LA SOUS-COMMISSION NEIGEBLONDE

«—Messieurs, nous abordons un sujet excessivement délicat. Il est bien entendu que nous nous constituons en Comité secret. Je dirais aussi en Comité de Salut Public, si je ne craignais d'évoquer de fâcheux souvenirs et de froisser de respectables convictions...»

Les dix commissaires saluèrent d'un sourire. Ces apôtres du progrès étaient tous attachés au passé. Ils s'étaient réunis, vers cinq heures d'un soir d'hiver, à la Société des Automobilistes Français,—lespétroleurs, comme ils se nommaient plaisamment, par antiphrase,—dans un de ces nobles, chaudset lumineux salons dont les hautes fenêtres regardent la place de l'Étoile.

L'orateur n'était autre que le baron Suchard, président de la Société. Son aménité, sa courtoisie, son zèle justifiaient le choix de ses collègues. L'assemblée dont il ouvrait la séance s'appelait la Commission d'Initiative. Elle s'était ainsi nommée pour bien montrer qu'elle n'avait rien de commun avec une commission parlementaire, qu'elle en répudiait les lenteurs administratives et qu'elle marchait droit au but, si hardie, si scabreuse même que fût l'entreprise. Elle allait en donner une preuve nouvelle.

«—... Car il s'agit bien du salut public, des intérêts sacrés du pays, reprit le baron Suchard. Permettez-moi de vous rappeler brièvement les faits.

«Notre Société, qui compte tant d'hommes remarquables, s'enorgueillit d'un grand homme. Et ce disant, je suis certain de ne blesser aucun amour-propre, puisque tout le monde s'incline devant son génie et profite de ses découvertes. Citerai-je les plus récentes? Il y a trois ans, il nous donnait, coup sur coup,le moteur à turbine et les alcoolats. Il y a deux ans, la suspension hydro-pneumatique... Bref, il nous guidait, il nous entraînait. Nous marchions dans ses pas. Notre chère industrie n'avançait qu'appuyée à son bras. Et comme elle est le signe même de la prospérité et de la suprématie nationales, on peut dire que le sort du pays était aux mains de René Sancerre...»

Les mentons approuvèrent. Des «bravo», des «très bien» grondèrent au fond des gorges.

«—Eh bien, Messieurs, cette prospérité est en péril. Cette suprématie nous échappe. Sur le terrain des affaires comme sur les circuits de course, on va nous battre, que dis-je, on nous a déjà battus. Ah! C'est que René Sancerre ne nous anime plus de son génie. Son élan généreux ne nous soulève plus. Et nous n'avons même pas l'espoir qu'il se recueille. Non. J'ai vu son atelier d'essai, sa table de travail: ils dorment sous la poussière.

«Et pourquoi cet abandon? La plupart d'entre vous connaissent ce roman quiemprunte à la situation même de son héroïne un caractère quasi-officiel. En parlant, je ne serai donc pas indiscret. D'ailleurs, il y a un moment où la médisance devient de l'histoire. Messieurs, à un âge où les jeunes gens n'aspirent qu'au plaisir, René Sancerre travaillait à notre gloire. Aujourd'hui, le cœur prend sa revanche sur le cerveau. Notre ami s'est follement épris d'une femme qui le repousse. Ayons le courage d'être sensibles: il se meurt d'amour.

«Pour bien vous pénétrer, Messieurs, de la gravité de son cas, vous devrez vous rappeler le caractère absolu et tenace de René Sancerre. Ces qualités, qui furent les conditions de son génie, se conjurent pour le perdre. Elles furent sa force; elles sont sa faiblesse. Il est l'homme d'un désir. Un autre eût cherché le salut dans la diversion. Lui s'obstine et s'épuise.

«Rien ne lasse sa patience. Nul d'entre vous n'en ignore ce trait notoire et pour ainsi dire symbolique. Tous les soirs, une file de voitures Sancerre s'aligne devant la Comédie-Française. Il y a là des limousinesqui sont des boudoirs, des landaus qui sont des sachets et des coupés qui sont des bijoux. Ces autos pleines de fleurs attendent le bon plaisir de MlleNeigeblonde... Et tous les soirs elles repartent à vide, cahotant sur le pavé leurs gerbes inutiles comme un cortège de deuil.

«Messieurs, pourquoi MlleNeigeblonde se montre-t-elle cruelle à notre éminent ami? L'homme lui déplairait-il? Il a tout d'un héros. Il est jeune et glorieux, énergique et tendre, brillant et profond. En lui, rien n'éloigne, tout attire. Ses usines font de l'or avec de l'acier. Quelle femme ne serait pas flattée de sa recherche et prompte à la couronner?

