The Project Gutenberg eBook ofPile et faceThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Pile et faceAuthor: Lucien BiartRelease date: March 19, 2006 [eBook #18014]Language: FrenchCredits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PILE ET FACE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Pile et faceAuthor: Lucien BiartRelease date: March 19, 2006 [eBook #18014]Language: FrenchCredits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
Title: Pile et face
Author: Lucien Biart
Author: Lucien Biart
Release date: March 19, 2006 [eBook #18014]
Language: French
Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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PARISJ. HETZEL ET Cie, ÉDITEURSTROISIÈME ÉDITION
René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade, naquit en 1796 d'un père ruiné par la Révolution. Sa mère mourut deux ans plus tard en lui donnant une sœur, et, en 1804, les deux enfants, devenus orphelins, héritaient chacun de huit cents francs de rente.
La nature est spirituelle comme une Célimène à notre égard; elle se moque avec malice de nos distinctions sociales. Alexis de La Taillade, qui ne comptait parmi ses ancêtres que ducs, comtes et marquis, fut, dès son bas âge, un rustre des mieux réussis. On eût en vain cherché la race chez ce butor trapu, gauche, au front étroit, à la bouche niaise, au rire bruyant. Certes, ce n'était pas un méchant garçon qu'Alexis, mais une de ces organisations dont le moral et le physique sont à l'unisson, un de ces êtres nés pour l'engrais, comme notre espèce en compte par milliers. Aujourd'hui que les immortels principes de 89 ont remis chaque chose à sa place, on rit de certaines phrases autrefois consacrées, et la noblesse elle-même sait que les belles épaules ne sont pas toujours duchesses, les jolies jambes marquises, les grands pieds plébéiens.
A vingt et un ans, après une série d'aventures qui désolèrent plus d'une fois le vieux chevalier de Saint-Louis qui s'était chargé de la tutelle des deux enfants, Alexis, ne se sentant de disposition pour aucune carrière, consentit à suivre celle des armes. Son instruction, en dépit des sacrifices de son brave tuteur, n'atteignait pas jusqu'à l'orthographe. Sans 89, le jeune homme eût peut-être été d'emblée maréchal de France, comme plusieurs de ses ancêtres. On lui affirma que le fameux bâton reposait au fond de la giberne dont on lui fit hommage; il le crut et l'y chercha vainement pendant un quart de siècle. Cependant il ne maudit pas trop les réformes amenées par la grande Révolution; car, dès son entrée au service, il reconnut que ses camarades et ses chefs attachaient plus d'importance que lui-même à ses titres, ce qui l'aida à vivre selon ses goûts, c'est-à-dire dans une complète oisiveté. Je me trompe, il devint très-fort au piquet et acquit un talent hors ligne dans l'art de préparer une absinthe, talent qui lui valut ses premiers galons.
Vers 1834, Alexis passa sergent-major à l'ancienneté. Il avait alors trente-huit ans, une face écarlate, des cheveux gris, des yeux atones, des dents usées par le tuyau d'une pipe noire qu'il ne retirait d'entre ses lèvres qu'à l'heure des repas,—en un mot, toutes les allures d'un de ces hommes que l'on qualifie de dur-à-cuire, et dont l'intelligence, comme une fille de bonne maison, ne fait jamais parler d'elle.
Bien que le rire entr'ouvrît rarement la vaste bouche du sergent, ses collègues le tenaient pour un joyeux compagnon, bon enfant et pas fier. La ration journalière d'absinthe de ce descendant des croisés variait de dix à quinze verres. Entre le douzième et le treizième, sa langue se déliait un peu, et il donnait son opinion sur le gouvernement avec des demi-mots et des clignements de paupières que ses interlocuteurs feignaient de comprendre. Au quatorzième, le sergent parlait de ses amours, qui n'avaient rien de commun avec le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, bien qu'il y fût question d'une Virginie. Enfin, à la quinzième rasade, Alexis devenait insupportable, répétant d'un ton sinistre les fines plaisanteries qui ont cours dans l'armée sur lesmercantis, ces idiots qui payent les uniformes en temps de paix, qu'on rançonne en temps de guerre, et qui ruinent et déshonorent la France comme est prêt à le jurer le moindre porte-épée.
Comment l'idée de marier son frère, qu'elle ne connaissait pas, germa-t-elle dans l'esprit de Mlle Louise de La Taillade? Comment surtout cette excellente personne réussit-elle à mener à bien cette rude entreprise? Toujours est-il qu'un matin, dans la petite ville de Houdan, vers onze heures, au milieu d'une salle ornée du buste de Louis-Philippe, devant un maire ceint d'une écharpe, René-Alexis Baudoin, comte de Valonne, marquis de La Taillade et autres lieux, épousa Mlle Eugénie de Varangue, angélique créature qui, en somme, méritait un meilleur sort.
Mlle de La Taillade avait alors trente-six ans. Vive, spirituelle sans méchanceté, avec un bouche aux dents éclatantes, de grands yeux noirs et doux, elle était, par bonheur pour elle, l'antipode de son cher frère, élevée chez son tuteur, puis dans un couvent, elle fut ensuite adoptée par une parente éloignée, vénérable chanoinesse qui la prit en affection. Sa jeunesse s'écoula calme et paisible, au milieu de vieux amis qui fréquentaient le salon de sa nouvelle tutrice. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, la jeune fille, gaie comme le printemps, demeura convaincue que la vie consistait, selon la saison, à préparer des confitures ou des conserves, à faire ses pâques, à confectionner des layettes pour les enfants pauvres, à broder le soir près d'une table de jeu, à entendre raconter les splendeurs de la cour de Marie-Antoinette ou les catastrophes de la Révolution. Cette existence, qui ressemblait au bonheur, fut subitement troublée. Sans y rien comprendre, Mlle de La Taillade s'éprit d'une façon sérieuse des grâces d'un procureur du roi, le seul homme au-dessous de la cinquantaine qui visitât la chanoinesse. Le grave fonctionnaire, accoutumé à lire dans les consciences, et qui aimait à causer avec la jeune fille, ne se douta jamais de la chaste passion qu'il avait inspirée. Elle n'avait pas de dot et par conséquent pas de sexe,—du moins pour un procureur du roi pris en dehors de ses fonctions.
Les Françaises, si vives, si spirituelles, ne se laissent-elles pas persuader un peu trop facilement qu'elles sont les femmes les plus séduisantes de la terre? On épouse une Anglaise pour son teint, une Allemande pour ses yeux bleus, une Espagnole pour sa désinvolture, une Russe pour on ne sait quoi. Les Françaises, si elles souhaitent devenir mères de famille, doivent encadrer leurs qualités morales ou physiques d'un certain nombre de billets de banque et payer comptant leur mari. Si encore, pour le prix qu'elles y mettent, elles obtenaient des époux de premier choix, on s'expliquerait à la rigueur la chevaleresque coutume de la dot. Mais non, en échange de leur beauté, de leur innocence, de leurs illusions, de leur argent, les mieux partagées se voient pourvues d'un mari blasé, qu'elles traitent plus tard en conséquence. De là nos mœurs qui, tout en valant mieux que leur réputation, ne valent certes pas grand'chose. Après le mariage, les Françaises sont à n'en pas douter les plus séduisantes des femmes; avant, ce sont les Français qui sont séduisants, puisqu'on les achète. Nous rions des Américains, qui mesurent les sentiments au poids des dollars, sans nous apercevoir que nous-mêmes nous faisons intervenir les napoléons dans l'unique contrat d'où frère Jonathan les a bannis,—le contrat de mariage. Nous vendons nos filles, et nous nous étonnons ensuite qu'elles se donnent, comme s'il n'était pas de règle de récolter ce qu'on a semé.
