—Oui, les Manitous sont avec moi contre toi!
Ce disant, il frappa du couteau le sein de la Grande-Femme.
Kit-chi-ou-a-pous se leva d'un bond, son casse-tête à la main, se précipita sur le sorcier et lui fracassa le crâne.
Le reste des assistants prenait sans doute plaisir à ce spectacle, car ils poussèrent à l'envi leur exclamation favorite:—Ouah! ouah!
Kitchi-Ickoui n'était que légèrement blessée.
Se redressant d'un air triomphant, elle dit à son mari, en lui présentant son sein déchiré par la lame du mockoman:
—Minickouâ, (bois); ce sang te donnera de la vigueur.
—Oui, je boirai, dit le sagamo, qui se mit aussitôt en devoir de sucer la plaie.
Tandis qu'il se livrait avec une sorte de volupté à cette opération, sa femme lui souffla à l'oreille:
—Kitchi-Ickoui ne pourra accompagner les Chippiouais sur le sentier de la guerre; mais tu me ramèneras Visage-de-cuivre, je le veux.
—Je le ramènerai, dit le Grand-Lièvre.
Ils partirent, au nombre de deux cent cinquante, armés d'arcs, de flèches, de lances et de fusils.
Vers le milieu de la nuit, leur bande, dirigée par Mac Carthy, atteignit les bords de la rivière Churchill, et peu après le fort du Prince-de-Galles.
Les guerriers se cachèrent dans un ravin, à une portée de pistolet de la factorerie.
Puis Mac Carthy, suivi de Kit-chi-ou-a-pous et de son lieutenantPied-de-Buffle, s'avança au pied du rempart.
Là il siffla, plusieurs fois, d'une façon particulière.
Au bout d'un quart-d'heure d'attente, le corps d'une femme se profila au sommet du mur.
—Alanck-ou-a-bi! murmura le Grand-Lièvre, dans un accès de joie cruelle.
—Est-ce toi, mon fils? demanda-t-elle, sans apercevoir les deux Indiens qui se tenaient effacés derrière un banc de neige.
—Son fils! ce demi-sang est son fils! marmotta encore le chef indien, en serrant convulsivement la poignée de son tomahawk.
—Jetez-moi une corde, dit sèchement James.
—Mais que désire mon fils? Ne sait-il pas que s'il rentre ici, le gouverneur…
Mac Carthy l'interrompit brutalement par ces mots:
—Voulez-vous vous hâter de me jeter la corde!
—Les Esprits me puniront de ma faiblesse, dit Alanck-ou-a-bi, en se retirant de l'embrasure où elle s'était tenue jusqu'alors.
Au bout d'un instant, elle reparut.
Dans ses mains, l'Indienne avait un gros câble qu'elle déroula lentement et avec une répugnance marquée, le long du rempart.
Puis elle l'attacha à l'affût d'un canon.
—Est-ce fait? demanda Mac Carthy.
—Oui, mais, je t'en prie, une fois encore, ne viens pas…
James, sans répondre, se cramponna à la corde et escalada la muraille.
Aussitôt, derrière lui, silencieusement, s'élancèrent le Grand-Lièvre etPied-de-Buffle.
—Saisis la squaw, j'en ai besoin, dit en grimpant le premier à son lieutenant; tu l'attacheras et tu la mettras en sûreté, dès que nous aurons ouvert la porte du fort.
En arrivant sur le chemin de ronde, derrière Mac Carthy, Pied-de-Buffle exécuta, en partie, l'ordre du sagamo.
—Pourquoi mon frère fait-il du mal à cette femme? demanda James, en voyant le Chippiouais, qui, après avoir renversé l'Étoile-Blanche, la bâillonnait avec un morceau d'étoffe arraché à la couverte de la pauvre femme.
—Parce que c'est ma volonté, répondit laconiquement Kit-chi-ou-a-pous.
Mac Carthy ouvrit la bouche pour protester.
—Encore un mot, dit l'okema, et je te brise le crâne!
Ensuite, il l'entraîna vers la porte de la factorerie et lui commanda de l'ouvrir.
Ce n'était point difficile, car, la serrure n'ayant pas encore été remplacée, chaque soir ou fermait cette porte à l'aide d'une barre de bois transversale.
Dès qu'elle eut été retirée, Kit-chi-ou-a-pous poussa un cri sinistre, que répétèrent deux cents vois stridentes, et les Chippiouais, qui avaient attendu au dehors, se précipitèrent tumultueusement dans l'enceinte de la factorerie.
Réveillés en sursaut par le vacarme, les employés de la Compagnie furent, pour la plupart, pris d'une panique invincible; ils cherchèrent à se cacher dans les caves, dans les magasins, au lieu de s'apprêter à la résistance.
Profitant de la confusion générale, Mac Carthy tenta d'échapper à la surveillance de Kit-chi-ou-a-pous, pour se glisser dans l'appartement de madame Robin.
Mais il comptait sans l'esprit soupçonneux du Chippiouais, qui n'avait cessé de redouter quelque embûche.
James fut suivi par le Grand-Lièvre, et le sauvage se plaça brusquement devant lui, au moment où il pénétrait dans la chambre aux Perdrix.
Elle était éclairée par une lampe de cuivre, à large bec, suspendue au plafond.
A la vue de Victorine, Kit-chi-ou-a-pous lâcha une exclamation de surprise.
—Djecouessin-Netchegousch! [32] s'écria-t-il.
[Note 32: Mot à mot; la jeune fille française.]
De son côté, au milieu de sa terreur, la jeune femme parut le reconnaître, car Mac Carthy l'entendit proférer:
—Le Renard-Rusé!
—Ah! dit l'Indien, avec un sourire de joie, j'avais annoncé à ma soeur que je la retrouverais.
Et se jetant sur elle, il l'enleva dans ses bras.
A cet instant, Louis-le-Bon fit irruption dans la pièce.
D'une main il tenait un pistolet, de l'autre un coutelas.
Remarquant Mac Carthy le premier, il lui asséna dans le visage un coup de la crosse de son pistolet et le fit rouler tout sanglant à ses pieds.
Après avoir, en un clin d'oeil, administré au métis cette punition sommaire, le brave trappeur allait décharger son arme sur Kit-chi-ou-a-pous, mais le tomahawk d'un Chippiouais, entré immédiatement après lui dans la chambre, l'atteignit à la tête et le renversa sur le plancher près de James.
Ce nouvel arrivant, c'était Pied-de-Buffle.
