James Mac Carthy avait considéré cette scène avec un dégoût mêlé d'irritation.
Assis sur son lit, il attendit un moment que sa mère se remît de son agitation pour lui parler; mais, voyant qu'elle continuait à se tordre et à proférer des cris assourdissants, il alla à elle, la releva brutalement, en disant:
—Assez de jonglerie! Vous prendrez cette plante qui endort et la jetterez dans une boisson destinée à la femme blanche.
—Jamais! s'écria l'Indienne.
Le front du jeune homme se plissa.
—Je le veux! dit-il d'un ton cassant.
—Jamais! ce serait te donner la mort.
Il eut un sourire sardonique.
—Jamais! non, jamais! répétait-elle comme une folle sans l'oser regarder.
—Si vous me résistez!… fit-il avec un geste terrible, en lui serrant, à le briser, le poignet dans sa main gauche.
A cet instant un grand fracas de portes et de voix retentit dans la cour.
—Le chef-facteur est mort! M. Mac Carthy vient de mourir! disaient ces voix.
Cet incident, en appelant James au dehors, mit fin à une querelle, qui, prolongée davantage, aurait pu avoir des suites funestes pour Alanck-ou-a-bi.
L'annonce de la mort du gouverneur du fort du Prince de Galles avait été prématurée.
Une atteinte de paralysie locale, accompagnée d'une syncope générale, était la cause de cette rumeur, qui se répandit le soir dans la factorerie.
Mais, dès le lendemain, il allait mieux, quoiqu'il fût très-faible et incapable d'articuler une parole. Une copieuse saignée, jointe à des sinapismes, lui avait rendu le sentiment. Le médecin du poste ne désespérait pas de le sauver.
Cependant son fils James se flattait que le vieux Mac Carthy succomberait à cette maladie et que lui, James, serait appelé à lui succéder dans son emploi.
En se levant il résolut de visiter madame Robin. Ayant, en conséquence, fait une toilette soignée, mais qui dénotait toujours le chasseur septentrional, il se rendit à la chambre où il l'avait fait transférer.
Le fourbe était sûr que sa visite serait bien reçue, et que la jeune femme oublierait les injurieuses propositions qu'il lui avait faites, pour l'interroger sur le sort de son mari.
En effet, dès qu'il entra, Victorine lui tendit cordialement la main.
—Assise dans son lit, elle s'occupait à réparer un grossier vêtement de peau qui la couvrait la veille.
Alanck-ou-a-bi lui chauffait du bouillon près de la cheminée.
La chambre de madame Robin ressemblait à toutes celles du fort. Elle ne renfermait d'autres meubles qu'une table, quelques escabeaux en bois et le grabat garni des pelleteries sur lequel Victorine avait passé la nuit.
Un dessin bizarre, fait avec des têtes de perdrix fichées contre la muraille, avait valu à cette pièce son nom de chambre aux Perdrix.
En y mettant le pied, James fit à sa mère un signe que madame Robin ne remarqua point, et l'Indienne sortit aussitôt.
—Ah! monsieur, s'écria Victorine, je suis mille foi» heureuse de vous voir.
—Et moi, madame, enchanté…
—Mais, interrompit-elle vivement, donnez-moi des nouvelles d'Alfred.
—Il n'est pas ici, dit Mac Carthy, en poussant près du lit un des escabeaux sur lequel il s'assit.
—Je le sais; on me l'a appris; il s'est avancé plus haut encore vers leNord.
—Oui, madame, malgré mes avis. Il a voulu aller explorer l'embouchure de la rivière de la Mine de Cuivre, répondit presque affectueusement Mac Carthy, qui avait pris dans les siennes la main de Victorine et la pressait avec plus de tendresse que n'en comportait la simple amitié, tandis que ses yeux dévoraient les attraits de la jeune femme, ravissante dans son négligé à demi sauvage.
C'était une de ces blondes aux yeux noirs qui cachent, sous une enveloppe délicate, un esprit vigoureusement trempé et qui sont, pour ainsi dire, des exceptions dans l'ordre des choses naturelles. En voyant ces grêles créatures, vous les croiriez phthisiques, ou atteintes d'une maladie incurable; il vous semblerait qu'elles trébuchent déjà au bord de la tombe; et peut-être que si elles demeuraient dans l'inaction, loin du tumulte du monde, du choc des passions, peut-être que la mort les saisirait avant l'âge.
Pauvres fleurs exotiques, on dirait qu'elles se penchent prématurément vers la terre, qui les doit bientôt engloutir à jamais. Vienne, cependant, une émotion forte, un coup de la destinée,—coup qui écraserait l'homme le mieux doué,—et la languissante jeune fille ou jeune femme se relève. Elle reprend coloris et santé. Elle est pleine de forces. Son ardeur étonne; son infatigabilité frappe de stupéfaction. Non-seulement il y a dans cette frêle machine une volonté opiniâtre, irrésistible; mais on y découvre, tout à coup, des trésors de vigueur incroyables. Alors s'accomplissent des prodiges surhumains; alors, telle de ces femmes soulèvera un poids qui effraierait plusieurs hommes robustes; telle autre arrachera son enfant aux griffes d'un tigre; celle-ci fera reculer vingt guerriers armés jusqu'aux dents; celle-là entreprendra une tâche dont la perspective seule nous épouvanterait. Ainsi avait fait madame Robin, en se mettant intrépidement à la recherche de son mari à travers les mille périls du désert américain.
Tout entière à ses inquiétudes, elle ne songeait ni à retirer sa main de celles de James, ni à se défendre contre les regards lascifs qu'il plongeait sous son peignoir.
—Ah! monsieur, pourquoi l'avez-vous laissé partir? dit-elle avec des larmes dans la voix.
—Vainement ai-je voulu m'opposer à son départ, répondit Mac Carthy d'un ton que l'agitation de ses sens faisait trembler.
—Y a-t-il longtemps qu'il vous a quitté?
—Quatre mois environ, madame.
—Depuis, il a écrit, sans doute?
—Non, madame, mais j'ai reçu des informations sur son compte hier au soir.
—Ah! vous me sauvez la vie, monsieur Mac Carthy! s'écria Victorine en serrant avec reconnaissance les doigts de son interlocuteur.
A cette pression, le jeune homme sentit un frémissement courir dans ses veines. Ses paupières devinrent humides, ses joues s'injectèrent de sang.
—Il allait bien, n'est-ce pas? poursuivit madame Robin en se tournant vers James.
—Oui, bien, très-bien! balbutia-t-il.
Comme il faisait assez sombre dans la chambre, éclairée seulement par quelques petits carreaux de parchemin, Victorine ne vit point l'altération des traits de Mac Carthy. Cependant l'accent de sa réponse la frappa.
Dégageant sa main et ramenant la couverture sur sa poitrine, elle reprit:
—Mais comme vous me dites cela! Craindriez-vous de m'apprendre une mauvaise…
—Du tout, du tout, madame, s'écria James, qui, refoulant les entraînements de sa passion, avait repris quelque empire sur lui-même; Alfred était en santé parfaite quand il rencontra le Grand-Lièvre sur les bords de la rivière de la Mine de Cuivre.
—Le Grand-Lièvre? Je crois me rappeler ce nom.
