Claude et Lise, suivant leur prédilection, se sont glissés dans la remise et juchés sur l'auto. Dans une des pochettes intérieures, ils ont découvert leManuel du Parfait Chauffeur. Trouvaille inestimable! Bible où tiennent toute sagesse et toute vérité! Assis côte à côte sur le siège avant, unissant leur science et rapprochant leurs têtes enfantines, ils déchiffrent le livre merveilleux. Pour l'instant, ils s'extasient sur l'index alphabétique:
ELLE.—Y en a-t-il des noms, y en a-t-il!
LUI.—Plutôt.
ELLE.—Tu sais ce que ça veut dire, tous ces mots-là?
LUI,modeste.—Des fois...
ELLE.—T'en as, de la veine. Moi... Tu ne vas pas te moquer de moi? Tu le jures?
LUI.—Je crache.
ELLE.—Eh bien, moi, quand j'entends papa ou Paul dire un de ces mots-là, je vois des drôles de choses, des choses qui ne doivent pas être vraies, tu comprends?
LUI.—Pas du tout.
ELLE.—Je vais t'expliquer. Des billes, qu'est-ce que c'est?
LUI.—C'est des petites boules en acier. J'en ai vu quand Paul a démonté une roue. Même qu'elles ont roulé dans tous les coins et qu'il jurait!
ELLE.—Eh bien, moi, quand papa parle d'un roulement à billes, je vois des billes pareilles à celles que nous avons pour jouer, des billes de verre avec des tortillons de couleurs, des belles billes d'agate qui coûtent si cher, jusqu'à des six sous...
LUI.—Tu ne t'ennuies pas. Ça casserait, grosse bête.
ELLE,piquée.—On n'a jamais essayé.
LUI.—Heureusement. Dis-en d'autres,des choses que tu imagines, pour voir.
ELLE,méfiante.—Je ne m'en souviens plus.
LUI.—Attends. La bougie, comment crois-tu que c'est fait?
ELLE.—Je la vois dans un chandelier, avec une mèche et une petite flamme.
LUI,l'imitant.—«Avec une petite flamme». Tu n'y es pas du tout. (Supérieur.) C'est électrique.
ELLE.—Tu vois, tu te moques de moi. Je ne te raconterai plus rien.
LUI.—Mais si. (Du haut de ses huit ans.) Quand j'étais petit, je me trompais aussi. Ça arrive à tout le monde. Tiens, quand on parlait devant moi des chambres à air, je m'imaginais des vraies petites chambres, avec des fenêtres, des tableaux, des tapis par terre. Ce qu'on est serin, quand on est gosse! C'est comme le jour où maman a dit que ma tante Vernisson était pleine de tact. Je confondais avec le talc que Paul met aux pneus. Et je voyais la tante Vernisson toute blanche, comme un goujon dans la farine.
ELLE,en confiance.—Ah! Goujon, ça mefait penser... Alors, quand Paul dit qu'il va chasser un goujon, ce n'est pas un petit poisson?
LUI,doucement railleur.—Il dirait qu'il va pêcher. Un goujon, c'est en fer.
ELLE.—Alors, c'est donc jamais des mots pour de vrai?
LUI.—Mais non. Tu voudrais pas qu'on mange la poire de la trompe, les lentilles du phare, le croissant des pneus, les pastilles à réparer, et les ressorts à boudin?
ELLE.—Dis donc, ça serait comme dans l'histoire du pays de Cocagne, où tout est bon à manger, les maisons, les meubles, tout.
LUI.—C'est des contes de fées. Ce n'est pas arrivé. (Feuilletant l'index et cherchant des exemples.) Est-ce que tu crois que la chemise du moteur a tout plein de dentelles autour, comme celles de maman? Ou que les fusées des roues vont partir et faire des étoiles dans le ciel! Que l'obus des valves va faire explosion? Que le châssis blindé est à l'épreuve du canon? Ou que les ressorts ont vraiment des mains et qu'on leur coupe les ongles comme à nous? Qu'on plombe lesdents des roues, quand elles se gâtent? T'attends-tu à trouver du miel dans le radiateur nid d'abeilles? Penses-tu que les queues de rat sont coupées sur un animal vivant? Et quand la soupape repose bien sur son siège, t'imagines-tu qu'elle s'assoit dans un petit fauteuil?
ELLE,rêveuse.—Non, non, bien sûr.
LUI.—C'est que tu en serais bien capable. Tu es très gobeuse. Je suis sûr que le jour où papa s'est écrié sur la route: «Le carburateur est noyé!», tu as dû croire à un accident et chercher la rivière où il était tombé. Et quand on s'est aperçu que le moteur était grippé, avoue que tu voulais lui donner du jujube?
ELLE.—T'exagères.
LUI.—Faut pas tout croire. Tiens, regarde, en voilà encore d'autres, des exemples. Les bornes ne sont pas en pierre et on ne les chipe pas au long des routes. Les brides ne sont pas en cuir. La clef anglaise n'a jamais été en Angleterre, et la limousine n'est pas la femme du limousin. Le sabot du frein et le talon des pneus ne se trouvent pas chez lecordonnier. L'ergot ne vient pas d'un coq. Le prisonnier n'est pas en cellule. Les cuvettes ne servent pas à se laver les mains, et les galets n'arrivent pas du bord de la mer. Le purgeur n'est pas de l'huile de ricin. Et il ne faut pas prendre le pot d'échappement pour un vase de nuit. (Érudit.) Tout ça, comme on dit, c'est pris au figuré.
ELLE,secrètement déçue de voir ses illusions s'envoler.—C'est dommage... Les choses que je vois sont plus jolies que les choses vraies. (Prenant l'index à son tour.) Moi aussi, va, je vais t'en trouver, des exemples. Ainsi, tiens, il y a écrit: collier. Eh bien pour moi, un collier, c'est tout en perles de corail rose, comme celui qu'on m'a donné pour mes six ans et qu'on me met seulement les dimanches. Une couronne, ce serait tout couvert de pierres précieuses, des rubis, des diamants, pareilles à celles des rois, sur les images. Les coussinets! Ça serait des petits coussins de soie, brodés, avec des applications. Les papillons doivent avoir des ailes. (Déchiffrant péniblement l'index.) L'arbre du quoi?... L'arbre du cardan. Eh bien,cet arbre-là doit avoir des feuilles, des fleurs, des fruits. Les chapeaux des roues seraient en paille, avec des nœuds de ruban. Et le volant du moteur aurait sûrement des plumes, comme celui que nous nous renvoyons avec nos raquettes. Elle ne serait pas jolie, ma voiture?
LUI.—Et commode! saperlipopette! T'en as, une imagination, pour ton âge! (Gaulois.) Et quand Paul dit qu'une vis a foiré, qu'est-ce que tu vois?
ELLE.—Oh! dégoûtant!
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