—Ouah! fit-il, en posant le talon sur l'épaule de sa victime, et tirant d'une gaine de cuivre son couteau à scalper.
—Ne le tuez pas! ô mon Dieu, ne le tuez pas! suppliait Victorine se débattant aux bras du Grand-Lièvre.
—Égorge-le, mon frère! ou plutôt donne-moi ton mokeatogan, que je l'achève, le brigand! dit James qui, après s'être relevé, trépignait comme un fou sur le corps de Louis-le-Bon.
—Ouah! répliqua le sauvage; je ne suis pas le frère de Double-Langue.Qu'il se retire, sinon, au lieu d'une scalpe, j'en ferai deux.
—As-tu placé la squaw dans un lieu sûr? s'enquit Kit-chi-ou-a-pous.
—Elle est en un lieu sûr, dit Pied-de-Buffle.
Puis, tandis que le Grand-Lièvre sortait, emportant Victorine, il se baissa, cerna avec son couteau le cuir chevelu de Louis-le-Bon, arracha la peau en un tour de main, suspendit à sa ceinture l'horrible trophée, et partit en répétant, pour la troisième fois, à pleins poumons, son affreux: Ouah!
Mais il n'était pas trois pas à hors de la chambre, que Mac Carthy faisait feu sur lui.
Pied-de-Buffle tomba raide mort.
—Et d'un! voilà comment je me venge des insulteurs! A bientôt les autres! murmura James.
Ensuite, il descendit dans la cour avec le projet de se rendre chez le gouverneur provisoire et de le châtier aussi des prétendus outrages qu'il en avait reçus.
La Providence lui voulut éviter un nouveau forfait.
Déjà une partie des employés avaient succombé dans une lutte contre les Chippiouais; le reste des commis et le chef-facteur était en fuite, et, aux lueurs des torches de résine, les sauvages commençaient une de ces orgies monstrueuses auxquelles ils ont l'habitude de se livrer, chaque fois que le hasard ou la vénalité des traitants met à leur disposition une grande quantité d'alcool.
Facile avait été leur victoire, la moitié au moins des gens du fort du Prince-de-Galles étant absente à l'heure de la surprise, et occupée, on s'en souvient, à pêcher sur le lac à la Truite.
Cependant les Chippiouais firent un carnage effroyable. Les scalpes fraîches dégouttantes de sang, dont plusieurs ornaient leur poitrine, leurs bras ou leurs armes, ne l'attestaient que trop.
De fait, tous les hommes pris furent massacrés, mutilés ainsi que toutes les vieilles femmes.
Quant aux jeunes squaws, indiennes pur ou demi-sang, ils les gardèrent pour les faire servir,—suivant l'usage,—à leurs caprices.
Accoutumées, dès l'enfance aux vicissitudes d'une existence nomade, ces malheureuses s'inquiétaient assez peu de ce qui leur arriverait, depuis qu'elles étaient à peu près certaines de ne point périr.
Après avoir aidé les Chippiouais à piller les caves, les entrepôts de provisions; après avoir saigné et dépecé pour eux des boeufs et des moutons qu'on nourrissait à la factorerie, elles dressèrent, dans la cour, un immense bûcher, sur lequel on mit rôtir les viandes.
Aux clartés fulgurantes de ce bûcher, les sauvages, déjà à demi ivres, se prirent à danser, en faisant retentir l'air de leurs hurlements féroces.
Ni plume, ni pinceau n'eût été capable de représenter cette scène digne de l'Enfer. Théâtre, décors, acteurs, ronde, chants, tout lui semblait avoir été emprunté.
Pendant que ses guerriers faisaient ainsi bruyante débauche,Kit-chi-ou-a-pous avait porté madame Robin dans la grand'salle.
Il la déposa sur un banc, et lui dit eu français:
—Je vois que ma soeur n'a point oublié le Grand-Lièvre; et lui a toujours gardé dans son coeur l'amour qu'elle lui a inspiré, quand il chassait sur les bords du rio Columbia et qu'on le nommait le Renard-Rusé [33]. Alors, j'ai dit à ma soeur que je l'aimais; mais elle m'a repoussé. Aujourd'hui elle est en mon pouvoir. Je suis libre de faire d'elle ce que je voudrai; pourtant je lui offre encore de me suivre librement dans mon wigwam et d'y occuper, parmi mes femmes, le premier rang, après Kitchi-Ickoui.
[Note 33: On sait que les Indiens changent fort souvent de nom.]
Victorine ne répondant pas, le sauvage poursuivit en se redressant avec fierté:
—Que ma soeur regarde. Je commande une armée de guerriers aussi nombreux que les grains de sable de la baie d'Hudson. Je suis plus puissant que tous les autres okemas du désert américain et plus fort que les blancs.
Depuis les Grands Lacs jusqu'à l'Océan Glacé, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer de l'Ouest le nom de Kit-chi-ou-a-pous est célèbre; on le respecte, on l'honore, et malheur à qui l'oserait injurier! Que ma soeur appuie son coeur contre le mien, et je la ferai aussi grande parmi les Peaux-Rouges que parmi le» Visages-Pâles.
Avec ces mots Kit-chi-ou-a-pous étendit la main vers la jeune femme.
Mais elle recula vivement, eu s'écriant:
—Laissez-moi! laissez-moi, je vous en prie!
—Ma soeur en aime donc un autre! fit-il ironiquement.
—Oui.
Un accès de jalousie enflamma les prunelles du sauvage.
—Elle aime Double-Langue? dit-il avec un geste de mépris.
—Je ne vous comprends pas, balbutia Victorine.
—Double-Langue, reprit Kit-chi-ou-a-pous, c'est le Bois-Brûlé, le demi-sang.
—Celui que j'aime, c'est mon mari! dit-elle résolument.
Le Grand-Lièvre fronça les sourcils.
—Double-Langue serait le mari de ma soeur! dit-il en arrêtant sur elle un regard d'une fixité irritante.
—Encore une fois, je ne vous comprends pas. Qui est ce Double-Langue?
—L'homme qui m'accompagnait dans la chambre de ma soeur.
—M. Mac Carthy?
—Oui.
—Lui! je le hais! dit-elle avec horreur.
—D'où vient alors que ma soeur ne m'aime pas! reprit Kit-chi-ou-a-pous.
—Je vous l'ai dit, parce que j'aime mon mari.
L'Indien fit un signe d'incrédulité.