—C'est un chef indien.
—Il est ici, monsieur Mac Carthy?
—Non, madame. Mon père l'a chassé du fort, parce qu'il n'a pas tenu ses engagements envers la Compagnie.
—Ne pourrais-je le voir?
—J'en doute, fit James avec un soupir.
—Vous paraissez triste, monsieur, dit la jeune femme d'un ton sympathique.
—Triste! répéta-t-il, en ébauchant un pâle sourire; oui, je suis triste! Comment ne le serais-je pas? Je vois que vous aimez un ingrat…
—Monsieur!
—Un ingrat, je l'ai dit, s'écria-t-il, car votre mari ne vous aime pas. S'il vous eût aimée, aurait-il eu l'intention de vous quitter pour voyager, avant votre départ pour l'Angleterre…
—Vous le calomniez, monsieur!
—Et, continua Mac Carthy en s'excitant, se serait-il mis en route pour le désert aussitôt après avoir appris à Québec que le navire qui vous ramenait avait sombré?
—De grâce, monsieur, cessez de me parler ainsi d'un mari que j'aime et de qui vous vous prétendiez l'ami, dit la jeune femme en faisant des efforts pour contenir son indignation.
—Son ami! moi, l'ami de votre mari! Ah! que vous me connaissez peu! dit-il dans un rire diabolique; mais je le hais autant que je vous aime, votre Alfred! Est-ce que vous l'ignorez? Est-ce que mon amour…
—Taisez-vous! taisez-vous! répliqua Victorine en se dressant, frémissante, dans son lit.
—Comme vous êtes belle! comme tu es belle! comme je t'aime! dit-il avec une admiration passionnée.
A son tour, il s'était levé, en prononçant ces paroles, et, le visage en feu, les narines gonflées, les prunelles flamboyantes, il étendait les bras pour saisir Victorine et l'attirer à lui.
—Le misérable! le lâche! il porterait la main sur une femme sans défense! s'écria madame Robin avec plus de mépris encore que d'effroi.
Puis, par un bond rapide, elle sauta à bas du lit, saisit sur la table un couteau de chasse, et se retrancha dans un coin de la pièce.
—Osez me toucher, monstre! dit-elle, et je vous jure que l'un de nous deux restera mort sur la place!
La hardiesse et l'imprévu de ce mouvement effrayèrent Mac Carthy.
Un instant atterré, il recouvra bientôt néanmoins son cynisme habituel.
—Partie remise, dit-il en affectant des dehors dégagés. Mais vous serez à moi, ravissante tigresse! En attendant, sachez que votre cher et tendre époux a été assassiné par les Esquimaux. Voilà mon bouquet de fiancé. Que vous en semble? Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir.
Là-dessus Mac Carthy sortit, laissant la pauvre femme consternée par ce qu'elle venait d'entendre.
Il retourna à sa chambre.
—Alanck-ou-a-bi, dit-il à sa mère, qui pétunait gravement, accroupie sur les talons, ce soir vous mettrez la médecine qui endort dans les aliments de la femme blanche. C'est vous qui la servez; cela sera facile.
—Non, dit l'Indienne, je ne le ferai pas. Kitchi-Manitou nous punirait.
—Si vous ne m'obéissez pas, je me tue! dit-il froidement.
—Mon fils se tuer! mon beau James, mon noble enfant se tuer! s'écria l'Étoile-Blanche en lui jetant un regard éploré.
—Je n'ai qu'une parole, répliqua Mac Carthy, sachant bien que par cette menace il obtiendrait tout de la crédule Indienne.
—Alors, dit-elle humblement, la volonté de mon fils sera faite. Alanck-ou-a-bi mêlera la médecine qui donne le sommeil à labecatie[12] ou au thé de la femme au visage pâle.
[Note 12: Les Indiens de la baie d'Hudson donnent ce nom à une sorte de gros boudin fait avec le sang, la graisse et les parties les plus délicates du daim, auxquels on ajoute le coeur et les poumons hachés en menus morceaux.]
—En outre, continua James, comme je suivrai ce matin le parti qui va à la pêche, vous jetterez, aussitôt la nuit venue, une corde à noeuds par-dessus la palissade, et vous m'attendrez, en prenant soin que personne ne vous voie.
—Il sera fait comme tu désires; mais je crains pour toi le courroux duGrand-Esprit, répondit tristement l'Indienne.
Mac Carthy haussa les épaules et se, mit en devoir de changer son élégant costume contre un lourd accoutrement de cuir de buffle.
Comme il terminait, le clairon retentit.
—Voici, dit-il, la trompette qui appelle les engagés [13]. A cette nuit, Alanck-ou-a-bi!
[Note 13: Domestiques, commis.]
Il prit ses raquettes, accrochées à la muraille, et descendit dans la cour, où une centaine d'hommes, trappeurs blancs et Peaux-Rouges, composant presque toute la garnison masculine du fort, s'assemblaient pour aller faire une grande pêche sur un lac éloigné de dix milles environ.
James avait le commandement de l'expédition; car, bien qu'il fût brusque avec lui jusqu'à la brutalité, son père se proposait de lui remettre un jour la charge qu'il occupait, depuis plus de trente ans, à la factorerie du Prince-de-Galles.
Il n'était pas, d'ailleurs, étonnant que le jeune homme ne demeurât point près de lui pour le soigner. Les moeurs des civilisés dans ces contrées sauvages ressemblent fort à celles des Indiens. La nécessité l'emporte sur toute considération. En voyage, malheur à l'homme ou à la femme malade. On l'abandonne, sans pitié, à son triste sort. Si les forces lui reviennent, tant mieux; sinon, il lui faut mourir soit de besoin, soit sous les coups de l'ennemi qui rôde constamment autour des caravanes, soit sous la dent des bêtes féroces.
Rarement même voit-on une troupe en marche s'arrêter pour permettre à une femme enceinte de faire ses couches. L'infortunée est-elle prise des douleurs de l'enfantement, elle s'écarte, cherche un ruisseau, une source, une flaque d'eau, se délivre elle-même, et rejoint ordinairement, quelques heures après, la bande qui n'a cessé de poursuivre sa route.
Elles sont fortes, sans doute, les femmes du désert; mais combien succombent dans ces atroces souffrances! Il n'y a là aucune statistique pour le dire.
Ces observations suffisent à expliquer la conduite de James Mac Carthy, sans la justifier le moins du monde, d'ailleurs; car le scélérat désirait la mort de son père, et, de plus, il méditait contre la pauvre Victorine le plus odieux des attentats.
La réunion des trappeurs était fort bruyante. Au vacarme qu'ils faisaient, se mêlaient les hurlements des chiens-loups que l'on attelait aux traîneaux. Les pauvres bêtes faisaient résistance; mais leurs conducteurs les saisissaient brutalement, les flagellaient plus brutalement encore, avec des baguettes de fusil, et, en dépit de leurs cris, de leurs efforts pour s'échapper, finissaient par leur passer le haut collier chargé de sonnettes.
Ce collier, quoique plus petit, ressemblait assez, par sa forme et les fanfreluches dont il était orné, à ceux qu'on voit au cou des mulets dans certaines parties de notre France.
