CHAPITRE IX

LES CHIPPIOUAIS (suite)

Accablé de fatigue, Mac Carthy ne tarda pas à céder au sommeil.

Il se jeta tout habillé sur un cadre, en ayant soin de placer ses armes à sa portée.

Peu confiant dans la loyauté de son hôte, il espérait avoir l'oeil et l'oreille au guet. Il comptait sans les droits de la nature. Une nuit passée en plein air, à parcourir des sentiers difficiles, jointe à une longue journée de marche, l'avait abattu. Au lieu de veiller, il tomba dans un profond assoupissement.

Déjà depuis plusieurs heures, James était dans cet état, quand il s'éveilla tout à coup sous l'étreinte d'une vive douleur.

Instinctivement, Mac Carthy voulut étendre la main, saisir ses armes. Mais alors il s'aperçut qu'on lui avait garrotté les poings et les pieds.

Jetant les regards autour de lui, il vit Kit-chi-ou-a-pous qui fumait avec calme près du feu.

—Tu as manqué aux lois de l'hospitalité! cria-t-il, en faisant des efforts pour rompre ses liens.

L'Indien sourit.

—Il n'y a pas de lois, dit-il, pour les demi-sang.

Mac Carthy ne savait que trop combien les Peaux-Rouges méprisent les métis. Cessant donc de se débattre, il essaya d'obtenir par la douceur ce que la violence ne pouvait lui faire gagner.

—Pourquoi, dit-il, mon frère m'a-t-il attaché? Ne suis-je pas son ami?

—Double-Langue, répondit le sagamo, n'est ni le frère, ni l'ami d'unChippiouais. C'est un fils de chien et de renarde.

—Le noble Kit-chi-ou-a-pous n'a donc pas foi en ma parole?

—L'eau trouble cache souvent des serpents venimeux.

—J'ai partagé le festin de Kit-chi-ou-a-pous, et il a bu à ma gourde.Que diront ses guerriers quand ils apprendront comment il m'a traité?

—Ses guerriers diront qu'il a eu la prudence du cheval et la finesse du lynx. Au lever du soleil, Double-Langue jugera.

—Tu me rendras ma liberté? fit avidement Mac Carthy.

Le sauvage ne répondit pas.

—Et, continua l'avocat, je te mènerai, comme je te l'ai promis, au fort du Prince-de-Galles.

Kit-chi-ou-a-pous hocha la tête comme s'il voulait dire:

—Nous verrons.

Puis il se leva, alluma une torche de résine et la ficha dans le mur, près d'un fragment de miroir qu'il avait probablement acheté à quelque comptoir de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Prenant ensuite, dans son sac à médecine, un morceau de fil de laiton, il le roula on forme de tire-bouchon autour d'une aiguille.

Sa vis terminée, il la promena gravement sous son menton où croissaient quelques maigres touffes de poil. A mesure que ces poils s'engageaient dans les pas de la vis, il la pressait entre le pouce et l'index, et, par un coup sec, rapide, il extirpait la végétation.

Malgré les périls de sa situation, et quoique le Grand-Lièvre procédât à cette opération avec dextérité une promptitude qui eussent honoré un épilateur de profession, Mac Carthy ne pouvait s'empêcher de rire.

Heureusement que, tout entier à sa besogne, Kit-chi-ou-a-pous ne le remarqua point.

Quand il eut fini, notre Chippiouais prit encore, dans son sac à médecine, une petite bourse en peau, qu'il vida sur un plateau en écorce de cèdre.

La bourse renfermait une poudre fine qui n'était autre chose que du noir animal.

Ce noir, le Grand-Lièvre le délaya avec un peu d'eau et en fit une teinture dont il se couvrit le visage, le cou, les bras et la poitrine, jusqu'à la ceinture.

Après quoi, il rajusta les plumes d'aigle dans ses cheveux, arrangea son collier de dents de morse, et saisit une hache en silex, sur le manche de laquelle on avait peint des serpentins alternativement rouges et verts.

Comme il achevait ces préparatifs, l'aurore parut à travers les pierres qui bouchaient l'entrée de la cabane.

Kit-chi-ou-a-pous brandit sa hache et poussa un hurlement intraduisible dans notre langue.

Jusque-là les deux femmes et les enfants n'avaient bougé ni soufflé mot; à ce cri, ils répliquèrent par des chants bizarres et en dansant devant le chef.

Lève-toi! dit-il à Mac Carthy.

Le jeune homme montra les liens qu'il avait aux pieds.

Aussitôt, d'un coup de sa hache, et avec une précision incomparable, il les fit sauter, sans effleurer seulement l'épiderme du captif.

—Marche! lui ordonna-t-il ensuite en le poussant hors de la hutte.

Le Grand-Lièvre sortit derrière Mac Carthy.

Une foule de sauvages semblait attendre leur arrivée.

Le temps était froid, le ciel lourd, couvert.

L'apparition du chef et de son prisonnier fut saluée par des vociférations effroyables, auxquelles les aboiements des chiens donnaient un cachet plus horrible encore.

Malgré la rigueur de l'atmosphère, Kit-chi-ou-a-pous n'avait pour tout vêtement qu'un court jupon de peau de boeuf qui lui ceignait les reins.

Conduisant toujours Mac Carthy devant lui, il monta sur le toit d'une cabane plus élevée que les autres, et força James de s'asseoir à ses pieds dans la neige.

Plus de deux cents Chippiouais, hommes et femmes entourèrent aussitôt l'okema [21].

[Note 21: Chef.]

—Frères, dit-il, les ossements de nos compatriotes morts, tués par les Visages-Pâles, restent à découvert. Ils nous appellent pour venger leurs insultes; tarderons-nous à les satisfaire?

—Ka! ka! (Non! non!) répondit unanimement l'assemblée.

L'orateur reprit:

—Les esprits de nos aïeux sont irrités contre nous; il les faut apaiser. Vous l'avez vu, au soleil couchant, Matcho-Manitou, le méchant génie, a soufflé la colère sur nous. Il est temps de calmer sa fureur. Allons chercher les ennemis de nos frères égorgés! Allons! et dévorons ceux qui les ont tués! Ne demeurez pas davantage oisifs! Livrez-vous à l'impulsion de votre valeur naturelle, et que les Visages-Pâles apprennent que vous êtes des hommes! Oignez vos cheveux, peignez vos faces, remplissez vos carquois; que les forêts retentissent de vos chansons guerrières pour consoler les esprits des morts et leur apprendre qu'ils vont être vengés!

—Eo! eo!Oui! oui! firent les auditeurs avec enthousiasme.

Enchanté de l'effet qu'il avait produit, le Grand-Lièvre continua:

—Hier, je me suis emparé de ce demi-sang. Il nous conduira à l'établissement des blancs; il a promis de nous y introduire; mais que chacun veille sur lui, que chacun se défie de lui; car, vous le voyez, il appartient à une race maudite!

Ces paroles soulevèrent contre le métis une tempête d'imprécations et de menaces.

Après avoir calmé l'effervescence des Chippiouais, Kit-chi-ou-a-pous ajouta:

—Nous allons tenir un grand conseil de guerre; pendant ce temps, vous garderez le captif; mais si l'un de vous le blessait, je lui casserais la tête avec mon tomahawk.

