trahissent, il tombe. Est-ce l'émotion, la joie qui le paralysent ainsi! Il pousse un sanglot. La petite fille l'entend, l'aperçoit et fuit en criant.

«Qu'y a-t-il, Aimée? demande Mademoiselle avec surprise.

—Un homme! là, bonne amie!

—Un homme, répète une grosse voix, voyons un peu cette belle histoire; quelque voleur de pommes, sans doute.

—Catherine, c'est moi!» murmure Gaston d'une voix défaillante.

La servante s'arrête, la bouche entre ouverte, les yeux indécis, devant ce petit mendiant agenouillé, dont les bras sont tendus vers elle.

«Je suis Gaston,» s'écrie-t-il.

Catherine se précipite vers lui, le soulève, et court, versMademoiselle.

«Gaston, monsieur Gaston!» crie-t-elle d'une voix pleine de sanglots.

Et elle presse contre sa poitrine le pauvre enfant meurtri, fiévreux, méconnaissable sous ses haillons, dont les bras se sont noués autour de son cou. Gaston voit le visage de sa tante se pencher au-dessus du sien; il veut lui sourire, la nommer: sa tête et son cœur se brisent, il s'évanouit.

* * * * *

Quelles ombres épaisses! quel chaos autour de Gaston! Quels bruits funèbres, quels cris désespérés, quels sifflements! Il marche, il court sur une route semée de pointes de fer, et Blanchote le poursuit armée d'une lanière de cuir garnie de plomb. Blanchote, échevelée, livide, effrayante, le front marqué d'une tache rouge, les yeux sanglants, et dont la dent aiguë déchire la lèvre. Un fleuve barre le passage, un fleuve aux flots noirs, profonds, où des monstres hideux nagent entre deux eaux… Il faut échapper à la furie… Gaston se précipite, l'onde jaillit, bouillonne, se referme; il étouffe, et Bouchot, les yeux fermés comme pour ne pas le voir, danse sans trêve parmi les nénuphars et les roseaux… Un canon, maintenant, un canon gigantesque dont les roues d'acier passent et repassent sur le corps de Gaston, qui ne peut ni bouger, ni crier, ni fuir. Puis des corbillards qui défilent, suivis par des orphelins; des cierges, des rires, le son de l'orgue, des blasphèmes, des malédictions. Les enfants de Mme Hubert, mille autres enfants qui pleurent, qui ont faim, qui se lamentent, tandis que de grandes femmes sèches aux yeux louches, aux ongles noirs et crochus, les dépouillent de leur blouse. Encore la route aux pointes de fer, encore Blanchote! Ah! toujours marcher sans réussir à lui échapper! Une fenêtre, un abîme, un gouffre! Qui donc rit ainsi? C'est elle qui s'avance par bonds; elle approche; le gouffre, tout, plutôt que le contact de ce meurtrier… le vide… le vide… toujours tomber… enfin!

Lorsque Gaston revint à lui, il regarda longtemps les rideaux du lit sur lequel il était couché; puis un faible sourire se dessina sur ses lèvres pâles. Il tourna un peu la tête et aperçut le doux visage de Mademoiselle, qui le contemplait. Il voulut sortir ses mains de dessous le drap et ne put y parvenir.

«Ah! chère tante, dit-il d'une voix basse, essoufflée, à peine distincte, quel vilain rêve! on m'avait emmené loin de toi et je me sentais mourir.»

Il dut fermer les yeux; la lumière, bien que faible, le forçait à clignoter. Il sentit les lèvres de Mademoiselle se poser sur son front.

«Comme je t'aime!» murmura-t-il.

Puis il tomba dans une sorte de somnolence, douce, bienfaisante, paisible. Tout à coup, il entendit causer à voix basse dans la chambre; on lui prit le bras, une oreille se posa sur sa poitrine, il fit un effort et rouvrit les yeux.

«Bonjour, mon parrain,» dit-il.

Le docteur se rapprocha.

«Tu me reconnais donc?»

L'enfant se contenta de sourire.

«Où te sens-tu mal?

—Nulle part, mon parrain; seulement j'ai rêvé…

—Ne parle pas,» dit le bon docteur, qui saisit la main de sa vieille amie et murmura: «Nous le sauverons.»

Gaston se rendort, calme et heureux. Plus de rêves, plus de cauchemars effrayants, plus de cris désordonnés, plus de cercle de feu autour du front. Il ne peut mourir à présent que ses amis l'entourent, et que la grande horloge remplit la maison de son tic-tac familier.