Louise de La Taillade apprit à l'improviste le mariage de celui qu'elle aimait. Elle assista défaillante à la bénédiction nuptiale et rentra chez sa tante en proie à une fièvre cérébrale. La force de ses dix-huit ans triompha de la maladie et la condamna à vivre. Sa convalescence fut longue; enfin elle surmonta les douleurs de cette crise dont nul ne connut jamais la cause, et résolut de rester fille. A la mort de la chanoinesse, qui lui laissa quinze cents livres de rente, Mlle Louise dépassait déjà la trentaine; elle alla vivre successivement chez des parents éloignés, et acquit ainsi une triste expérience du monde. Blessée par l'orgueil des uns, indignée de la servilité des autres, rebutée par la sottise de tous, elle revint un beau jour frapper à la porte de son ancien tuteur, établi à Houdan. Là, prenant d'elle-même le titre de vieille fille, elle se consacra tout entière à l'ami qui avait veillé sur son enfance, et lui rendit avec usure les soins qu'elle et son frère en avaient reçus. Sur les conseils du prévoyant vieillard, Mlle de La Taillade plaça son petit capital en viager, ce qui lui produisit trois mille livres de rente. Elle commençait à croire qu'on peut vivre heureux en ce monde, lorsqu'elle perdit son tuteur, qui lui légua la maison qu'il habitait.
Ce nouveau chagrin la jeta dans la dévotion; mais son esprit était trop juste pour qu'elle devînt jamais une bigote. Elle possédait dans Catherine, l'ancienne servante de la chanoinesse, une femme de chambre, une cuisinière, un économe et une jardinière, car la petite maison, derrière sa façade de briques, cachait un splendide jardin. Grâce à cet intendant femelle, Mademoiselle put vivre confortablement avec la moitié de son revenu, dont les pauvres de Houdan absorbèrent l'autre moitié. Il fallait voir les bonnets de coton mettre à l'air les chevelures incultes lorsque Mademoiselle se rendait à la promenade ou à l'église, légère, souriant de ce beau sourire mélancolique qui montrait ses dents toujours blanches, et saluant de la tête et du regard pauvres et riches, vieillards et enfants. Elle était de toutes les fêtes de famille; le maire, le notaire, le curé, le receveur des contributions, ces autocrates des petites villes, la consultaient. Quant aux jeunes gens des deux sexes, ils raffolaient de Mademoiselle, qui pourtant ne cherchait jamais à les marier.
Un mariage! y songer d'abord, le caresser, le préparer, le mûrir, le voir tomber à plat, le relever et enfin le conclure: c'est là le rêve de toute femme oisive qui a dépassé la quarantaine, et Mademoiselle, malgré sa sagesse, ne devait pas échapper à la loi commune. Elle avait vécu éloignée de son frère, et son tuteur, le seul homme qui connût à fond le sergent, évitait de le nommer ou répétait qu'il ne fallait pas plus songer à ce garçon que s'il n'eût jamais existé. Un matin, pour la première fois de sa vie, Mademoiselle reçut une lettre de M. Alexis de La Taillade, lettre fort bien tournée, ma foi, d'une écriture aussi irréprochable que l'orthographe, et dont le véritable auteur était un jeune caporal, bachelier ès lettres. Cette missive, pleine de cœur, se terminait par un post-scriptum, où M. de La Taillade priait incidemment sa sœur de lui prêter une centaine de francs. Ce fut les larmes aux yeux que la bonne Mademoiselle porta elle-même au bureau de poste la lettre chargée qu'elle envoyait à son frère. Une correspondance assez suivie s'établit, et, de plus en plus convaincue que M. de La Taillade avait été calomnié ou méconnu, Mademoiselle choisit son amie, Eugénie de Varangue, pour réparer les injustices du sort à l'égard du pauvre sergent, et se prépara ainsi des remords éternels.
Appelé à Houdan par sa sœur qu'il croyait riche, Alexis renonça au service et accourut accompagné de son secrétaire. La vue de son cher frère désappointa grandement Mademoiselle.
«Le fond chez lui vaut mieux que la forme», se dit-elle en songeant aux lettres si bien tournées qu'elle avait reçues.
Au bout de huit jours, toutes ses illusions étaient envolées; mais comment rompre l'union projetée? Eugénie de Varangue devint donc marquise de La Taillade.
Mademoiselle ne désespéra pas d'abord de l'avenir et tenta de transformer son frère en gentilhomme campagnard. Elle eût voulu lui voir conquérir peu à peu ce qu'elle avait su s'assurer à elle-même, une grande considération. Elle dut renoncer bien vite à ce rêve. Dès le lendemain du départ de son ami le caporal, que l'expiration de son congé forçait à rejoindre son régiment, Alexis alla s'attabler auSoleil d'or. Un mois plus tard, il tutoyait le cabaretier, qui accueillait sa noble pratique en lui frappant sur le ventre.
Une fois convaincue de l'inutilité de ses efforts, Mademoiselle tenta de débarrasser au plus vite son logis et la ville du soudard qu'elle y avait attiré. Elle se heurta contre un obstacle inattendu. Eugénie, élevée loin du monde par une grand'mère dévote, s'était éprise de son mari, dans lequel son imagination lui montrait un héros victime de la jalousie de ses chefs. Ne sachant rien refuser à son noble époux, la pauvre femme, enceinte de six mois, marcha vers une ruine imminente. Mademoiselle, tout en déplorant la faiblesse de son amie, respecta quelque temps cet amour. Mais à mesure que la grossesse d'Eugénie se dessina, elle songea plus sérieusement à la petite créature qui allait naître et sentit s'éveiller en elle de véritables instincts de maternité. Devant les désordres croissants de son frère, elle considéra une plus longue condescendance comme une lâcheté et résolut de précipiter les événements.
La tâche était difficile; car de tous les maux que l'on peut infliger à son prochain, le mariage est le plus irréparable. Mademoiselle ne trouva qu'une solution au problème qu'elle voulait résoudre:—renvoyer son noble frère au régiment. Mais comment s'y prendre, comment surtout vaincre l'opposition d'Eugénie? Catherine, confidente des préoccupations de sa maîtresse, proposait de temps à autre de pousser M. de La Taillade dans le puits, à l'heure à laquelle, par suite de ses habitudes de caserne, il se bichonnait à grande eau dans le jardin. On se hâterait de lui porter secours… mais trop tard. La brave fille, large d'épaules et plantée sur des poteaux, offrait encore de provoquer l'ex-militaire et de l'assommer; elle répondait du résultat, et peut-être n'avait-elle pas tort. C'était le dévouement incarné que cette servante de la vieille roche, qui, depuis quinze ans qu'elle servait Mademoiselle, caressait le rêve de lui sauver la vie. Taillée comme un cuirassier, Catherine méprisait trop la vigueur tant vantée des hommes pour les aimer. Si Mademoiselle n'avait pas repoussé avec indignation l'offre héroïque de sa femme de chambre, M. de La Taillade aurait, contre toutes les règles, mélangé son absinthe d'eau de puits.
Un soir, Mademoiselle, après avoir embrassé sa belle-sœur, envoya Catherine se reposer et attendit, sur le seuil de la maison qu'ils habitaient en commun, le retour de son frère. Le matin même, elle avait réalisé une somme de deux mille francs, ses économies de vingt ans. Vers minuit, le pas lourd et régulier de l'ex-fantassin résonna au bout de la rue. Bientôt il pénétra dans le corridor sur lequel s'ouvraient le salon et la salle à manger, sans paraître surpris le moins du monde de trouver la porte ouverte. M. de La Taillade nageait dans la satisfaction et l'admiration de lui-même; il avait endormi, le verre en main, deux chasseurs d'Afrique et vidé à lui seul une bouteille de cognac.
