Après avoir coulé des jours oisifs et choyés, Marcel Debrive, à vingt-deux ans, se trouva subitement sans un sou dans sa poche, sans un métier dans les mains, mais, par contre, avec une sœur et une maman sur les bras. Son père, soudain ruiné dans la banque, n'avait pas survécu au désastre. Alors, bravement, Marcel se fit mécanicien d'auto. Ils sont plus nombreux qu'on ne pense, ceux qui possédèrent d'abord une voiture, puis qui, sans ressource et sans autre talent, demandèrent leur salut à l'art de conduire.
Au moins, Marcel Debrive put éviter de servir un particulier, condition que son passéde fils de famille lui eût rendue particulièrement pénible. Grâce à des protections, il entra à l'usine Sancerre, la célèbre marque d'automobile. Comme il se présentait et se tenait fort bien, on l'employa aux livraisons de voitures en province. Et plus tard, lorsqu'il eut amélioré ses connaissances par l'étude et la pratique, on l'envoya près des clients lointains qui réclamaient un mécanicien de la maison.
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C'est à ce dernier titre qu'il se présenta, un matin de printemps, chez le riche minotier Morez, dont les moulins et la maison d'habitation sont blottis dans un pli du Jura. Sa voiture Sancerre refusait tout service. Vainement, de ses mains de chauffeur novice, l'avait-il excitée, sondée, trifouillée. Elle ne voulait rien savoir.
Il ne fallut pas grand temps à Marcel Debrive pour reconnaître quelque anicroche du côté de la magnéto, personne facilement déréglée. Mais il découvrit du même regardMlleMorez. Car toute la famille, groupée autour de la voiture malade, attendait l'arrêt du médecin. Marcel Debrive reçut le choc. Ce fut instantané. Chez lui, l'amour naissant fut plus fort que l'amour-propre. Au lieu d'affirmer sa science en dénonçant la panne, il se tut. Il était résolu à prolonger son séjour en prolongeant ses recherches.
Oubliant sa cotte et son bourgeron,—qu'il avait souvent endossés, d'ailleurs, lorsqu'il travaillait sous sa propre voiture,—Marcel Debrive s'éprit de Renée Morez. Ce fut l'éternel roman du jeune homme pauvre et de la jeune fille riche. Banal pour ceux qui le lisent, il est toujours inédit pour ceux qui le vivent.
Le contraste entre les fines manières et l'humble métier de ce garçon séduisit-il la jeune héritière, tandis qu'elle suivait son travail? Fut-elle charmée par cet attrait mystérieux de prince déguisé? En tout cas, s'il reçut le coup de foudre, elle reçut le choc en retour. En quelques jours, la trame légère et forte des allusions et des regards les lia l'un à l'autre.
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La voiture, elle, gisait, émiettée, en mille morceaux, comme un jeu d'osselets. Jamais châssis ne fut démonté, examiné, autopsié aussi minutieusement. La panne serait traquée dans ses derniers retranchements. Elle ne pouvait pas échapper à d'aussi consciencieuses investigations.
Mais si la guérison n'avançait guère, l'idylle ne marchait pas fort non plus. Que peut-on se dire dans un regard? Tout et rien. Alors ils s'écrivirent... Et leurs aveux purent enfin se répandre. Ils se contèrent le passé, ils bâtirent l'avenir. Fragile avenir! Hélas! M. Morez était trop intéressé pour permettre un mariage inégal. MmeMorez trop austère pour couronner un roman conçu au mépris des usages.
Cependant, Marcel devait à la renommée de la maison Sancerre, à sa propre réputation, de ne pas laisser plus longtemps la voiture en menus morceaux. Il fallut la ressusciter. Hélas! elle marcha.
Mais, pour prolonger le séjour du jeune mécanicien, Renée Morez eut une inspiration. Elle souhaita d'apprendre à conduire. Quoi de plus naturel que de profiter de la présence d'un maître? Son vœu fut exaucé. Et les leçons commencèrent, sur la route, devant la maison, sous les yeux des parents ravis, en première vitesse.
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Voici la dernière leçon. Marcel doit repartir le soir même pour Paris, sans avoir osé se déclarer aux parents, tant il est sûr d'un échec dans sa condition présente. Fouettés par la pensée de la séparation proche, ils augmentent l'allure et la distance. Ils sont seuls, hors de vue. Renée conduit. Il est penché sur elle, prêt à la moindre alerte. Ils ont l'illusion trompeuse de s'en aller côte à côte dans la vie. Ils perdent la notion de l'espace et du temps. Une longue descente se déroule à leurs yeux alanguis. Happés par la pente, ils plongent délicieusement. Soudain, un tournant brusque surgit au bas de la côte. Marcel est-il troublépar un trop proche voisinage? Avant d'avoir ébauché un geste, poussé un cri, il se voit jeté au fossé, lancé dans un champ, dans un panache formidable...
Cependant, les parents, peu à peu, s'effarent de ne pas revoir leur fille. Une heure. Deux heures... Serait-ce un accident? Non. Ce n'est pas possible. Ce serait trop affreux. Ou alors, ce jeune homme trop distingué ne serait-il qu'un faux mécanicien? Se serait-il permis?... D'un regard, ils se consultent, se concertent. Il faut savoir. Et les voilà cambriolant les tiroirs de Marcel et de Renée, tirant au jour le chaste roman par lettres... Plus de doute. Ils s'aiment. Il s'agit d'un enlèvement. Et ce séducteur se prétend de bonne famille! Oh! Mais le misérable n'aura pas leur fille. Ils rattraperont eux-mêmes les fuyards. Car il faut éviter le scandale à tout prix.
Vite, on attelle le cheval à la charrette anglaise, gardée en attendant que cette maudite voiture soit en état. Madame monte, Monsieur fouette. Un garde, un métayer, un bûcheron successivement les renseignent. Ils sont sur la piste. Ah! si la bonne panne pouvaitimmobiliser les coupables! Plus vite. Le cheval semble sortir d'un bain d'eau de savon. Plus vile encore.
Tout à coup, au bas d'une descente, ils distinguent un rassemblement autour de la voiture retournée... Leur fille est morte! Ils bondissent, interrogent. On ne sait pas au juste. On a transporté les jeunes gens là, tout près. Les bras désignent un chalet au milieu d'un pré.
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Ils volent. Et là, dès le seuil de la chambre, ils s'arrêtent, foudroyés.Dans le même lit, le drap au menton, le teint rose, les deux amoureux reposent côte à côte! Sans autre dommage qu'une commotion formidable, ils se réveillent lentement. Et, croyant rêver encore, ils se sourient...
La vieille femme qui habite le chalet, flairant des parents et quêtant une aubaine, s'explique avec complaisance. Dame oui, elle les a mis dans son propre lit, ces pauvres jeunes gens. Sans doute des nouveaux mariés en voyage de noce.
Derrière les Morez, les curieux se pressent. L'un d'eux a reconnu le minotier. On chuchote. On ricane. Le scandale est public, flagrant...
Et le père, secoué d'une rage tout juste atténuée par la joie de retrouver sa fille sauve, se tourne vers la vieille femme qui, déjà, avance le creux de la main:
—Ah! bien, vous en avez fait de la jolie besogne, la mère! Il va falloir les marier, maintenant!