Combien de temps dormit l'enfant? il ne le sut que plus tard. Toujours est-il qu'il se réveilla peu à peu, ouvrit les yeux et sourit aux personnages des tapisseries qui ornaient les murs de la chambre de sa tante, et qu'il connaissait si bien. Il tourna doucement la tête vers la croisée. Mademoiselle, assise dans son grand fauteuil, cousait; Catherine tricotait. Catherine, elle était toujours la même; mais Mademoiselle, comme ses cheveux, si noirs autrefois, étaient devenus blancs, comme son visage si frais était devenu pâle, comme ses yeux jadis si limpides, si brillants, semblaient fatigués! Une larme humecta les paupières de Gaston à la vue de ces tristes changements. Il allait parler lorsque la petite fille qu'il avait vue dans le jardin apparut à l'improviste. Catherine se leva, ouvrit de grands yeux et posa un doigt sur ses lèvres. L'enfant s'arrêta interdite, et s'avança sur la pointe des pieds, regardant vers le lit du malade.

«Il dort donc toujours, M. Gaston? demanda la petite fille.

—Oui, répondit Mademoiselle, aussi ne faut-il pas faire de bruit.

—Pourquoi est-il revenu si mal habillé? Il m'a fait peur.

—Je te l'ai déjà dit; c'est parce qu'il était pauvre, réponditMademoiselle, dont les yeux devinrent humides.

—Pourquoi ne se lève-t-il pas pour jouer avec moi?

—Parce qu'il est encore trop faible, mademoiselle Aimée, dit Catherine à son tour.

—Mais puisque grand-père prétend qu'il est guéri! Se lèvera-t-il demain?

—Peut-être, si vous êtes sage et si vous ne troublez pas son sommeil.Allez jouer, ma mignonne, et fermez les portes sans bruit.»

Gaston suivit des yeux la petite fille, qui, tout en se retirant, regardait de son côté; au moment de disparaître, elle lui fit une belle révérence. L'enfant se souleva, ses bras s'étendirent.

«Ma tante, Catherine, s'écria-t-il, je voudrais vous embrasser.

Les deux femmes vinrent tomber à genoux auprès du lit. Comme il les enlaça de ses bras faibles, comme ses lèvres pâles prodiguèrent les baisers! comme ils pleuraient tous trois avec entrain, de joie bien entendu! et Dieu, qu'on bénissait, emplit soudain la petite chambre des rayons de son beau soleil.

«Assez, dit une voix forte, pas d'émotion violente! Le progrès doit apprendre à l'homme à dompter…»

Le bon docteur ne put achever; attendri comme s'il eût vu la réalisation de l'une de ses utopies, il pleura lorsque son filleul lui entoura le cou de ses bras amaigris.

Huit jours plus tard, Gaston convalescent descendit dans la salle à manger, précédé par Aimée, soutenu par sa tante et suivi par Catherine. On l'établit près de l'horloge, selon son désir. Peu à peu, il raconta sa lamentable histoire, et Dieu sait les flots de larmes qu'il fit couler. De son côté, il apprit que son parrain avait entrepris cinq fois le voyage d'Alsace pour le chercher, et que Catherine avait erré durant huit jours au milieu des rues de Paris, dans l'espoir de le rencontrer. Tout en écoutant, Gaston baisait les beaux cheveux de sa tante, ces cheveux que la douleur causée par sa perte avait blanchis.

Le 15 janvier 1864, les rues de Paris étaient littéralement ensevelies sous la neige qui tombait sans relâche depuis la veille. Vers onze heures du soir, la tourmente sembla redoubler d'intensité; de gros flocons vinrent encore épaissir l'immense tapis blanc étendu sur le sol, et les voitures roulèrent en silence sur la terre glacée. De rares piétons pressaient le pas afin d'échapper aux morsures de la bise, et la grande avenue des Champs-Élysées, presque déserte, paraissait s'être élargie. De temps à autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans un de ces manteaux que les antiquaires admirent à l'occasion, passait en frappant son épaule de sa main engourdie, tandis que ses chevaux, la tête basse, les oreilles rejetées en arrière, lançaient par chaque narine une colonne de buée. Par contre, des équipages emportés au grand trot de leurs magnifiques attelages, fuyaient rapides. A cette heure, sous ce ciel inclément, Paris avait un aspect étrange, fantastique, appréciable seulement pour ceux gui sont accoutumés à son éternel mouvement.

Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise, dont le malheureux cheval patinait sur la neige durcie, déboucha de l'avenue Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers un hôtel qui se trouve environ à la hauteur de l'habitation de la reine Christine. A travers la grille et les branches des arbres dépouillés, on apercevait la façade, inondée de lumière, de la charmante demeure, construite dans le style Louis XIII, pour le prince Soltikof, et dont les aménagements intérieurs étaient vantés pour leur richesse et leur bon goût. Au dehors, de chaque côté de la chaussée, des voitures armoriées, aux laquais rubiconds, poudrés, emmitouflés, attendaient la sortie de leurs maîtres. A la vue de ses gras et majestueux confrères, le cocher de remise parut se piquer d'honneur; il cingla sa bête, entra au grand trot dans la cour de l'hôtel, et s'arrêta net, le fouet sur la cuisse, devant un perron vitré.

Avant qu'un grand laquais vêtu d'une livrée bleu de ciel eût atteint la portière, un jeune homme s'élança sur le perron et pénétra dans un vestibule où six figures de nègres, disposées en cariatides, soutenaient un candélabre à deux branches surmonté de globes lumineux. Le cavalier, débarrassé de son par-dessus, gravit avec lenteur un escalier de marbre blanc recouvert d'un tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque côté du sommet des dernières marches, deux nymphes inclinées, dont les formes sveltes rappelaient le faire élégant de Jean Goujon, semblaient jeter des fleurs et des sourires à ceux qui montaient. Le jeune homme s'arrêta un instant pour contempler ces deux figures. Scrupuleusement ganté et botté, il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans. Il avait le visage long, le front large, les cheveux châtains. Ses yeux gris, vifs et scintillants, pétillaient de malice, et sa lèvre narquoise, un peu dédaigneuse, se cachait à demi sous une fine moustache retroussée. Il était petit de taille, robuste et bien pris; rien qu'à sa démarche, on reconnaissait une nature vive, intelligente, complète, chez ce cavalier aux manières dégagées sans être vulgaires, aussi éloignées de la raideur anglaise que du laisser-aller de notre jeunesse dorée. Il fit quelques pas, lança un coup d'œil familier aux deux huissiers placés devant une large porte qui s'ouvrit, et l'un des hommes à chaîne d'argent annonça d'une voix retentissante:

«M. Bouchot des Étrivières.»

Bouchot, sans le moindre embarras, pénétra dans un vaste salon encombré par une foule élégante. Ceux qui avaient entendu prononcer son nom s'étaient retournés avec curiosité, afin de voir le jeune artiste dont les toiles, depuis quatre ans, attiraient tout Paris au Salon. Trois ou quatre privilégiés vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti, échangeant par-ci par-là des sourires ou des signes de tête, manœuvra pour gagner le fond de l'immense salle où la maîtresse de la maison, entourée par vingt cavaliers, trônait fière de sa beauté merveilleuse. Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre lorsque la jeune femme, un moment distraite, l'aperçut.

«Ah! bonsoir, monsieur des Étrivières, dit-elle d'une voix fraîche et harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi aujourd'hui, votre ami est absent.

—Gaston serait-il indisposé? demanda Bouchot avec vivacité.

—Non pas, répondit la jeune marquise de La Taillade; Catherine, la célèbre Catherine, reprit-elle avec une nuance d'ironie, a été prise d'un mal de gorge avant-hier. M. de La Taillade s'est aussitôt mis en route, me laissant seule pour faire les honneurs de mon jeudi.

—Qui donc osera s'en plaindre? répondit Bouchot, qui s'inclina.

—Mais vous d'abord, puis moi. Ne trouvez-vous pas ce voyage ridicule?

—Certes, madame, répliqua Bouchot, ridicule comme toutes les choses du cœur, lorsqu'on les juge avec l'esprit.»

La marquise regarda l'artiste; il souriait avec candeur et ajouta:

«Demandez plutôt à M. de Champlâtreux.»

Le jeune homme pris à témoin par Bouchot s'appuyait sur le dossier du fauteuil de la jolie marquise; il se redressa, mit deux doigts de sa main droite dans la poche de son gilet, saisit son lorgnon et l'ajusta sur son œil gauche en se dandinant, comme pour chercher à distinguer celui qui venait de prononcer son nom.

«Ah! c'est monsieur Bouchot, dit-il en laissant retomber son pince-nez.

—Des Étrivières, continua l'artiste d'un ton dégagé. Je suis heureux de pouvoir vous donner des nouvelles de votre aïeul avec lequel j'ai dîné ce soir, cher monsieur; il va bien.»