Nombreuse était la meute, chaque sleigh exigeant quinze à vingt chiens. Aussi y avait-il peut-être bien cent cinquante de ces animaux dans la cour de la factorerie. Jugez du vacarme!
Ici, les traîneaux ne sont plus façonnés comme ceux que l'on voit dans les régions occidentales.
On les fabrique avec des planchettes de mélèze. Leur longueur varie entre dix et quinze pieds; leur largeur entre douze et quatorze pouces; leur épaisseur ne dépasse guère un quart de pouce.
Le devant du traîneau est fortement cintré, afin que la machine n'enfonce pas dans la neige. Les planches ou éclisses qui entrent dans sa construction sont réunies les unes aux autres par des lanières de peau de daim, et traversées, dans la partie supérieure, par des barres de bois destinées à consolider le traîneau, et à maintenir les objets qu'il contient.
Un seul homme suffit à tirer un de ces véhicules quand il n'est pas trop chargé. On passe les traits sous les aisselles, on les rassemble sur la poitrine, et, chaussé de bonnes raquettes, on fait aisément douze à quinze lieues par jour. «Quelque simple que soit ce harnais, dit avec raison Samuel Hearne, je défie tous les selliers du monde d'en fabriquer un meilleur.»
Aux environs des factoreries ce sont ordinairement des chiens qui sont chargés de la traction. Et Dieu sait combien cette tâche leur répugne!
Mais j'entends claquer les fouets! l'attellement est fini! les trappeurs ont chaussé leurs longues raquettes en forme de galères; les portes du fort s'ouvrent! Un Canadien entonne une vieille chanson française. En avant!
Voyez défiler la bande sous ce ciel plus blanc, plus lourd que la neige dont la terre est couverte, sans que rien, pas même un arbre, interrompe son uniformité, aussi loin que s'étende le rayon visuel.
Voyez comme ils glissent maintenant, en silence, tous ces hommes, si enveloppés, gantés, encapuchonnés de pelleteries qu'on ne saurait distinguer un blanc d'un Peau-Rouge, que pas une molécule de leur chair n'est visible.
En sortant du fort, leurs fourrures de nuances diverses faisaient contraste; leurs traîneaux peints de couleurs tranchantes égayaient le tableau. A présent, tous sont blancs comme des fantômes, blancs comme la nappe de neige qui les environne. Le souffle des haleines se condense en épais brouillard autour d'eux. Hommes, animaux, choses semblent nager dans un nuage de vapeur lactée.
En avant! en avant! car le froid est intense, la troupe est affamée: elle ne doit déjeuner qu'après avoir dressé ses tentes sur le lac à la Truite, et tendu ses filets.
On arrive vers le milieu du jour. Des collines abritent le lac; la température y est moins élevée que le long de la rivière Churchill. James Mac Carthy commande de faire halte. Les traîneaux sont déchargés. Au bout de dix minutes vingt tentes de peaux s'élèvent sur la glace; vingt panaches de fumée annoncent au loin qu'un parti de chasseurs est campé en ces lieux.
Déjà des sons sourds montent dans l'espace. La glace gémit; elle crie, grince, vole en éclats, entamée par cent bras vigoureux, armés de larges ciseaux en fer, qu'on a préalablement fixés à un manche de quatre à cinq pieds de long.
Des trous sont faits dans la croûte cristallisée. Chacun de ces trous a trois pieds de diamètre environ. Deux pas les séparent les uns des autres.
On déploie les filets, faits avec des bandelettes de cuir de daim.
Ils ressemblent assez, par leur figure, à ceux que nous appelons araignées.
Mais leur hauteur, leur grandeur est beaucoup plus considérable.
Il ne s'agit plus que de tendre ces instruments de destruction.
Les trappeurs blancs se contentent d'introduire, par un des trous, la corde fixée à l'extrémité d'un filet; puis, avec une perche, ils poussent cette corde vers les trous les plus rapprochés; là un autre homme saisit l'engin à l'aide d'un bâton crochu et le passe à son voisin, en se servant du procédé employé par le premier.
En moins d'un quart d'heure, on a ainsi disposé un filet qui a quelquefois cent brasses et plus d'étendue.
Mais les Peaux-Rouges ne vont pas si vite en besogne. Avant d'établir une machine de pêche, les jongleurs tirent de leurs sacs à médecine une multitude de becs et de pattes d'oiseaux qu'ils distribuent aux gens de la tribu.
Ceux-ci attachent ces pattes et ces becs au sommet et au pied du filet.
Puis les sorciers remettent aux chefs des orteils de loutres et d'autres amphibies.
Chacun desdits chefs assujettit lui-même les médecines aux quatre coins de ces rets, qui sont ensuite placés sous la glace de la manière que je viens d'indiquer.
Ils ont tant de foi en leurs charmes qu'un Indien se laisserait plutôt mourir de faim, à côté d'un filet et d'un cours d'eau poissonneux, que de pêcher, s'il ne pouvait placer le premier sous l'influence de quelques-unes de ces amulettes.
Là ne se bornent pas les croyances ridicules de ces peuplades ignorantes, dont nous nous moquons, quoique, à bien des égards, nous n'avons pas l'esprit plus robuste que le leur.
«Le premier poisson quelconque que rapporte le filet, ils le font griller au lieu de le faire bouillir, dit un voyageur célèbre; après quoi ils en enlèvent les chairs avec beaucoup de précaution et brûlent ensuite les arêtes à un petit feu lent [14].
[Note 14: Les Indiens de la Colombie ont des croyances assez analogues. Ils arrachent et enterrent ou brûlent le coeur des saumons qu'ils prennent. Voir laTête-Plateet lesNez-Perces.]
«A l'étroite observance de cet usage est attaché, suivant eux, l'heureux succès du nouveau filet, qui, autrement, ne produirait rien et perdrait par là toute sa valeur.
«Quand ils pêchent dans les rivières ou les canaux étroits qui joignent deux lacs ensemble, au lieu de réunir plusieurs filets et de barrer le canal, comme ils pourraient le faire souvent, pour intercepter le poisson à son passage, ils tendent leurs filets à une distance considérable les uns des autres, d'après la crainte superstitieuse que, s'ils les attachaient ensemble, ils ne conçussent mutuellement de la jalousie, ce qui les empêcherait de capturer un seul poisson.
«Leur manière de pêcher à la ligne est accompagnée de procédés non moins absurdes. Quand ils amorcent un hameçon, ils cachent sous l'appât, qui est toujours cousu au premier, un charme dans la composition duquel entrent quatre, cinq ou six articles différents. L'appât lui-même, qui est fait de peau de poisson et qui en a à peu près la forme, est à leurs yeux un véritable charme. Ces Indiens emploient pour leurs charmes du poil et de la graisse de castor, des dents de loutres des intestins et du poil de rat musqué, des suites d'écureuil, du lait caillé pris dans l'estomac des faons et des veaux, des cheveux d'homme ou de femme; et une infinité d'autres objets tout aussi singuliers.
«Chaque chef de famille, ou plutôt presque tous les naturels du pays, et particulièrement les hommes, portent sur eux, en tout temps, l'hiver comme l'été, quelques-uns de ces charmes, et, sans cette précaution, aucun ne se risquerait à pêcher, bien convaincu qu'il vaudrait autant rester dans sa tente que d'essayer de tendre une ligne qui serait dépourvue de charme.