—Quand j'ai connu ma soeur, dit-il, elle n'avait pas de mari.
—C'est vrai; mais il y a plus de dix ans. Mes parents m'avaient envoyée au fond de la Colombie pour me séparer de celui que j'aimais. Il est venu m'y chercher et m'a épousée.
—Où donc est le mari de ma soeur?
—Il voyage vers le Nord.
Kit-chi-ou-a-pous secoua la tête d'un air dubitatif.
—Mon frère le connaît, continua hardiment la jeune femme; car mon frère l'a vu près de là rivière de la Mine de Cuivre. Il se nomme Alfred Robin.
—Le Jeune-Taureau! Oui, je le connais, c'est un brave, dit leGrand-Lièvre d'un ton calme.
Victorine s'était heureusement souvenue que Mac Carthy lui avait dit qu'un chef indien appelé le Grand-Lièvre avait rencontré Alfred sur les bords du Copper-Mine-River. Cet éloge donné à son mari lui parut d'un bon augure, et elle s'imagina que le sauvage allait aussitôt cesser ses persécutions. Mais combien elle se trompait! Outre que les Peaux-Rouges de l'Amérique septentrionale sont généralement très-passionnés pour les femmes blanches, Kit-chi-ou-a-pous aimait Victorine avec l'opiniâtreté des gens de sa race. Il l'aimait depuis longtemps déjà, et les années avaient attisé sa flamme au lieu de l'affaiblir.
Cet amour était né dans une entrevue qu'il avait eue fortuitement avec Victorine, quand celle-ci habitait un couvent (ou mission) non loin du fort Vancouver.
A cette époque, le Grand-Lièvre chassait dans la Colombie, pour le compte de la Compagnie de la baie d'Hudson. Épris de Victorine, il s'était proposé de l'enlever. Mais pendant qu'il mûrissait son dessein, elle quittait en secret le couvent, et s'embarquait à Astoria pour les États-Unis [34].
[Note 34: Voir laHuronne.]
Si jamais il n'avait revu la jeune femme, il n'en avait pas moins gardé sa mémoire et l'espérance de la retrouver un jour. Car les Indiens s'attachent avec une persistance incroyable à la poursuite d'un désir non satisfait. Cette ténacité est telle, que l'objet qu'ils ont souhaité et n'ont pu posséder ici-bas, beaucoup croient qu'ils en jouiront dans le monde des Esprits.
—Mon frère, dit madame Robin vivement et en se rapprochant du sagamo, mon frère peut me donner des nouvelles de mon mari?
Comme il gardait le silence, elle ajouta:
—Mon frère lui a parlé? m'a-t-on dit.
Avant que Kit-chi-ou-a-pous eût répondu, un Chippiouais entra dans la grand'salle, en disant:
—Pied-de-Buffle est mort!
—Qui l'a tué? demanda le Grand-Lièvre.
—On l'a trouvé mort là-haut! dit le premier.
Du bout du doigt, le sagamo désigna alors Victorine au Chippiouais.
—Garde cette Peau-Blanche, je vais savoir qui a tué Pied-de-Buffle, lui dit-il en s'éloignant.
A peine avait-il quitté la salle, que James Mac Carthy y pénétra doucement.
Dissimulé derrière la porte, l'avocat avait entendu une partie de la conversation de Kit-chi-ou-a-pous avec madame Robin.
En l'apercevant, la jeune femme sentit renaître toutes ses appréhensions.
—Que me voulez-vous? lui dit-elle.
—Continuer, chère amie, répondit-il avec un sourire moqueur, le tendre entretien que vous aviez avec cette brute…
—Monsieur, je vous enjoins…
—Un moment! un moment! Laissez-moi vous parler. Votre gardien ne comprend pas un mot de français. Je vous prierai donc nettement de me suivre. Je connais certain passage par lequel nous pourrons nous échapper!
—Plutôt mourir cent fois… commença Victorine.
—Allons, soyez raisonnable, fit-il en haussant les épaules. Nous n'avons pas de temps à perdre… Le Grand-Lièvre vous plairait-il, d'aventure, plus que moi?
—Oui! répliqua-t-elle décidément.
—Vous voulez donc qu'une fois encore j'use de la force!
—Je ne vous crains pas, repartit Victorine.
Comme elle prononçait ces paroles, Kit-chi-ou-a-pous reparut.
Sur ses épaules, il portait le cadavre de Pied-de-Buffle.
Sans articuler une syllabe, il le jeta au milieu de la pièce, puis il tira son couteau, pratiqua une large incision à la blessure qui avait donné la mort à son lieutenant, y plongea sa main et en retira une balle qu'il examina à la lueur d'une torche.
S'adressant ensuite à Mac Carthy, que ces préliminaires ne cessaient pas d'inquiéter:
—Donne-moi ton pistolet.
Le jeune homme fit un geste de refus.
Kit-chi-ou-a-pous lui arracha le revolver passé à sa ceinture, et essaya la balle sur la bouche de l'arme.
Ensuite, froidement, il ordonna à l'Indien:
—Empare-toi de ce sang-mêlé. Il est le meurtrier de Pied-de-Buffle.
James ne put opposer qu'une vaine résistance. Bien vite terrassé par le Chippiouais, il fut traîné devant le bûcher, où Kit-chi-ou-a-pous le condamna à être brûlé, pour avoir assassiné son lieutenant.
Les Indiens accueillirent cette sentence par un redoublement de vociférations.
Cependant le coupable ne pâlissait ni ne tremblait. Il promenait sur ses bourreaux un regard audacieux, provocateur.
L'un d'eux l'ayant touché avec un tison ardent, au moment où on achevait de le garrotter pour le livrer aux flammes, il se contenta de dire d'un ton élevé:
—Je suis le neconnis [35] de Kitchi-Ickoui!
Et tous, sans en excepter le Grand-Lièvre, reculèrent frappés d'épouvante.
[Note 35: Nous avons déjà dit qu'en chippiouais ce terme signifie amant ou ami.]
Malgré les craintes trop légitimes qu'elle pouvait entretenir pour sa sécurité personnelle, madame Robin suivait, avec une anxiété croissante, les péripéties de cette scène barbare.
Assise sur un banc, près d'une fenêtre dont les carreaux de parchemin avaient été mis en pièces pendant la courte lutte des employés du fort contre les Chippiouais, elle pouvait tout voir, tout entendre. Et, miséricordieuse, clémente comme les personnes de son sexe, elle demandait à chaque instant, pitié, grâce pour le détestable auteur de ses infortunes.