«J'ai à vous parler, mon frère», dit Mademoiselle en touchant du doigt le bras de l'ivrogne.
Celui-ci fit volte-face, s'appuya contre la muraille, afin d'assurer son équilibre, porta la main ouverte à la hauteur de son front et sourit d'un air aimable.
«J'aurais choisi un autre instant pour vous entretenir, reprit Mademoiselle avec un dégoût visible, s'il en était un où l'on pût vous trouver à jeun.»
L'ex-sergent devint sérieux, posa galamment une main sur son cœur et cria d'une voix caverneuse:
«Présentez… arme!»
Puis, reprenant son sourire, il fit un mouvement d'épaules comme pour remonter son sac absent, et se pressa de nouveau contre la muraille.
Mademoiselle eut un instant d'hésitation; elle craignait de n'être pas comprise de cet homme à l'œil hébété qui la regardait fixement. Combien elle se trompait, et qu'elle aurait eu tort d'attendre jusqu'au lendemain! Si le corps du soudard était alourdi, l'instinct de la bête veillait. L'ex-sergent cessa de sourire quand sa sœur l'engagea à retourner à Paris, à ne jamais reparaître à Houdan. Les jambes de M. de La Taillade furent saisies d'une sorte de tremblement lorsqu'il sentit tomber dans sa main un sac plein d'or qui représentait un nombre incalculable de verres d'absinthe. Il fut pris alors d'un hoquet d'attendrissement, et bâilla de façon à inquiéter une personne plus expérimentée que Mademoiselle sur les suites possibles de ces spasmes. Mais ce descendant des croisés, comme il sut garder sa dignité! Pas une plainte, pas un remercîment, pas un regret ne s'échappa de sa bouche; il ne nomma même pas la pauvre Eugénie. Non, aussitôt qu'il eut compris, il pivota sur la jambe gauche avec une régularité prussienne; puis, d'un pas lent, mesuré, majestueux, vrai miracle d'équilibre, il se dirigea vers l'hôtel duSoleil d'oren bourrant cette pipe noire qui semblait éternelle. Une heure plus tard, une lourde diligence ébranlait de la base au faîte les maisons situées dans la grande rue; les vitres tremblaient, le cornet du conducteur résonnait, et les fers de quatre chevaux semaient la route d'étincelles. Mademoiselle, qui avait épié ce départ, vit reluire sur l'impériale le foyer de la pipe noire. Elle regagna alors sa chambre et songea à l'avenir.
Le lendemain il fallut expliquer à la pauvre délaissée le départ de son mari. Mademoiselle ne savait pas mentir et porta de rudes coups au cœur d'Eugénie, qui, dans le premier moment, ne parla de rien moins que d'aller rejoindre M. de La Taillade. Le monde est plein de ces dévouements sérieux, aveugles, absolus, et, pour se dispenser de les imiter, on qualifie d'esprits faibles ceux qui s'en montrent capables. Mademoiselle ne pensait pas ainsi; les inquiétudes naïves, les regrets touchants de sa belle-sœur la firent pleurer, car elle s'accusait. Mais garder plus longtemps dans la maison l'incorrigible ivrogne, c'eût été marcher volontairement à la misère. D'ailleurs, puisque personne ne se préoccupait de l'enfant qui allait naître, il devenait nécessaire que Mademoiselle y songeât.
La réputation de M. de La Taillade était déjà si bien établie à Houdan, qu'on l'accusa d'une commune voix d'avoir abandonné sa femme. Les hum, hum! sonores de Catherine, lorsqu'on traitait ce sujet devant elle, en disaient plus que la robuste servante ne semblait le croire elle-même, M. de La Taillade fut pourtant regretté; oui, regretté par cinq ou six habitués duSoleil d'or, qui, bien qu'élevés à une école de province, n'étaient pas indignes de trinquer avec le buveur émérite qu'aucun d'eux n'avait pu vaincre et qui payait si généreusement l'écot.
Peu à peu le calme renaquit dans la petite maison de la grande rue. Mademoiselle s'occupa tout d'abord de mettre de l'ordre dans les affaires de sa belle-sœur. On vendit la ferme qui constituait la dot d'Eugénie, on paya les dettes contractées par M. de La Taillade, et une somme de 15,000 francs fut, par les soins du notaire, placée sur première hypothèque. Les deux belles-sœurs continuèrent à vivre ensemble, et Catherine trouva le moyen de ne rien retrancher à la part des pauvres.
Un soir, grâce à l'active servante qui paraissait avoir perdu la tête, l'habitation de Mademoiselle se trouva soudain envahie par vingt commères, plus expérimentées les unes que les autres dans l'art de mettre un enfant au monde. Le salon ressemblait à une ruche en émoi; on allait, on venait, on bourdonnait, tantôt bruyamment, tantôt à voix basse, selon qu'une porte s'ouvrait ou se fermait. Le docteur Fontaine, son bonnet grec sur le coin de l'oreille, sa cravate blanche nouée de travers, ses lunettes d'or sur le front, se promenait de long en large et dédaignait de répondre aux matrones qui s'aventuraient à lui glisser un avis sur l'infaillibilité de tel ou tel remède. Le cas était grave: Mme de La Taillade, en proie depuis trois jours aux douleurs les plus violentes, gisait épuisée dans une chambre voisine.
A un gémissement de la patiente, le docteur disparut. On écouta, et l'on entendit battre le balancier de l'horloge qui ornait la salle à manger. Un cri d'angoisse, douloureux, désespéré comme celui d'une femme qu'on assassine, retentit. Les matrones se pressèrent les unes contre les autres. Mais tout à coup les vagissements d'un enfant dilatèrent les poitrines, et les conversations interrompues, reprirent leur cours. Le docteur marchait, parlait, interpellait Catherine, et l'enfant criait toujours. Soudain il se tut; la vieille horloge, avec un vacarme qui laissait croire que ses rouages allaient se détraquer, s'apprêta à sonner l'heure. Une, deux… trois… En ce moment, la porte s'ouvrit et le médecin apparut.
«Est-ce un garçon? cria-t-on d'une seule voix.
—C'est un orphelin, répondit le docteur d'un ton ému; priez pour Mme deLa Taillade, qui vient de mourir.»
Durant un jour et une nuit, Mademoiselle demeura près du lit de la morte, pleurant en silence. Elle voulut ensevelir elle-même le corps de sa belle-sœur et l'accompagner au cimetière. Le soleil rayonnait, les pommiers semaient la terre de leurs fleurs blanches, et les oiseaux, plus hardis que de coutume, venaient presque sous les pieds glaner des matériaux pour construire leur nid. Mademoiselle s'agenouilla sur la terre molle; le jour lui semblait terne, les rayons sans éclat, le chant des oiseaux plaintif. Elle songea à son père, à sa mère, à la chanoinesse, à son tuteur, à son amie endormis à jamais, et la vie lui apparut comme un désert où il ne restait que le souvenir funèbre de ceux qu'elle avait aimés. Enfin Catherine parvint à l'entraîner et la ramena au logis. Là, Mademoiselle trouva une lettre de son frère; le soudard demandait de l'argent avec une orthographe qui, cette fois, était bien la sienne. Il donnait son adresse à Paris, «chez Mme Blanche Taupin, marchande de vin et de liqueurs, à l'enseigne duCœur-Enflammé.»
Par bonheur, le nouveau-né que Catherine venait d'apporter sur ses bras robustes poussa un cri.
«Pauvre petit, il s'appellera Gaston, comme mon père, dit Mademoiselle, qui l'embrassa.»
Puis, après un instant de silence, elle ajouta:
«Je dois vivre pour lui, car il est bien orphelin.»