«MlleNeigeblonde n'aurait-elle de bontés pour personne? Messieurs, nous nous refuserions à répondre, si deux des élus ne s'en étaient chargés pour nous. Ils affichent leur bonheur avec tant de complaisance qu'ils sont seuls à ignorer leur rivalité. Qu'un appui politique ne soit pas méprisable dans une maison d'État, qu'un appui financier vienne à point pour arrondir des douzièmesencore un peu maigres, ce sont choses possibles et dont nous n'avons point à nous mêler. Mais elles nous autorisent à regretter que MlleNeigeblonde, sacrifiant à l'utile, se refuse à l'agréable. On pourrait craindre encore, il est vrai, qu'en dehors de ses faiblesses professionnelles, MlleNeigeblonde ne nourrît quelque grande passion qui la rendit insensible au reste de l'univers. Messieurs, je suis très tranquille: comme dit l'autre, cela se saurait.

«Dès lors, la question se dégage et s'impose. Devons-nous assister, impuissants, à notre désastre? Ou bien devons-nous agir,—et puisque nous sommes certains que rien ne saurait détourner René Sancerre du but qu'il s'est donné,—devons-nous agir sur MlleNeigeblonde?

«Ah! Messieurs, je ne me dissimule pas que la conjoncture est infiniment délicate. Mais c'est pourquoi j'ai voulu l'exposer à vos lumières.

«Certes, à première vue, le conflit semble irréductible entre le droit absolu de MlleNeigeblonde de disposer d'elle-même et lesénormes intérêts attachés au salut de notre éminent ami. Bien qu'à vrai dire on soit frappé tout de suite et malgré soi par la disproportion entre ce caprice de jolie femme et ses formidables conséquences.

«Mais, Messieurs, ces conséquences, MlleNeigeblonde les a-t-elle pesées? Peut-être ne voit-elle, dans le désespoir où elle a réduit un tel soupirant, qu'une marque de son pouvoir, une flatteuse parure. Sait-elle tous les efforts qu'elle paralyse, tous les espoirs qu'elle anéantit, toutes les ruines qu'elle prépare, rien qu'en agitant sa tête charmante en signe de refus? Conçoit-elle qu'elle peut sauver non seulement un homme, mais une nation, avec un sourire? Se rend-elle compte qu'en se montrant inhumaine, au sens tendre du mot, elle commet un véritable crime de lèse-humanité?

«Non, Messieurs, je ne veux pas croire qu'elle ait mesuré ces répercussions profondes. Et c'est pourquoi j'estime qu'il serait juste et bon de les lui représenter... Ce n'est pas que j'attende un soudain sacrifice à la chose publique, un dévouement à la Décius,des sentiments romains, d'une jeune comédienne qui ne joue même pas la tragédie. Non. Mais j'en appelle tout de même de MlleNeigeblonde aveugle à MlleNeigeblonde éclairée. Qui sait? Peut-être sera-t-elle sensible à des influences que nous ignoronsa priori, à des promesses qui flatteront ses vœux secrets, ses ambitions cachées et que votre ingéniosité saura découvrir. Bref, Messieurs, c'est sur l'opportunité et le sens d'une telle démarche que j'ai voulu vous consulter et que j'appelle vos décisions.»

Là-dessus, les dix commissaires parlèrent à la fois. Tout de suite, le débat s'échauffa tellement qu'il en devint fumeux. Le président, homme aimable, qui craignait toujours, en donnant la parole à un orateur, d'en désobliger neuf autres, balançait mollement sa petite sonnette. Des bouches s'ouvraient toutes rondes, dont on n'entendait pas la voix. Des épaves de phrases émergeaient de ce bouillonnement: «S'agit pas d'amour, mais d'une complaisance... Par le canal de Claretie... Couvririons de ridicule... tout droit au ministre... les Beaux-Arts... concurrence...l'Italie... les Anglais... sous-commission... enquête...»

Peu à peu, les affinités se groupèrent. Une assemblée se casse toujours en deux morceaux. Toute idée fait naître une opposition. Ceux qui, sans en convenir avec eux-mêmes, inclinaient vers lestatu quo, se rangèrent sous la bannière du duc d'Alino, homme violent, dont la conviction rageuse avait admirablement servi la cause automobile, et qui s'acharnait sur l'obstacle comme un chien sur la culotte d'un pauvre homme. Il jugea crûment l'action directe:

—C'est un viol sec.

Les partisans de l'intervention se rallièrent au commandeur de Roncevaux, dont la vieillesse flamboyait et dont la crainte généreuse, à l'instant du péril, étouffa les scrupules:

—France d'abord! affirma-t-il.