«L'expérience ayant appris à ces Indiens que les poissons de la même espèce qui se trouvent dans les différentes parties de leur pays ne s'amorcent pas avec les mêmes substances, ils sont obligés, pour ainsi dire, à chaque lac et à chaque rivière où ils s'arrêtent, de changer la composition de leurs charmes. Ils sont très-ponctuels, aussi, à faire griller le poisson que rapporte le premier hameçon attaché à une ligne nouvelle. Un vieux hameçon dont les preuves de succès sont faites a plus de prix à leurs yeux que mille qui n'ont pas encore été éprouvés.»
Ces idées stupides sont tellement enracinées chez les Indiens que, non-seulement ceux qui fréquentent les factoreries ou même sont employés dans les postes de la Compagnie de la baie d'Hudson, les conservent religieusement, mais qu'elles ont converti un grand nombre de blancs à leurs sottises et qu'on pouvait remarquer sur le lac à la Truite quelques trappeurs canadiens attacher gravement à leurs filets des becs et des pattes de mouette, de guillemots ou d'oie!
Outre le poisson qui lui donne son nom, ce lac renferme une quantité prodigieuse de barbeaux, brochets, perches, dorés. On y trouve même quelques esturgeons d'une dimension colossale.
Aussi la pêche fut-elle abondante. Elle dura jusque vers dix heures du soir; puis, tous les hommes se retirèrent dans leurs tentes, où flambait un bon feu de genévrier pour s'y gorger, jusqu'à en être malades, de chair de poisson, suivant le dégoûtant usage indien, ou pour s'y reposer des fatigues de la journée.
Ce moment, James Mac Carthy, le métis, l'attendait avec une impatience fiévreuse.
Alors, il sortit de la hutte que, seul, il occupait au centre du camp; et, sous prétexte de faire une ronde pour veiller à la sécurité de la troupe, il s'assura que personne n'épiait ses mouvements.
Ces précautions prises, il s'élança sur la piste que les trappeurs avaient frayée le matin en se rendant au lac.
La nuit était assez sombre. Il ventait du nord-est. Tout présageait un de ces terribles ouragans auxquels les Canadiens-Français ont donné le nom de bordées de neige.
Malgré ces signes certains d'une tempête prochaine, James quitta le camp et se mit en marche vers la factorerie du Prince-de-Galles.
Il était minuit quand il arriva sous le rempart.
La neige tombait à larges flocons, et la bise soufflait avec furie en gémissant dans les longues meurtrières du fort.
A ces lamentables accents répondaient les hennissements des chevaux et les jappements des loups qui rôdaient autour du poste, en quête d'une proie.
Mac Carthy s'avança prudemment le long des bastions, les yeux dirigés vers le faite.
Bientôt il aperçut une grosse corde que le vent faisait flotter contre la muraille.
Il saisit cette corde, éprouva sa solidité en se suspendant après; puis, persuadé qu'elle était convenablement assujettie à la crête du rempart, il commença de gravir.
L'ascension dura une minute à peine.
Parvenu au terme, Mac Carthy sauta sur le chemin de ronde.
Masquée par l'affût d'un canon, Alanck-ou-a-bi faisait sentinelle.
—Tout est-il prêt? Dort-elle? demanda James.
—Elle dort, répondit l'Indienne; mais, prends garde, car la colère de Kitchi-Manitou s'appesantit déjà sur nous: il a entraîné le père de mon fils sur le territoire des Esprits.
—Le gouverneur est mort? fit James avec empressement.
—Il est mort, et le sous-chef-facteur a pris le commandement du poste.
—Lui! quelle impudence!… Oh! il ne le gardera pas longtemps, ce commandement, murmura le jeune homme. Mais ce n'est point pour cela que je suis venu; songeons d'abord à ce qui m'amène. Cette nuit, l'amour! demain, les affaires!
—Encore une fois, écoute-moi! ne cours pas à ta perte comme un daim aveugle! observa l'Étoile-Blanche, en l'arrêtant faiblement par le bras.
James la repoussa avec violence.
—Vois, insista-t-elle, cette lumière qui pâlit dans le wigwam du gouverneur; elle éclaire le cadavre encore chaud de ton père. Arrête, malheureux enfant, arrête…
James ne l'entendait plus. Il s'était précipité au bas du rempart et prenait le chemin de la chambre de Victorine, sans remarquer qu'une ombre le suivait de près par derrière.
Le coeur palpitant d'ivresse, il se glisse dans cette chambre. Une lampe y combat à peine l'obscurité.
Mais le métis n'en demande pas tant: le crime a peur de la lumière.
S'étant convaincu que sa victime dort d'un sommeil voisin de la léthargie, il s'approche de la lampe pour l'éteindre, avant de consommer son épouvantable forfait, quand tout à coup la porte de la pièce se rouvre, et sur le seuil parait un trappeur, armé d'un couteau de chasse.
Mac Carthy, sans se déconcerter, tire de sa poche un revolver et fait feu sur le trappeur. Il le manque. Un deuxième coup n'a pas plus d'effet. Le troisième, il ne peut le lâcher: son adversaire s'est jeté sur lui, l'a renversé, désarmé.
Cet adversaire, c'est Louis-le-Bon, le franc-trappeur qui a accompagné madame Robin depuis Québec jusqu'à la factorerie du Prince-de-Galles.
D'une pièce séparée de celle de la jeune femme par une mince cloison, il a, dans la matinée précédente, entendu la scène de Mac Carthy avec Victorine, et, prévoyant l'attentat auquel elle serait en butte, il s'est mis aux aguets.
Le reste n'a pas besoin d'explication.
Cependant, malgré le bruit de la lutte, madame Robin ne s'est pas éveillée.
Mais, au retentissement des détonations, le sous-chef facteur accourt avec quelques employés restés au fort.
On s'empare de Mac Carthy, on le garrotte. Ses détestables projets n'étaient que trop évidents.
—Dans toute circonstance ce que vous avez fait mériterait un châtiment exemplaire, lui dit le sous-chef; mais, le jour où votre père est mort, quitter votre poste pour venir, à deux pas du lit où repose son corps inanimé, violer une femme, c'est l'acte d'un coquin de la pire espèce. Le fouet, terminé par la potence, serait une punition trop douce. Pour ne pas flétrir la mémoire de celui qui vous donna le tour, je me contenterai de vous chasser du fort avec ce stigmate.
En disant ces mots, il lui cracha à la face!
—Misérable! proféra James en grinçant des dents et se débattant entre les mains de ceux qui le tenaient.
—Il n'y a, repris le sous-chef, de misérable ici que vous. On va vous jeter hors des murs, et si, au point du jour, vous n'avez pas quitté le pays, je ne répondrai plus de votre vie.
—Oh! je me vengerai! je me vengerai! hurlait Mac Carthy pendant que quatre vigoureux commis l'entraînaient au dehors.
Madame Robin dormait toujours paisiblement.
Ruminant ses projets de vengeance, Mac Carthy s'achemina vers le nord.
Il faisait un froid très-vif en ce moment, mais la nuit était fort claire; elle permettait de se diriger aussi facilement qu'en plein midi.