Insensible aux tristes événements qui signalèrent son entrée dans le monde, le nouveau-né fit d'abord peu de bruit. Dix fois dans les vingt-quatre heures, il s'éveillait pour se coller au sein de Françoise, jeune femme du village de Maulette, choisie pour allaiter le dernier des La Taillade. Il fallait voir les effarements de Mademoiselle lorsque la nourrice, chargée du précieux marmot, se transportait d'une chambre à une autre.
«Vous marchez trop vite, criait Catherine.
—Attendez qu'on écarte cette chaise, ajoutait Mademoiselle.
—Prenez garde à la porte!»
La porte était grande ouverte, la chaise ne gênait en rien, et Françoise haussait bravement les épaules.
«Mais je sais comment ça se manie; j'en ai déjà eu deux, répétait en vain la Normande.»
Ni Mademoiselle ni Catherine ne voulaient reconnaître cette expérience de la nourrice, qui, par bonheur pour le poupon, prit le parti de laisser dire et d'agir à sa guise.
«Monsieur crie, dépêchez-vous! disait Catherine aux heures de la toilette.
—Ça leur forme les poumons, répondait Françoise avec calme.
—Il a peut-être faim?
—Allons donc, il vient de boire; il est gris, au contraire.
—Il fait la grimace, il souffre.
—C'est des petites coliques qu'ils ont tous, les chérubins; ça passe en leur frottant le dos, comme aux chats.»
Françoise n'était jamais embarrassée pour répondre, et sa logique dépitait Catherine, qui n'en courait pas moins préparer à la nourrice un excellent plat dont l'enfant devait profiter.
Le baptême de Gaston se célébra sans bruit, autant que la chose est possible dans une ville de quatre mille âmes. Mademoiselle choisit pour compère son plus vieil ami, le docteur Fontaine, qui, si sa science eût été doublée d'un grain de savoir-faire, se serait enrichi à Houdan. Mais le bon médecin, véritable original, n'oubliait que les services qu'il rendait, excellente condition pour rester pauvre, aussi bien en Normandie qu'ailleurs. Toujours prêt à se mettre en route sur une jument qui n'avait plus d'âge, il visitait les châteaux, les fermes et les chaumières, semant d'une main ce qu'il récoltait de l'autre. C'était un homme de quarante ans, gros, court, pensif, à l'œil doux, au front développé, la tête sans cesse préoccupée de réformes sociales, et croyant au progrès. Plein d'admiration pour les merveilles du monde physique, le docteur refusait d'en faire honneur au hasard.
«Je suis un esprit fort, disait-il quelquefois en souriant, car je crois non-seulement en Dieu, mais encore à l'immortalité de l'âme.»
Au résumé, il riait avec Voltaire, s'attendrissait avec Rousseau, leur préférait Bayle, et, bien que philosophe, pratiquait la tolérance et vivait en paix avec son curé.
Mademoiselle, qui se croyait inconsolable, reprit insensiblement goût à la vie. Ce qu'elle avait d'abord considéré comme une tâche, comme un devoir sérieux, devint une douce occupation, un plaisir, puis une source de jouissances. Du matin au soir elle rôdait autour du berceau, le penchait, le redressait, taillait, rognait, cousait des bavettes ou des béguins, et jamais son activité ne fut mise à plus rude épreuve. On suffisait à peine aux soins nécessités par ce bambin moins bruyant que la grande horloge, mais qu'il ne fallait perdre de vue ni jour ni nuit. Peu à peu ses yeux perdirent cette expression vague qui ferait croire que les nouveau-nés contemplent encore les merveilles d'un monde inconnu. Comme un oiseau privé soudain de sa liberté meurt faute de pouvoir oublier le buisson natal, combien debabiessuccombent l'œil fixé sur cette patrie perdue qu'ils regrettent sans doute, jusqu'à l'heure où le sourire maternel les éblouit de son rayon! Gaston, grâce à sa tante, triompha de l'épreuve, se tourna vaillamment vers la vie, et commença à suivre la marche de la lumière, dès qu'on déplaçait une lampe ou une bougie. Catherine, émerveillée, raconta partout ce prodige, et Mademoiselle sentit se réveiller en elle l'orgueil héréditaire en songeant que ce petit être si intelligent était un La Taillade. Françoise déclarait en vain que tous lesfieuxde cet âge en font autant, Mademoiselle n'en voulait rien croire. Ce n'est pas que la nourrice n'eût aussi l'orgueil de son poupon; mais elle le plaçait dans le poids qu'il pouvait avoir, et offrait sans cesse de gager qu'avant six mois il serait plus lourd que l'enfant si vanté de la Claude.
Que faisons-nous de nos grâces en grandissant? Au dire des mères,—personnes généralement bien informées,—il n'existe pas de bambin au-dessous de dix ans qui ne soit un prodige à plusieurs points de vue. Beauté, esprit, mémoire, raison, ils ont tout, ces lutins roses, ces monstres toujours trop vifs, trop ardents, trop grands pour leur âge.
«Il est extraordinaire, madame; songez qu'il n'aura six ans que la semaine prochaine.
—Et ma fille, elle surprend tous ceux qui l'entendent; son père n'en revient pas.
—L'autre jour, M. Martinet avouait n'avoir jamais vu le pareil deJules, et vous le connaissez M. Martinet,—un homme sérieux.
—Croiriez-vous que Laure, qui sait à peine lire, met l'orthographe, c'est-à-dire qu'elle m'épouvante.»
Réjouissons-nous; la génération qui va nous succéder sera composée d'êtres beaux, supérieurs, idéals. Mais, hélas! n'est-ce pas un leurre? n'avons-nous pas tous été charmants lorsque nous étions petits, et ces bonshommes qui passent là, devant nous, bêtes, laids, méchants, vicieux, hargneux, jaloux, tarés, blasés, n'auraient-ils pas été aussi des prodiges? N'approfondissons pas; les grâces divines de l'enfance ne peuvent se nier, elles séduisent jusqu'aux indifférents, et Gaston en montrait chaque jour une nouvelle. A quatre mois, il tendait ses bras vers Mademoiselle ou vers Catherine aussitôt qu'il les apercevait, et les comblait ainsi d'une joie ineffable. Elle méritait bien cette gentillesse, car jamais véritable mère ne témoigna plus d'affection à un enfant. Mademoiselle, dans son abnégation, demeurait immobile des heures entières, de crainte d'éveiller le poupon endormi sur ses genoux. Elle oubliait alors le passé pour ne songer qu'à l'avenir, et Dieu sait les rêves d'or que son imagination faisait planer au-dessus de la tête de son neveu!
Gaston grandit sans autre accident que la rougeole. Il apprit à lire de bonne heure, dans le livre de messe de sa tante, excité par les images dont il voulait déchiffrer les légendes. Il était d'une bonne santé, vif, nerveux, intelligent, et gâté à l'excès. Ses traits fins, ses yeux bleus, ses cheveux bouclés, rappelaient sa mère à ceux qui l'avaient connue enfant. Le docteur blâmait souvent la condescendance de Mademoiselle pour le bambin, dont il craignait qu'on n'altérât l'excellent naturel. L'enfant se plaçait entre ses genoux pour l'écouter sermonner; puis, comme péroraison, l'amenait à confectionner des bateaux en papier, art dans lequel son parrain déclarait lui-même avec complaisance n'avoir jamais connu de rival.
La vieille horloge, qui avait sonné à la fois l'heure de la naissance du petit garçon et celle de la mort de sa mère, exerçait sur lui une singulière fascination. Françoise, pour apaiser les colères de l'enfant, l'amenait près de l'espèce de cercueil au fond duquel le balancier se démenait avec un entrain diabolique. Aussitôt qu'il put marcher, Gaston se dirigea de lui-même vers la salle à manger; il s'arrêtait sur le seuil, et, la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur les chiffres noirs. Quelquefois la tempête produite par la sonnerie se déchaînait à l'improviste, et alors il fuyait éperdu. L'âge le rendit plus brave; peu à peu il osa affronter le vacarme qui précédait l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint sa musique de prédilection.