Le baron Suchard était rompu au vacarme. Il excellait à discerner, sous ces ondes tumultueuses, les courants en marche, à suivre leur direction et à les canaliser le moment venu. Il laissa donc s'épuiser l'effervescence,obtint des deux champions des opinions assagies et les amena sans contrainte à le choisir comme arbitre. Ce fut donc parmi l'assentiment général qu'il résuma le débat:

«—Messieurs, nul d'entre vous n'est opposé au principe d'une démarche. Sur ses modalités seules, subsistent des désaccords tout en nuances. Et puisque les soucis chevaleresques de M. d'Alino et la bouillante ardeur de notre vénéré commandeur veulent bien me faire encore une fois confiance et m'offrent de les départager, je crois déférer au commun désir en vous proposant d'unir nos trois bonnes volontés pour faire connaître à MlleNeigeblonde le vœu de l'assemblée. De la sorte vous serez assurés que votre petite délégation—qui devra étudier sur place les voies et moyens—ne péchera, en actes et en paroles, ni par défaut, ni par excès de zèle.»

Il conclut en souriant:

«—Messieurs, je soumets à vos suffrages l'élection de la Sous-Commission Neigeblonde.»

Tous les bras s'érigèrent, comme autant de désirs.

A l'entracte, le baron Suchard poussa la porte qui s'ouvre de la salle sur «l'Administration». Par un rare bonheur, MlleNeigeblonde ne changeait pas de robe du premier au second acte. Il espérait donc qu'elle ne remonterait pas à sa loge. Il parcourut, chapeau bas, ces augustes corridors qui sont, avec les églises et le foyer de la danse de l'Opéra, les derniers sanctuaires au seuil desquels il faille se découvrir.

Le baron Suchard avait le front lourd et le regard lointain du meneur de peuples, l'allure essentielle et concentrée du diplomate. Ses deux assesseurs, le duc d'Alino et le commandeur de Roncevaux, le députaient près de la jeune sociétaire, afin de pénétrer le secret de ses rigueurs envers René Sancerre et de l'éclairer sur les effroyables effets de sa cruauté.

Heureusement, notre ambassadeur possédait une introduction. Il s'était chargé, au nom de la commission des galas, d'inviterMlleNeigeblonde à la soirée que la Société des Automobilistes français offrait à ses membres huit jours plus tard. Déjà, l'année précédente, elle et sa camarade Pervanche avaient consenti à venir dire quelques vers. Cette fois encore, elles ne refuseraient pas d'être l'enchantement de la fête?...

En effet, MlleNeigeblonde ne s'y refusa pas. Rencontrée dans un recoin parmi des habits noirs, elle avait entraîné le président des Automobilistes français parmi les solennelles solitudes du foyer. L'éclat brutal du maquillage, les lèvres avivées, la joue rougie, les cils chargés, n'altéraient pas la frappe nette de cette petite figure volontaire. La violence même de l'enluminure donnait à sa physionomie quelque chose d'artificiel et de barbare. On eût dit une poupée de cire, cruelle et délicieuse.

Encouragé par ce premier succès, le baron Suchard tenta de pousser plus avant. Il rappela à MlleNeigeblonde son triomphe de l'an passé, le charme qu'elle avait jeté sur l'assistance entière. Heureux ceux qui avaient pu s'arracher à l'ensorcellement!...Tous, hélas! ne s'en étaient pas délivrés. Le meilleur, le plus grand d'entre eux, restait frappé...

Les lèvres de MlleNeigeblonde, qui ressemblaient à deux vifs pétales de géranium, se plissèrent dans un sourire:

—Sancerre...

—Ah! Mademoiselle, s'écria le président, comment pouvez-vous prononcer en souriant le nom de cet infortuné qui excite la pitié de tous ses amis? Soupçonnez-vous même l'état où l'a réduit son malheur?

Et il peignit l'atelier d'essai envahi de toiles d'araignées, la table de travail enlisée de poussière.

—C'est à ce point, poursuivit-il, que si nous ne gémissions pas sur lui, nous gémirions sur nous. Car le marasme où il a sombré est un désastre national...

Le geste navré, balayant l'avenir, il montra que c'en était fini de ces découvertes qui faisaient la gloire et la richesse du pays.

MlleNeigeblonde paraissait plus flattée qu'émue:

—Vous croyez? dit-elle.

Le baron Suchard répliqua gravement:

—Si je n'en étais pas certain, me serais-je permis de déplorer devant vous que notre ami n'ait pas su vous plaire?

—Il ne me plaît ni ne me déplaît.