Mais sa voix s'abîmait dans le fracas de toutes ces voix.
N'y eût-elle pas été engloutie, qu'un ricanement démoniaque seul lui eût répondu.
Lorsque Mac Carthy prononça ces mots talismaniques:
—Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui! et lorsqu'elle vit les Indiens s'écarter avec terreur, Victorine le crut sauvé, dans son coeur compatissant se formula une prière de reconnaissance à Dieu.
Mais l'effroi des Peaux-Rouges fut de brève durée.
Bientôt, ils se rapprochèrent à cette question que Kit-chi-ou-a-pous adressa au captif:
—Double-Langue sait-il ce que signifie son discours?
—Je le sais, répondit froidement James.
—Sait-il que s'il a encore menti nous augmenterons les tortures qu'on lui prépare.
—Je suis, répliqua hautement Mac Carthy, le neconnis de Kitchi-Ickoui.
Pour la seconde fois, les Chippiouais firent un mouvement en arrière.
Victorine remarqua que le Grand-Lièvre perdait lui-même de son assurance quand il reprit:
—Que Double-Langue nous montre donc la clarté de sa parole.
—Coupez mes liens, dit l'avocat.
Cette demande parut rendre la fermeté à Kit-chi-ou-a-pous.
—Le neconnis de Kitchi-Ickoui doit pouvoir se débarrasser, sans secours, de ses ennemis, dit-il d'un ton moqueur.
—Yea! yea! appuyèrent en choeur les Chippiouais.
—Mon frère veut-il voir dans ma poitrine? dit James sans se troubler.
L'okema n'eut garde de se rendre à ce désir.
—Double-Langue a menti! s'écria-t-il avec joie. C'est un fils de loup blanc et de renarde rouge; c'est le rejeton d'Alanck-ou-a-bi, qui a fui le wigwam de son maître pour aller habiter la loge d'un Visage-Pâle; il sera rôti, et les chiens des Chippiouais dévoreront ses chairs.
—Ce n'est pas vrai! répliqua vivement Mac Carthy, en brisant, par un violent effort, les cordes avec lesquelles on l'avait attaché.
De nouveau les Chippiouais semblèrent consternés. Ils s'éloignèrent pêle-mêle du métis, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent la fuite.
Dans leurs rangs on criait:
—Il a la médecine! il a la médecine!
Profitant aussitôt de la réaction qui s'était opérée en sa faveur, James écarta sa tunique, et, au-dessous de son sein droit, indiqua un tatouage récemment pratiqué.
Ce tatouage, de couleur rouge, représentait un homme et une Indienne échangeant un baiser.
Quoique les figures fussent grossièrement dessinées, on pouvait voir, en y mettant de la bonne volonté, que l'une, avec ses longues oreilles battant sur les épaules et son nez chargé d'ornements, était celle de la Grande-Femme; l'autre, vêtue en trappeur, celle de Mac Carthy.
Les Chippiouais les reconnurent sans doute, car ils se mirent à beugler sur tous les tons:
—Kitchi-Ickoui et Double-Langue! Kitchi-Ickoui et Double-Langue!
Un nuage de dépit passa sur le front du Grand-Lièvre.
—Qui prouve que c'est Kitchi-Ickoui qui a donné cette médecine au sang-mêlé? dit-il.
—Je le prouverai, répondit James.
—Et comment le prouveras-tu?
—En la faisant parler elle-même.
—Oui, mais elle n'est; pas ici!
—Nous la verrons en retournant au village de mes frères.
—S'ils t'y ramènent, Double-Langue! répliqua le sagamo avec un sourire sarcastique.
—Ils m'y ramèneront, reprit James en haussant le ton, oui, ils m'y ramèneront, car Kitchi-Ickoui m'a dit, en me faisant ces signes, le soir du jour où elle fut blessée par Pointe-de-Flèche: Je t'aime; tu es mon neconnis, et si quelqu'un de mes guerriers t'outrageait, je soufflerais sur lui Matcho-Manitou, le méchant Esprit.
Ces paroles raffermirent le triomphe du jeune homme.
Les Chippiouais y applaudirent en masse, par une gesticulation et des cris furibonds.
L'un d'eux, chef puissant, passa au Bois-Brûlé son calumet, et Kit-chi-ou-a-pous fut obligé de dévorer en silence la colère dont il était agité.
Mais il lui fallait une victime: il fit venir Alanck-ou-a-bi, que deuxChippiouais gardaient près de la porte du fort.
La misérable créature fut traînée devant le bûcher.
Le Grand-Lièvre l'apostropha en ces termes:
—Femme éhontée, tu as quitté la hutte de ton mari pour te jeter dans les bras d'un des ennemis de notre race. Je t'ai déjà punie en t'arrachant le nez avec mes dents, en te crevant un oeil avec mon doigt, mais ton supplice n'est pas fini!
Sans faire attention ni à lui, ni à ses menaces, l'Étoile-Blanche considérait James avec une rayonnante expression de bonheur maternel.
—Le demi-sang est ton fils, le fils de tes débauches avec un Saiganosch [36], n'est-ce pas? continua Kit-chi-ou-a-pous, heureux de trouver une occasion nouvelle pour abaisser Mac Carthy dans l'esprit des Chippiouais.
[Note 36: Anglais.]
—Oui, c'est mon enfant! le fruit chéri de mes entrailles! allait s'écrier Alanck-ou-a-bi. Mais un signe imperceptible du jeune homme l'arrêta. Craignant de le perdre par cet aveu, elle baissa la tête; elle refoula dans son coeur son orgueil, son amour de mère, et, d'un ton indifférent, elle dit:
—Je ne connais pas cet homme.
Seules, les mères ont de ces dévouements aveugles.
Mais il y avait là, autour d'eux, vingt squaws, vingt autres femmes jalouses, dont pas une n'ignorait le lien qui unissait Mac Carthy à l'Étoile-Blanche.
—C'est faux! c'est faux! s'écrièrent-elles. Double-Langue est fils d'Alanck-ou-a-bi et du gouverneur Mac Carthy.
—Kit-chi-ou-a-pous le savait bien. On ne le peut tromper, dit le sagamo avec un accent de satisfaction cruelle.
James pensa que, s'il n'intervenait, la vertu de son amulette courrait des risques.
—Qu'est-ce que mon frère veut faire de cette squaw! interrogea-t-il hardiment.
