GRAND TOURISME

Lise et Claude—six et sept ans—se sont glissés dans la remise de l'auto. Dans l'ombre fraîche, l'énorme phaéton exhale une bonne odeur d'huile et de métal refroidis. Une raie de soleil brille sous la grande porte close. On n'entend que la brouette du jardinier sur le sable des allées. Le mécanicien a congé. Papa et maman sont en visite. Calme propice! Sécurité favorable! On va donc pouvoir goûter ces délices défendues, grimper dans la voiture, lui au volant, elle à ses côtés, et, de toute l'ardeur de l'imagination, s'élancer à travers le monde, sans changer de place... Écoutez ces chauffeurs intrépides, juchés sur leurs sièges et vivant leur rêve.

LUI.—Moi, je serais le mécanicien.

ELLE.—Tu serais pas un monsieur qui conduit lui-même?

LUI.—Non. J'aime mieux être un mécanicien. C'est plus chic.

ELLE.—Alors, moi, je serais une dame qui tiendrait la carte, pour être à côté de toi?

LUI.—Oui. Où qu'on va?

ELLE,dans son rôle.—Allez au Bois.

LUI.—Tac, tac, tac. Ça, c'est les vitesses. J'ai passé vite.

ELLE,consultant la carte à l'envers.—J'ai changé d'avis. Allez à New-York.

LUI.—Mais il y a la mer...

ELLE,désinvolte.—Faites le tour.

LUI,dans ses dents.—Eh bien! mon colon...

ELLE.—Et dépêchez-vous. J'ai des amis à dîner.

LUI,cornant avec fureur.—Attention, là, croquant!

ELLE,vaguement inquiète.—Pourquoi que vous faites aller la trompe?

LUI.—C'est un transatlantique qui veut pas prendre sa droite.

ELLE,répétant des phrases entendues.—Soyez prudent. Je déteste qu'on conduise au frein. Ça use les pneus.

LUI.—C'est bon. C'est bon. Voilà New-York.

ELLE.—Qu'est-ce qu'il y a à voir, à New-York

LUI.—Des milliardaires.

ELLE.—Qu'est-ce que c'est, des milliardaires?

LUI.—C'est des gens qu'ont mal à l'estomac.

ELLE.—Alors, ils doivent être méchants. Je ne veux pas les voir. Retournons. Vous reviendrez par l'Afrique.

LUI.—Mais y a encore la mer!

ELLE.—Prenez l'autre rive.

LUI,se carrant dans son fauteuil.—On en met.

ELLE.—De quoi qu'on met?

LUI,indulgent, avec un rien de mépris.—De l'avance, parbleu!

ELLE.—On en fait, de la poussière!

LUI.—C'est le désert. C'est mal entretenu.

ELLE.—Y a pas de goudron?

LUI.—Pas des bottes. Ah! ah! sacristi... Voilà un troupeau d'éléphants.

ELLE.—Faut faire signe au berger de les ranger.

LUI.—Mais y a pas de berger, voyons. C'est des éléphants sauvages.

ELLE.—Alors, faut faire aller la trompe.

LUI,badin.—Comme eux...

ELLE.—On passe?

LUI.—Bien sûr... Oh! là, là, quelle secousse!

ELLE.—On a écrasé quelque chose?

LUI,avec orgueil.—Plutôt.

ELLE.—Quoi donc?

LUI.—Je crois qu'on vient de passer sur une autruche.

ELLE,vivement.—Oh! Faut rapporter les plumes!

LUI.—Non, non, filons. Le propriétaire n'aurait qu'à prendre notre numéro. Je ne sais pas si le patron est assuré.

ELLE.—C'est dommage.

LUI.—Si on boule un crocodile, je vous promets qu'on prendra sa peau. Ah! zut!

ELLE.—Qu'est-ce qu'il y a?

LUI.—C'est mon embrayage qui me fait des mistoufles.

ELLE.—C'est grave?

LUI.—Non! C'est des grains de sable... Pas étonnant, dans le Sahara.

ELLE,rassurée.—Je voudrais passer par Pékin.

LUI.—Ah! non, alors. On ne sera jamais rentré pour dîner.

ELLE.—Si, na!

LUI,quittant le ton mécanicien.—Non. D'abord, c'est pas une raison, parce que t'es la dame, pour me faire faire tous tes caprices. Je ne veux pas éreinter ma voiture, moi. Ou bien alors, je serai le monsieur, tu seras ma femme, et tu n'auras plus rien à dire.

ELLE,effarée de connaître si tôt le joug conjugal.—Non, non. Tu seras toujours le mécanicien. Par où rentre-t-on?

LUI.—Par la Turquie.

ELLE.—On ne s'arrêtera pas?

LUI.—On ne s'arrête jamais en automobile, quand on n'est pas forcé.

ELLE.—Alors, quand qu'on achète des cartes postales?

LUI.—Quand on fait son plein d'essence, tiens! Mais faut rentrer. On va faire vite.

ELLE.—Faire quoi?

LUI.—De la route, voyons. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? Regarde. On frise le cent à l'heure. Attention: un tournant. T'as vu? On a viré sur deux roues.

ELLE,mal rassurée.—On va pas verser?

LUI,sûr de soi.—Il n'y a pas de danger.

ELLE,frissonnante.—Alors, va encore plus vite, dis.

LUI,farouche.—Tant que ça peut!

ELLE.—Tant que ça peut quoi?

LUI.—T'es bête. Tant que ça peut marcher.

ELLE.—Tu conduis bien, tu sais.

LUI,modeste.—Oui. Je connais mon affaire. (Un temps.) Dis donc, voilà que tu tutoies ton mécano, maintenant!

ELLE,du tac au tac.—Tu tutoies bien ta patronne.

LUI.—Tiens, c'est vrai! Ah! ça se tire: on voit la tour Eiffel.

ELLE.—Où qu'on est?

LUI.—Dans les Alpes.

ELLE.—Dis donc, on n'a pas eu de panne.

LUI.—Touche du bois.

ELLE.—Pour quoi faire?

LUI.—Ça empêche les pannes.

ELLE.—Si on en avait une, qu'est-ce qu'on ferait?

LUI.—Du camping.

ELLE.—Qu'est-ce que ça veut dire?

LUI.—C'est de l'anglais. Ça veut dire dîner sur l'herbe. Ah! nous voilà arrivés. Cristi, j'en ai plein les bras.

ELLE.—C'est très bien, chauffeur. Je suis très contente de vous. Tenez, voilà cent mille francs.

LUI.—C'est que je n'ai pas de monnaie.

ELLE,royale.—Gardez, gardez, mon garçon.

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