Le gabelou Ganachot, un doigt dans le nez, sondait l'horizon. On sonde ce qu'on peut. Il s'embêtait ferme, à cette porte. Pas dix voitures ni cent piétons par jour. Pourquoi ne l'avait-on pas laissé à la gare de Lyon? Là, au moins, on avait du plaisir. Aux messageries, on éventrait tout, on tripotait tout, le beurre, les poulets, les fruits, on renfournait tout ça à la va-comme-je-te-pousse, avec des doigts bien gluants. A la sortie des voyageurs, on palpait les paquets, on tripatouillait les petits sacs, on fouinait dans le linge sale des valises et des malles, on terrorisait, on traquait, on pinçait, on étaitdes rois. Tandis qu'à cette sacrée porte, personne à se mettre sous la dent.
Ganachot eut un morne regard pour le poste installé dans l'épaisseur même du rempart, pour le mur de meulières où pendaient les sondes, les jauges, les vrilles, les pipettes, tout un arsenal qui rappelait le bon vieux temps de l'Inquisition, de la torture et de la question extraordinaire. Armes inutiles, hélas! et que la rouille envahissait.
Vrai, il crevait d'ennui. La fouille était devenue sa raison d'être. Dans toute autre carrière, il fût peut-être resté tout bêtement un brave homme à l'air bonasse. Mais ce pouvoir sans borne, ce droit absolu de suspicion, ce métier de flic et de voyeur, cette habitude de fourrer le doigt partout, cette mentalité de saint Thomas de barrière, lui avaient modelé une personnalité nouvelle. La moustache et le sourcil se hérissaient, l'œil soupçonnait, la bouche méprisait, toute la figure était d'une sombre brute. Et il ne connaissait plus qu'une joie sur terre: cambronner le monde.
De marasme, Ganachot s'explora le nez.Mais il en eut vite fait le tour. On n'a jamais que deux narines. A nouveau, il épia le boulevard, qui, parmi les masures et les dépotoirs de la zone, s'en allait droit vers la banlieue lumineuse. Soudain, dans la perspective, surgit la silhouette carrée d'une auto... Elle venait! Elle allait entrer dans Paris!
⁂
Ganachot pensa défaillir. L'amant au premier rendez-vous qui voit paraître la silhouette adorée ne trépide pas de plus d'impatience, ne se sent pas inondé d'un plus large flot de délices. Comme elle semblait lente!
Enfin elle approcha. C'était une limousine, noire et brillante comme une fine bottine vernie à roulettes. Le mécanicien était seul. Bonne affaire. L'auto stoppa au ras du trottoir, quelques mètres avant la grille de l'octroi. Sans attendre même qu'on demandât ses services, Ganachot se précipita.
Ah! ah! Il s'agissait de se donner de la satisfaction. Voyons. D'abord la question de l'essence. Le gabelou tendit la main:
—Votre bulletin de sortie?
Le mécanicien, un joli garçon, tout jeune, très correct, répondit:
—Je n'en ai pas. Je viens de Blois.
Tant mieux. L'opération serait plus longue. Ganachot reprit:
—Bon. Vous payez les droits d'entrée. Combien de litres?
—Je ne sais pas au juste. Une vingtaine.
Le gabelou se pourlécha:
—Nous allons voir.
Oh! la volupté de faire enlever des coussins et des planchettes, de dévisser des bouchons, d'enfoncer la jauge, d'aller chercher sous la voiture les dimensions du réservoir, d'inscrire, de multiplier. Nom d'une pipette! Que c'était bon! Il en tremblait. Les zéros, les virgules dansaient devant ses yeux. Tantôt il trouvait quinze cents litres et tantôt cinq décilitres. Par la magie des chiffres, le réservoir devenait tour à tour gazomètre et chopine.
Mais ce bafouillage même le ravissait. Le mécanicien pouvait bien attendre. D'autant que ce particulier-là vous avait un petit airde se ficher du monde... Ça lui apprendrait. Enfin, il décréta:
—Trente-cinq litres.