—Cette squaw, répondit le Grand-Lièvre, a été ma femme: elle m'a trahi.Je veux la brûler.
—Mon frère ne la brûlera pas.
—Qui a dit cela? s'écria le sagamo courroucé.
—Moi, dit résolument Mac Carthy.
—Toi!
—Oui, moi, qui parle par la bouche de Kitchi-Ickoui, moi qui porte, comme mon frère, la grande médecine de vie sur la poitrine.
Et, pour donner plus de poids à cette assertion, l'avocat toucha du doigt son tatouage.
Kit-chi-ou-a-pous rugit de fureur et leva sur le jeune homme son tomahawk.
Mais le chef qui avait prêté son calumet à Mac Carthy retint le bras duGrand-Lièvre.
—Mon frère, dit-il, doit céder à Double-Langue et attendre la décision de la sage Kitchi-Ickoui.
—Yea! yea! secondèrent les assistants.
Se tournant alors vers James, son protecteur ajouta:
—Que veux-tu?
—Qu'on mette cette femme en liberté, répondit-il en désignantAlanck-ou-a-bi.
—C'est impossible, dit le chef.
—Alors vous la voulez brûler? reprit Mac Carthy.
—Non.
—Qu'en ferez-vous?
—Je l'ai dit. On vous conduira l'un et l'autre à Kitchi-Ickoui, et si ton discours a été clair, si le symbole dont tu es marqué est l'oeuvre de Kitchi-Ickoui, tu prendras place à nos conseils, tu garderas cette squaw pour en faire ton esclave ou ce qu'il te plaira.
—Mon frère a parlé avec la prudence d'un Manitou, dit Kit-chi-ou-a-pous, comprenant la nécessité de dissimuler son ressentiment et de faire oublier la brutalité avec laquelle il avait traité le neconnis de sa femme; car depuis son héroïque prouesse amoureuse, Kitchi-Ickoui jouissait d'un privilège bien rare, consacré, chez diverses tribus indiennes, aux squaws douées d'un tempérament aussi robuste que le sien: elle rendait inviolables tous ceux à qui elle accordait la grâce de ses faveurs.
—Mon frère, répondit le chef au Grand-Lièvre, doit une réparation àDouble-Langue. Qu'il fume donc avec lui le calumet de paix.
—J'accepte, dit l'okema, en tendant son poagan à Mac Carthy.
S'exagérant l'étendue de la victoire qu'il venait de remporter, l'avocat crut qu'il lui était possible d'en augmenter encore les profits.
—Je remercie mon frère, dit-il après avoir aspiré une bouffée de tabac; il reconnaît enfin que je suis son ami; aussi je lui veux demander un présent.
—Mon oreille est ouverte à ta parole.
—Je désire, dit James, que mon frère me donne la femme blanche.
—Djecouessin-Netchegousch?
—Oui, la jeune Française.
—Te la donner à toi, Double-Langue! s'écria le Grand-Lièvre, redevenu furieux.
—C'est mon voeu!
—Et qu'en ferais-tu si je te la donnais? observa le sagamo avec une ironie mordante.
James avait prévu la question. Il répondit adroitement:
—Si tu me donnes la femme blanche, j'en ferai l'esclave deKitchi-Ickoui.
Kit-chi-ou-a-pous partit d'un éclat de rire.
—Double-Langue est fou, dit-il. Djecouessin-Netchegousch est ma captive, je la garde. Mais si Double-Langue ou tout autre essaie de me l'enlever, je lui briserai la tête comme je le fais à cette squaw infidèle! ajouta-t-il en dirigeant son formidable tomahawk contre le crâne d'Alanck-ou-a-bi.
Par bonheur, elle sut éviter le coup en se jetant en arrière.
Et le chef qui s'était déjà interposé, s'emparant de Kit-chi-ou-a-pous, lui parla bas à l'oreille.
Leur conversation dura quelques minutes. Elle fut très-animée, à en juger par les gestes des interlocuteurs. Mais, à la fin, le Grand-Lièvre parut consentir à ce que l'autre exigeait de lui.
—J'attendrai, dit-il.
Puis il commanda à ses guerriers de s'apprêter à partir.
Les uns s'empressèrent alors de charger leur butin sur des traîneaux, auxquels ils attelèrent les chiens de la factorerie. Les autres réunirent en troupeau le bétail et les chevaux qu'ils avaient trouvés. Après quoi ils mirent le feu aux bâtiments du fort, et le quittèrent en hurlant comme des démons.
Kit-chi-ou-a-pous avait placé madame Robin sur un traîneau, et lui-même en dirigeait l'attelage.
Les autres captives marchaient à pied entre leurs ravisseurs.
L'aurore se levait sous un ciel pâle et terne, mais qui commençait à s'embraser des lueurs ardentes de l'incendie, quand les Chippiouais abandonnèrent le théâtre de leur sanglant exploit.
Durant tout le jour et toute la nuit suivante ils cheminèrent pour regagner leur camp.
Mais ils allaient lentement, car les gros animaux qu'ils poussaient devant eux, enfonçant à chaque pas dans la neige, n'avançaient qu'avec peine.
Le lendemain soir seulement, ils approchèrent des huttes.
On en distinguait déjà la fumée dans le lointain, quandKit-chi-ou-a-pous ordonna de faire halte.
La troupe se trouvait alors devant une colline de glaçons, haute d'une vingtaine de mètres; mais chacun des glaçons était énorme et mesurait de sept à huit pieds d'épaisseur sur quinze à vingt de longueur et largeur.
Ça et là, ainsi que des cellules dans une ruche, apparaissaient des trous, à la base de l'édifice, laquelle pouvait bien compter dix pas de rayon.
Quelques-unes de ces ouvertures avaient été bouchées tu moyen de glaces, comme le donnaient à supposer certaines nuances différentes de l'ensemble.
Cette montagne de congélations était le cimetière d'hiver des Chippiouais; ils y inhumaient leurs morts. Lorsqu'arrivait la bonne saison, lorsque le sol cessait d'être aussi dur que la roche, ils enlevaient les cadavres en grande pompe, pour les déposer dans le sein de la terre.
Kit-chi-ou-a-pous fit tirer d'un traîneau, où on les avait placés, les Chippiouais tués durant le combat du fort du Prince-de-Galles. On lava les corps avec de la neige, fondue sur des feux qui avaient été aussitôt allumés; puis ils furent revêtus de costumes de parade, armés en guerre et plongés, un à un, dans les trous dont nous venons de parler.