M. de Champlâtreux pâlit imperceptiblement, mais ne répondit pas. Tous les élégants groupés autour de la marquise penchaient leurs têtes pommadées, et vingt lorgnons impertinents se braquèrent sur l'artiste. Bouchot, avec un sang-froid comique, fouilla dans sa poche, et, le nez au vent, se décora l'œil droit d'un monocle. L'orchestre préludait, la marquise se leva pour veiller à la formation des quadrilles, et la foule des courtisans se dispersa.

«À moi le champ de bataille, murmura Bouchot. Dieu, que ces petits jeunes gens m'agacent! Lorsqu'ils sont bêtes, passe encore,—ils exercent leur métier; mais j'enrage de voir des garçons d'esprit parmi eux. Peignez donc votre époque, quand ceux qui sont chargés de faire l'histoire portent des vestons courts, des cols cassés et des moitiés de canne. Ah ça, la marquise a raison; bien que la politesse m'ait empêché de le lui avouer, je vais m'ennuyer, moi. Pas une tête qui me plaise au-dessus de tous ces faux-cols, et je ne suis pas en train de débiter des madrigaux aux dames; le jeudi n'est pas mon jour. Bah! observons; un salon, ça vaut le Gymnase au point de vue de la comédie; ça vaut même mieux que la cour d'assises, si l'on se donne la peine de tirer les conséquences et de prononcer les jugements.»

Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre, souleva une portière de velours et regarda au dehors. La neige tombait toujours à gros flocons, le ciel était invisible, les becs de gaz, entourés d'une auréole jaunâtre, montraient les branches nues des arbres dont le sommet se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla longtemps ce morne spectacle; peut-être songeait-il à la rue des Arcis, à la petite chambre qui servait d'atelier, à l'établi devant lequel sa rude enfance s'était écoulée, à deux pas de ce monde où il tenait sa place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se retourna vers le salon: là on eût dit une scène des contes orientaux.

Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir les dorures de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et de velours, tandis que les fleurs naturelles, débordant des jardinières, s'épanouissaient comme en plein été. Les rayons amoureux, se croisant à travers l'espace, satinaient les épaules, se reflétaient dans les prunelles ou étincelaient sur les diamants. Une odeur pénétrante, née de cent parfums, montait au cerveau comme un vin capiteux. C'était avec convoitise que l'on regardait les femmes causer, sourire, danser au milieu de cette atmosphère tiède, énervante, embaumée, au milieu de ce luxueux encadrement qui semblait doubler leur grâce. La musique ajoutait son charme à toutes ces séductions. Elle captiva peu à peu Bouchot, qui perdit en quelque sorte la conscience du réel. C'était comme dans un rêve qu'il voyait se balancer avec mollesse ou tourbillonner dans une valse rapide ces hommes en gants blancs, en habits noirs, et ces femmes demi-nues, palpitantes, l'œil voilé, savourant la volupté secrète du tournoiement et du vertige.

La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle autre part que chez elle peut-être on ne voyait réunie cette élite, de jolies femmes qui donnent le ton à l'Europe en fait de grâce, de charme et d'esprit. Tous les genres de beauté se coudoyaient dans l'espace embrassé par le regard de l'artiste, depuis la Russe impérieuse, à la peau plus blanche que les neiges de son pays, jusqu'à la créole aux yeux humides, aux cheveux ondés, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est là leur supériorité, ne représentent pas un type unique. Elles sont à la fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionnée, sait se transformer. Ardentes, rêveuses, rieuses, sentimentales, folles, dédaigneuses, jalouses, passionnées, elles échappent à l'analyse et possèdent à un haut degré toutes les qualités, tous les défauts, osons le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi celles que la danse ou les hasards d'une promenade au bras d'un cavalier ramenaient sous ses yeux, Bouchot remarquait deux jeunes femmes qu'on pouvait croire nées sous les tropiques, lorsque son regard s'arrêta sur la maîtresse de la maison et ne s'en détacha plus.