Après ces mots, le Grand-Lièvre descendit de sa tribune, et entra, avec six chefs, dans la cabane du haut de laquelle il avait parlé.

L'intérieur de cette cabane n'avait rien de particulier. Un petit feu brûlait au centre. Les sagamos s'accroupirent sur les talons autour de ce feu.

Kit-chi-ou-a-pous, après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, qu'il lança vers le levant, et après avoir dit que son prisonnier, Mac Carthy, avait promis de les faire entrer dans le fort du Prince-de-Galles en échange de sa liberté, demanda aux sachems s'ils jugeaient convenable d'entreprendre cette expédition.

La plupart répondirent affirmativement.

Mais l'un d'eux, qui remplissait dans la tribu les fonctions de jongleur, fut d'un avis différent.

La discussion s'animant, le Grand-Lièvre insulta le jongleur.

—Pointe-de-Flèche, tu n'es qu'un coeur mou, sans vigueur, lui dit-il.

—Je suis prudent, répliqua Pointe-de-Flèche, en portant à sa bouche le calumet de Kit-chi-ou-a-pous.

—Tu veux dire lâche! cria l'autre avec plus d'emportement.

Pointe-de-Flèche, à ce moment, retira vivement la pipe de ses lèvres et, d'un air assez négligent, cacha dans sa main le bout du tuyau.

—Ne me force point à parler, mon frère, dit-il d'un ton grave.

L'irritation du Grand-Lièvre redoubla.

—Quel est ce langage! proféra-t-il avec fureur, et depuis quand les corbeaux osent-ils menacer les aigles!

A ces mots, le jongleur jeta sur Kit-chi-ou-a-pous un regard où se trahissait toute la maligne méchanceté de son caractère.

—Tu n'es pas sage, mon frère, dit-il avec une humilité hypocrite.

—Sage! Est-ce toi qui m'apprendras la sagesse?

—Oui, et, crois-moi, renonce à ton projet.

—Plutôt te tuer que d'y renoncer, louveteau, vociféra l'okema.

—Eh bien, que mes frères voient et qu'ils apprécient! dit lentement Pointe-de-Flèche, en montrant aux chefs le bout de la pipe qui était tout fendillé.

Les Chippiouais firent un mouvement d'effroi.

—Que signifie cela? reprit le jongleur, sinon que Kit-chi-ou-a-pous a eu commerce avec Kitchi-Ickoui, pendant sa retraite lunaire [22], et que les manitous ne seconderont pas une entreprise commandée par une bouche impure.

[Note 22: «Il y a certaines époques où il est interdit aux femmes d'habiter dans les mêmes loges que leurs maris… C'est un usage reçu dans toutes les tribus.»—Samuel Hearne,Voyage à l'Océan Nord, tome II.]

Cette accusation changea en rage la colère au Grand-Lièvre.

Se levant tout d'une pièce, il allait se précipiter sur Pointe-de-Flèche, quand la porte s'ouvrit subitement pour donner accès à une Indienne colossale.

—Kitchi-Ickoui! murmurèrent les assistants.

C'était, en effet, Kitchi-Ickoui, la Grande-Femme, première épouse deKit-chi-ou-a-pous.

Elle passait pour une beauté sans rivale parmi les Chippiouais, car ses oreilles, percées d'un trou qui avait au moins dix centimètres de circonférence, pendaient sur ses omoplates comme les oreilles d'un éléphant.

Pour acquérir cette rare séduction, Kitchi-Ickoui s'était, de bonne heure, habituée à porter de lourds cercles de fer au lobe de ses oreilles. Elle possédait, d'ailleurs, un autre charme non moins apprécié par ses compatriotes, c'était la dilatation de ses fosses nasales, qu'elle était parvenue à étendre jusqu'aux coins de la bouche, à l'aide de morceaux de bois introduits, par grandeur progressive, entre les ailes et la cloison du nez.

Puis elle avait au moins six pieds de haut, puis elle était forte à soulever un bison sur son dos.

Sachez estimer l'admiration dont elle était l'objet dans sa tribu!

Tout cela cependant n'était rien en comparaison d'une qualité, d'un trait d'héroïsme qui lui valait l'insigne honneur de siéger au conseil des chefs.

Jeune fille encore, Kitchi-Ickoui avait donné une fête de maïs à quarante jeunes guerriers, et, après les avoir copieusement régalés, elle avait, avec eux, renouvelé l'exploit de Messaline[23].

[Note 23: A l'appui de ces détails, j'invoque le témoignage des voyageurs qui ont publié des études sur les moeurs des Chippiouais ou Chippeways, comme ils sont improprement nommés en France. Le fait que je viens de mentionner est rapporté tout au long par Carver (Voyage dans l'Amérique septentrionale), qui croit cependant, mais à tort, la coutume particulière aux Nadoessis.]

En récompense de sa valeur, la Grande-Femme épousa Kit-chi-ou-a-pous, principal sagamo des Chippiouais.

Elle était l'orgueil de son sexe, le modèle proposé à toutes les aimables squaws.

L'entrée de cette glorieuse créature dans la salle des délibérations produisit une sensation immense.

—Kitchi-Ickoui a, dit-elle, entendu les paroles de Pointe-de-Flèche, et elle déclare que sa langue est fausse. Durant les huit derniers jours et nuits, elle est restée dans la loge des purifications, sans voir ni Kit-chi-ou-a-pous, ni aucun autre homme. Que Pointe-de-Flèche me donne le poagan.

Le jongleur jeta aussitôt la pipe au feu, mais un chef la ramassa avant que la flamme l'eût touchée et la passa à l'Indienne.

L'ayant examinée, celle-ci dit, en indiquant des traces de dents à l'extrémité du chalumeau:

—Ce qui prouve que le discours de Pointe-de-Flèche n'est pas droit, c'est que le tuyau n'a pas éclaté, comme il serait advenu si l'inculpation était vraie, mais qu'il a été mâché comme un os par un chien. Cette assertion, appuyée de la preuve, ramena immédiatement à Kit-chi-ou-a-pous l'esprit du conseil.

Le jongleur, couvert de honte, dut quitter la salle, et l'expédition proposée par le Grand-Lièvre fut résolue séance tenante.

Les sagamos revinrent sur la place et déclarèrent cette décision à la foule.

Leur déclaration fut saluée par des clameurs furibondes.

Le tumulte apaisé, Kit-chi-ou-a-pous s'écria:

—Nous avons donc pris la détermination de déterrer la hache de guerre et d'aller surprendre nos vils ennemis, les Visages-Pâles. Nous mangerons leur chair et nous boirons leur sang; nous leur arracherons leurs chevelures et les amènerons prisonniers ici pour être le jouet de nos femmes et de nos enfants; et si nous succombons dans cette noble entreprise, nous ne resterons pas étendus sur la neige, la proie des bêtes féroces, car ce collier sera la récompense de celui qui enterrera les morts.

Avec ces mots, il lança son collier de griffes d'ours et de dents de morse au milieu de la multitude.

Un guerrier, d'une apparence robuste, dont plusieurs scalpes ornaient la ceinture, se précipita dessus et le releva.

