LA GUIGNE

Il fait beau. L'auto glisse. On boit le ciel. Ah! ce voyage s'annonce bien. Décidément, les Trutat ont eu là une fière idée d'emmener leurs amis Macin dans leur voiture. Dix jours de randonnée. On grimpe le Jura, on se laisse couler en Suisse, on contourne le Léman, on rentre par la Bresse. Des gens charmants, ces Trutat. Le mari est gai, commode, débrouillard, bon vivant. La femme est un peu froide d'apparence. Mais ce glacis léger cache une nature tendre. Quand on n'a pas d'auto, des amis pareils sont une bonne fortune.

On est parti après déjeuner. Trutat adore tracer des itinéraires, préparer les étapes.Une âme de fourrier. Ainsi, on doit dîner et coucher à Avallon. Et tout laisse prévoir qu'on suivra le programme. Pagne! Un éclatement. L'arrière-droit. La voiture stoppe. Et une jolie déchirure, encore. Il va falloir changer l'enveloppe et la chambre.

Trutat plaisante. Ces ennuis-là arrivent à tout le monde. Ça permet de se dégourdir les jambes... Mais, au fond, il n'est pas content. Voilà ses projets perturbés. Dînera-t-on à Avallon?

On y dînera certainement en retard. Car, trois lieues plus loin, une soupape casse... Trutat fait encore bonne figure. A peine laisse-t-il échapper quelques signes d'agacement. Et c'est d'un ton jovial, avec une grande tape sur l'épaule, qu'il décoche à Macin:

—Dites donc, est-ce que vous porteriez la guigne, par hasard?

Un petit froid. Macin, homme susceptible, est tenté de se cabrer. L'injustice le révolte. Mais il est l'invité. Il se refrène, grimace un sourire et se contente de repousser l'accusation en trois gestes et trois mots:

—Oh! cher ami, pouvez-vous croire?...

Et l'incident est oublié dans la joie de reprendre la route, de s'élancer bien vite. Si vite, qu'avant Avallon, on recrève...

Cette fois, Trutat ne masque plus son dépit. Il sacre, peste, va, vient, et soudain, passant devant les Macin qui se tiennent discrètement à l'écart, il grince d'un ton qui voudrait être badin:

—Décidément, je crois que vous portez la guigne.

Encore! Ma foi, Macin a beau être l'invité, il proteste:

—Mais c'est absolument faux, mon cher. Je vous assure que...

MmeTrutat le coupe. Et, de son petit air de pince plate:

—Oh! ce n'est pas de votre faute, cher Monsieur. Mais il y a des gens comme ça, qui n'ont pas de chance en auto.

—Un porte-veine à l'envers, appuie lourdement Trutat.

C'est trop fort! Macin se rebiffe:

—Mais, chère Madame, ce n'est pas la première fois que nous montons dans uneautomobile. Et je vous donne ma parole qu'il ne nous est jamais rien arrivé.

Et prenant sa femme à témoin:

—Enfin, tu te rappelles... Dans les Vosges avec les Bonissart, à Dieppe avec Coconnier, à la Sarthe avec les Chenot... Rien, jamais rien.

Mais Trutat s'entête:

—Qu'est-ce que vous voulez? Il y a commencement à tout.

Heureusement, le mécanicien a réparé. Le vent de la course évapore la querelle. La vitesse a ceci d'excellent qu'à partir de 70 à l'heure les passagers se taisent. C'est comme un ange qui passe.

Mais Macin n'a pas digéré l'injuste algarade. Et, le soir, dans le tête-à-tête de la chambre d'hôtel, une fois couché, tandis que sa femme se déshabille, il se détend, il explose:

—Non, est-ce assez imbécile! A-t-on jamais inventé quelque chose d'aussi stupide,d'aussi épais? Vous rendre responsable des pannes! On porte la guigne! Comme c'est fin, comme c'est malin! Et impossible de répondre. On est muselé. On est dans leur voiture. C'est justement pourquoi Trutat n'aurait pas dû me monter ce sale bateau. C'est d'un goût infect. Alors, c'est de ma faute si leur tacot crève ses pneus et casse ses soupapes? C'est admirable! Il n'avait qu'à la mettre au point, sa tinette, et flanquer partout des chambres neuves. Non. C'est ma faute. Mufle, va...

MmeMacin est dans cet indulgent état d'esprit d'une femme qui vient d'ôter son corset. Et tout en se caressant les hanches à travers sa chemise encore plissée:

—Que veux-tu mon ami, c'est instinctif. On cherche toujours un bouc émissaire.

—Je lui en ficherai, moi, des boucs. Il n'avait qu'à s'en prendre à lui. C'est lui, le bouc. Ah! je voudrais trouver quelque chose pour lui river son clou... D'autant que ça va recommencer tous les jours, pendant dix jours! Gai...

Madame se coule près de son mari.

—Songe qu'il nous invite, qu'il nous emmène...

Vaine sagesse. Monsieur s'obstine:

—Raison de plus pour ne pas nous froisser. Ah! je voudrais lui faire toucher du doigt sa sottise, lui mettre le nez dedans...

Mais Madame s'entête aussi. Subtile et caressante, elle s'efforce d'orienter l'attention de son mari vers des voies plus aimables:

—N'y pense plus, chéri.

Un silence. Et alors qu'elle semble réussir, que Monsieur paraît oublier sa soif de vengeance pour des soins plus immédiats, il murmure encore:

—Ah! Je lui montrerai, moi, si je porte la guigne... la guigne... la gui...

On part le lendemain matin par un temps indécis. Le programme exige qu'on déjeune à Châlons. Macin s'est composé un visage impassible et fermé. Cependant, chose curieuse, il semble s'éclairer soudain à la vue du ciel assombri et gros de menaces. Et quand, sur laroute, les premières gouttes tombent, il se frotte les mains. On s'arrête, on dresse la capote. Mais la pluie augmente. Alors Macin sourit tout à fait. Du doigt, il montre à Trutat assis devant lui la folle radée qui crépite sur le capot, et frappant son ami d'une cordiale tape sur l'épaule:

—Dites donc, mon cher, est-ce que par hasard vous porteriez la guigne?

L'autre sursaute:

—Moi?

Très calme, Macin poursuit:

—Dame! Il y a des gens qui apportent partout le mauvais temps avec eux...

Trutat monte, s'indigne:

—Mais je n'en suis pas, de ces gens-là!

Lui aussi prend sa femme à témoin.

—Jamais, dans nos randonnées, nous n'avons eu de pluie, n'est-ce pas? L'Auvergne... la Côte d'Azur... Biarritz...

Macin, inexorable:

—Il y a commencement à tout... Oh! Ce n'est pas votre faute. Pas plus que celle des gens qui portent la guigne à la voiture...

Cette fois, Trutat a compris. Et comme,justement, la pluie a cessé, il sourit, bon diable au demeurant:

—Ah! le sale biscornu, qui prend mal les blagues. Il a voulu sa revanche. Chacun sa manche, hein?

—Oui, dit Macin en lui tendant la main. Mais, si vous m'en croyez, nous ne jouerons pas la belle.

Et le voyage continua.


Back to IndexNext