James marcha jusqu'à l'aurore sans s'arrêter. Alors, il pénétra dans une caverne, sur le bord de la route, mangea un peu de poisson fumé, se reposa deux heures, et reprit sa course.
Toute la journée, il parcourut les rives sauvages de la baie d'Hudson.
Impossible d'imaginer une scène plus désolée, plus désolante que celle qu'il eut sous les yeux. La neige ou la glace partout aux pieds; sur la tête, un ciel froid et terne comme le plomb; autour de soi, un horizon sans ligne, une atmosphère grise, épaisse à ce point qu'on aurait cru la pouvoir saisir avec les doigts.
Rien ne troublait la vue, rien ne troublait l'oreille. Cette même solitude était encore envahie par un silence mortel.
Vers le soir, néanmoins, le temps se dégagea, comme il arrive souvent dans les hautes régions septentrionales. Mac Carthy quitta les bords de la baie et s'enfonça à l'intérieur des terres.
Bientôt, quelques minces filets de fumée bleuâtre qui rayaient, par ondes capricieuses, la blancheur relative de l'espace environnant, apprirent au jeune homme qu'il approchait d'un lieu habité par des humains.
James alors s'arrêta. Il se mit à réfléchir. Criminelle était l'action qu'il allait commettre. Point n'était besoin d'avoir étudié la loi pour le savoir; mais sa connaissance pouvait sans doute aider à éluder la justice humaine. Ce fut pour l'examiner, pour y chercher une échappatoire en cas d'insuccès, que notre avocat fit une courte halte avant d'exécuter le sinistre projet qu'il avait conçu.
Le remords ne l'épouvantait pas, il le croyait du moins, et un sourire sardonique glissa sur ses lèvres comme cette idée traversait son cerveau.
Par une sorte de défi à la divinité même, Mac Carthy se mit à réciter à haute voix la terrible menace de Byron dans leCorsaire:
«Il s'établit dans l'intelligence une guerre, un chaos, quand toutes ses puissances troublées, confondues, cèdent à la sombre violence qui les écrase et se laissent dévorer par le remords sans repentir: le remords, ce démon trompeur qui jamais ne parle avant l'acte, mais qui, l'acte accompli, vient crier: «Je t'avais averti!» Vain reproche! Une âme brûlante, inflexible, se révolte: le faible seul se repent!»
—Eh! oui, le faible seul se repent! répéta-t-il avec une violence telle qu'un observateur eût pu penser que James Mac Carthy n'était pas bien sûr de son assertion.
Un écho lointain répondit à diverses reprises:
—Le faible seul se repent!
Cette répercussion de ses propres paroles causa un tressaillement au jeune homme; tant il est vrai qu'elles sont, grâce à Dieu, bien rares ces natures perverses que n'émeut pas, plus ou moins, la perspective d'un forfait.
Mac Carthy se retourna.
Un personnage de grande stature était debout à quelques pas de lui.
C'était un Indien armé en guerre. Il tenait à la main une carabine longue de six pieds, et, à son côté, on voyait pendre, sur sa tunique de peau de daim, la lame d'un sabre de cavalerie.
Dans une touffe de cheveux, fixée droite au-dessus de sa tête, il portait deux fortes plumes que la brise du soir balançait contre chacune de ses joues.
Ces plumes indiquaient un chef; les zébrures multicolores qui lui sillonnaient le visage apprirent aussitôt à Mac Carthy que ce chef avait nom Kit-chi-ou-a-pous, le Grand-Lièvre.
Surmontant l'impression première qu'il avait ressentie à cette rencontre inopinée, James marcha vers le chef et allongea le bras pour lui frapper dans la main, en signe d'amitié, suivant la coutume usitée parmi les Indiens de la baie d'Hudson.
Mais, loin de répondre à ce témoignage de bienveillance, le sauvage recula dédaigneusement d'un pas, en disant dans l'idiome des Chippiouais:
—Les Anglais sont des méchants (câhin nischischin Saganosch)!
—J'apporte des présents au plus illustre des sagamos, dit Mac Carthy sans paraître ni avoir remarqué le mouvement du Grand-Lièvre, ni avoir compris ses paroles.
—Et, continua celui-ci d'un ton méprisant, les demi-sang sont lâches, mous comme des femmes, poltrons comme des veaux marins. Ils ont la langue crochue.
—Voici du tabac des blancs, bien meilleur que lesegokimac[15], pour remplir leskipertogan[16] de mon frère.
[Note 15: C'est le nom donné par les Chippiouais à un arbrisseau rampant comme la vigne vierge, dont la feuille séchée leur sert de tabac. Ils emploient aussi l'écorce d'une espèce de saule appelée par les Canadiens-Françaisbois rouge. Quant à la première plante, les Canadiens la nomment «sac-à-commis,» parce que notre mottabacse traduit parsakacomisdans quelques dialectes indiens.]
[Note 16: Sac à tabac.]
Kit-chi-ou-a-pous fit un geste de refus.
—J'ai aussi pour mon frère un sac de poudre et une bouteille d'eau-de-feu, poursuivit intrépidement l'avocat.
—Je ne veux rien d'un chien de métis, répliqua sèchement l'Indien.
Mac Carthy reçut l'insulte sans broncher; il s'y attendait.
—Mon frère, reprit-il doucement, consentira-t-il à me prêter son oreille?
—Kit-chi-ou-a-pous n'aime pas les mensonges.
—Je donnerai une grande nouvelle à mon frère.
—Nouvelle de bois-brûlé, nouvelle de fausseté, répondit sentencieusement le Chippiouais.
—Que mon frère m'écoute.
—L'esprit de Kit-chi-ou-a-pous est fermé aux discours de ceux qui tiennent aux blancs par le sang de leur père ou de leur mère.
—Il s'ouvrira à ma proposition.
—Mon frère a la vanité des sangs-mêlés, fit le Peau-Rouge en haussant les épaules.
—Parce qu'il parle au sagamo le plus noble, le plus vaillant, le plus hardi qui ait jamais foulé ces contrées, repartit imperturbablement Mac Carthy.
Et, s'apercevant que sa flatterie produisait l'effet qu'il attendait, il ajouta:
—Le nom de mon frère est partout redouté, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Quand il élève la voix, Peaux-Rouges et Peaux-Blanches, tout tremble comme à la voix du tonnerre; quand il arme sa carabine, les ours se réfugient au plus profond de leur-tanière; quand il apprête son harpon, la baleine plonge en mugissant dans les abîmes de la mer; quand il déterre la hache de la guerre, ses ennemis fuient au loin comme une troupe de faons timides.
Sensible à ces caresses données à son amour-propre, l'Indien redressa sa grande taille, et étendant la main dans la direction du fort du Prince-de-Galles, il dit avec la superbe d'un Dieu:
—Kit-chi-ou-a-pous est tout puissant dans ces régions; lesVisages-Pâtes l'apprendront.
—Et c'est pour aider mon frère dans cette oeuvre que je suis venu à lui, dit avec rapidité Mac Carthy.
Mais son offre n'eut pas le succès qu'il en espérait.
—Kit-chi-ou-a-pous ne veut pas de l'aide d'un métis, lui fut-il répliqué durement.