Le président eut un élan du buste:

—Dois-je en concevoir quelque espoir pour lui?

Un nouveau sourire fit éclore les deux pétales de géranium:

—Mais pas du tout!

Décontenancé, il gémit, d'un ton amoureux:

—Pourquoi?

MlleNeigeblonde se dressa comme pour rompre l'entretien et, nette:

—Parce que...

Le baron Suchard était tellement troublé qu'il remit son chapeau avant d'avoir rejoint la salle. Un regard de l'huissier le rappela au respect. Réincrusté dans son fauteuil, il médita sur son échec. On rétorque une raison, on combat un argument, on franchit, on tourne un obstacle. Mais que répondre à un «parce que...»? On ne peut pas réduire le vide, étreindre le néant. Ce «parce que»était sans réplique. Donc il était invincible. «Parce que» ne signifie rien et répond à tout. C'est la devise du caprice et du bon plaisir. Après tout, pourquoi MlleNeigeblonde ne l'eût-elle pas prise? Au surplus, en vraie coquette, elle devait avoir le génie de la contradiction. Plus on s'obstinait à la conquérir, plus elle devait se fortifier dans sa résistance. Et même peut-être éprouvait-elle plus de jouissance à se refuser qu'à se donner...

Dehors, tout en cherchant son coupé, le baron Suchard soupira. Au long du trottoir, des voitures Sancerre, vides et discrètement fleuries, attendaient vainement que MlleNeigeblonde voulût bien choisir.

Le lendemain, le président exposa à ses deux collègues de la sous-commission le piteux résultat de son ambassade et sa ferme conviction sur MlleNeigeblonde.

Le commandeur de Roncevaux flamboya. C'était un petit homme tout en nez, la bouche et les sourcils crispés, les yeux phosphorescents. Une seule mèche en virgule s'enlevait au milieu de son crâne. Il s'écria:

—Eh bien! puisqu'elle ne veut pas monterde plein gré dans une des voitures qui l'attendent, il faut l'y jeter de force! Oui, oui, un enlèvement. Quoi? Ce ne serait pas le premier. Et au besoin, le bâillon, le narcotique! Ah! ah! je suis pour les grands moyens, moi, parfaitement! Il faut que ce jeune homme soit délivré de ce cauchemar, de cet envoûtement, qu'il assouvisse, une fois pour toutes, sa passion, qu'il puisse enfin se consacrer de nouveau tout entier à ses travaux, à ses découvertes, à son pays. A la baïonnette! A la baïonnette!

Un souci personnel fouettait sa fougue généreuse. Amateur passionné d'auto, il lui fallait tous les six mois un nouveau modèle. Et il envisageait avec horreur l'avenir morne et sans surprise que lui préparait l'inertie du grand inventeur.

Le duc d'Alino, colossal et barbu, haussa les épaules. Au fond, il restait partisan dustatu quo. Secrètement ravi de grossir les difficultés, il dit avec une bonhomie féroce et une feinte conviction:

—Si vous tenez absolument à ce que cette petite femme tombe, il faut miner le terrainsous ses pas ou tout au moins lui enlever ses points d'appui. L'un de ses protecteurs est sous-secrétaire d'État à la Voirie. Eh bien, flanquez-le par terre. Mais comme il est personnellement inattaquable, il vous faut jeter bas tout le ministère. Ah! dame, ce ne sera pas une petite affaire. Nous ne sommes plus au temps où, quand l'un des ministres faisait un faux pas, tous s'écroulaient, comme des capucins de cartes. Fini, les capucins! Aujourd'hui, c'est le régime du dentiste. On remplace une dent mauvaise par une bonne, sans changer tout le râtelier. Aussi, ça sera dur d'enlever le morceau. Enfin, on y arrivera tout de même.

Le baron Suchard, homme aimable et pacifique, murmura:

—Vous exagérez...

—Son second protecteur, reprit le duc, spécule principalement sur les sucres et les cuivres. On peut le taquiner des deux côtés. Quant aux sucres, en criant à l'accapareur, on est à peu près sûr de tomber juste. De même, lorsqu'on crie au voleur dans une foule, on voit toujours s'enfuir une demi-douzaine depersonnes. Dame, il y aura peut-être bien quelques suicides, mais on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. Quant aux cuivres, il suffirait de dénoncer ses empiètements et ses intrigues au Cameroun. Cela n'ira pas sans quelque grabuge diplomatique. L'éternelle question du partage de l'Afrique se posera de nouveau à l'état aigu devant l'Europe. Sera-ce l'occasion d'un conflit tant de fois évité? Peut-être? Mais, qui veut la fin veut les moyens.