Par cet acte, il exprimait son désir d'être le lieutenant duGrand-Lièvre.

—C'est bien, Pied-de-Buffle, dit celui-ci. J'estime et j'aime ta vaillance. Adroit à la chasse, habile à la pêche, tu es encore un brave guerrier. Nos ennemis l'ont apprise leurs dépens. Ils l'attestent les glorieux trophées qui décorent ton wigwam; et si je péris dans cette guerre, je serai heureux de t'avoir pour successeur.

Pied-de-Buffle répondit en donnant au sagamo le collier de têtes d'aigle que lui-même avait sur la poitrine.

Kit-chi-ou-a-pous fut ensuite conduit processionnellement à laloge aux sueries; il y resta deux heures, et par une transpiration abondante, secondée de rudes frictions avec de la neige, il se débarrassa de l'épaisse couche de couleur et de crasse dont il était enduit.

Quand il eut quitté son bain de vapeur, on le mena dans une autre cabane, où ses amis l'oignirent de graisse d'ours de la tête aux pieds.

Après quoi ils le peignirent en rouge, et dessinèrent avec du noir, sur tout son corps, les figures les plus monstrueuses qu'ils se purent imaginer: les unes destinées à effrayer les ennemis, les autres à le préserver de leurs coups.

Pendant ce temps, le sagamo chantait ses exploits et ceux de ses ancêtres.

Peu à peu, les guerriers qui devaient l'accompagner entonnèrent des chants semblables et se prirent à danser autour de lui.

La cérémonie de la peinture achevée, les danses et les chants devinrent généraux.

Mais quels chants! quelles danses! Des éclats de voix sauvages à épouvanter les animaux féroces; des contorsions comme n'en eut peut-être jamais, dans le monde civilisé, un épileptique.

Un banquet de chair de chien et de graisse de caribou couronna la solennité.

Mais Kit-chi-ou-a-pous ne prit aucune part à ce festin. Il se contenta de fumer devant les convives; car le sagamo était tenu de jeûner jusqu'au moment où l'on entrerait en campagne.

Kitchi-Ickoui avait, par une faveur spéciale, été invitée au repas, auquel, excepté elle, les hommes seuls pouvaient assister.

Lorsqu'il fut fini, le Grand-Lièvre partit pour aller, suivant l'usage, passer la nuit dans la forêt; et sa femme rentra dans leur hutte, où l'on avait ramené Mac Carthy toujours garrotté et gardé à vue.

Le lendemain de l'infâme tentative dont elle avait failli être la victime, madame Robin fut éveillée au matin par un roulement de tambour.

La jeune femme ignorait tout ce qui avait eu lieu durant la nuit.

Elle se leva, mit une fourrure sur ses épaules et s'approcha du poêle, où pétillait un feu ardent.

Un deuxième roulement de tambour, dont les notes graves et monotones avaient quelque chose de sinistre, puis le son de deux bugles sonnant en sourdine un appel, attirèrent l'attention de Victorine.

Elle allait ouvrir la fenêtre pour voir ce qui se passait dans la cour du fort, quand on frappa à sa porte.

—Qui est là? demanda la jeune femme en jetant un coup d'oeil sur sa toilette du matin.

—Moi, Louis-le-Bon, castors et loutres! répondit de dehors une grosse voix joviale.

—Ah! c'est vous, mon ami?

—Peut-on entrer?

—Attendez un peu.

—J'attendrai bien une heure s'il le faut, madame, répliqua la grosse voix.

—Oh! je ne vous tiendrai pas si longtemps à la porte; j'achève de m'habiller, Louis, reprit madame Robin en passant lestement une robe.

Bientôt elle ajouta:

—Je suis prête, vous pouvez venir.

Louis-le-Bon entra et serra sans façon la main de Victorine.

—Vous avez bien dormi cette nuit, madame? dit-il sous forme de question.

—Mais oui, mais oui, mon ami, répondit-elle gaiement. Comparés aux endroits où il nous a fallu coucher pendant notre voyage, les lits sont excellents ici. Seulement, je ne sais pourquoi, mais j'ai un violent mal de tête. Peut-être la chaleur qu'il fait dans cette chambre…

Le trappeur hocha la tête.

—Vous me pardonnerez une demande, dit-il d'un ton embarrassé.

—Mais tout ce que vous voudrez, mon bon Louis.

—Eh bien, est-ce que vous n'avez pas bu quelque chose, hier soir, avant de vous coucher?

—Assurément, une tasse de thé, suivant mon habitude.

—Et qui vous l'a donnée?

—Qui me l'a faite? Cette vieille Indienne.

—Je m'en doutais, murmura le chasseur.

—Comme vous dites cela! fit Victorine surprise.

—Est-ce qu'on [24] pourrait voir la tasse? reprit-il.

[Note 24: Au Canada le pronomonest généralement employé à la place du pronom personneljeounous, surtout par la basse classe.]

—La voici, dit madame Robin, lui indiquant une coupe en bois posée sur un coffre près de son lit.

—Ah! ah! il faut l'examiner, dit Louis-le-Bon, prenant la coupe, au fond de laquelle restait un peu de sucre d'érable en liquéfaction.

Il fit couler ce sucre dans le creux de sa main, s'avança vers la fenêtre, considéra le résidu, le goûta et marmotta entre ses dents:

—On en était sûr. C'est du pavot que cette sorcière rouge avait mis là-dedans pour endormir…

—Que dites-vous donc? s'enquit madame Robin.

—Je dis, je dis, repartit-il en hésitant, que ce thé a dû vous paraître mauvais.

—Il était un peu amer!

—Amer! je crois bien! exclama l'autre.

—Au surplus, je ne l'ai pas trouvé mauvais. Mais dans quel but ces questions?

—Oh! rien, rien… une idée! oui, rien qu'une idée, dit Louis-le-Bon d'un ton qui démentait ses paroles. Occupée à relever ses cheveux devant un petit miroir de poche, Victorine ne remarqua point la préoccupation du trappeur.

Pour la troisième fois, le tambour battit dans la cour.

—Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune femme.

—Vous ne le savez pas, madame?

—Moi!

—Le gouverneur est mort!

—Comment! Que me dites-vous là? Le gouverneur est mort?

—Oui, M. Mac Carthy.

—Cet homme qui paraissait si bien portant?…

—Il est mort, hier, dans la soirée, tué, dit-on, par son scélérat de fils.

—Tué par son fils?

—Oui, madame, un brigand qui…

Louis-le-Bon s'arrêta court, se gratta le front et murmura en aparté:

—Suffit! on s'entend, ours et buffles!

—Mais, dit Victorine, M. Mac Carthy avait plusieurs fils!

—Oh! c'est du commichon [25] que je veux parler; celui qui a été élevé aux établissements.

[Note 25: Petit commis, méchant employé.]

A ces mots, madame Robin frémit.

—Vous voudriez parier de M. James? dit-elle avec stupeur.

—Tout juste, madame, tout juste.

—Il aurait… Oh! je ne puis croire cela!

—Le brigand! s'écria Louis-le-Bon avec indignation; le brigand! il en a fait bien d'autres!… et si on l'avait laissé…

—Poursuivez!

—Bon, bon, on sait ce qu'on sait, castors et loutres.

