PAUL

Les six ans de Lise jouent au jardin. Les sept ans de son frère Claude s'approchent, importants et pénétrés:

LUI.—Tu sais, papa vient de renvoyer Paul...

ELLE,effarée.—Le chauffeur! Non... C'est vrai? Oh! il était si gentil avec nous. Pourquoi qu'on le renvoie?

LUI.—Pour des tas de choses. Oh! papa lui en a dit, va. (Satisfait.) Moi, j'étais dans la remise, j'ai tout entendu.

ELLE.—Eh bien! qu'est-ce qu'il a fait?

LUI.—Voilà. Ce matin, on l'avait envoyéà la ville pour une petite réparation. Paraît qu'il est rentré un peu parti...

ELLE.—Parti où?

LUI.—Gris, si t'aimes mieux.

ELLE.—De poussière?

LUI.—Mais non, voyons: paf, pompette, pochard.

ELLE.—Ah! bon.

LUI.—En revenant, il a éraflé un garde-crotte contre une charrette et il a détraqué la sirène. Tu penses si papa était furieux. Il criait que dans un état pareil un chauffeur est capable de tuer tous ses passagers...

ELLE.—Mais puisqu'il n'en avait pas...

LUI.—Nous aurions pu être dans la voiture. Et puis ça pourrait recommencer. Enfin, il a dit à Paul qu'il allait lui régler son compte, et il lui a ordonné de faire ses paquets.

ELLE.—Et Paul?

LUI.—Il n'avait plus l'air parti du tout. Il disait qu'il ne buvait jamais et que, justement, un rien lui montait à la tête. Avant le déjeuner, ses camarades du garage lui avaient fait prendre... oh! attends... un drôle denom... quelque chose comme une mauviette ou une minette, enfin une affaire où il y a de l'absinthe.

ELLE.—Ça doit être bon.

LUI.—Je ne sais pas. Je n'en ai jamais goûté. Et alors Paul jurait qu'il ne recommencerait jamais, qu'il se méfierait, que ça lui servirait de leçon...

ELLE.—Et papa ne l'a pas cru?

LUI.—Non, non. Papa a parlé de la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Par exemple, je ne sais pas quel vase.

ELLE.—Ça doit être dans le moteur.

LUI.—Peut-être. Et alors papa lui a sorti tout ce qu'il avait sur le cœur depuis le commencement. Y avait quelque chose!

ELLE.—Quoi?

LUI.—Attends, que je me rappelle. Ah! d'abord, il a reproché à Paul de dire des gros mots à tout bout de champ.

ELLE.—Il en disait quand il est arrivé. Mais il n'en dit plus, plus jamais.

LUI.—Mais tu comprends que quand on est en colère, on n'y regarde pas de si près. Papa criait de sa grosse voix: «Vous avezappris à mes enfants des mots qu'ils n'auraient jamais dû entendre.» Ça, c'est vrai, Lise. Tu te rappelles le jour où on a crevé, où il faisait si chaud. Paul, en changeant d'enveloppe, disait tout le temps: «Chameau de pneu! Chameau de pneu!» Et alors, toi, au dîner, comme tu avais le croûton, tu as dit tout haut: «Chameau de pain!»

ELLE,indulgente.—Oui, mais c'était l'année dernière. J'étais petite.

LUI.—Tu as été tout de même privée de dessert, et c'était la faute de Paul.

ELLE.—Ses parents ne lui avaient peut-être pas appris que c'était un vilain mot...

LUI,supérieur.—On sait ça de naissance.

ELLE.—Mais non, puisqu'il a fallu me priver de dessert pour me l'apprendre... En tout cas, papa a fait perdre à Paul cette habitude-là. Quand on sort, il n'attrape plus les pneus, ni les charretiers, ni les paysans, ni les cyclistes, ni personne. Papa ne lui a pas retrouvé d'autres défauts, j'espère?

LUI.—C'est le chat! Papa lui a reproché son inexactitude. Au commencement Paul était toujours de cinq minutes en retard surl'heure fixée. Et ça a été le diable pour lui faire perdre cette habitude-là.

ELLE.—Les dames non plus ne sont jamais prêtes à l'heure.

LUI.—C'est à cause de leur voilette. Paraît qu'il n'y a rien de plus long à mettre qu'une voilette. Enfin, Paul, c'est son métier d'être exact. Papa lui a resservi l'histoire du jour où il a manqué son train pour Paris parce qu'ils étaient partis en retard pour la gare.

ELLE.—Oui. Eh bien, qu'est-ce qu'ils ont fait, ce jour-là? Ils sont partis à Paris par la route et ils sont arrivés avant le chemin de fer!

LUI.—Parbleu! Parce que Paul va à des vitesses folles. Aller plus vite qu'un train qui fait du soixante à l'heure!

ELLE.—Alors, pourquoi que papa dit: «Un soixante de père de famille»?

LUI.—Il dit ça devant ses amis, mais pas devant Paul. Au contraire, il lui a assez reproché ses excès de vitesse des premiers temps. Même que maman en avait des palpitations de cœur. Il paraît qu'on était obligéde le calmer à toutes les descentes, tous les tournants, les traversées de ville, pendant des mois. Papa lui a encore crié: «Et quand vous aviez une auto devant vous? Ai-je dû assez vous retenir? Vous ne vous connaissiez plus, vous vous emballiez, il fallait à toute force que vous la dépassiez. Avec vos 30 chevaux, vous vouliez lutter contre des 80, des 100 chevaux!»

ELLE.—Oh! c'était joliment amusant! Tu te rappelles quand Paul donnait des grands coups de sirène pour faire ranger la voiture. Ce qu'ils devaient rager, les autres! Moi, ça me faisait toujours penser à l'ogre quand il affile son grand couteau pour découper les petits enfants. Et toi aussi, ça t'amusait, et papa, et maman, tout le monde. Personne ne parlait jusqu'à ce qu'on ait passé.

LUI.—Oui. Mais il aurait pu arriver un accident.

ELLE.—Tu n'es qu'un capon. D'ailleurs, c'était fini, ce temps-là. Papa avait défendu de dépasser les autos. Je pense que Paul a répliqué.

LUI.—Bien sûr. Il a répondu que certainspatrons étaient pour la vitesse, d'autres contre, et qu'il fallait le temps de se mettre à l'allure de la maison.

ELLE.—C'était tapé. Et papa le renvoie tout de même?

LUI.—Bien sûr.

ELLE,un doigt sur son petit nez.—Eh bien! moi, je vais lui dire de le garder.

LUI.—T'es pas folle?

ELLE.—Mais non. Réfléchis. Paul ne dit plus de gros mots. Il n'est plus en retard. Il ne va plus trop vite. Il a juré qu'il ne boirait plus de mauviette. Puisque papa l'a corrigé de tous ses défauts, c'est pas le moment de le renvoyer...

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