L'agence Collinot—la Motor-Agence—impressionna MmeBeaurain. Ce magasin encombré de grosses voitures miroitantes, ces commis aux façons d'attachés d'ambassade, la belle assurance et la gauloise moustache de Collinot lui-même, tout intimidait l'excellente femme.
Son mari s'était enrichi dans la nouveauté. Selon l'usage, elle lui avait survécu. Elle menait une existence large, douillette pour elle et bienfaisante aux autres. Maintenant que l'automobile avait fait ses preuves et paraissait au point, MmeBeaurain se décidait à en tâter.
Elle expliqua ses désirs. Une bonne petite voiture pour la ville et la campagne, le chaud et le froid, la pluie et le beau temps, une voiture facile et douce, sans emballement ni caprice, une voiture pour dame âgée. Sans doute la maison, pourrait aussi lui fournir un mécanicien?
Collinot l'écoutait, les mains aux hanches et les jambes écartées. Il déclara, péremptoire:
—J'ai votre affaire.
Il avait toujours l'affaire de ses clients. De quelque marque, de quelque forme que vous exigiez une voiture, il a toujours votre affaire. Et vous lui demanderiez une maison, un dirigeable, un dromadaire, qu'il aurait encore votre affaire.
Et le joli, c'est qu'il a réellement votre affaire. Apre et dur comme une lime, mais droit comme elle, cet homme est incapable d'une fourberie. Vendant cher, il se paye le luxe d'être honnête. Et MmeBeaurain n'ignorait pas sa réputation de probité et d'avarice rigoureuses, sa façon de tenir haut sa tête et ses prix.
Il lui dénicha un landaulet de la bonne marque et de récent modèle. Quant au mécanicien, justement il s'était présenté la veille à l'agence un lascar énergique, qui venait se mettre à la disposition des clients.
MmeBeaurain fondit en remerciements. Et tout en la reconduisant jusqu'au bec de cane, Collinot conclut:
—L'agréable, voyez-vous, Madame, dans cette combinaison-là, c'est que le chauffeur est garanti.
—Ah! Le chauffeur est garanti?
—Absolument.
L'excellente dame s'épanouit:
—Ah! bien, voilà qui me rassure et me fait grand plaisir...
⁂
Le chauffeur s'appelait Bastien. MmeBeaurain jugea qu'il ne payait pas de mine. Les sourcils lui tombaient sur les yeux. Le balai noir de la moustache sortait du nez écrasé. Le menton menaçait. Comme le mérite se cache parfois sous des dehors ingrats! Car enfin, cechauffeur était garanti. Collinot lui-même l'avait déclaré. Une ingénieuse invention, cette caution du mécanicien. Certaines maisons garantissent leurs machines en tout ou partie. Mais on n'avait pas encore songé à se porter garant du chauffeur. Comme le progrès va vite.
Dès la première sortie, toutefois, elle fut ébranlée. Il lui sembla bien que Bastien écornait les tournants, montait sur les refuges, restait sourd aux appels prudents de sa patronne et ne connaissait pas plus Paris qu'un Caraïbe frais débarqué. Mais elle douta d'elle-même, n'osant pas douter de Collinot.
La seconde fois, pourtant, Bastien cueillit, en une après-midi et comme avec la main, trois contraventions: fumée, excès de vitesse, refus d'obéir au bâton blanc. Mais on sait que les sergents de ville sont excessifs. Peut-être aussi Bastien se trouvait-il, ce jour-là, sous l'empire d'une excitation spéciale, d'un malaise passager. Un homme, c'est changeant comme une femme. Et la bonne MmeBeaurain espérait encore.
Hélas! non, son excitation n'était pas fugitive. Elle était bel et bien chronique. Et la source n'en était point secrète. Lorsque Bastien venait prendre les ordres à la portière, il soufflait une telle pestilence d'absinthe et de tord-boyau, un relent si condensé d'assommoir, qu'on tremblait, quand il allumait les lanternes, de voir son haleine s'enflammer et faire explosion. En voilà un qui marche à l'alcool!... Mais ce n'est tout de même pas pour cette capacité-là que Collinot l'a garanti?
Serait-ce pour l'abondance, la somptuosité de ses injures? Cet homme est chargé d'invectives jusqu'à la gueule. Il mitraille tout, les agents, les pneus, les cochers, le carburateur, les passants, l'allumage, les cyclistes, en grasses et vertes bordées, si retentissantes que, de la voiture, on ne peut pas éviter de les entendre. On n'a qu'une ressource, c'est de ne pas les comprendre!
Enfin, une foudroyante révélation achève de ruiner les illusions de MmeBeaurain. La cuisinière, larmoyant dans son tablier, vient se plaindre des transports de Bastien. Si encoreelle était seule à les subir... (Jalousie, voilà bien de tes coups!) Mais il y en a pour tout le monde: la femme de chambre, la fille de cuisine, la laitière, la boulangère. C'est la terreur de l'escalier de service, le satyre du sixième étage...
⁂
Comment l'intègre Collinot a-t-il pu se tromper à ce point? Ma foi, MmeBeaurain en aura le cœur net. Et la voilà partie—en fiacre—pour l'agence.
—Comment, Monsieur Collinot, vous qui êtes la sécurité même, comment avez-vous pu me garantir ce détestable conducteur, ce grossier personnage, cet ivrogne, ce débauché...?
Collinot en demeure stupide. Et, de très bonne foi:
—Moi, Madame, moi, je vous ai garanti ce chauffeur? Mais je ne l'ai vu qu'une fois, le jour où il s'est présenté à l'agence.
—Je vous assure que vous m'avez dit: «Le chauffeur est garanti.»
Alors Collinot de se frapper le front et, se soulageant dans un grand éclat de rire:
—Mais, Madame, je vous ai dit que, dans ce modèle-là, grâce au petit toit qui surplombe le siège avant, le chauffeur était garanti!
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