—Enfin, ce crime dont vous parlez…

—Oh! reprit le trappeur, pour celui-là on n'a que des soupçons.

—Des soupçons mal fondés, j'en répondrais, car je connais M. James, il est l'ami de mon mari, dit Victorine, profitant, avec bonheur, de l'occasion qui s'offrait à elle pour justifier un homme qu'elle abhorrait, mais qu'elle ne pouvait, cependant, juger capable d'un meurtre.

—Mal fondés! mal fondés! grommela le trappeur; ça se peut; en attendant, si jamais le gueux me tombe sous la main…

—M. James est-il informé?… commença madame Robin.

—On l'a chassé du poste, interrompit brusquement Louis-le-Bon.

—Comment! sur un simple soupçon?

—Soupçon! soupçon! répéta le chasseur en branlant la tête d'un air significatif.

Il était assez gêné par la tournure qu'avait prise l'entretien. Voulant ne point parler à madame Robin de l'attentat auquel, grâce à lui, elle avait échappé, mais craignant qu'une gaucherie ne le trahit, il prit le parti de se retirer sous le premier prétexte venu.

—Vous n'avez besoin de rien, madame? dit-il.

—Non, mon ami, je vous remercie. Ne me disiez-vous pas que M. James MacCarthy avait été chassé du fort?

—Oui, madame, par le sous-chef-facteur.

—Quel a été le motif de son expulsion! Car je ne puis imaginer…

Un coup de canon lui coupa la parole.

—Ah! voici qu'on va se mettre en marche! Je descends; excusez-moi, madame.

—C'est donc l'enterrement?…

—Oui, madame; à la revue [26]! dit Louis-le-Bon en saluant Victorine.

[Note 26: Locution canadienne employée pour: au revoir.]

Il se rendit aussitôt dans la cour de la factorerie, où une grande quantité d'hommes, de femmes et d'enfants se trouvaient assemblés.

Les blancs avaient endossé leurs habits de parade: les Indiens et les métis leurs accoutrements les plus sales.

Placés sur deux rangs, les premiers, revêtus de chaudes tuniques en peau de daim doublée de plumes de cygne et élégamment brodée avec des piquants de porc-épic et des grains de verroterie de couleur tranchante, avaient tous à la taille la longue ceinture rouge, fléchée, d'ordonnance. Des galons sur la manche de ce capot, ou des épaulettes d'or distinguaient les différents chefs: le gouverneur provisoire, les facteurs, les commis, les voyageurs ou guides.

Tous avaient, au reste, la même coiffure: un casque ou toque en peau de renard brun, dont la, queue ondulait sur leur dos; tous aussi avaient un crêpe au bras gauche.

Quant aux sauvages, ils s'étaient peint le visage en noir; une méchante robe de peau de bison enveloppait la plupart des hommes; desouabiouous[27] en guenille couvraient les femmes, dont les cheveux flottaient épars, et dont la face disparaissait sous les plis du ouabiouous.

[Note 27: Couvertures.]

Comme Louis-le-Bon arrivait dans la cour, quatre robustes trappeurs sortirent de l'appartement occupé par feu Mac Carthy.

Sur leurs épaules, ils portaient un brancard où était étendu le corps de l'ex-gouverneur dans son uniforme de grande cérémonie: chapeau à cornes noir, passementé d'or, plumet blanc, frac et pantalon garance, épaulette» à graines d'épinard, épée au côté.

Dès qu'il parut, les employés du poste saluèrent, la musique joua une marche funèbre, et les Indiens se mirent à pousser des lamentations effroyables.

Louis-le-Bon se joignit au cortège, qui, dirigé par le nouveau gouverneur, s'avança vers une des cours isolées de la factorerie.

C'était le cimetière consacré aux gens du fort.

On les enterrait là pour que leur dernière demeure fût à l'abri des violations que n'auraient pas manqué de leur faire subir les Indiens ennemis, si on les eût inhumés hors de l'enceinte de l'établissement.

Dans la petite cour, des croix de bois grossières, ou le renflement du sol, marquaient les sépultures.

Au milieu était ouvert un caveau.

Le corps de M. Mac Carthy y fut descendu avec le brancard sur lequel il gisait.

Debout devant la tombe, son successeur fit une courte prière que tous les assistants écoutèrent, la tête découverte.

Puis le caveau fut scellé par une lourde-pierre: le canon résonna, et chacun des employés du fort du Prince-de-Galles retourna à ses occupations, sauf les femmes du décédé, qui demeurèrent quelque temps encore sur la fosse, en proférant des cris déchirants.

Plaintes égoïstes! Elles pleuraient, ces malheureuses, la position et non l'homme qu'elles perdaient.

De maîtresses elles redevenaient servantes, de l'honneur elles tombaient dans le mépris.

Leurs larmes furent les seules pourtant versées sur le corps du défont.

Dans le désert, l'individu est tout, la famille, l'entourage nul. Ne comptant que sur soi, n'agissant que pour soi, on n'a rien à attendre des autres.

La mort ne préoccupe pas plus que l'idée d'une autre vie; l'homme mort est estimé à sa juste valeur; rarement il inspire des regrets, jamais il n'interrompt les travaux journaliers, ne change les habitudes prises.

Dans les postes, il a quelque chance d'être enseveli d'une façon plus ou moins convenable, mais en campagne, les loups des prairies ou les carcajoux, les vautours et les corbeaux, voilà ses fossoyeurs ordinaires.

Aussi, Louis-le-Bon, franc trappeur s'il en fut, et qui ne se souvenait pas avoir couché dans un lit, se disait-il en retournant à la grand'salle de la factorerie:

—Ça n'empêche, ours et buffles, on ne doit pas être à son aise dans une cave comme celle-là, où il n'y a pas d'air et où il fait noir comme chez le diable. Si jamais je meurs, j'aime bien mieux avoir un coin de prairie pour cercueil! au moins…..

—Oui-dà, maître philosophe, dit tout à coup une voix derrière lui.

Le trappeur se retourna vivement.

—Poignet-d'Acier! exclama-t-il avec autant de surprise que de joie.

—Chut! fit l'homme qui lui avait parlé en posant le doigt sur ses lèvres. Ne prononçons pas ce nom ici. Appelez-moi, Mathieu, le capitaine Mathieu, comme dans la Colombie.

—Compris, capitaine, compris, dit Louis-le-Bon, avec un coup d'oeil d'intelligence. Mais comment ça vous va-t-il? Il y a des années et des années qu'on ne s'est vu!

—Très-bien, mon brave, repartit l'étranger, en lui tendant la main.

—Ah! dit le trappeur, ça me fait plaisir, vrai, là, de vous revoir, ours et buffles! Vous êtes toujours jeune, quoique vos cheveux soient devenus blancs comme la laine d'un grosses-cornes.

—Jeune! répéta Poignet-d'Acier, en secouant mélancoliquement la tête.

—Et Nick Whiffles, reprit Louis-le-Bon, sait-on ce qu'il est devenu?

—Nick Whiffles est avec moi.

Le chasseur sauta d'allégresse.

—Avec vous!

—Oui, je l'ai laissé à quelques milles d'ici.