Un jour, Mademoiselle reçut une lettre de M. de La Taillade, qui vivait heureux à Paris et demandait de l'argent. Il annonçait en outre son prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin, propriétaire de l'établissement duCœur-Enflammé, et offrait à sa sœur de lui amener sa nouvelle épouse. Le soudard oubliait de s'informer de son fils, oubli qui n'affligea personne.
Oh! le temps, il nous échappe, il fuit, il n'est plus! Nous marchons en avant, dépensant les heures qui s'amoncellent derrière nous. Tout à coup un souvenir nous traverse l'esprit, nous faisons volte-face: comme l'horizon a changé! On croyait que c'était hier, et c'était il y a dix ans. On devient pensif devant ce passé qui a été nous, qui est mort et qui ne reviendra plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour de soi. Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards; les vieillards, où sont-ils? D'autres êtres qui n'existaient pas hier les remplacent aujourd'hui. Quoi! c'était il y a dix ans! On se tâte, on s'examine, l'œil est moins sûr, les cheveux sont moins épais, les lèvres moins rouges, et ces plis qui sillonnent le front, quelle main les a formés? On montait, voilà qu'on descend, et l'on n'y songeait pas. Que d'angoisses, que de joies, que de douleurs, que d'espérances enfouies dans cette ombre qui est une moitié de notre vie! Ah! pourquoi s'être retourné? Et pourtant, on s'attarde à contempler ces ténèbres d'où la mémoire fait jaillir maintes étincelles, dont la plus brillante, par un phénomène singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux.
Mademoiselle se livrait à ces réflexions alors que Gaston accomplissait sa septième année. «Déjà!» disait-elle; elle n'y pouvait croire et secouait la tête avec mélancolie. A cette époque, sur les instances du docteur, le petit garçon fut placé sous la surveillance d'une brave et honnête dame qui, en même temps que la civilité puérile et honnête, enseignait aux principaux enfants de la ville à distinguer un substantif d'un adverbe. Le jour où il fut conduit pour la première fois à l'école resta gravé dans l'esprit de Gaston. Dès la veille, il vit pleurer sa tante, qui ne se décidait qu'à contre-cœur à se séparer de lui, même pour quelques heures. Catherine, silencieuse, embrassait à chaque instant son favori, qui alla se coucher assez inquiet, se demandant si l'école où son parrain voulait le mener n'était pas en réalité un antre d'ogre. Le matin arrivé, deux heures se perdirent en pourparlers; enfin on se mit en route. Le soir, Gaston rentra enchanté: il avait jeté les fondements de plusieurs amitiés et négocié l'échange d'une toupie contre cinq billes, dont une de marbre.
Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile, prononça le mot collége. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir Gaston grandir, imposait alors silence à son vieil ami.
«Il faut s'accoutumer à regarder l'avenir en face, disait celui-ci, c'est pour eux, non pour soi, qu'on élève les enfants, et nous l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque la société, grâce au progrès…
—Le progrès sera la suppression de vos affreux colléges.
—Ou du moins la suppression des méthodes vicieuses qu'on y suit par routine, reprenait le docteur. Le progrès…»
Et une fois sur ce thème, je ne sais qui eût pu l'arrêter. La belle âme que celle du docteur Fontaine! Les hommes devenaient bons, sages, dignes et libres dans ses utopies; la veuve était protégée, l'enfance instruite, et les jeunes gens, robustes et sains, épousaient vaillamment les jeunes filles sans dot. Comme sa vieille jument jaune avait raison de hennir lorsqu'elle passait, selon sa fantaisie, d'un bord à l'autre de la route, portant son maître toujours absorbé dans la recherche des nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur! Les bêtes ne le sont pas tant qu'on pense, et si la jument hennissait, c'était sans doute par orgueil de sentir sur son dos ce fardeau aussi rare sur une selle que partout ailleurs: un homme de bien.
Heureux, content, choyé, Gaston atteignit sa huitième année. A cette date, on vit souvent Mademoiselle en conférence avec son notaire. Le soir, elle s'oubliait pensive près du lit de son neveu, qu'elle embrassait de temps à autre, tout en prenant garde de ne pas l'éveiller.
«Chère tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi, pourquoi pleures-tu?
—Je songe à ton avenir, répondit Mademoiselle, qui souleva l'enfant pour le presser contre son cœur.
—Vas-tu donc m'envoyer au collége, ainsi que le demande mon parrain?
—Pas encore; mais il faudra nous y résoudre; tu n'es pas riche et tu dois apprendre à travailler.
—Je veux bien travailler; ce que je ne veux pas, c'est te quitter. Tu es riche, toi!
—Hélas! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les larmes recommencèrent à couler.
—Et c'est pour cela que tu pleures? Ris donc, va! lorsque je serai grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et pour Catherine.»
Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes, l'enfant se rendormit.
Catherine, sans connaître le docteur Pangloss, était presque de son avis. Que lui manquait-il? la maison était assez vaste pour occuper son activité, et, après Mademoiselle, Gaston ne chérissait personne autant que la vieille servante. L'été, elle conduisait son favori chez Françoise, à Maulette, où Petit-Pierre, gars de la plus belle venue, s'évertuait à compléter l'éducation de son frère de lait. Il l'entraînait au grenier, parmi les bottes de foin; à l'étable, où Jeannette, tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis. Puis on visitait le poulailler pour chercher des œufs, et enfin on revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur approuvait ces exercices hygiéniques. Parfois, les jours de vacances, il prenait son filleul en croupe et lui exposait, entre deux visites, quelques-unes de ses théories sur les sociétés de l'avenir.
«Il y a donc des gens méchants? demanda un jour Gaston.
—Non, répondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il faut plaindre; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance.
—Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde la trouve bonne.»
Le docteur sourit et pinça le bout de l'oreille de l'enfant.
«Tu me comprendras plus tard», dit-il.
Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de son ami et de son neveu, vers l'heure présumée de leur retour. Gaston était le premier à l'apercevoir, tantôt assise au bord d'un fossé, tantôt cheminant sur la route, un livre à la main, abritée sous une vaste ombrelle. Si le docteur eût alors écouté son compagnon, la vieille jument aurait pris le galop pour rejoindre plus vite la chère promeneuse. Quelquefois Gaston, impatienté de la lente allure de la bête, se laissait glisser à terre et s'élançait pour tomber hors d'haleine entre les bras de Mademoiselle, qui le grondait de sa course folle, tout en l'embrassant. Le docteur arrivait à son tour, et les trois amis regagnaient la ville, salués par les piétons et les cavaliers. On faisait halte pour voir le soleil disparaître derrière les murailles de l'ancien château et embraser ses créneaux de lueurs rouges.
«Le progrès…» commençait le docteur.