—Je sais que mon frère a des guerriers braves…
—Il en a trois fois cinquante, interrompit le Grand-Lièvre.
—C'est afin de les mener à la factorerie…
—Ils en connaissent le chemin.
—Oui, mais moi je leur indiquerai le moyen de pénétrer dans le fort.
Pour la première fois, depuis cet entretien, Kit-chi-ou-a-pous daigna abaisser les yeux sur le visage de son interlocuteur.
—Je croyais, dit-il en le regardant fixement, que mon frère appartenait aux gens du fort.
—Ils m'ont insulté, dit James.
—Insulter un demi-sang, c'est bien fait, dit l'Indien.
Digérant l'affront, Mac Carthy répliqua seulement:
—Si un autre que mon frère osait me parler ainsi, il paierait cher son audace.
—Pourquoi alors ne t'es-tu pas vengé? reprit la Peau-Rouge.
—C'est le désir de me venger qui m'a conduit à toi.
—Ouah! fit le sauvage d'un ton dubitatif.
—Oui, appuya Mac Carthy. J'étais présent quand tu fus chassé indignement de la factorerie…
—Jamais on ne m'a chassé! s'écria le sauvage avec une incomparable fierté.
—Cependant, dit James, j'ai vu dans ton coeur, Kit-chi-ou-a-pous. Il est gros de ressentiments, et si tu pouvais t'introduire dans le fort du Prince-de-Galles, tu ferais expier aux Anglais les dommages qu'ils t'ont causés.
—Ton discours est droit, Double-Langue, répondit le Peau-Rouge.
—Eh bien, moi, je me charge de t'y faire entrer, dès demain.
—Quel est ton dessein?
—Qu'importe, pourvu qu'il serve celui de mon frère, répliqua adroitement Mac Carthy.
Croisant les bras sur sa poitrine, l'Indien ferma à demi les yeux, d'un air rêveur.
—Mon frère, insinua James, veut probablement connaître le moyen que j'emploierai pour lui livrer le fort?
Le Grand-Lièvre demeurant silencieux, il poursuivit:
—Une des femmes de l'ancien chef m'est toute dévouée.
—L'ancien chef! fit Kit-chi-ou-a-pous.
—Oui, car il est mort.
—Dent-de-Loup est mort! s'écria le sauvage avec une inflexion de surprise et de haine.
Mac Carthy se méprit sur ce mouvement. Il crut que le sauvage, satisfait de la nouvelle, allait consentir à ses projets de vengeance.
—Mon frère, dit-il, ignore que la factorerie renferme des armes de la poudre pour armer ses valeureux Chippiouais et de la liqueur qui rend l'homme heureux.
—Dent-de-Loup est mort! répéta le chef. Mon frère dit-il vrai?
—Je dis vrai.
—Mais comment est-il mort?
—C'est moi qui l'ai tué, répondit James avec un odieux cynisme.
—D'où vient que mon frère a tué Dent-de-Loup! reprit le chef d'un ton méfiant.
—Parce qu'il m'avait frappé, dit Mac Carthy.
—Alors, continua finement l'Indien, Double-Langue n'a plus de raison pour vouloir entraîner les Chippiouais à Churchill.
James devina la ruse.
—Au contraire, dit-il en souriant, car le sous-chef-facteur m'a fait une injure… une injure que je ne pardonnerai jamais!
—Et mon frère est sûr de cette squaw?…
Mac Carthy allait dire: «C'est ma mère!» mais l'orgueil arrêta le mot sur ses lèvres.
—Oui, je réponds d'elle, dit-il.
—Est-ce une Peau-Blanche, ou une Peau-Rouge?
—Elle est, répliqua indifféremment James, de la tribu de mon frère: on la nomme Alanck-ou-a-bi.
—Alanck-ou-a-bi! hurla le Grand-Lièvre avec une fureur qui fit frémirMac Carthy.
—Mon frère la connaît donc? balbutia-t-il.
—Kit-chi-ou-a-pous connaît tous les hommes et toutes les femmes de sa race, répondit alors l'Indien avec un calme bien opposé à l'accès d'exaspération qu'il avait eu un moment auparavant.
Si corrompu que fût l'avocat, ce calme subit lui donna le frisson.
Initié aux moeurs des Indiens, il ne pouvait se méprendre sur la portée de ces deux mouvements aussi brusques que tranchés.
Et vraiment, lui, l'égoïste, le cruel, il se sentit avoir peur pour la femme dont il venait de prononcer le nom.
Ce fut le Grand-Lièvre qui renoua la conversation.
—Mon frère, dit-il froidement, est leneconnis[17] d'Alanck-ou-a-bi?
[Note 17: En Chippiouais, on emploie ce terme pour signifieramiouamant.]
—Alanck-ou-a-bi est mon esclave, répliqua James, sans remarquer une contraction nerveuse dont les membres de son interlocuteur furent aussitôt agités.
Mais ce nouveau symptôme d'irritation eut la durée de l'éclair.
D'une voix inaltérée Kit-chi-ou-a-pous reprit:
—Mon frère a confiance en elle?
—Oh! une confiance entière. Alanck-ou-a-bi mourrait sur un brasier de charbons ardents plutôt que de me trahir jamais.
Comme il achevait, une explosion formidable, comme si elle eût été produite par la décharge de cent pièces d'artillerie, ébranla l'atmosphère.
Le chef sauvage tomba en même temps sur la neige en proférant des cris affreux.
—L'imbécile! Faut-il en être réduit à se servir de pareilles brutes! ricanait James Mac Carthy.
Bientôt l'Indien, cessant ses contorsions, demeura étendu comme mort, la face tournée vers le sol.
Mac Carthy suspendit son rire pour se jeter à terre et s'y tenir immobile, dans la même position que celui dont il se moquait une seconde auparavant.
A la détonation avait succédé un long mugissement, lequel, descendant du nord vers le sud, augmentait avec une rapidité inouïe.
L'explosion, elle avait été produite par l'éruption d'unvolcan de glace; le mugissement, une bordée de la bise septentrionale le causait.
Ces termes, usités par les trappeurs canadiens-français ont besoin d'une explication. La voici:
Sous les latitudes élevées du nord, l'hiver accumule, au bord de la mer ou aux embouchures des grands fleuves des montagnes de glaçons, que l'intensité du froid fait parfois éclater avec un bruit foudroyant, et qui, tels que des cratères, lancent alors, à des distances prodigieuses des monceaux de débris [18].
[Note 18: On trouvera, sur ces singulières éruptions, des détails très précis dans laVierge Esguimaue(en préparation).]
Vienne une rafale, un coup de vent, et ces débris, enlevés comme par une trombe, sont chassés dans l'espace, roulés au loin à travers les sauvages solitudes de la côte.
Neige, glace, parcelles de terre, fragments de roches, emplissent l'air, et plus terribles, plus impitoyables que les sables africains entraînés par le simoun ou le sirocco, engloutissent, anéantissent tout ce qui s'oppose à leur passage.
Bordées, nomment ces désastreux tourbillons les rôdeurs du désert américain, dans leur langage si éloquemment imagé.
Et, furieuse, tonnante, fut la bordée qui passa à quelques pieds au-dessus de nos deux hommes, un moment après que Mac Carthy eut imité l'exemple du Grand-Lièvre.