—Ah! s'écria le premier, Nick Whiffles est avec vous, capitaine! C'est là une nouvelle! Comme nous allons nous amuser, castors et loutres! Vous avez donc une entreprise, capitaine?

—On vous en causera, répondit son interlocuteur.

—Tout à votre service, vous savez!

—Dites-moi, fit Poignet-d'Acier, M. Mac Carthy est-il au fort?

—M. Mac Carthy?

—Oui, le gouverneur.

—Ours et buffles, vous me faites là une belle question, capitaine.

—Il y est, n'est-ce pas?

—Oui, il y est pour n'en plus sortir, car il est mort et enterré, le pauvre homme.

—En vérité!

—Cinq minutes plus tôt, et vous nous aidiez à le porter à sa dernière loge.

Le front du capitaine se plissa.

—Qui donc lui a succédé? demanda-t-il.

—M. Boyer, le sous-chef-facteur, en attendant les ordres de la compagnie.

—M. Boyer!

—Eh! oui, celui qui vous détestait tant là-bas, dans la Colombie. Mais soyez tranquille, capitaine, je suis là; et si l'on s'avisait de…

—Bien, bien, dit Poignet-d'Acier d'un air rêveur; Mais, vous, que faites-vous ici?

—Ah ça, c'est une histoire! j'accompagne une dame.

—Madame Robin! s'écria l'étranger.

—Tout juste, capitaine, tout juste.

—Et… elle est au fort?

—Comme de raison.

—Ah! mon brave, vous me soulagez d'un grand poids dit Poignet-d'Acier d'un air satisfait.

—J'en suis, ma foi, bien content, capitaine, bien content, castors et loutres!

—Son mari est avec elle, n'est-ce pas?

—Pour cela non, nous le cherchons, son mari.

Un nuage de contrariété passa sur le visage du nouveau venu.

—Mais où est Alfred? dit-il.

—Alfred? qui ça?

—M. Robin.

—Lui, on prétend qu'il est à la rivière de la Mine de Cuivre; et sa petite femme veut l'y aller trouver. En voilà une enragée que cette créature-là! Jamais je n'en ai eu une pareille, moi qui, dans le temps, en avais des douzaines. Ah! capitaine, elle vaut son pesant de poudre!

—Est-ce vous qui l'avez amenée ici?

—Comme vous dites, capitaine, c'est moi, Louis-le-Bon! et qu'elle sait marcher, la gaillarde! Il parait qu'elle avait déjà fait un tour dans le désert, à la Colombie, vous vous rappelez…

A ce moment, le gouverneur provisoire du fort du Prince-de-Galles sortit de la salle aux Échanges.

Poignet-d'Acier l'aperçut.

—Voici M. Boyer, cessez de me parler, et même de me connaître, quoi qu'il arrive, fit-il à Louis-le-Bon.

—Pour cela, si on s'avisait de vous toucher! dit celui-ci.

—Non, ne vous occupez pas de moi, et comportez-vous plutôt comme mon ennemi que comme mon ami, reprit rapidement Poignet-d'Acier.

—Mais où nous reverrons-nous?

—A moins d'accident, ce soir, à la fumerie de l'autre côté du pont de bois. Amenez-y madame Robin s'il est possible, répondit le capitaine, s'éloignant sans affectation et gagnant la porte de la factorerie.

—Quel homme! quel homme! on dirait qu'il a vingt ans, et il est vieux comme le monde! murmurait avec enthousiasme Louis-le-Bon, en le regardant partir. Il y a plus de trente ans, quand nous nous sommes vus pour la première fois, il avait la même mine, excepté que ses cheveux se sont diantrement enneigés depuis! Quel homme! quel homme! castors et loutres! il vivra éternellement comme défunt Mathusalem!

De fait, et sans se servir de la plaisante comparaison du bon trappeur, la plupart dès personnes qui avaient rencontré Poignet-d'Acier, soit dans le désert américain, soit au Canada, étaient surprises de la vigueur extraordinaire qu'il conservait jusque dans ses vieux jours [28].

[Note 28: Je renvoie le lecteur aux précédents volumes de la collection,LaHuronne, laTête-Plate, lesNez-Percés, lesIroquois.]

Depuis si longtemps on parlait de lui, de ses prodiges, de sa haine pour les Anglais, que toutes lui prêtaient un âge impossible. Pas une qui lui donnât moins de cent ans. Bon nombre assuraient qu'il commandait déjà un régiment de volontaires lors de la prise de Québec, en 1759.

Enfin le merveilleux avait brodé à cet individu un tel manteau de mystère, que bien des gens le considéraient comme un mythe.

Pour ceux qui le voyaient sans rien savoir de lui, Poignet-d'Acier était un homme d'une grande taille, maigre, sec, mais vert comme un chêne.

Il avait une tête admirable d'expression, une tête sombre, passionnée, telle que les aimait Byron, Salvator Rosa ou Velasquez; son regard tombait d'aplomb, il fascinait comme celui de l'aigle; ses mouvements avaient l'élasticité de la jeunesse.

Quelle que fût l'époque de sa naissance, ainsi que l'huile sur un marbre, les années avaient passé sur son corps sans en altérer la solidité.

Seulement ses cheveux, sa longue barbe étaient entièrement blancs, enneigés, pour nous servir du terme de Louis-le-Bon.

En entrant dans le fort du Prince-de-Galles, il portait le pittoresque costume des trappeurs du Nord.

Mais à sa ceinture, un superbe couteau de chasse et deux revolvers richement montés; à sa main droite, une de ces admirables carabines à deux coups, comme sait les fabriquer la maison Lebeau, de Liège, revendiquaient pour Poignet-d'Acier un plus haut rang dans le monde des aventuriers septentrionaux.

Il allait franchir la porte du fort quand le gouverneur l'avisa.

—Je ne me trompe pas, pensa-t-il, en courant après lui, c'est Poignet-d'Acier, le fléau des établissements de la Compagnie, le rebelle de 1837-38. Parbleu, voilà une chance heureuse de garder le poste que j'occupe temporairement! Il faut m'en emparer.

Se retournant aussitôt, il appela deux de ses commis.

—Peter, Jack, saisissez-vous de cet homme; il y aura vingt guinées pour chacun de vous si vous réussissez à le prendre.

Séduits par la promesse de cette libéralité, les employés ne se le firent point répéter.

En même temps que M. Boyer, ils se précipitèrent sur les pas dePoignet-d'Acier.

La cour de la factorerie se trouvait vide alors, car les engagés étaient occupés à leur repas du matin. Louis-le-Bon, qui avait tout vu, sans être aperçu du gouverneur, résolut de prêter assistance au capitaine, mais de façon à ne point laisser soupçonner leurs relations.

Sachant Poignet-d'Acier assez habile pour avoir peu de chose à craindre de trois hommes ordinaires, notre trappeur jugea qu'en fermant la porte de la factorerie il couperait au chef facteur et à ses émissaires tout secours de l'intérieur, et fournirait ainsi à son protégé le loisir de se débarrasser d'eux.

Aussitôt conçu, aussitôt exécuté.

Louis-le-Bon se jette sur la porte, donne un tour de clef, envoie la clef au fond de la cour, et va se cacher derrière une pièce d'artillerie, dans l'angle d'un bastion, pour être témoin de la scène extérieure.