Mais il était bientôt interrompu par une consultation en plein air. Du fond d'une charrette dont une fermière coiffée d'un grand bonnet, à la jupe rayée, au fichu croisé, guidait la haridelle, sortaient cinq ou six gars perdus dans leurs cols de chemise. Dociles aux ordres de la matrone, l'un montrait sa langue, l'autre un genou endommagé par une chute, un troisième une blessure honorablement acquise dans une lutte avec un de ses pareils. Gaston, parti en avant, cueillait des pâquerettes et des boutons d'or, regardait les cousins diaphanes danser sur l'eau des fossés, les bourdons s'enfuir effarés, les pies sautiller dans les prés humides. Le ciel s'incendiait vers le couchant, on entendait mugir, au fond des chemins creux, les bestiaux qui regagnaient l'étable et que gourmandait une voix d'enfant. De la masse sombre des taillis, bordés de tanaisie aux fleurons d'or, de mûriers sauvages et de fines bruyères, sortaient, comme des apparitions fantastiques, de vieilles femmes courbées sous un fardeau de bois mort. Un paysan, assis sur un cheval de labour, traînait une herse aux dents polies, et la mèche bruyante de son fouet décapitait au passage une grappe de gaillet ou la tige cotonneuse d'un bouillon-blanc. La nuit venait, lente, paisible, majestueuse, rétrécissant peu à peu l'horizon. Les grillons faisaient bruire l'air imprégné de senteurs balsamiques; de légères vapeurs montaient du sol, s'irisant sous un dernier rayon; on eût dit qu'une main invisible agitait une de ces étoffes chatoyantes dont l'œil veut en vain préciser la couleur. La nature, comme recueillie, apaisait ses voix tumultueuses, et le grand silence des solitudes semblait descendre avec l'ombre sur la plaine déserte. Mais bientôt le cri moqueur d'un coucou s'élevait du fond d'un bois, et les grenouilles préludaient au loin à leur monotone concert. Une cloche d'église tintait à l'improviste; la brise emportait les notes vibrantes et les semait sur la vallée. A ce signal, des chauves-souris échappées de la vieille tour commençaient leur chasse nocturne; des vers luisants allumaient leurs fanaux dans l'herbe; les trembles frémissaient. Toujours ému par la grandeur et l'harmonie solennelle de ces couchers du soleil, le docteur s'arrêtait, l'âme rêveuse, l'oreille charmée, l'œil fixé sur le ciel où brillaient les étoiles, et secouait sa tête grise en murmurant: «Spinoza s'est trompé: il y a un Dieu.»
Peu à peu on pénétrait dans la grande rue où Mademoiselle et son compagnon suffisaient à peine à répondre aux bonsoirs qui les accueillaient. Bientôt on apercevait Catherine, installée sur le seuil de la maison, inquiète, comme toujours, de l'absence de sa maîtresse. Le plus souvent, le docteur prenait place à table, et, à l'heure du café, Dieu sait si le monde était réformé et l'humanité heureuse!
«Tu verras tout cela, toi, disait-il en caressant la joue de son filleul, qui luttait contre le sommeil; le progrès…»
A ce mot, Gaston fermait les yeux, croyant les ouvrir, et se trouvait transporté sur la place du marché. L'église, la vieille tour, les deux écussons du notaire et l'énorme rasoir qui servait d'enseigne au coutelier lui apparaissaient noyés dans une lumière éblouissante. Cinq ou six soleils brillaient dans le ciel, et les passants, par la mise et les traits, ressemblaient à Mademoiselle, à Catherine ou au docteur. C'est ainsi que l'enfant voyait en rêve le monde perfectionné de son parrain; aux hommes devenus bons, il ne pouvait prêter une autre forme que celle des êtres dévoués qui ne savaient que lui sourire depuis qu'il était né.
Un soir de l'automne de 1842, un vent furieux, âpre, glacial, ébranlait les maisons de Houdan et présageait le retour de l'hiver. Neuf heures sonnaient; Catherine tricotait près de Mademoiselle; Gaston, établi sur une chaise, lisait à haute voix un conte de Berquin. Le petit garçon interrompait parfois sa lecture pour écouter la bise siffler dans la cheminée ou le bruit de la girouette, qui représentait un chasseur visant un gibier imaginaire. Catherine levait alors les yeux, mais sa maîtresse, perdue dans une rêverie, semblait ne pas s'apercevoir de l'interruption. C'est que, l'âme émue, elle prêtait l'oreille aux plaintes désespérées de la rafale, qui tantôt murmurait avec une voix plaintive et tantôt rugissait comme irritée.
«Catherine, dit Gaston à voix basse en posant son livre sur les genoux de la vieille bonne, qui est le plus fort, le vent ou les arbres?
—Le vent, monsieur Gaston, car il déracine jusqu'aux chênes.
—Comment peut-il être aussi fort, puisqu'on ne le voit pas?
—On ne voit pas Dieu qui pourtant est plus fort que le vent, ditCatherine en introduisant une de ses longues aiguilles sous sa coiffe.»
L'enfant allait reprendre sa lecture; mais il releva de nouveau la tête:
«Pourquoi le vent fait-il semblant de rire et de pleurer? demanda-t-il; écoute…
—Il pleure lorsqu'il passe sur le cimetière, répondit la Normande, qui se signa.
—Et pourquoi rit-il?»
En ce moment, le marteau de la porte retentit.
Mademoiselle tressaillit; ses yeux inquiets interrogèrent ceux deCatherine, qui restait bouche béante.
«On dirait…», murmura-t-elle sans pouvoir achever.
Le marteau résonna de nouveau; la servante s'élança: il y eut un grand bruit de voix, puis Catherine reparut précédant M. Alexis de La Taillade et son épouse, la propriétaire duCœur-Enflammé.
A la vue de son frère, Mademoiselle se rapprocha de Gaston; ses lèvres pâlirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son bras droit s'étendit vers la tête bouclée de l'enfant, comme pour le protéger. Le soudard n'avait guère changé depuis son départ. Sa face niaise, bouffie, rugueuse, marbrée de plaques rouges, apparaissait au-dessus d'un col noir éraillé. Il était vêtu d'un pantalon de drap clair et d'une de ces longues redingotes ditesà la propriétaire, dont les Allemands perpétuent la mode à Paris. D'une main, il tenait gauchement un chapeau gris, de l'autre la fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle plongeait un de ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile, tandis que sa femme s'avançait de quelques pas.
«C'est ton môme? s'écria-t-elle en désignant Gaston, il est gentil.»
La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une quarantaine d'années, en représentait au moins cinquante. C'était une grande femme sèche, anguleuse, à la peau jaune, aux yeux de fouine, et dont une dent malvenue entr'ouvrait les lèvres minces. Coiffée d'un de ces bonnets de laine si fort à la mode vers 1840, elle portait, suspendu au bras gauche, l'indispensable cabas d'alors. Drapée dans un châle de laine, étranglée dans une robe d'indienne, chaussée de socques qui la grandissaient encore, elle n'avait rien d'avenant, en dépit du sourire qu'elle ébauchait à l'adresse de sa belle-sœur. En somme, le noble couple, dont l'écusson portait une fleur de lis, ressemblait, à s'y méprendre, à ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu comme les socques, les bonnets de laine et les cabas.
Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme de La Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit derrière sa tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son cœur bondir et ne pouvait parler. Elle contemplait son étrange belle-sœur avec une surprise douloureuse, et les deux larmes suspendues à ses cils coulèrent enfin. Devenue écarlate à cette vue, Catherine retroussa ses manches, frotta avec énergie ses bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son regard se promenait de M. de La Taillade à sa femme, puis s'arrêtait sur une énorme paire de pincettes qui reluisait au coin de la cheminée. La brave fille se demandait sans doute si l'heure n'était pas venue de sauver à la fois Mademoiselle et Gaston en assommant d'un seul coup les deux intrus.
Mme de La Taillade s'était avancée d'un pas, ses prunelles, dures et luisantes comme celles des animaux carnassiers, se fixèrent sur la sœur de son mari, qui peu à peu reprenait son sang-froid.
«Embrassez votre père, Gaston, dit Mademoiselle, dont la voix tremblante trahissait l'émotion intérieure.»
L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se dirigea avec lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser.
«Bonsoir, monsieur», dit-il en présentant son front.
Le soudard, un moment embarrassé, plaça son chapeau et sa pipe sur le marbre de la cheminée, considéra un instant son fils et lui prit la tête entre ses deux grosses mains.