—Ouf! fit le premier en se relevant, il faut avoir vraiment le diable au corps pour vivre dans cet enfer de pays.
—Mon frère a-t-il vu le Géant? demanda Kit-chi-ou-a-pous en regardant avec terreur autour de lui.
—Quel géant? dit James.
—Celui qui habite Ou-a-con-ti-bi.
—Ou-a-con-ti-bi? Je ne comprends pas.
—C'est la caverne des Esprits qui souffle la tempête sur les hommes méchants [19].
[Note 19: L'idée que les vents, les orages, sont produits par des géante puissants, renfermés dans une caverne, existe chez la plupart des sauvages septentrionaux, même chez les Labradoriens, les Groenlandais et les Esquimaux. Fait bien remarquable! Je laisse au lecteur le soin d'en tirer ses déductions. Mais on conviendra qu'il plaide encore contre les ethnographes qui veulent voir dans les Américains une race originale.]
Mac Carthy haussa les épaules.
—Et mon frère a visité cette caverne, sans doute? dit-il.
—Jamais, répondit solennellement le Grand-Lièvre, jamais ni homme rouge ni homme blanc n'y est entré.
—Vraiment!
—Moi seul, reprit le sauvage d'un ton grave, moi seul ai rencontré un jour le chef des géants; c'est lui qui m'a donné en présent monmokeatogan.
En disant ces mots, l'Indien indiquait du doigt le sabre pendu à son côté.
Mac Carthy contint à grand'peine une violente envie de rire.
Pour dissimuler son air railleur, il se mit à examiner l'arme du sagamo.
Et, après un instant de silence, il s'écria:
—Voilà l'instrument qui procurera la victoire à mon frère.
—Kit-chi-ou-a-pous n'a pas besoin de son mokeatogan pour être toujours victorieux, répliqua hautainement le Chippiouais.
Puis, il ajouta:
—Double-Langue, tu vas me suivre. Mais si tes paroles ne sont pas aussi blanches que cette neige répandue devant nous; si tu es venu pour attirer mes guerriers dans une embuscade, avant que le soleil ait paru quatre fois à l'horizon, avant que la lune ait quatre fois pris son bain dans le lac salé, tu arroseras de ton sang les ruines fumantes du fort du Prince-de-Galles.
—Quand mon frère me connaîtra, il cessera de m'appeler Double-Langue, répondit Mac Carthy.
Le Grand-Lièvre prit alors, dans sa poudrière en corne de boeuf musqué, une mèche de pesogan, sorte de mousseron desséché, y mit le feu, au moyen d'un silex et de son sabre, et alluma son calumet.
James pensait qu'il lui présenterait la pipe, en signe d'alliance; mais l'Indien n'en fit rien.
Ils marchèrent silencieusement pendant dix minutes et arrivèrent au camp des Chippiouais.
C'était un groupe de huttes creusées sous la neige, dont les toits coniques ne dépassaient le sol que de deux ou trois pieds, afin que les habitations fussent à l'abri des effroyables ouragans qui ravagent fréquemment ces tristes contrées.
Quelques chiens-loups, occupés à dévorer une carcasse, faisaient seuls sentinelle.
Mais leur garde valait assurément bien celle des hommes; car à peine Kit-chi-ou-a-pous et son compagnon eurent-ils pénétré dans le camp, que, quittant leur proie, ces animaux se précipitèrent sur eux, en aboyant avec fureur.
Aussitôt, une légion de têtes hideuses et menaçantes parurent à l'entrée des cabanes.
Le Grand-Lièvre repoussait les chiens à coups de crosse, en vociférant:
—Te-kachi, alim!
Qu'on peut traduire par:
—Allez-vous-en, cagnes!
Mac Carthy essayait bien d'en faire autant; mais il n'y arrivait pas sans quelques accrocs à ses mitas, voire au gras de ses jambes.
Il se vit même obligé,—pour se débarrasser d'un de ses ennemis trop acharné,—de jouer du couteau. Son audace eût pu lui coûter cher, car, loin de mettre en fuite les voraces animaux, l'exécution sommaire de quelques-uns enflamma le reste d'une telle rage, qu'ils eussent infailliblement dévoré l'imprudent, n'eût été l'intervention des propriétaires.
Encore plusieurs minutes s'écoulèrent-elles,—au grand détriment de leur antagoniste,—avant qu'on réussit à les calmer.
Le vacarme de ces animaux forcenés attira au dehors une nuée d'hommes, de femmes et d'enfants, à demi nus malgré l'inclémence du temps, dont les laides et sombres silhouettes se dessinaient, en contraste fantastique, sur la blancheur de la plaine, aux rouges clartés des torches de résine dont plusieurs étaient munis.
Les hurlements de ces féroces créatures, en voyant l'étranger, ne pouvaient se comparer qu'à ceux de leurs redoutables chiens-loups.
Enfin, le malheureux Mac Carthy,—les vêtements en lambeaux, le corps tout sanglant,—put, en se couchant presque sur le ventre, s'introduire dans l'une des huttes.
Mais, quelques douleurs que lui causassent les blessures qu'il avait reçues, quelque effroi qu'il eût de ceux qui les lui avaient faites, il recula tout d'abord, et se sentit pris d'un invincible dégoût en allongeant la tête dans la cabane.
Une odeur infecte de détritus et de viandes corrompues l'envahissait tout entière et sortait péniblement, en vapeurs épaisses, impénétrables à l'oeil par l'étroite ouverture affectée à la porte.
—Mon frère ne veut-il pas avancer? dit Kit-chi-ou-a-pous en la poussant du pied.
Mac Carthy eût bien plutôt voulu se retirer, protester; mais, à demi asphyxié par les miasmes pestilentiels qui se pressaient sous son nerf olfactif, inondaient sa gorge, il se trouva, sans savoir comment, précipité au milieu même du wigwam, près d'un feu au-dessus duquel était suspendue la plus étonnante marmite qui se fût jamais vue.
Cette marmite était formée par l'estomac d'un gros animal. Le bouillonnement qui s'en échappait annonçait qu'il était plein de liquide en ébullition. Mac Carthy remarqua aussitôt deux femmes et trois jeunes enfants activement occupés à mâcher des graillons, qu'ils plongeaient dans leur étrange chaudière dès qu'ils étaient arrivés à un certain degré de malléabilité.
Une fumée intense régnait dans la pièce souterraine, et l'obscurité était à peine combattue par les lueurs ardentes du brasier.
Cependant, quand, après un instant, le jeune homme se fut un peu habitué aux senteurs écoeurantes et à la pénombre du local, il découvrit que c'était une chambre longue de douze à quinze pieds, sur sept ou huit de large, creusée dans le sol et voûtée au moyen de branches de pin recouvertes de glaise et de neige.
On y voyait plusieurs canots d'écorce rangés contre l'une des parois de la muraille; au-dessus étaient accrochés des pagaies, des filets, des harpons grossièrement fabriqués. Dans le fond pendaient, suspendus à la voûte, des quartiers de venaison, des tranches ou des darnes de saumon, sous lesquels séchaient deslotsde pelleteries.