Puis il pénétra dans son antre, établit longuement un bulletin, tout en devisant avec ses collègues. Il fallait faire durer le plaisir. Quand il revint, sa feuille à la main, le mécanicien, au volant, attendait toujours, patient en apparence.
Ganachot décida de procéder à la visite, avant de réclamer son dû. Peut-être l'addition grossirait-elle. Il ouvrit la portière, entra dans la limousine, où ses semelles boueuses s'imprimèrent sur la carpette grise. Cristi! Ça sentait bon, là-dedans. Du nanan. Il sonda les capitons, souleva les tapis, les banquettes, renifla l'acoustique, tripota et fouilla le vide-poche.
Flegmatique, le mécanicien l'observait par-dessus son épaule, à travers les glaces.
⁂
Ganachot descendit. Il se fit ouvrir les coffres, tous les coffres. Ceux qui s'allongentsur les marchepieds, ceux qui se logent sous les sièges avant. Il développa les paquets de chiffons, dénoua les sacs à chambre à air, bouscula l'outillage, dans une frénésie concentrée.
Ah! ce mécanicien restait calme. On verrait bien qui aurait le dernier. Ganachot scruta les pneus—on en voit qui sont pleins d'alcool—flaira les phares, soupçonna l'innocente lanterne arrière, prit une échelle, grimpa, ouvrit la malle aux enveloppes de rechange. Sa joie culminait, touchait au paroxysme, au spasme.
Et, tout à coup, il s'aperçut que c'était fini... Alors, avec un soupir, il tira sa feuille:
—Sept francs.
Jamais on ne vit mécanicien plus candidement étonné. Ses sourcils, sa bouche, s'arrondirent. Il susurra:
—Vous désirez?
Mais Ganachot était triste, son plaisir tombé:
—Je vous dis que vous me devez sept francs.
Du doigt, le mécanicien se toucha la poitrine:
—Moi! je vous dois sept francs? Vous faites erreur, mon brave.
La stupeur de Ganachot fut indicible. L'auto, lui passant sur le corps, ne l'eût pas plus abruti.
Il ne pouvait pas deviner l'inspiration gamine qui venait d'illuminer le mécanicien, écœuré par l'odieuse inquisition, ravi de prendre enfin sa revanche et de donner une leçon au gabelou.
⁂
Ganachot en éructait. Il lâcha un terrible:
—Vous ne voulez pas payer?
Bon prince, accoudé au volant, le mécanicien se pencha:
—Écoutez, mon ami, vous êtes tout à fait aimable d'avoir bien voulu jauger mon réservoir, inspecter mes coffres, visiter ma limousine, examiner mes phares et vérifier mes pneus. Est-ce pour ces soins que vous me demandez sept francs? Voyons, voyons, vous ne voudriez pas. C'est excessif.
Ganachot grésillait:
—N'essayez pas de vous payer ma tête. Ça vous coûterait trop cher, mon garçon.
Amusé, le mécanicien haussa le ton:
—Je ne me paye rien. Mais c'est à vous qu'il pourrait en cuire... Comment, comment? Vous soulevez les jupes à ma voiture! Vous osez toucher au vide-poche de Madame! Vous me demandez sept francs que je ne vous dois pas! Parfaitement:que je ne vous dois pas... Mais qu'est-ce que c'est que ces façons-là? Savez-vous que vous vous êtes mis dans un très mauvais cas? Et je suis en train de me demander si je ne vais pas porter plainte contre vous...
Ganachot passait par toutes les couleurs du prisme: violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. La rage, l'incrédulité, l'inquiétude tournoyaient en lui.
Le mécanicien l'acheva, décisif:
—Il me plaît, à moi, de m'arrêter ici, au long de ce trottoir. C'est mon droit, mon droit absolu. Et voilà que vous vous jetez sur ma voiture comme un satyre... Est-ce que je vous ai demandé quelque chose? Ai-je franchi lagrille? Je ne vous ai jamais dit que j'entrais dans Paris...
Et tandis que Ganachot essayait en vain de se rassembler, le mécanicien mit prestement en route et partit en marche arrière.
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