«Une, deux…, hope-là, mon luron! s'écria-t-il en le soulevant de terre.»
Gaston ainsi suspendu devint pâle.
«Vous me faites mal», murmura-t-il.
M. de La Taillade, interdit du peu de succès de sa gentillesse, le laissa retomber.
«Et moi, mon mignon, ne m'embrasses-tu pas? dit Mme de La Taillade, qui tenta de saisir l'enfant au passage.»
Comme un oiseau qui fuit la griffe d'un chat, Gaston se jeta dans la jupe de Catherine.
«Petit grincheux, ne sais-tu pas que je suis ta maman?
—Ma mère est au ciel, répondit Gaston aussitôt qu'il se vît hors d'atteinte.
—Mais c'est moi qui la remplace», reprit la grande femme.
L'enfant secoua sa jolie tête bouclée et se pressa plus fort contreCatherine qui, sur un signe de Mademoiselle, disparut avec son favori.
Il y eut un moment de silence. Mme de La Taillade ne cessait de regarder sa belle-sœur; Alexis soufflait dans le tuyau de sa pipe qui crépitait; Mademoiselle, debout, chiffonnait la collerette qu'elle raccommodait quelques minutes auparavant.
«Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ma chère sœur», dit enfin l'horrible femme d'un ton ironique.
Les joues de Mademoiselle s'empourprèrent, elle courba la tête comme pour éviter le choc d'un projectile et fit un pas vers son frère.
«Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me vaut votre visite?»
Le soudard, embarrassé, souffla plus fort dans sa pipe, ferma un œil, caressa son épaisse moustache, fit un mouvement d'épaules comme pour remonter le sac qu'il avait si longtemps porté, et regarda sa femme d'un air piteux.
«Nous venons chercher le petit, dit celle-ci de sa voix aigre; Alexis ne peut plus vivre sans lui.
—Cette menace de vos dernières lettres est donc sérieuse? s'écriaMademoiselle.
—Une menace! reprit Mme de La Taillade, dont la dent malencontreuse saillit comme celle d'un dogue, n'est-il pas naturel qu'un enfant vive auprès de son père? Un chérubin, c'est ce qui manque à notre ménage pour qu'il soit parfait. Pas vrai, Alexis?»
Mademoiselle ne regarda même pas sa belle-sœur; elle se rapprocha de son frère, dont les yeux ternes clignotaient, et qui continuait à remonter son sac.
«Sur mon honneur, dit-elle, tout l'argent dont je pouvais disposer vous a été remis, y compris la part qui revenait à votre fils sur la dot de sa mère. Au nom de la pauvre morte, monsieur, ne me causez pas cette affreuse douleur de m'enlever Gaston.
—Là, là, ma chère belle-sœur, s'écria Mme de La Taillade, n'attendrissez pas Alexis; il pleure facilement, ce pauvre chéri, surtout lorsqu'on lui parle de la défunte. Ordonnez qu'on lui serve une goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en repos, et traitons ensemble cette petite affaire. Je suis un agneau, moi; nous nous entendrons.»
Le regard de Mademoiselle se détourna d'Alexis, qui balançait sa tête comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur l'agneau dont la mise, le type, les gestes, le son de voix étaient bien faits pour surprendre une provinciale élevée par une chanoinesse. Certes, Mademoiselle n'avait jamais soupçonné son frère d'avoir contracté une alliance qui ne fût pas une mésalliance, mais elle se demandait à quelle branche de la famille humaine pouvait appartenir cette créature roide, sèche, vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis à lui donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par religion, fût exempte de préjugés, elle sentait une répugnance profonde à débattre avec cette inconnue ce qu'elle considérait comme le but capital de sa vie,—l'avenir et le bonheur de Gaston. Elle surmonta cependant sa répulsion.
«Je veux croire à votre bonté, dit-elle en regardant bien en face Mme de La Taillade; mais, je vous en prie, rassurez-moi d'abord sur les intentions de mon frère au sujet de son fils.»
Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, était loin d'être timide; une flamme intérieure éclaira ses prunelles qui, cependant, ne purent soutenir le regard loyal de Mademoiselle. Elle se retourna brusquement vers son mari.
«Hein, chéri, l'aime-t-elle! Bourre donc ta pipe, tu nous agaces à souffler comme ça dans le tuyau.»
Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa robe et finit par se frotter les yeux du revers de sa main.
«Pauvre chérubin, continua-t-elle enfin, n'était son éducation dont il faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais songé à vous le reprendre. J'ai voulu le raisonner; bast! vous devez le connaître, il n'est pas facile de le faire démordre d'une idée. «Ça me crève l'âme pour ma sœur, répète-t-il; mais la jeunesse doit s'instruire. Il ne sort pas de là!»
Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dégoût; elle n'était pas dupe de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui était odieuse. Elle se rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui, n'osant plus souffler dans sa pipe, tassait son mouchoir au fond de son chapeau et remontait son sac.
«Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possède plus. J'ai élevé votre fils sans songer à me mettre en garde contre vos exigences, sans songer qu'un jour vous chercheriez à me l'enlever. Voyons, monsieur, tout sentiment humain ne peut être mort en vous. Emmener Gaston, c'est le livrer à la misère, c'est le plonger de gaieté de cœur dans le bourbier où vos vices vous condamnent à vivre. Ayez pitié de sa jeunesse, si vous n'avez pitié de moi. Il partagera mon pain jusqu'à l'heure de ma mort, il saura porter le nom de nos ancêtres, et je vous jure de lui apprendre à vous respecter.»
Alexis avait reculé de quelques pas; Blanchote vint à son secours.
«Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux ça que de chercher midi à quatorze heures. Il dépend de vous de le conserver ce mioche, auquel vous paraissez tenir comme à vos yeux. Prêtez-nous deux mille francs, qui me serviront à m'établir de nouveau, car votre amour de frère a bu jusqu'au comptoir duCœur-Enflammé. Mais il est dompté; je vous réponds de lui, il ne boira désormais que ce qu'il aura gagné, dût-il tirer la langue d'une aune.
—Je n'ai plus d'argent, répondit Mademoiselle d'un ton navré.
—Allons donc, deux mille balles? vous en avez envoyé plus de dix à votre frère pour son absinthe? Puis, c'est cossu, chez vous, sans vous offenser; ça sent le pain sur la planche. Voilà des meubles et des tapisseries qui se vendraient cher à Paris, je m'y connais. D'ailleurs, vous pouvez emprunter sur la bicoque, je sais qu'elle est à vous.»
Mademoiselle secoua tristement la tête; depuis plus d'un an, afin de satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothéqué la petite maison qu'elle tenait de son tuteur.
«Vous réfléchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa dans son châle et dont les socques résonnèrent sur le parquet; nous ne repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant, à votre choix. Viens, chéri; ne vous dérangez pas; Alexis doit connaître les êtres.»
En ce moment Catherine parut, rouge comme la crête d'un coq et armée d'un balai, bien qu'il ne fût guère l'heure de se servir de cet ustensile; Mademoiselle s'était laissé choir sur un fauteuil, elle se redressa brusquement.
«Catherine!» s'écria-t-elle d'une voix impérieuse.
Il était temps; deux secondes de plus, et le balai, manié avec une énergique maladresse, aurait heurté le dos de Blanchote et aplati le chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se retournèrent au cri poussé par Mademoiselle, et, frappés sans doute de l'attitude de la robuste Normande, jugèrent à propos de sortir à reculons, tout en murmurant autre chose que des patenôtres. Catherine suivit pas à pas les deux époux, balayant le parquet derrière eux avec une vigueur pleine de sentiments contenus.