Au moment où il allongeait prudemment sa tête par-dessus le rempart, M.Boyer criait à Poignet-d'Acier:

—Rendez-vous, ou vous êtes mort!

—Est-ce à moi que vous parlez? répondit le capitaine en s'arrêtant.

—Oui, dit le gouverneur, vous êtes mon prisonnier.

Poignet-d'Acier sourit.

—Vous plaisantez, monsieur Boyer, dit-il, en plaçant tranquillement sa carabine sur son épaule.

—Allons, Jack, Peter, sautez dessus! répliqua celui-ci.

—Camarades, dit le capitaine, avec son calme ordinaire, on m'appellePoignet-d'Acier.

A ce nom les deux commis reculèrent, en montrant tous les signes de la plus profonde épouvante.

Louis-le-Bon se prit à rire silencieusement dans son coin.

—Vous verrez qu'ils n'oseront pas le toucher, se disait-il. Quel homme! ours et buffles! quel homme!

—Ah! ça, dit avec colère le gouverneur à ses séides est-ce que vous aussi vous allez vous conduire comme des poules mouillées?

Et pour leur donner l'exemple, il mit la main sur l'épaule dePoignet-d'Acier.

—Je vous prie, monsieur, de retirer votre main, dit celui-ci d'un ton paisible, mais ferme.

—Jack, à moi! clama le gouverneur.

Mais Jack et Peter n'avaient plus d'oreilles. Tous leurs sens semblaient s'être réfugiés dans leurs yeux qu'ils tenaient grands ouverts sur le fameux capitaine.

—Monsieur Boyer, reprit ce dernier, si vous ne me lâchez pas à l'instant, je vous corrigerai comme on corrige les petits polissons.

—C'est ce que nous allons voir, impudent coquin! vociféra le chef-facteur.

Il n'avait pas achevé que Poignet-d'Acier, le soulevant de terre, comme il eût fait d'un enfant, le lançait à dix pas de lui, après l'avoir gratiné de deux bruyantes claques sur les parties les plus charnues de son individu.

Le malheureux gouverneur tomba dans un banc de neige, haut de huit à dix pieds, au fond duquel il disparut tout entier comme dans un abîme.

Louis-le-Bon pouffait de rire sur son observatoire.

—Rentrez à la factorerie, mes amis, dit le capitaine aux deux employés, qui n'avaient pas fait un seul mouvement, rentrez-y, et quand on vous commandera quelque chose contre Poignet-d'Acier, souvenez-vous de sa figure.

Après ces mots, il suivit son chemin, sans plus se presser que si rien d'inusité ne lui fût arrivé.

Le gouverneur hurlait, comme un fou, en cherchant à sortir de son banc de neige.

Ce n'était pas chose facile, car plus il faisait d'efforts, plus il s'empêtrait.

—Maintenant, se dit Louis-le-Bon, la farce est jouée; d'ici à ce que M. Boyer se soit tiré de là et d'ici à ce qu'on ait rouvert la porte du fort, le capitaine aura le temps de prendre le large. Ours et buffles, quelle pirouette il a faite en l'air, notre bourgeois!

Sur ce, le trappeur descendit du rempart et alla gaiement s'asseoir au milieu des gens qui déjeunaient dans la grand'salle du fort.

Bientôt des cris attirèrent les commis dans la cour.

On apprit, avec étonnement, que la porte avait été fermée sur le gouverneur.

Celui-ci tempêtait au dehors, ordonnant d'ouvrir sur-le-champ, de s'armer et de voler à la poursuite de Poignet-d'Acier.

Mais ce n'était pas chose aisée que d'ouvrir la porte de la factorerie sans la clé.

On chercha cette clé, on ne la trouva pas.

—Forcez, brisez la serrure! criait M. Boyer.

Autre difficulté, car la serrure était énorme,—une véritable serrure de forteresse ou de prison.

Il s'écoula près d'une heure avant qu'elle pût être sise en pièces.

Ajournant le soin de chercher à découvrir celui qui avait fermé la porte et soustrait la clé, M. Boyer choisit vingt hommes déterminés et partit immédiatement pour donner la chasse au terrible capitaine.

A la nuit tombante, ils n'étaient pas rentrés au fort.

Louis-le-Bon avait prévenu madame Robin du rendez-vous assigné parPoignet-d'Acier.

La jeune femme éprouva un vif sentiment de joie, en apprenant que ce personnage la faisait demander.

—C'est un ami de mon mari, c'est lui, dit-elle, qui m'a arrachée du couvent où mes parents m'avaient enfermée dans la Colombie. Dieu nous l'envoie!

Louis-le-Bon ne doutait pas que le capitaine vînt au lieu indiqué, malgré le danger qu'il courait.

A l'heure du crépuscule, sous prétexte d'une promenade, Victorine et le trappeur sortirent donc de la factorerie et s'acheminèrent vers ce lieu, situé à un demi-mille de distance.

La fumerie était un vieux bâtiment désert, en bois, où durant la bonne saison on faisait boucaner le poisson, mais abandonné pendant l'hiver.

En y entrant, madame Robin fut saluée par une exclamation de bonne humeur.

—Notre petite dame; oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Nick Whiffles! s'écria Louis.

—Nick Whiffles, en chair et en os, mais en os surtout, répondit un grand gaillard, mince, efflanqué, dont le visage disparaissait complètement sous la plus plantureuse barbe rouge qui se fût jamais vue.

—Et ça vous va, Nick?

—Entre le zist et le zest, mon cousin, repartit-il, tout comme disait mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale….

—Jetez du bois au feu, interrompit une voix.

—Tout de suite, capitaine, tout de suite.

—Oh! monsieur, fit Victorine, courant à Poignet-d'Acier qui se chauffait devant un ardent brasier, oh! monsieur, combien je suis heureuse…

—Pas plus que moi de vous avoir rejointe, ma chère enfant, dit le capitaine.

Et se levant, il prit Victorine par la main et la baisa au front.

—Allons, ajouta-t-il, asseyez-vous là, sur ce tas de mousse; ce n'est pas très-confortable, mais vous devez être habituée à notre existence. Folle, va, continua-t-il tendrement, qui s'aventure dans le désert à la poursuite de plus fou qu'elle!

—Vous savez donc…

—Parbleu! si je sais que votre mari, vous croyant morte, s'est, par désespoir, lancé à travers les neiges de la baie d'Hudson.

—On m'a assuré qu'il était à la rivière de la Mine de Cuivre, dit madame Robin. Pourvu qu'un malheur…

—Il en est bien capable; mais soyez tranquille, mon enfant, je l'irai chercher.

—Oh! je vous accompagnerai!

—Du tout! du tout! C'est bien assez d'être venue jusqu'ici. Il ne faut pas vous exposer davantage.

—Pardon, monsieur, dit fermement Victorine, ma résolution est prise.

—Puérilité! fit le capitaine.

Madame Robin secoua la tête d'un air décidé.

—Écoutez, ma chère, dit Poignet-d'Acier, vous connaissez l'intérêt que je vous porte, à vous et à….. votre mari!

—L'ignorer serait de l'ingratitude, monsieur.

—Eh bien, confiez-vous à moi. Retournez au Canada. Nick Whiffles vous accompagnera.