Le long du mur opposé aux canots, des cadres, divisés par des compartiments de sapinage, composaient les lits des habitants de la hutte. Et près de ces lits différentes armes étaient disposées en faisceaux. Il y avait des fusils, des pistolets, mêlés à des arcs, des flèches, des haches, des lances, des casse-têtes et des coutelas.
A la tête de l'un des cadres, deux plumes d'aigle fichées en sautoir, comme pour servir de support à une tête d'ours, indiquaient la couche du chef ouokema.
Devant le foyer, un siège bas et large, drapé d'une riche fourrure et alors inoccupé, annonçait aussi la place de l'okema.
Quoique jeunes et mises avec une sorte de coquetterie, les deux femmes étaient peu faites pour inspirer l'amour. Elles avaient le visage violemment tanné, le front étroit, fuyant en arrière, les joues creuses, aux pommettes saillantes, la bouche grande et le nez aplati. Leurs oreilles, tendues par de lourds anneaux de fer, descendaient presque sur les épaules. Des coquilles bleues et rouges étaient enfilées dans les tresses de leurs cheveux noirs, séparés par une raie au sommet du front, et qui flottaient en deux nattes sur leur dos.
L'ouabiouou, couverture nationale, en peau de cygne, brodée avec de la passementerie écarlate et des grains de verre multicolores, constituait leur vêtement principal.
Au col, elles portaient des colliers de ouampums.
Les marmots, qui travaillaient avec elles à mastiquer des morceaux de graisse, étaient presque nus.
—Kit-chi-ou-a-pous a faim, dit le sagamo en s'adressant à ces femmes.
Aussitôt les enfants se retirèrent au bout de la hutte.
Le chef s'assit sur son escabeau, et désigna à Mac Carthy une place vis à vis de lui.
Il n'avait pas quitté ses armes. James crut devoir agir de même.
Les squaws enlevèrent du feu l'estomac et le portèrent entre les deux convives, à l'aide des petites fourches qui avaient servi à le cuire.
—Voici ton mets, mon frère, dit le Grand-Lièvre à Mac Carthy, en s'armant d'unepochefaite avec une espèce de buis nommé pour cette raisonbois à cuillerpar les trappeurs canadiens-français.
Et, sans plus s'inquiéter de son hôte, le Chippiouais se mit à vider le contenu du viscère avec une rapidité merveilleuse.
L'avocat avait grand'faim. Le parfum qui s'exhalait de la soupe aiguisait encore son appétit, développé par un jeûne de plus de quinze heures; et, quoique élevé parmi les civilisés, il ne se sentait aucune répugnance à ce mélange d'eau, de suif et d'herbes aromatiques préparé par les dents de deux sales Indiennes et de leurs babouins plus immondes encore, dans l'estomac d'un daim.
Mais notre homme était fort embarrassé. Son amphitryon le traitait un peu bien comme le renard avait traité la cigogne de la fable. Soit mégarde, soit malignité,—et les Indiens sont très-mystificateurs, Mac Carthy le savait,—Kit-chi-ou-a-pous avait oublié de lui donner une cuiller.
L'avocat se garda, avec raison, d'en demander une. C'eût été s'abaisser dans l'esprit du sagamo, qui, d'ailleurs, eût sans doute fait la sourde oreille.
Imposant donc silence aux tiraillements de ses entrailles, il attendit patiemment qu'il plût au Grand-Lièvre de le restaurer.
Après avoir absorbé la plus grande partie de sa pâtée, celui-ci parut s'apercevoir, tout à coup, de l'inadvertance qu'il avait commise.
—Mon frère ne mange donc pas? hô-hô! fit-il en exprimant en même temps, par cette exclamation, la jouissance qu'il éprouvait à savourer la nourriture.
Deux fois de suite il plongea encore la cuiller dans l'estomac, la retira pleine à déborder, l'engouffra dans sa vaste bouche et ajouta, en tendant l'ustensile à Mac Carthy, mais non sans lancer un coup d'oeil de regret à la bouillie:
—Oissine (mange).
L'avocat ne se le fit point répéter.
Il dévora le rogaton avec moins d'intrépidité et plus de plaisir qu'il ne l'avait cru [20].
[Note 20: Rien d'étonnant à cela; le dégoût qu'inspire à un étranger la préparation première étant surmonté, la soupe d'estomac constitue un mets succulent. La plupart des voyageurs, comme Franklin, le prince de Neuwied, Samuel Hearne, l'affirment. Ce dernier va jusqu'à dire que «les palais même les plus délicats le trouveraient fort agréable.» Tout est d'ailleurs affaire d'habitude. Sans parler de ces fromages bien faits, de ces viandes faisandées qui 'font nos délices, qu'on songe à la fabrication du vin, du sucre, du pain, etc., et l'on conviendra qu'il ne faut pas trop plaindre les pauvres sauvages!]
Pendant ce temps l'Indien fumait son calumet.
Lorsque Mac Carthy fut rassasié, le Grand-Lièvre fit signe à ses squaws, qui se jetèrent, comme des louves affamées, sur les débris du repas et les expédièrent en quelques minutes avec leurs enfants.
James alors sortit de son carnier une gourde au ventre rebondi, sur laquelle Kit-chi-ou-a-pous arrêta immédiatement un regard avide.
—Mon frère acceptera-t-il une gorgée d'eau-de-feu! fit l'avocat, en débouchant la gourde.
—Nebbi-scutta!
—Oui, de l'eau-de-feu! répondit Mac Carthy à cette question.
—J'en accepterai, dit le sagamo.
James lui tendit la gourde qu'il saisit avec empressement et porta à ses lèvres.
Mais, s'arrêtant soudain sans goûter au liquide:
—Que mon frère, dit-il, boive le premier.
Mac Carthy comprit que le Grand-Lièvre avait peur que la gourde ne contînt du poison.
Pour le rassurer, il la reprit, tira de sa carnassière une petite tasse en cuir, y versa du whiskey, le but, et repassa le flacon à son hôte.
Mais la méfiance de celui-ci n'était pas vaincue. Supposant probablement que le goulot de la gourde pouvait être empoisonné, il fit signe qu'il voulait la tasse.
L'ayant reçue, il la remplit, et, d'un trait, en avala le contenu.
—Hô! hô! exclama-t-il voluptueusement après, en faisant claquer sa langue contre son palais.
Mac Carthy crut le moment favorable pour renouveler sa proposition.
—Mon frère, dit-il, est-il décidé à me suivre au fort duPrince-de-Galles?
—Quand le soleil se lèvera, Kit-chi-ou-a-pous assemblera son conseil de guerre, répondit laconiquement le Peau-Rouge, en ingurgitant une nouvelle tasse de whiskey. A cette deuxième en succéda une autre, puis une autre; puis le Grand-Lièvre, à moitié ivre, dit à Mac Carthy:
—Si mon frère veut pour sa couche une esclave, j'en ai de plus belles et surtout de plus jeunes qu'Alanck-ou-a-bi?
James fit un geste de refus.
Le sagamo continua, après avoir caressé cette fois la gourde à pleine bouche.
—Si mon frère n'était pas un demi-sang, je lui offrirais une de mes propres squaws, suivant l'usage; mais…
Sans achever, le chef chippiouais laissa tomber le flacon, roula de son siège près du feu, où il s'endormit profondément.