Hélène Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La Taillade, atteignait à peine sa vingt et unième année. De taille moyenne, admirablement faite, elle avait été célèbre par sa beauté, même avant son mariage. Bien que fille de bourgeois enrichis, mais enrichis à un point qui, de nos jours, vaut mieux qu'un titre de noblesse, Hélène, autant par sa distinction naturelle que par sa merveilleuse beauté, était une vraie patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre en défaut l'axiome vulgaire, semblaient affinés par plusieurs générations vouées à l'oisiveté. Brune, avec la peau d'une blancheur mate, la jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait; son front était bas, un peu étroit, mais lisse et couronné d'une chevelure épaisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessinés, ombrageaient deux longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels une flamme intérieure prêtait par instant une vivacité passionnée. Le nez droit, à l'arête vive, aux narines légèrement relevées, était d'une perfection qui n'avait d'égale que celle de la bouche, dont les lèvres, d'un rouge vif, rendaient plus visible la blancheur nacrée des dents. Avec ses bras ronds, sa taille cambrée, sa poitrine d'albâtre, ses mains de créole, sa démarche moelleuse, Hélène captivait les regards les plus indifférents. Les femmes ne pouvaient guère la voir sans l'envier, et les hommes sans l'admirer; pour ces derniers, elle possédait au suprême degré ce charme rare et irrésistible: un je ne sais quoi de voluptueux sous un air de vierge.

Au moment où les yeux de Bouchot s'arrêtèrent sur elle, la marquise, à demi renversée sur un fauteuil, écoutait parler le comte de Champlâtreux et mordillait le bout d'un éventail d'ivoire. Elle était belle à ravir, ce soir-là, dans sa robe de gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous sa coiffure de perles qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva soudain, prit le bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe en groupe. Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. À cette vue, Bouchot fronça les sourcils, fit volte-face, et regarda de nouveau la neige tomber. Tout à coup il sentit un doigt se poser sur son bras; il se retourna et se trouva en face de la marquise.

«Je vous avais bien dit, monsieur des Étrivières, que vous vous ennuieriez.

—Vous me croyez indigne de vivre, madame; on ne s'ennuie pas là où vous êtes, répondit l'artiste.

—Un compliment?

—Tout au plus une vérité, demandez à M. de Champlâtreux.»

Le regard de la marquise croisa celui de Bouchot.

«Laissez M. de Champlâtreux en repos, dit-elle d'un ton bref. Ne dansez-vous pas?

—Hélas! non, madame, j'ai encore oublié d'apprendre, cet été.

—M. de La Taillade m'a cependant affirmé que vous dansiez dans votre jeunesse.

—Il a dit vrai, j'exécutais assez bien le pas deGiselle; mais en dehors des salons.

—Alors, jouez; je vous trouverai un partenaire, s'il le faut.

—Vous êtes mille fois gracieuse; je préfère rester ici et vous regarder.

—Vous me rendrez cette justice auprès de votre ami, dit Hélène un peu hautaine, que je me suis occupée de vous.

—Vos politesses à mon égard sont-elles donc commandées? demanda Bouchot avec vivacité.

—Dame, cher monsieur, on doit savoir deviner.»

Bouchot allait peut-être répondre une impertinence, mais la marquise avait passé. Il regarda la porte d'un air piteux.

«Ne devinons pas, dit-il, ce serait trop bête. Bah! un moment de mauvaise humeur qu'elle saura réparer, je l'espère pour elle. Mon pauvre Gaston!… C'est égal, ce René de Champlâtreux me donne sur les nerfs; est-ce assez ridicule d'être beau comme ça! S'il avait un peu d'esprit, il se débarbouillerait avec du vitriol pour se rendre laid comme tout le monde. Ouais, l'isolement me fait tourner à l'aigre; allons prendre un verre de punch.»

À peine l'artiste fut-il sorti de l'encoignure ou il se trouvait en quelque sorte caché, que cinq ou six jeunes gens l'entraînèrent, à tour de rôle, pour le présenter à autant de jolies femmes avides de connaître celui qui les peignait si bien. L'attention dont il devint l'objet et les compliments qu'il recueillit de plus d'une bouche gracieuse dissipèrent un peu l'ombre jetée dans l'esprit de Bouchot par la maîtresse de la maison. Il se retirait pour faire place aux danseurs, lorsqu'un petit homme aux jambes courtes, au ventre proéminent, aux favoris teints, sanglé dans un corset, lui prit familièrement le bras.

«Bonsoir, cher, dit-il; vous allez bien?

—Comment, baron, vous, dans le vrai monde, à cette heure indue? Est-ce que vous faites les grandes dames maintenant!

—Chut, la baronne est là, et l'on pourrait vous entendre.

—Vous croyez donc avoir encore quelque chose à perdre? Je puis vous rassurer, mon cher Faruc, votre réputation n'a plus rien à redouter de la calomnie.

—Encore votre plaisanterie! Quel plaisir trouvez-vous donc à me donner ce nom arabe, quand vous savez que je me nomme Beauchesne?

