LORD SHEFFIELD

Lorsqu'il parut pour la première fois, étincelant et vénérable, le 8-12 reflets campé sur l'oreille, la barbe Roi des Belges répandue sur le gilet blanc, tout le personnel de la Motor-Agence s'empressa, l'œil aimable, la bouche ronde et l'échine courbée. Un client bon teint, certainement. Désignant du bout de sa canne une plantureuse limousine, il souhaita, du ton le plus courtois, d'en connaître l'origine, la force et le prix. Puis vint le tour d'un phaéton. Deux baquets lui succédèrent. Flairant la grosse affaire, les employés témoignaient d'un zèle inaltérable. Même le directeur, le célèbre Collinot, hommeoccupé s'il en fut, intervint en personne. Tous levaient des capots, ouvraient des portières, éprouvaient des ressorts, démontaient, démontraient. Cependant, le beau vieillard, sur un salut plein de noblesse, partit sans laisser de commande.

Il revint. Sans doute avait-il arrêté son choix dans l'intervalle. Un tel espoir lui valut un accueil favorable. Mais le vénérable amateur n'exigeait que de nouveaux renseignements. On les lui fournit d'une ardeur mollissante.

Lorsqu'il se présenta pour la troisième fois au magasin, Collinot était en conversation avec son collègue de la Lutèce-Automobile. L'imposant personnage hésitait encore. Un commis résigné reçut ses vaines confidences. Lorsqu'il fut parti:

—Hein! Quel sinistre raseur! dit le directeur de la Lutèce-Automobile.

—Vous le connaissez? demanda Collinot.

—Je vous crois! Il est venu cinq fois chez nous, sans acheter même une paire de lunettes. Il doit faire le tour des magasins et des agences. Nous l'appelons lord Sheffield,car Sheffield est la patrie des rasoirs. C'est le bon loufoque.

Et, bientôt, le fait s'avéra dans le petit monde des marchands. Lord Sheffield était un de ces demi-fous qui, laissés en liberté, cherchent par la ville la satisfaction de leurs manies. Lord Sheffield, lui, aimait à examiner, à marchander des voitures, à se donner des avant-joies d'acheteur. On assurait qu'il vivait au cercle, sans famille et sans grande fortune.

La légende se renforça au moment du Salon. Là, en présence d'un personnel nouveau auquel il en imposait par sa prestance, lord Sheffield semblait se saouler de volupté. Les bras encombrés de catalogues, il stationnait des heures devant chaque stand, exigeant d'interminables explications. Ce qu'il s'en était donné pendant ces trois semaines!

Le Grand-Palais fermé, lord Sheffield reprit le chemin des magasins et des agences. Souvent, on l'éconduisait, ici avec mesure, ailleurs sans ménagement. Ah! non, on l'avaitassez vu. Certaines maisons le toléraient encore.

A la Motor-Agence, on avait pris le parti de s'en amuser. Il n'en paraissait rien voir. Et, ravi, il avait adopté le magasin de Collinot. Il gardait ses façons de grand seigneur, marquait à chaque visite une joie renouvelée et trouvait un prétexte à chacune de ses entrées:

—Quelle est donc cette charmante voiture que j'aperçois à votre vitrine? Il me semble ne l'avoir jamais vue...

On lui déléguait un commis de bonne volonté, un mécanicien haut-le-pied, la dactylographe quand elle était de loisir, ou même l'homme de peine.

On lui donnait des réponses et des explications fantaisistes qu'il accueillait avec gravité. Puisqu'on consentait à recevoir le noble raseur, c'était bien le moins qu'il payât sa rançon. Peu à peu, le ton des plaisanteries monta. On traitait tout à fait lord Sheffield en inoffensif détraqué. Collinot même se mêlait au jeu. La preuve qu'il était timbré, c'est qu'il semblait toujours ne s'apercevoirde rien. Ou bien, si l'on poussait trop loin la blague, il vous ajustait de sa canne braquée en manière de fusil:

—Ah! ah! Vous, je crois bien que vous vous moquez de moi?

Une semaine plus tard, il revenait, sans rancune.

Un jour—il y avait à peu près un an que durait ce divertissement—le vieux beau demanda le prix d'une voiturette nouveau type, huit chevaux, quatre cylindres, qu'il avait levée à la devanture. Collinot, présent et de belle humeur, lui répondit sans piper:

—Cent mille francs.

Tous les employés se roulaient silencieusement, la bouche en tirelire.

—C'est cher, estima lord Sheffield impassible.

Et avisant une somptueuse limousine aux proportions de wagon:

—Et celle-ci?

Collinot, excité par les rires de la galerie, répliqua:

—Deux francs soixante-quinze.

Lord Sheffield resta pensif un moment. Puis:

—Je l'achète, déclara-t il.

Cette fois, l'auditoire n'y tint plus. La gaieté éclata. C'était trop farce.

—Entendu, dit Collinot qui voulait épuiser la plaisanterie.

Lord Sheffield s'assit à une table, tira des lunettes à monture d'écaille, rédigea quelques lignes sur du papier à l'en-tête de la maison, sortit de sa bourse deux francs soixante-quinze centimes et les aligna devant lui. Puis, de son ton exquisement courtois:

—Veuillez avoir l'obligeance de signer ce reçu.

Il en avait de bonnes, le vieux louf! Collinot en riait à s'étrangler. Une limousine signée Goudchaux, sur châssis 30-chevaux Sancerre, pour deux francs soixante-quinze! Et, essuyant ses yeux pleins de bonnes larmes de gaieté, il mit un paraphe au bas du papier. Il fallait voir jusqu'où irait la fumisterie. On ne rigolait pas tant tous les jours.

Lord Sheffield mit le précieux reçu danssa poche et, saluant en gentilhomme l'assistance tordue de joie:

—J'enverrai mon mécanicien demain matin prendre livraison de ma voiture.

Le plus drôle, c'est qu'un chauffeur s'est en effet présenté le lendemain à la Motor-Agence pour emmener la voiture et qu'un huissier a dûment constaté le refus de Collinot. Lord Sheffield va plaider. C'est un joli procès en perspective.

Eh! eh! les arguments de lord Sheffield—de son vrai nom baron de Michery—ne sont pas sans valeur. Qu'on l'ait pris pour un bon toqué parce qu'il s'est entouré de renseignements pendant un an, peu lui importe, puisqu'il est en réalité sain d'esprit. Il a plu à Collinot de se lancer dans la fantaisie, de lui vouloir vendre une voiturette cent mille francs et une limousine deux francs soixante-quinze. C'est son affaire. Il l'a pris au mot, voilà tout...

A quoi Collinot réplique, non sans apparencede raison: Ou bien lord Sheffield est fou comme il en a l'air, et alors le marché est nul; ou bien ledit lord Sheffield a joué pendant un an une indigne comédie pour en venir à ses fins, et alors il mérite d'être traité comme un vulgaire filou...

Les tribunaux apprécieront.


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