—Oui bien, je le jure votre serviteur! répondit le trappeur, tout en caressant fraternellement une gourde de whiskey avec son ami Louis-le-Bon.

Poignet-d'Acier poursuivait:

—C'est pour vous, pour Alfred que je suis venu ici. Soyez sûre que je vous le ramènerai.

—J'en ai la conviction, monsieur; mais, je vous le répète, je suis déterminée à aller moi-même à sa recherche.

Le capitaine sourit.

—Eh bien, soit! dit-il, vous viendrez avec nous. Mais ne vous dissimulez pas les dangers auxquels vous vous exposerez.

—Oh! je n'ai pas peur! s'écria-t-elle bravement; et avec vous, monsieur…..

—C'est convenu, mon enfant. Dans quelques jours, vous partirez du fort avec Louis-le-Bon, et nous rallierez à la rivière du Veau-Marin. Je vous préviendrai lorsqu'il faudra nous mettre en route. En attendant je tâcherai de trouver un guide. Maintenant, ma chère Victorine, permettez-moi cette familiarité, au revoir! car je ne suis point tout à fait en sûreté.

—Ils ne sont donc pas parvenus à vous atteindre, capitaine? demandaLouis-le-Bon.

—A l'atteindre! atteindre le capitaine! essaye donc d'atteindre un éclair avec les doigts, mon cousin, dit Nick Whiffles.

—Au revoir! dit encore Poignet-d'Acier en embrassant paternellementVictorine.

Ils se quittèrent, et madame Robin rentra à la factorerie avec son compagnon.

Le gouverneur était toujours absent. Il revint le lendemain, enragé de n'avoir pu rattraper son ennemi.

Quatre jours se passèrent sans que l'on entendit parler dePoignet-d'Acier. Madame Robin trouvait le temps mortellement long.Dans la nuit du quatrième, alors que tout le monde reposait au fort duPrince-de-Galles, des hurlements féroces retentirent dans la cour.

Victorine s'éveilla en sursaut.

Un sauvage hideux se tenait devant elle, prêt à la saisir dans ses bras.

Derrière lui apparaissait le visage cynique de James Mac Carthy.

Par le trait que nous avons précédemment rapporté, on a pu se faire une idée de la nature et de la violence des passions de Kitchi-Ickoui.

Déjà, sur la place, elle avait remarqué Mac Carthy.

La vue du métis lui avait causé une vive impression.

Quand elle rentra dans la hutte conjugale, il ne fut pas difficile au jeune homme de voir immédiatement qu'il l'intéressait.

—Mon frère comprend-il la langue des valeureux Chippiouais? lui demanda-t-elle.

James fit un signe de tête affirmatif.

L'Indienne reprit d'une voix aussi caressante que possible:

—Si mon frère veut faire une promesse à Kitchi-Ickoui, elle le rendra heureux.

Appuyée d'un regard brûlant, cette déclaration était aussi nette que laconique.

Mac Carthy la saisit parfaitement; mais il crut qu'il était de bonne politique de paraître ne pas entendre.

—Quoique, dit-il, ma soeur soit aussi brillante qu'un rayon de soleil au mois des plantes, et quoique ses paroles puissent être claires comme l'eau d'une source, je ne distingue pas au fond de son discours.

—Mon frère, questionna-t-elle d'un ton inquiet, n'a-t-il point d'amour pour les femmes [29]?

[Note 29: La plupart des Indiens de l'Amérique septentrionale sont adonnés au vice d'Onan, et un grand nombre à celui qui, au dire de la Bible, appela sur Sodome le feu du ciel.]

—Si, répondit-il, j'avais une femme aussi belle que ma soeur, je l'aimerais comme le lierre aime le chêne.

L'air de désappointement qui s'était montré sur le visage de la squaw disparut aussitôt.

—Alors, dit-elle, mon frère fera à Kitchi-Ickoui la promesse qu'elle désire de lui.

—Aimé de ma soeur, je ne m'appartiendrais plus pour n'appartenir qu'à elle! dit-il avec vivacité.

La joie brilla dans les yeux de la Grande-Femme.

—Mon frère veut-il être libre? dit-elle.

—Si cela est agréable à ma soeur.

—Oui, mais tu n'essaieras point de t'échapper.

—Mon bonheur sera de demeurer là où demeure Kitchi-Ickoui, dit-il d'un ton qui acheva de faire perdre la tête à l'indienne.

Elle reprit plus bas, de façon, à n'être pas entendue des deux squaws qui babillaient avec leurs enfants au fond de la cabane, sans se préoccuper de ce que faisait la favorite de Kit-chi-ou-a-pous avec le captif:

—Mon frère sait-il courir l'allumette!

—Je sais, dit galamment Mac Carthy, en l'embrassant sans la moindre répugnance, tout ce qu'il plaira à ma soeur que je sache.

—Alors, dit-elle, je vais couper les liens de mon frère. Mais s'il me trompait, s'il essayait de s'évader, je le ferais brûler à petit feu sur des charbons ardents.

James protesta de sa bonne foi par un geste.

La voluptueuse Chippiouais trancha les cordes qu'il avait aux mains, et s'étendit sur un cadre voisin de celui où il était couché.

Les deux autres femmes de Kit-chi-ou-a-pous ne tardèrent pas à l'imiter.

Quand Mac Carthy supposa qu'elles dormaient, il se leva doucement, alluma au brasier agonisant une brindille de sapin et s'approcha du lit de Kitchi-Ickoui.

Celle-ci souffla brusquement l'allumette qui s'éteignit.

C'était une preuve que la Grande-Femme n'avait plus rien à refuser au métis.

Sans mot dire, il se glissa auprès d'elle.

Le lendemain, Kitchi-Ickoui, à qui, durant la nuit, il avait déroulé son plan d'attaque, le conduisit au conseil des sagamos.

Ce fut en vainqueur et non en prisonnier qu'il y parut.

Telle était, en effet, l'influence de cette femme, que personne, pas même son mari, n'eût osé contre-balancer sa volonté.

Qu'il devinât ou non ce qui s'était passé entre elle et Mac Carthy,Kit-chi-ou-a-pous fit au jeune homme un cordial accueil.

Les autres chefs le reçurent avec une bienveillance marquée, et tous les guerriers se montrèrent dès lors aussi respectueux envers Visage-de-Cuivre,—ainsi le nommaient-ils à cause de la couleur de son teint,—qu'ils avaient d'abord été méprisants et insulteurs.

Il fut décidé que l'expédition aurait lieu dans la nuit du surlendemain, afin que les Chippiouais eussent le temps de réclamer le concours d'une petite tribu qui résidait à quelques milles du village.

On choisit le meilleur orateur chippiouais pour aller porter la proposition à cette tribu.

Il partit, ayant au cou un collier de wampums, sur lequel, par des figures hiéroglyphiques, était spécifié l'objet de sa délégation.

A la main droite, il tenait une hache peinte en rouge.

Arrivé dans le camp de ceux auxquels il avait été dépêché, le mandataire des Chippiouais informa le principal sagamo du but de sa mission.

L'okema convoqua sur-le-champ un conseil de guerre auquel l'ambassadeur fut invité.

