On offrait aux Griset, qui avaient pris à Marlotte leurs quartiers d'été, un jeune et charmant fox-terrier qui habitait Le Raincy. Comment le transporter d'une résidence à l'autre? Par le chemin de fer? Mais que de transbordements! De plus, on assure que les chiens sortent de leur cage salis, aphones, enragés. Et quant à l'emporter avec soi, il n'y fallait pas songer. Il suffit d'un voisin grincheux pour exiger l'expulsion du voyageur à quatre pattes. Non. Le rêve, c'était de cueillir le petit chien en auto et de le déposer dans sa nouvelle maison, une heure plus tard.
Le temps pressait. Le fox appartenait à une vieille dame qui le trouvait trop jeune et trop fou pour elle. Et elle était bien capable de le donner dans le pays même, si l'on tardait trop à l'en débarrasser.
Les Griset n'avaient pas d'auto. Mais tout leur entourage en était farci. On allait se disputer le plaisir de les obliger. A tel point qu'ils en furent un moment embarrassés. A qui donneraient-ils la préférence?
Au cousin Petitport. La famille d'abord. On n'est pas toujours en très bons termes avec les siens. On a souvent des relations vagues et flottantes. Mais, dans chaque circonstance importante, les liens se tendent. Dès qu'on a besoin d'une aide, d'un service, on se souvient qu'on est du même sang. Le cousin Petitport, célibataire et rentier, possédait une souple et légère voiture d'une douzaine de chevaux, dont il usait surtout le dimanche avec ses amis. Il était son propre mécanicien. Il serait ravi de la promenade.
On l'invita donc à dîner, non sans avoir mûri un fin menu, car on savait le cousin gourmet. Et, dès le potage, on aborda carrémentla question. Or, voyez la malchance. Petitport relevait à peine d'une crise d'entérite. Et il se sentait encore trop faible pour conduire pendant 120 kilomètres. Ah! sans cette maudite attaque!... Mais le moindre effort le jetait bas. On compatit poliment, bien que le cousin témoignât d'un robuste appétit de convalescent, qui rassurait sur son sort.
Décidément, rien ne servait d'être cousins. La vraie famille est formée des amis. Ce n'est pas la famille imposée, mais la famille librement choisie, la famille d'élection. Celle-là est toujours prête à rendre service. Est-ce que les Bréau, par exemple, les grands usiniers, n'allaient pas sauter sur l'occasion? C'était bien le diable si, avec leurs deux grosses voitures de la bonne marque, ils ne pouvaient pas faire transporter un petit roquet du Raincy à Marlotte!
M. Griset se chargea de l'ambassade. Armé d'une grosse botte de roses, il s'en fut trouver MmeBréau. Puis, déployant des grâces, il coula légèrement sa demande, comme un billet doux glissé parmi des fleurs. Tout desuite, il s'excusa, désinvolte, assura que le chien était bien élevé, qu'il n'offenserait pas le tapis de la limousine. D'ailleurs, avec des voitures si rapides, il n'aurait même pas le temps de s'oublier.
Mais, décidément, le petit fox jouait de malheur. L'une des autos était indispensable à M. Bréau pour le mener deux fois le jour à l'usine. Et quant à la seconde, elle était en réparation, chez le fabricant. Ce n'était plus une voiture, mais un jeu d'osselets, disséminé dans trente-six paniers... MmeBréau était vraiment désolée. Mais sa désolation dut être brève, car la dame passa vite à un autre sujet.
Les Griset ne se découragèrent pas. Il leur restait des portes où frapper. Sapristi, tous les amis chauffeurs ne sont pas aussi durs à la détente. Ils passèrent en revue leurs réserves. Monsieur proposa les Brossard, des gens charmants, fanatiques d'auto, qui, chaque dimanche, suivaient des routes, sans cartes, au hasard, pour la joie de rouler. Mais Madame fit observer que les Brossard avaient les chiens en horreur. On ne pouvait pas leur demander de faire trente lieues enl'honneur d'un petit fox! Monsieur s'inclina.
Ah! par exemple, les Lentisque ne pourraient pas se dérober. Travaillés d'une frousse énorme dès la mise en marche, ils ne se servaient pour ainsi dire pas de leur voiture. Et, d'autre part, ils avaient une dette de reconnaissance à payer aux Griset. N'avait-on pas, par relations, pistonné leur cancre de fils au bachot? Il est vrai qu'il n'avait pas été reçu. On décocha un bleu aux Lentisque. Leur réponse fut rapide et brève. Ils partaient pour Vichy, par la route. Mille regrets.
Et les Tonot, qu'on avait un peu perdus de vue, ces temps derniers, mais qui naguère s'offraient sans cesse: «Vous savez, quand vous aurez besoin de notre voiture... elle est à vous.» On leur écrivit. Mais ils avaient vendu leur tacot, dans la terreur de la crise.
Griset ne voulut pas s'avouer vaincu. Il se rappela qu'un de ses camarades de collège, nommé Collinot, tenait une agence et un garage. Celui-là lui louerait une voiture à des prix d'ami. Il l'alla trouver, le tutoya, lui témoigna tout de suite de la confiance et de la cordialité. Mais Collinot était commerçantavant tout: «Ah! mon vieux, que veux-tu, mon affaire est en société. Je ne peux pas faire de rabais. Je n'en ai pas le droit. Et puis j'ai des frais généraux, des employés. Tout ce que je peux faire pour toi, c'est de te donner un mécanicien de confiance et une bonne voiture. Tu comprends, moi, je ne fais pas la location, en somme.» Bref, il eut l'air d'accorder une faveur à des prix dont Griset resta embouti.
Allons! il faudrait y renoncer. Mais c'est égal, ils étaient jolis, les amis propriétaires d'autos. Une satanée race. Dire qu'il n'en trouverait pas un, pas un seul, qui mettrait gentiment une voiture à sa disposition, une demi-journée! Et pourtant, il devait en trouver un.
Ce fut au café, à l'heure de l'apéritif. Il y avait là un quidam qui prêtait parfois la main à la manille, et qui, toujours vêtu de cuir, lunettes au front, parlait de la route comme d'une vieille amie qu'il ne quittait jamais. Griset s'épancha en aigres doléances. Ah! ils étaient propres, messieurs les chauffeurs. Des égoïstes, plus jaloux de leur autoque de leur femme! Et il conta ses déboires.
Le quidam s'indigna. Quoi? On lui avait refusé une demi-journée d'auto? Mais c'était infâme! Quant à lui, il était toujours prêt à rendre service sur l'heure. Griset s'élança, lui prit les mains. Il avait trouvé le merle blanc. Enfin! Mais il était dit que la malchance ne le lâcherait pas. Le généreux quidam n'avait qu'une motocyclette!
Et le petit fox a pris le train.
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