Kit-chi-ou-a-pous prit alors la parole et dit:
«Frères, vous êtes encore assis parmi nous; vos corps conservent les mêmes traits et continuent de nous ressembler extérieurement, si ce n'est qu'ils ont perdu la faculté de se mouvoir. Mais où est maintenant ce souffle qui, hier encore, envoyait la fumée au Grand-Esprit? Pourquoi ces lèvres, qui proféraient alors un langage si agréable et si expressif, sont-elles immobiles? Pourquoi ces pieds, qui surpassaient en vitesse les daims sur les montagnes, sont-ils maintenant engourdis? Pourquoi ces bras, qui vous servaient à gravir sur les plus hauts arbres ou à bander l'arc le plus raide, tombent-ils à vos côtés sans mouvement? Hélas! tous ces membres, toutes ces parties de vous-mêmes que nous contemplions, il y a peu, avec admiration, avec amour, sont inanimés comme si trois cents hivers s'étaient accumulés sur eux!
«Cependant nous ne vous regretterons pas, braves et illustres guerriers, comme si vous étiez perdus à jamais pour nous ou que votre nom fût enseveli dans l'oubli. Non: vous êtes allés au monde des Esprits, avec ceux qui sont venus avant vous; et quoique nous ayons été laissés après vous pour perpétuer votre réputation, nous irons un jour vous rejoindre.
«Animés par le respect que nous vous portions pendant qu'ici vous viviez avec nous, nous venons vous rendre le dernier devoir de tendresse qui est en notre pouvoir.
«Afin que votre corps ne soit pas exposé dans la plaine et en danger d'être la proie des animaux de la terre ou des airs, nous aurons soin de vous porter sur les bords d'Athapusco où reposent vos ancêtres; nous espérons que votre esprit vivra avec les leurs et que vous nous recevrez lorsque nous arriverons, comme vous, sur ces grands territoires de chasse que nous ne connaissons pas [37].»
[Note 37: Voyez Carver.]
Les Chippiouais écoutèrent ce discours dans un religieux silence.
Ayant terminé, le Grand-Lièvre fit fermer les tombes avec de la neige, sur laquelle on versa de l'eau chaude, laquelle, condensée aussitôt par le froid, prit la fermeté et le poli de la glace.
Pendant qu'il prononçait son oraison funèbre, Mac Carthy avait réussi, grâce au crépuscule, à se rapprocher de Victorine.
—Un mot, madame, lui dit-il rapidement: voulez-vous vous sauver?
—Avec vous?
—Il ne s'agit pas de moi…
—Ne vous ai-je pas dit que je vous méprisais! l'interrompit-elle.
—Mais, enfant, ce sauvage fera de vous…
Victorine lui coupa encore la parole.
—Il fera de moi ce que bon lui semblera. Faut-il vous répéter que je le préfère à vous?
—La sotte! la folle! s'écria James, en la saisissant rudement par le bras.
—Sotte ou folle, dit-elle, en se dégageant, j'ai plus de confiance en ces sauvages qu'en vous.
—Mais, malheureuse, vous ne vous imaginez pas de quoi ils sont capables! Vous ne savez pas quelles féroces voluptés leur luxure sait tirer des femmes! Vous ne savez pas…
—Je sais, monsieur, que votre langage est d'une grossièreté…
—Victorine, je vous en conjure, laissez-moi vous arracher…
—Non, répondit-elle avec impatience? non, je ne veux ni de vous ni de vos services; vous m'êtes plus odieux que le plus brutal de ces Indiens.
Comme elle disait cela, et comme la cérémonie funèbre tirait à sa fin, le bruit d'une fusillade nourrie retentit, autour d'eux.
Tandis que les Chippiouais mettaient à sac la factorerie du Prince-de-Galles, le gouverneur et quelques-uns des employés, qui avaient, réussi à échapper à la barbarie des Indiens, couraient au lac à la Truite, où campait encore le parti de pêche, naguère commandé par James Mac Carthy.
Les pêcheurs furent mis au courant de ce qui venait de se passer au fort; puis M. Boyer tint conseil avec ses principaux commis.
Ignorant la trahison de James et cherchant à s'expliquer l'irruption imprévue d'une tribu de Peaux-Rouges avec laquelle la Compagnie de la baie d'Hudson se croyait en bons termes, il accusa hautement Poignet-d'Acier d'avoir exécuté cette entreprise.
Les antécédents du fameux capitaine; sa haine bien connue pour les Anglais; les luttes successives que, depuis plus de trente ans, il soutenait contre eux; son apparition inopinée peu de jours avant le coup; son altercation avec le gouverneur, tout semblait justifier la présomption de M. Boyer.
On sait, toutefois, que Poignet-d'Acier était bien innocent de la charge élevée si gratuitement contre lui.
Mais le sous-chef-facteur n'eut pas de peine à faire partager son opinion à ses subordonnés.
Après s'être consultés, ils se trouvèrent en nombre suffisant pour marcher sur le fort et tâcher de le reprendre à l'ennemi.
Les tentes furent pliées hâtivement et l'on se mit en route.
En approchant de la rivière Churchill, le gouverneur prit les plus grandes précautions pour ne pas tomber dans une embuscade, car il ne savait pas que les Chippiouais avaient évacué la factorerie.
Une épaisse fumée, qui s'élevait lentement de l'enceinte fortifiée, lui apprit une partie de la vérité. Quelques hommes, dépêchés en éclaireurs, revinrent bientôt, annonçant que rétablissement semblait désert.
Malgré cet avis, M. Boyer disposa sa troupe en ordre de bataille avant de s'avancer plus loin.
Puis, assuré de pouvoir faire bonne résistance si ce calme apparent cachait un piège, il se porta résolument, mais en silence, sur le comptoir.
La porte en était grande ouverte.
Aux lueurs d'un immense brasier, dans la cour, on apercevait des monceaux de cadavres, de ruines et de débris,—tous les vestiges d'une place de guerre mise au pillage, mais pas un être humain.
Une demi-douzaine de chiens décharnés erraient seulement autour du foyer, en poussant des hurlements plaintifs.
—Si, au moins, le feu avait pu prendre à la poudrière! comme tous ces coquins vous auraient dansé la danse de Saint-Guy! murmura le gouverneur, en contemplant, avec fureur, les bâtiments à demi consumés par l'incendie.