Ainsi, par l'énormité de l'entreprise, il entendait en démontrer l'inanité. Très sincèrement, il était d'avis de laisser la jeune femme libre d'elle-même. Et puis, tous les constructeurs, depuis des années, étaient obligés de suivre René Sancerre dans ses incessants progrès, de renouveler continûment leur outillage et leurs modèles. Ils en perdaient le souffle. Et ma foi, pour eux, une petite halte n'était pas sans agrément...

Découragé, anéanti devant ces folles suggestions, ces éventualités formidables, le baron Suchard s'affaissait. Quoi? La violence et le rapt, ou la crise, le scandale, la guerre,pour vaincre un «parce que...»? Mieux valait y renoncer.

Vint le soir de la fête. Le baron Suchard gardait un front soucieux, une mine accablée. Et quand MlleNeigeblonde parut, sa petite tête nette et volontaire dressée au naturel sur ses épaules délicieuses, il sentit lui monter du fond de l'être une rage coupante d'amant évincé. Songer que pour émouvoir, pour toucher ce cœur qu'on devinait si proche sous la souple armature du corsage, il faudrait des bouleversements à faire crouler le monde, des cataclysmes à faire craquer la terre!

Ah! pourquoi René Sancerre, au lieu de s'attaquer à MlleNeigeblonde, ne s'était-il pas épris de sa camarade, MllePervanche? Rien qu'à voir sa face tendre, son petit nez déluré, ses yeux humides, son allure bon garçon et son galbe généreux, on sentait qu'elle eût compris et consenti le sacrifice que tout un pays eût attendu de son esprit et de sa bonté.

Justement, elle accourait vers le président:

—Monsieur, monsieur, quelqu'un nepourrait-il pas me faire répéter dans un petit coin? C'est stupide, mais j'ai un trac fou. J'ai peur de ne plus savoir... Me voyez-vous rester en panne, devant des chauffeurs?

René Sancerre passait, fantômal. Alors, une inspiration foudroya le baron Suchard. Pour un peu, il se fût jeté à genoux, afin de rendre grâce à la Providence des «Pétroleurs». Il appela:

—Sancerre!... Rendez-moi donc le service de faire répéter MllePervanche. Vite, vite. Vous n'avez pas un instant à perdre. C'est bientôt son tour. Tenez, là, vous serez tranquilles.

Il les poussait, les installait dans un petit salon dont les baies ouvertes donnaient sur la salle des fêtes. Ah! certes, il n'espérait pas que le triste amant se laissât prendre aux attraits de MllePervanche. Aucune femme n'existait pour lui, hors MlleNeigeblonde. Non, ce n'était pas cela qu'espérait le bon président.

Et pourtant, ils formaient un couple charmant, sur l'étroit canapé, lui penché sur son livre, elle lui adressant les vers d'amour avecles accents et les gestes de la passion, pas fâchée, peut-être, d'outrer ce rôle près du soupirant de son amie Neigeblonde.

Fut-elle mise en verve par la répétition? Les automobilistes français préféraient-ils sa grâce épanouie et bien vivante à l'âpre talent de MlleNeigeblonde? Gardaient-ils à celle-ci une obscure et mâle rancune de sa cruauté envers Sancerre? Le certain, c'est que MllePervanche obtint nettement plus de succès que sa camarade.

Oh! le regard noir que darda MlleNeigeblonde, vers son amie, tandis que Pervanche remerciait en saluant, la gorge en offrande...

Le président se frottait les mains. Il prit la gerbe de fleurs préparée selon l'usage, la fourra dans les bras de Sancerre:

—Mon cher ami, soyez donc assez aimable pour l'offrir à MllePervanche. Vous l'avez fait répéter... C'est tout indiqué.

Sancerre s'exécuta. Toute chaude encore de l'ovation, l'actrice le remercia avec des mines et des mots câlins. MlleNeigeblonde prit la porte sans prévenir, à la japonaise.

Le baron Suchard s'usait les mains desatisfaction: «Et allez donc! La coquette est jalouse...»

Le lendemain soir, les trente chevaux de la limousine Sancerre, accoutumés depuis si longtemps aux vaines attentes, sur la place du Théâtre-Français, remarquèrent qu'ils ne partaient point à vide. Pas bien lourde, la surcharge. Une petite personne qui s'était furtivement coulée dans la voiture, et d'autant plus légère qu'elle allait accomplir une bonne action. Mieux éclairée sur elle-même par cinq minutes de jalousie que par un an d'hommages, MlleNeigeblonde courait rendre à René Sancerre la vie et la gloire, dans un baiser.


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