Là, celui-ci, posant à terre sa hache et montrant son collier de coquillages, prononça le discours suivant qui fut écouté avec une religieuse attention.

«—Frères, je suis venu à vous, envoyé par les vaillants Chippiouais, pour vous engager à vous unir à eux, dans une campagne qu'ils vont entreprendre contre les Habits-Rouges.

«Vous savez quelles injures nous ont faites les Habits-Rouges du fort de la rivière Churchill.

«Vous savez qu'ils nous ont volé nos plus belles fourrures,—nos provisions de buffle fumé, et jusqu'à nos femmes!

«Vous savez qu'il n'est point de jour où ils ne nous fassent un outrage sanglant.

«Vous savez qu'ils ont à leurs établissements de la rivière Churchill des vivres en abondance, de la poudre, du plomb, des fusils, des couvertures pour vos squaws, et pour vous de l'eau-de-feu autant que vous voudrez.

«Vous savez que si nous nous emparons de la factorerie, l'abondance régnera dans nos camps pendant plusieurs lunes.

«Vous savez aussi que les Manitous nous ordonnent à tous de venger enfin nos ancêtres des injures qu'ils ont reçues des Visages-Pâles.

«Mais ce que vous ne savez pas, mes frères, c'est que nous avons un moyen infaillible pour pénétrer dans les comptoirs des blancs; c'est qu'en vous appelant à eux, les Chippiouais veulent uniquement vous récompenser, par une portion du butin, de la fidélité que, jusqu'à présent, vous leur avez témoignée.

«Aussi est-ce moins pour vous demander votre avis que pour vous emmener avec moi que j'ai pris le sentier qui conduit à vos wigwams.»

Ayant dit, il se tut.

Les chefs délibérèrent un instant, puis l'un d'eux releva la hache, tandis qu'un autre s'emparait du collier.

Et tous ensuite, par des cris, proclamèrent que l'offre des Chippiouais était acceptée.

L'ambassadeur reprit le chemin de sa tribu, suivi de cinquante guerriers.

Ils arrivèrent le lendemain matin.

Un banquet de chair de chien et de becatie de daim, arrosé avec de l'huile de phoque, avait été préparé pour les recevoir.

Kit-chi-ou-a-pous, qui jeûnait depuis deux jours, prit part à ce banquet.

Tandis que les convives mangeaient et chantaient leurs exploits, le sorcier Pointe-de-Flèche entra, en hurlant, dans la salle.

Il avait les membres sillonnés de blessures, d'où le sang coulait à flots.

—L'ennemi est parmi nous! l'ennemi est parmi nous! cria-t-il.

Et ses regards, ses mains se dirigèrent vers James Mac Carthy, assis à côté de Kitchi-Ickoui.

Les assistants se levèrent effrayés, menaçants.

Pour tout dire, ils ne voyaient pas d'un bon oeil les attentions dont laGrande-Femme comblait cet étranger, ce demi-sang.

Bien qu'il lui fît bonne figure, Kit-chi-ou-a-pous lui-même était animé contre James d'une haine féroce qui ne cherchait que son assouvissement.

A l'instant le jeune homme embrassa, dans toute son étendue, l'animosité dont il était l'objet.

Il se crut perdu.

Mais, sans se lever, Kitchi-Ickoui dit à Pointe-de-Flèche d'un ton de défi:

—De qui parle mon frère?

—Du fils de louve placé à côté de ma soeur, répondit-il insolemment.

—Pointe-de-Flèche oublie, dit-elle, qu'il est mon ami.

—L'ami de ma soeur, repartit le sorcier avec une amère ironie, peut être l'ennemi des Chippiouais.

La Grande-Femme secoua les oreilles, dont les longs pendants cliquetèrent sur ses épaules.

Ce mouvement chez elle était un symptôme de colère.

Les assistants ne l'ignoraient pas. Il y eut un frémissement dans l'assemblée.

—Pointe-de-Flèche est jaloux, dit-elle; il a voulu courir l'allumette avec moi, je ne l'ai pas souffert.

A ces mots, le Grand-Lièvre tressaillit et darda sur le magicien des prunelles flamboyantes.

Celui-ci étourdissait les auditeurs de ses cris: L'ennemi est parmi nous! l'ennemi est parmi nous!

Kitchi-Ickoui enfla sa voix, pour dominer celle du devin.

—Si, tonna-t-elle, Pointe-de-Flèche ne cesse pas, moi je lui fermerai les lèvres. Il est l'allié des Visages-Pâles. Il a reçu des présents d'eux. Le sang qui ruisselle sur lui, c'est le sang d'un veau qu'il a égorgé ce matin. Si ma parole est fausse, qu'il nous laisse visiter son wigwam.

Le sorcier s'était tu, et cette accusation avait tourné contre lui la majorité des Chippiouais.

Profitant habilement de son triomphe, la Grande-Femme continua:

—Qu'il nous dise d'où lui vient ce collier de grains de cuivre qu'il a sur la poitrine! qu'il nous dise d'où lui vient cette médaille avec le portrait de l'okema des Saiganosch [30]! Pointe-de-Flèche est un traître.

[Note 30: Le chef ou la reine Ses Anglais.]

Confus, interdit, le magicien cherchait vainement une réponse.

La Grande-Femme, animée par son mutisme, poursuivit en s'exaltant et en faisant sonner ses boucles d'oreilles sur ses vastes omoplates:

—Depuis longtemps j'attendais l'occasion de dire ma pensée sur Pointe-de-Flèche; depuis longtemps je voulais dévoiler et punir ses fourberies. Par amitié pour les siens, je le ménageais. Mais il a poussé ma patience à bout. Le moment est venu de lui infliger le châtiment qu'il mérite.

En achevant, elle saisit unmockoman[31] de cuivre dont elle s'était servie pour manger ses aliments.

[Note 31: Couteau.]

Alors le sorcier recouvra la parole.

—Que ma soeur prenne garde, dit-il. Les Esprits protègent Pointe-de-Flèche. Si puissante que soit ma soeur, elle ne peut rien contre eux.

A cette provocation, Kitchi-Ickoui répliqua par un ricanement diabolique.

—Tes Esprits et toi n'avez ni coeur ni pouvoir, dit-elle; et je vais t'en convaincre.

Et là-dessus, elle lança avec force au magicien le couteau qu'elle avait posé à plat dans sa main droite allongée.

Pointe-de-Flèche lâcha une plainte, tourna sur lui-même et tomba baigné dans une mare de sang.

L'arme lui avait traversé le poumon.

Soit que l'autorité de la meurtrière fût sans contrôle, soit que les Chippiouais ne tinssent point leur devin en grande affection, ce crime les trouva indifférents.

Mac Carthy avait l'âme trop noire pour s'en indigner.

Les sauvages riant des contorsions que faisait sur le sol la victime expirante, il se mit à rire avec eux.

—Eh bien, demande donc à tes Manitous leur protection, dit au moribondKitchi-Ickoui, en s'avançant vers lui pour reprendre son couteau.

Mais, comme elle étendait le bras vers le manche, Pointe-de-Flèche saisit l'instrument dans ses doigts déjà crispés par la mort, le retira, et d'une voix caverneuse, prononça ces mots:


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