—C'est que nous avons tous besoin d'être rebaptisés et qu'à l'occasion je m'en charge pour mes amis, répondit Bouchot. Tenez, voyez M. de Champlâtreux, il se nomme René. Vous figurez-vous, dans vingt ans, lorsque ce beau jeune homme sera fardé, teint, plâtré, comme vous…

—Vous êtes insupportable; on pourrait vous entendre, mon cher.

—Soyez donc tranquille; tout le monde sait à quoi s'en tenir sur vos dents et vos cheveux. Lors donc que ce beau jeune homme sera goutteux et cassé, ce petit nom de René ne sera-t-il pas une sorte d'insulte lorsqu'on le lui dira en face?»

Le baron haussa les épaules.

«Mais enfin, dit-il, que signifie ce mot de Faruc?

—Je vous l'ai dit cent fois, c'est un nom qui me rappelle un digne homme que j'ai connu dans mon enfance; il s'occupait comme vous, cher baron, à semer de pierres le sentier déjà si étroit de la vertu; il ébauchait votre œuvre. Vous m'écoutez avec impatience… au revoir, je vais m'offrir du punch.

—J'en prendrai aussi; voyons, des Étrivières, parlons sans persiflage, si vous en êtes capable. Loïsa veut posséder son portrait de votre main: que faut-il faire pour vous décider? Car l'or ne peut rien dans votre balance.

—Et c'est pour satisfaire Loïsa, jeune Abélard, que vous persécutez la peinture dans ma personne?

—Abélard, Abélard, répéta le baron, appelez-moi plutôt Faruc.

—Vous n'êtes pas dégoûté.»

Plusieurs jeunes gens vinrent se grouper autour des deux interlocuteurs, alors établis près d'un buffet.

«Est-ce que Beauchesne veut briller au prochain salon? demanda-t-on.

—Non, répondit Bouchot, il prétend avoir une maîtresse et veut la faire poser… à titre de revanche, sans doute; il refuse de comprendre que je ne travaille que pour les femmes honnêtes.

—Qui vous dit que Loïsa ne le deviendra pas? reprit le baron; y a-t-il ici quelqu'un d'assez habile pour nous dire où commence la femme honnête et où elle finit? Ensuite, mon cher Bouchot, permettez-moi de vous rappeler que vous avez peint la maîtresse de Maxime.

—Vous vous trompez, ce que j'ai peint, c'est une jolie femme.

—Et vous avez créé un chef-d'œuvre. Eh bien, parole sacrée, Loïsa est plus belle que Justinia.

—Peste! dit-on à la ronde, où cachez-vous ce trésor, cher?

—Mais partout, continua le baron qui se rengorgea comme un pigeon, mais avec moins de grâce: au bois, dans un coupé; aux Italiens, dans une loge; au Palais-Royal, dans une baignoire; et enfin, rue de Provence, au premier, sur le devant.

—Messieurs, au revoir, dit Bouchot; si M. le baron de Beauchesne avait vingt ans, je l'écouterais peut-être; mais il a des cheveux blancs, bien qu'il les cache sons un flacon d'eau de Job; son langage me scandalise, et je bats en retraite.

—N'oubliez pas que je reviendrai éternellement à la charge, s'écria le baron, qui rit le premier de l'air pudibond affecté par Bouchot.»

L'artiste fit un demi-tour.

«Savez-vous pourquoi je me nomme des Étrivières? demanda-t-il àBeauchesne.

—Du nom d'une de vos terres, je suppose.

—Vous n'y êtes pas; c'est à cause du rôle qu'elles ont joué dans ma vie; lorsque j'étais jeune, je les recevais; aujourd'hui, je les donne.

—Où voulez-vous en venir?

—Si la donzelle est aussi belle que vous l'affirmez, je consens à la peindre en Suzanne.

—Avant ou après le bain?

—Non, pendant.

—Accepté.

—Vous poserez pour un des vieillards; je vous donnerai pour compagnon ce Faruc qui vous intrigue.

—Soit.

—Vous serez ressemblant, je vous en avertis, et j'aurai le droit de mettre le tableau au Salon.

—Écoutez donc…

—Oui ou non? dit Bouchot.

—Oui, murmura le baron un peu ahuri.

—Messieurs, je vous prends à témoin! Ah! vieux satyre, continua-t-il en s'éloignant, tu espères que je plaisante, mais tu me serviras à venger la morale.»

