Le nouveau chauffeur exerçait sur la petite Lise un attrait mêlé de crainte. D'abord, il portait toute sa barbe. Et c'est tellement rare, un chauffeur à barbe, que ce simple trait suffisait à en faire un personnage singulier, au-dessus des lois. Puis il n'était guère bavard. Et l'on était fier de lui tirer une parole. Enfin, il supportait tout juste des mioches autour de lui, pendant qu'il travaillait. Et l'on éprouvait, à rester quand même, la sensation délicieuse de braver un danger, sans risque.
⁂
Ce jour-là, tandis que l'homme barbu plongeait une énorme clef dans les profondeurs de la voiture, Lise découvrit, sur le sol de la remise, des petites boules noires et luisantes, assez semblables à des crottes de bique. Tout simplement des billes enduites de cambouis. Elle demanda:
—Qu'est-ce que c'est que ça?
Le chauffeur, sans se retourner, répondit:
—De la graine d'auto.
Lise crut avoir mal entendu. De la graine d'auto... Il se moquait d'elle. Les voitures ne poussent pas toutes seules. Cependant, cet homme sévère, cet homme à barbe ne plaisantait jamais. Ce n'était pas sa manière. Est-ce que vraiment?...
Justement, Claude, le frère de Lise, parut au seuil de la remise, un arc en bandoulière et des flèches à la main. C'était un malin. Il allait sur ses huit ans. Il saurait. L'entraînant dans le jardin, elle lui répéta, un peu confuse tout de même, les paroles du chauffeur.
Imprudente Lise! Elle ne devine pas que Claude, ravi de s'offrir la tête de sa petite sœur et de lui jouer un tour de longue haleine, va épouser la plaisanterie, saisir la bille au bond. Il croise les bras, feint la stupeur:
—Comment! Tu ne savais pas que les autos venaient de graine?
Lise lutte encore:
—Voyons, on les construit dans dos usines. Même qu'on les livre toujours en retard.
Claude triomphe:
—Justement. C'est parce qu'elles ne sont pas mûres!
Voilà un coup droit. Lise en demeure ébranlée. Cependant, elle hausse ses petites épaules:
—Comment donc ça pousse?
Claude rassemble son imagination. Il va lui falloir inventer sur-le-champ:
—Parbleu! ça ne pend pas aux arbres comme des cerises... Non. Ça vient comme des pommes de terre, en dessous.
Lise demande encore, soupçonneuse:
—Et il y a des feuilles?
—Superbes. Comme des choux. C'est pour çà que les chauffeurs disent: il est dans les choux.
—Tu en as vu?
—Non. Mais je le sais. Après, on les déterre, on les gratte, on les décollette, comme disent les ouvriers, on les nettoie, on les lave.
C'est que tout cela vous a un air de vraisemblance... Mais Lise ne veut pas encore s'avouer convaincue:
—Alors, pourquoi que tout le monde n'en fait pas pousser?
—Tiens! parce que c'est très difficile. Ça demande énormément de soins. Est-ce que tu fais pousser toi-même les oranges, les ananas, les noix de coco, toi? Non. Tu en achètes chez les marchands. C'est la même chose pour les autos. En somme, les usines, c'est des serres...
—Et comment qu'on appelle la plante?
Aïe! Voilà Claude pris au dépourvu. S'il ne témoigne pas d'une science imperturbable, le bateau va sombrer. Il s'agit de gagner du temps. Il cherche, tout en parlant:
—Comment? Tu ne devines pas?... Mais c'est évident, voyons... Comment appelles-tu la plante qui donne le café? Le caféier, n'est-ce pas? Pour la noix, le noyer. Eh bien! c'est la même chose pour l'auto. L'autoyer!
Ouf! Ça y est tout de même. Et pour réparer sa courte défaillance, Claude sort un argument décisif:
—D'ailleurs, tu connais la plante qui est dans le salon, dans un grand pot?
—Le caoutchouc?
—Là, tu vois, je ne te le fais pas dire. Il y a bien une plante qui donne du caoutchouc. Alors, si les pneus poussent sur un arbre, pourquoi veux-tu que ça ne soit pas pareil pour la voiture entière?
Cette fois, Lise est hors de combat. Ses derniers doutes s'évanouissent. Alors, timidement:
—Dis donc, si on essayait, nous?
Claude jubile. Mais il dissimule, afin de faire durer la plaisanterie. Et, détaché, supérieur:
—Essaye si tu veux.
Aussitôt, profitant d'un instant où le chauffeur tourne le dos, Lise subtilise deux billes. Claude se prête au jeu. En grand secret, on choisit un coin à l'abri du vent, où il n'y ait ni trop d'ombre ni trop de soleil, et là, dans un terreau bien meuble, bien appétissant, on enfouit les deux graines... Un coup d'arrosoir. Trois petits piquets pour repérer l'endroit. Voilà.
Et maintenant, il faut attendre. Claude assure qu'on ne verra rien avant un an. Que c'est long! Au moins, peut-on savoir ce qu'on obtiendra? Une limousine, un phaéton, deux baquets? De quelle couleur? Oh! là-dessus, Claude est affirmatif:
—Parbleu, ça se passe pour les autos comme pour les autres plantes. Chaque variété a sa graine spéciale, qui reproduit l'espèce. De la graine de cantaloup donne du cantaloup, et non pas un autre melon. Donc, de la graine prise à un double phaéton rouge caroubier 24-chevaux donnera une 24-chevaux double phaéton rouge caroubier.
Quelle chance! Lise et Claude auront leur voiture à eux! C'est papa et maman quiseront étonnés! Qui conduira? Claude. Il faut qu'il apprenne. Où ira-t-on? Et ce sont des projets, des itinéraires à n'en plus finir. Lise est ivre d'espoir.
Oh! maintenant, elle est, sûre. Chaque soir, elle s'en va d'un pas ferme, son petit arrosoir à la main, verser un peu d'eau sur les chères graines. Et il lui semble—mais oui, elle n'a pas la berlue—que la terre commence à s'enfler...
Et voyez comme c'est contagieux, l'espoir et la foi. Un jour que Lise est sortie, Claude, armé d'une baguette, se glisse furtivement au fond du jardin et... creuse la terre afin de mettre au jour les fameuses graines! Il s'est pris à son piège. A force de raconter des histoires, il arrive à douter. Tout de même, si elles avaient germé?...
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