—Le capitaine! cria tout à coup un des commis qui se trouvaient à côté de lui.
Quel capitaine! demanda M. Boyer.
—Mais Poignet-d'Acier! Le voyez-vous? le voyez-vous, monsieur? fit l'employé en désignant du bout de sa carabine un homme trop occupé, sans doute, à fouiller les décombres fumants pour avoir remarqué l'arrivée des trappeurs.
Au nom de Poignet-d'Acier, le gouverneur arma brusquement un fusil à deux coups qu'il tenait à la main.
Et en même temps, d'une voix haute, il cria à ses gens:
—Qu'on s'empare de lui! mort ou vif, qu'on s'empare de lui. Cent louis de récompense à celui qui me l'amènera vivant!
Cet ordre parvint aux oreilles de l'homme qu'il concernait et qui se trouvait, en ce moment, à l'autre extrémité de la cour.
Levant la tête, il découvrit une bande d'individus prêts à fondre sur lui.
Aussitôt, et sans bouger de place, il appela:
—Nick!
—Qu'y a-t-il? capitaine, répondit-on du fond d'une construction que les flammes avaient peu endommagée.
—Les Habits-Rouges! Gare à vous! reprit Poignet-d'Acier, saisissant un tison enflammé et se plaçant sous l'embrasure d'une porte.
Cette porte, c'était celle de la poudrière.
Elle avait été enfoncée par les Chippiouais, qui s'étaient emparés d'une partie des munitions contenues dans le magasin.
—Si vous ou vos hommes faites encore un pas, dit alors Poignet-d'Acier au gouverneur, je mets le feu aux poudres.
Déjà les trappeurs envahissaient la cour, pour se précipiter sur lui: ils reculeront frappés d'épouvante.
Ferme et fier comme un Jean-Bart, le capitaine les regardait avec mépris.
—Allons, Nick, dit-il, il faut en finir! venez!
—Oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit celui-ci, qui sortit tout à coup d'une salle basse, en portant un corps sanglant sur ses épaules.
—Qu'avez-vous donc là? lui demanda Poignet-d'Acier.
—Louis-le-Bon! ô Dieu, oui! Louis-le-Bon, qui avait trop chaud sans doute, car il s'est fait décoiffer par quelque vermine rouge.
—Il est mort! laissons-le et partons! dit le capitaine en montrant la horde de commis qui refluait confusément vers la porte de la cour.
—Laisser là mon camarade! non.
—Il est mort…
—Ni mort ni en vie, mais il y a de l'espoir. J'en ai vu revenir de plus loin, quoiqu'il ait le crâne furieusement endommagé et qu'il soit dans une maudite petite difficulté. Avec quelques gouttes d'extrait de basilic…je m'entends, capitaine.
—Mais nous allons être obligés de sauter par-dessus le rempart.
—On y sautera.
—Avec ce fardeau?
—Avec ce fardeau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale…..
—C'est impossible, mon ami, c'est impossible, dit Poignet-d'Acier en frappant du pied avec impatience.
Nick Whiffles se mit à rire.
—Vous allez voir, dit-il en déposant à terre le corps de Louis-le-Bon, qui remuait faiblement et proférait des plaintes entrecoupées.
Ensuite, il releva un des cadavres gisant sur le sol, l'accota contre la porte de la poudrière, pendant que les employés de la Compagnie achevaient de vider la cour dans une confusion extrême, et, arrachant à Poignet-d'Acier le brandon qu'agitait celui-ci, il le fixa aux doigts crispés du cadavre.
L'obscurité naissante jointe à la distance où la porte de la cour était du lieu de cette scène n'eût pas permis aux fuyards de découvrir la supercherie, en admettant même que leur panique ne les en eût point empêchés.
—Maintenant, dit Nick quand il eut terminé, nous pouvons, capitaine, décamper tout à notre aise, ou continuer nos recherches si cela vous va mieux. Soyez tranquille, les Anglais ne nous troubleront pas.
—J'ai soif, à boire! murmura Louis-le-Bon.
—A boire! oui, mon vieux! reprit Whiffles, qui se baissa et approcha sa gourde des lèvres du blessé.
—N'avez-vous rien trouvé! demanda Poignet-d'Acier.
—Rien, capitaine. Mais il n'est pas probable que ces diables de serpents-à-sonnettes aient tué une si jolie petite femme!
—Je ne le pense pas non plus.
—Ils l'auront réservée…..
—Ne me dites pas cela, Nick! ne me le dites pas!
—Comme il vous plaira, capitaine. Du reste, ce serait fâcheux, n'est-ce pas, que cette créature du bon Dieu devint la femme d'un Peau-Rouge, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais attendez jusqu'à demain. Le cousin Louis-le-Bon n'aura plus cette fièvre gui lui fait battre la campagne à tort et à travers comme un cheval aveugle, et il nous dira ce qui s'est passé ici.
—Oui, répondit Poignet-d'Acier d'un ton rêveur.
Et, après un moment de silence, il ajouta:
—Peut-être, cependant, vaudrait-il mieux se mettre sur-le-champ à la poursuite des Chippiouais, car ce sont eux assurément qui ont envahi le fort. Par bonheur qu'en nous rendant à la rivière du Veau-Marin, où nous espérions rejoindre cette pauvre Victorine, j'ai eu l'idée de remonter la rivière Churchill. Sans cela, nous aurions ignoré le désastre de la factorerie et vainement attendu. Après tout, peut-être madame Robin était-elle déjà partie.
—Partie! dit Nick, en secouant la tête. Pour cela, je jurerais que non, quoique dans la famille des Whiffles on n'ait jamais eu l'habitude de jurer, ô Dieu, non! Mon grand-oncle…
—Laissez vos histoires, interrompit Poignet-d'Acier. Pourquoi pensez-vous qu'elle n'était point partie?
—Oh; ça, rien de plus simple, comme disait mon oncle le grand voya…
—Le temps presse, trêve de digressions!
—Vrai, capitaine, vrai. Mais où en étais-je? Vous m'avez coupé…
—Vous supposiez que madame Robin n'avait pas encore quitté le fort.
—Je ne supposais pas, capitaine, puisque j'en suis certain.
—D'où vous vient alors cette certitude?
—De là, dit laconiquement Nick Whiffles, en posant la main sur le bras de Louis-le-Bon.
—Je ne comprends pas.
—Oh! c'est facile. Mon cousin que voici accompagnait la jeune dame. On nous l'a dit quand nous sommes passés à Outaouais; eh bien, il ne l'aurait pas plus abandonnée que moi je ne l'abandonne, ô Dieu non!