Rentré dans le salon, Bouchot retourna machinalement se poster dans le coin où il s'était établi une première fois. Deux hommes, placés devant lui, causaient presque à voix haute, sans trop se préoccuper d'être entendus. Le plus âgé semblait initier son compagnon aux mystères du monde, et nommait en même temps que chaque jolie femme les hommes qui passaient pour être ou avoir été leurs amants. Bouchot écoutait le sourire aux lèvres.

«Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus d'anges, et chaque femme âgée de quarante ans devrait s'appeler Madeleine. Est-il donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de si noires pensées, que toutes ces bouches charmantes sachent si bien mentir, et qu'il y ait tant d'épines sous ces roses? Quelle aile de papillon que la réputation d'une jolie femme! Chacun souffle dessus pour en enlever la poussière d'or, et cela finit toujours par réussir.»

Bouchot interrompit soudain son monologue; la marquise de La Taillade, placée en face de lui, écoutait distraite les propos d'une vieille dame qui lui parlait à l'oreille. La tête inclinée, les yeux avides, Hélène regardait avec persistance dans la direction de l'orchestre. L'artiste se tourna de ce côté, aperçut le beau Champlâtreux qui causait avec une jeune femme, et se mordit la lèvre par un geste involontaire.

«Ah! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je découvre le point où ça finit, comme dit le baron? Ouf, il fait trop chaud dans ce salon, et j'ai besoin de respirer un autre air.»

René de Champlâtreux, pour se trouver à la tête de la société parisienne, n'avait eu que la peine de naître. C'était un homme d'environ trente ans, beau, soigné, fat, toujours en avance de vingt-quatre heures sur la mode, célèbre à juste titre par le nombre des femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il avait lancées. Possesseur d'une fortune princière, il menait grand train sans avoir besoin de recourir ni au jeu ni à l'emprunt, et, même parmi ses amis, il passait pour une preuve à l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse des jolies femmes pour les sots. Cependant, à distance, le manque d'esprit du beau jeune homme se dissimulait à l'aide de cet argot parisien qui s'est infiltré dans tous les mondes, et dont le mauvais goût est l'antipode de celui des précieuses. Raie, lorgnon, barbe, équipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots, tout était à l'avenant chez M. de Champlâtreux, l'homme-type de la société élégante moderne. Blasé, corrompu comme une courtisane, ni croyant ni à Dieu ni à diable, il avait déplacé la morale pour la plus grande commodité de ses vices; on aurait pu se demander si un cœur palpitait sous l'enveloppe de ce gentilhomme qui n'avait jamais aimé que lui-même, et dont la nullité n'avait d'égale que son inutilité, en dépit du grand rôle qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de Champlâtreux, qui payait comptant, avait la réputation d'un homme d'honneur; que beaucoup de mères rêvaient de le donner pour époux aux anges qu'elles avaient élevés, et que deux duels avaient prouvé son incontestable bravoure.

Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit mois ne faisait plus parler de lui,—on le disait dominé par une actrice du Théâtre-Gaulois,—fut présenté chez la marquise de La Taillade. La futile jeune femme, plus séduite par la réputation d'un lovelace que par une célébrité comme celle de Bouchot, accueillit le gandin avec empressement. Bientôt, soit innocence, soit coquetterie, soit amour du danger, Hélène accorda à ce compromettant cavalier plus de place dans sa vie qu'il n'en fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'à présent, la réputation d'Hélène n'était qu'effleurée; mais on pouvait s'en rapporter à M. de Champlâtreux pour que la marquise, à tort ou à raison, passât pour sa maîtresse avant la fin de l'hiver, triomphe dont l'éclat couronnerait dignement la rentrée dans le monde d'un César de son espèce.

Bouchot, grâce à quelques propos saisis au vol, pressentait le mal plutôt qu'il ne le voyait. Il manifestait un profond mépris pour le caractère de M. de Champlâtreux, qui, de son côté, faisait à l'ex-apprenti l'honneur de le haïr. Ce sentiment de répulsion mutuelle n'était pas sans motif; du reste, le jeune gentilhomme ne frayait guère avec les artistes, dont le sans-façon et le libre parler répugnaient à sa nature correcte.

«Voyons, se disait Bouchot, tout en manœuvrant pour gagner l'extrémité du salon, je me suis assez amusé, j'espère. Je vais me reconduire chez moi, je bourrerai une pipe que je fumerai avant de me coucher, puis aurai le droit de rêver que tous les hommes sont vertueux, toutes les femmes honnêtes, et que le monde serait parfait s'il renfermait moins de Champlâtreux.»