La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine, n'était qu'un événement trop prévu par Mademoiselle, qui, depuis six mois, vivait sous la menace incessante de se voir enlever Gaston. Pour satisfaire aux exigences, sans cesse renouvelées de son frère, elle avait dû vendre peu à peu ses bijoux, hypothéquer sa maison et consacrer une partie de son revenu à solder l'intérêt de cet emprunt. Insensiblement, la misère s'approchait de l'hospitalière demeure autrefois si riante dans sa médiocrité. Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au foyer glacé et mesurer le pain à ses hôtes. Effrayée, Mademoiselle s'était enfin décidée à se confier au docteur Fontaine. Celui-ci se plaignit avec amertume de n'avoir pas été consulté plus tôt. Il écrivit sur l'heure à M. de La Taillade, lui signifiant qu'il ne devait plus compter sur la faiblesse de sa sœur, réduite au strict nécessaire par ses libéralités passées. Bien que sachant à qui il s'adressait, le brave médecin ne put se défendre, au passage, d'invoquer l'humanité et le progrès, ce soleil du monde futur. D'un autre côté, il rassura son amie sur les suites possibles de cette brusque rupture, et lui démontra qu'Alexis, paresseux et incapable de se suffire à lui-même, se garderait bien de s'embarrasser de son fils.
Mademoiselle, les deux mains étendues sur son visage, était retombée sur son fauteuil. Elle releva la tête au bruit de la porte extérieure qui se refermait avec fracas. Avait-elle rêvé? Non, hélas! elle allait perdre Gaston, car ses ressources épuisées ne lui permettaient plus le moindre sacrifice. Elle se repentit de n'avoir pas retenu son frère, de n'avoir pas cherché à gagner le cœur de cette femme devant laquelle il semblait trembler, et fondit soudain en larmes.
«Bonté du ciel, ma chère maîtresse, s'écria Catherine qui venait dereparaître, faut-il que je vous voie pleurer! Eux, emmener M. Gaston?Ah! bien oui, ils ne sont pas de force, allez! Qu'elle y vienne donc, laParisienne, et je la coiffe de son cabas!
—Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possède à peine ce qui nous est indispensable pour vivre.
—Ah, les voleurs! mais ça n'est pas du monde, ces gens-là! Attendez, j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M. Gaston…
—Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine.»
La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naïf, deux mille francs représentaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle, mais qu'un souverain seul peut réunir.
«Il faut prévenir le maire, s'écria-t-elle enfin.
—Le maire est impuissant, répliqua Mademoiselle, mon frère a le code pour lui.»
Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel était ce personnage plus puissant que M. le maire, et assez injuste pour donner raison à l'ex-sergent contre Mademoiselle? Mais non, la douleur égarait sa maîtresse, et le code, si hardi qu'on le supposât, ne pourrait commettre une énormité qui révolterait tous les honnêtes gens. Qui donc, depuis sa naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui donc oserait soutenir qu'il n'était pas la propriété de Mademoiselle? Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa maîtresse, tout en se proposant d'éveiller au jour le docteur Fontaine. Par malheur, en ce moment même, le docteur se mettait en selle pour se rendre au château de Pontchartrain.
L'heure avançait; il fallut avoir recours à la prière pour obtenir de Catherine qu'elle allât se reposer, et pour lui arracher la promesse formelle qu'elle accueillerait le lendemain M. et Mme de La Taillade autrement qu'avec son balai.
Demeurée seule, Mademoiselle s'établit près du lit de son neveu. L'enfant dormait d'un sommeil paisible; ses boucles blondes inondaient son oreiller; ses mains croisées soutenaient sa tête. Au dehors, le vent continuait à souffler par rafales; la girouette grinçait, et vingt autres girouettes, comme entraînées par l'exemple, pivotaient à leur tour, changeant sans cesse le point de mire de leurs impassibles chasseurs. L'âme pleine de pensées lugubres, Mademoiselle ne relevait le front que lorsqu'un tourbillon accourait à l'improviste, secouait les fenêtres avec rage, enveloppait la maison, essayait de l'ébranler, et fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle à son aide des compagnons invisibles. A ces furieux efforts succédait un silence profond; on entendait alors la respiration de Gaston et le tic-tac de la grande horloge qui comptait dans l'ombre les secondes de l'éternité. Parfois un meuble craquait et faisait tressaillir Mademoiselle, qui prêtait machinalement l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous son front endolori les idées se pressaient amères et confuses. Gaston allait partir, être malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle regardait l'enfant d'un œil voilé, aussi brisée, aussi morne, aussi anéantie que si elle l'eût contemplé mort entre les planches d'un cercueil.
La première lueur du jour la surprit encore accoudée sur le lit de son neveu. A force de penser, son cerveau ne lui présentait plus qu'une image infidèle des choses, et sa raison, fatiguée de chercher une solution introuvable, la demandait au monde surnaturel. Elle songeait qu'à la dernière heure Dieu pourrait intervenir; puis, retombant dans la réalité, elle rêvait de se rendre avec Catherine dans la tour de l'ancien manoir, et de creuser la terre pour trouver les trésors que la rumeur publique prétendait y avoir été enfouis. Parfois aussi elle pressait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir un moyen de gagner en une semaine, en un jour, en une heure, un peu de cet or devenu nécessaire pour assurer son bonheur. Hélas! Gaston avait comblé tous les vides de ce cœur créé pour être celui d'une épouse, d'une mère, et que l'indifférence des hommes avait meurtri sans le dessécher.
A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un javelot d'or dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva, les membres engourdis. Elle se rapprocha de la fenêtre et appuya sa tête en feu contre la vitre glacée. Son regard erra dans le jardin. Des oiseaux se querellaient; on les voyait sautiller entre les branches déjà nues des pommiers, tandis que des merles parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu d'une allée, une petite charrette remplie de cailloux barrait le passage: c'étaient les matériaux que Gaston transportait depuis deux jours, afin d'édifier un château où il devait loger sa tante, Catherine et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au loin, par-dessus les haies, un champ immense qui commençait à jaunir. Le ciel, sans un seul nuage, empruntait au soleil levant de splendides teintes orangées; le sol jonché de feuilles rousses rappelait seul la tourmente de la nuit. Mademoiselle s'enveloppa d'un châle, sortit sans bruit et se rendit au cimetière. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et disparaissait à demi dans le trou béant. Il se redressa au bruit des pas de la visiteuse matinale, qui, si légers qu'ils fussent, faisaient crépiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le sourire qui avait éclairé un instant la face du vieillard s'effaça.
«Il y a du nouveau,» murmura-t-il en branlant la tête.
Il trancha du revers de sa bêche deux ou trois vers qui se tordaient sur la terre brune et reprit sa tâche funèbre, après avoir craché dans ses mains calleuses. La cloche de l'église tinta; en cet instant, Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre qui, depuis dix ans, recouvrait la dépouille de la mère de Gaston.
Le soir du même jour, ménageant sa monture fatiguée, le docteur revenait de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la grand'route pour s'engager sur un sentier, il entendit le bruit de la diligence de Brest cachée par un taillis, et s'arrêta pour la voir passer. Elle arriva au galop furieux de ses chevaux frais. Le docteur releva ses lunettes; sous l'ombre de la bâche de cuir qui recouvrait l'impériale, il avait cru reconnaître M. de La Taillade et Gaston.
«Je suis fou,» pensa-t-il.
Cependant son cœur battait, et il regardait fuir avec inquiétude le lourd véhicule qui rebondissait sur les pavés, vacillant, de droite à gauche, au milieu d'une poussière vermeille. Tout à coup le docteur tourna bride, et tenta de faire galoper sa jument. Une heure plus tard, il mettait pied à terre devant la demeure de sa vieille amie, et s'élançait vers le salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de celui qu'elle avait aimé, se débattait dans le délire de la fièvre entre les bras de Catherine éplorée.