—C'est juste! prononça Poignet-d'Acier.
—A présent, capitaine, si vous m'en croyez, nous allons déguerpir, reprit le trappeur, en chargeant de nouveau Louis-le-Bon sur ses épaules.
—Mais nous ne pouvons passer par la porte!
—Je le sais bien.
—Comment ferez-vous avec ce corps?
—N'ayez pas peur. Seulement, pour plus de sûreté, remettez, si ça ne vous désoblige pas, un autre charbon dans la main de notre mort, car celui que j'y ai placé s'éteint.
—J'admire votre prudence, dit Poignet-d'Acier en suivant l'instruction que Whiffles venait de lui donner.
Puis ils se glissèrent sur le rempart, derrière la poudrière.
Nick s'était muni d'une corde.
Après avoir examiné les lieux et s'être assuré qu'aucun des employés de la Compagnie ne rôdait de ce côté, il attacha le corps de Louis-le-Bon avec sa corde et le descendit doucement au pied du mur.
Durant ce temps, Poignet-d'Acier avait sauté dans un banc de neige.
Nick ne tarda pas à l'imiter, reprit son fardeau, et tous deux disparurent dans la profondeur de la nuit, en riant cordialement du bon tour qu'ils avaient joué au gouverneur du fort du Prince-de-Galles.
Cependant celui-ci, qui s'était retiré à un demi-mille de la factorerie, avec tous ses gens, avait remarqué en chemin les traces laissées par le départ des Chippiouais.
Quoiqu'il brûlât de se venger de Poignet-d'Acier et de le faire prisonnier, la crainte d'une explosion de la poudrière l'empêchait de revenir sur ses pas.
Nul des employés, au reste, ne l'y eût accompagné à cet instant.
S'étant consulté, il pensa que ce qu'il avait d'abord de mieux à faire, c'était du poursuivra les Chippiouais et de les forcer de rapporter leur butin au comptoir.
En conséquence, M. Boyer donna l'ordre de prendre la piste des pillards, et, le lendemain soir, il les rattrapa, sans qu'ils s'en doutassent, devant leur cimetière hivernal, au moment où Kit-chi-ou-a-pous achevait de prononcer son discours funèbre sur la tombe des guerriers morts à l'attaque de la factorerie.
Avec une vingtaine de ses trappeurs les plus intrépides le gouverneur devançait le gros de la troupe d'un quart de mille environ.
Impatient du réparer l'échec qu'il avait subi, il commanda le feu dès qu'on fut à portée de fusil.
Pendant quelques minutes, le bruit des détonations troubla lesPeaux-Rouges.
Mais ils étaient bien armés, bien approvisionnés.
Ils se rallièrent A la voix du Grand-Lièvre, ripostèrent vigoureusement et se ruèrent en foule sur les agresseurs.
Aussitôt, Mac Carthy avait compris que de la victoire dépendait son salut.
Quittant Madame Robin, à demi morte d'effroi, il se jeta à la tête desChippiouais.
Une mêlée générale s'engagea.
Dans la foule des assaillante, le métis reconnut M. Boyer.
Le souvenir de l'insulte qu'il en avait reçue fit bouillonner le sang dan» ses veines, et, un poignard d'une main, un revolver de l'autre, il s'efforça de joindre le gouverneur pour le tuer.
Déjà il s'en approchait, déjà il allait le frapper, quand un des employés de la Compagnie se précipita entre eux.
Son bras brandissait un couteau.
L'arme meurtrière s'abaissa sur Mac Carthy, qui fit un mouvement pour l'éviter: à cet instant, une Indienne couvrit le jeune homme de son corps.
La lame du couteau s'enfonça tout entière dans le sein de cette malheureuse.
Elle tomba en criant:
Mon fils, mon fils, prends garde à la femme blanche! Elle sera pour toi une cause de malheur…
—Tiens, voici pour toi, chienne amoureuse des Visages-Pâles! hurla Kit-chi-ou-a-pous, qui se mit À trépigner sur le cadavre sanglant de la moribonde.
Puis, se tournant vers Mac Carthy, il ajouta avec une ironie amère:
—Double-Langue a le coeur faible! Je vais lui apprendre à se débarrasser d'un ennemi.
Avec ces paroles, son tomahawk, qui tournoyait aussi rapide que l'éclair, s'abattit lourdement sur la tête de l'infortuné gouverneur, dont le corps roula près de celui d'Alanck-ou-a-bi.
Moins d'une minute avait suffi à l'accomplissement de ce drame.
Terrifiés par la perte de leur chef, les trappeurs se replièrent, en désordre sur le reste de la troupe qui volait à leur secours.
Ils y semèrent la terreur dont ils étaient agités, et toute la bande battit précipitamment en retraite.
Des vociférations stridentes célébrèrent le triomphe des sauvages.
De poursuivis, ils devinrent poursuivante, et, comme des cougouars avides de sang, donnèrent la chasse à la proie qui tentait de leur échapper.
Exalté, enivré par le combat, Kit-chi-ou-a-pous avait oublié sa capture, sa passion, sa jalousie, pour rivaliser d'ardeur avec ses guerriers, s'acharner à l'oeuvre de destruction commencée par cette déplorable victoire.
Quant à Mac Carthy, il se hâta d'abandonner le champ du carnage pour retourner vers madame Robin.
La nuit était venue, mais c'était une de ces nuits claires si communes dans les régions boréales.
—Voulez-vous fuir? dit le métis à la jeune femme.
—Non… non… pas avec vous! balbutia-t-elle.
—Je vous y obligerai! s'écria-t-il, en saisissant une verge pour en toucher les chiens attelés au traîneau où elle était assise.
Madame Robin sortit alors de la stupeur dans laquelle elle paraissait plongée et se dressa dans le dessein de quitter le véhicule.
James l'y rejeta en la poussant rudement avec la main et prit place à son côté.
Puis, de sa baguette, de sa voix, il stimula les chiens qui partirent aussitôt.
Mais ce fut dans la direction du village.
En vain Mac Carthy voulut-il les contraindre à prendre une autre route, ses jurons, ses coups de houssine, loin de le servir, accélérèrent davantage encore la course des animaux têtus vers les loges des Chippiouais.
Le métis était au désespoir: un pressentiment disait à Victorine que laProvidence ne l'avait pas tout à fait abandonnée.