Un contre-temps interrompit le monologue de l'artiste et l'obligea à revenir sur ses pas; on préparait le cotillon, et les portes étaient closes. Heureusement il connaissait l'hôtel et résolut de sortir par le cabinet de son ami. Soulevant une portière, il gravit un escalier, ouvrit une porte et recula surpris: Gaston, accoudé sur une table, le front dans ses mains, était si absorbé par la lecture d'une lettre, qu'il ne bougea pas.

Gaston, comte de Valonne et marquis de La Taillade, venait d'accomplir sa vingt-neuvième année. C'était un gracieux cavalier, à la démarche noble, pleine d'aisance, et d'un naturel parfait. Il portait toute sa barbe, d'un blond doux à reflets d'or, taillée comme dans les portraits de Henri IV. Ses yeux, dont la couleur ne s'était pas foncée, brillaient sous un front large, pensif, intelligent. On reconnaissait l'enfant d'autrefois sons les traits mâles de l'homme fait. Le visage, malgré les années et l'expérience de la vie, avait conservé cette expression de douceur, de franchise, de loyauté, qui charmait jusqu'à Péruchon. On sentait toujours, dans le préféré de Catherine, cette nature d'élite, si droite, si aimante et si digne d'être aimée.

«Gaston!» dit enfin Bouchot.

Le jeune marquis releva brusquement la tête, comme un homme qui se réveille en sursaut, et replia la lettre qu'il lisait.

«Que me veut-on?» demanda-t-il.

Il reconnut son ami, lui prit les mains et les serra avec force.

«Je te croyais à Houdan? dit l'artiste intrigué.

—J'en arrive.

—Et Catherine?

—Je l'ai trouvée debout; ma tante s'était effrayée à tort.

—Ta femme ignore ton retour?»

Gaston se rassit, regarda son ami d'une façon singulière; puis il détourna la tête et contempla les flammes du foyer, dont les langues bleuâtres s'entre-croisaient.

«Qu'as-tu donc? demanda Bouchot, qui s'appuya sur le dossier de la chaise; tu es pâle, serais-tu indisposé?

—Non, répondit Gaston avec effort; je suis fatigué et j'ai besoin de dormir.

—Bonsoir, alors.»

Au lieu de prendre la main de l'artiste, Gaston se promena de long en large; soudain il se rapprocha de son ami.

«Je souffre, lui dit-il les dents serrées.

—Je le sens bien, répondit Bouchot avec tristesse, et j'attends que tu me confies la cause de ton chagrin.

—Mon chagrin, répéta Gaston qui sourit d'un air contraint, mais j'ai mal à la tête, voilà tout. Bonsoir.»

Ce fut au tour de Bouchot de ne pas tendre la main.

«On ne me trompe pas, dit-il, ce qui t'arrive est sérieux; je te connais assez pour le deviner.»

Il y eut un instant de silence; les sons de l'orchestre, doux et affaiblis, résonnaient dans le lointain; Gaston tressaillit.

«Champlâtreux est là, n'est-ce pas? demanda-t-il, le regard animé.

—Sans doute, répondit Bouchot, n'est-il plus du nombre de tes amis?»

Gaston reprit sa promenade.

«Seras-tu libre demain? demanda-t-il sans interrompre sa marche fiévreuse.

—Demain, ou aujourd'hui? répondit Bouchot, qui du doigt montra la pendule.

—Aujourd'hui, à dix heures.

—Dois-je venir ou t'attendre?

—Attends-moi.»

Bouchot sentit frémir la main de son ami; il allait l'interroger lorsqu'un froissement d'étoffe lui fit tourner la tête: la marquise se tenait immobile à l'entrée du cabinet. L'artiste, un moment indécis, comprit, au silence gardé par les deux époux, qu'il était de trop; il salua la jeune femme et se trouva bientôt sous le vestibule.

«Avant de sortir, se dit-il, j'ai bien envie d'aller déranger la raie de M. de Champlâtreux, qui ne me paraît pas étranger à ce qui se passe; ça nous obligerait à nous embrocher demain, et je crois qu'il y a urgence, à la manière dont Gaston l'a nommé. Mais, non; je suis fou; de la coquetterie, tout au plus; la marquise n'est pas capable… Bah, pas de zèle! Il était fort, celui qui a dit ce mot-là.»

Rentré chez lui, Bouchot, selon la promesse qu'il s'était faite, bourra sa pipe, s'établit au coin de sa cheminée et oublia de se coucher.

«Décidément, murmura-t-il en s'étirant, tandis qu'une faible lueur annonçait le jour, M. de Champlâtreux me gêne; il faudra que j'en débarrasse Gaston.»


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