CHAPITRE XVI

Ces divers mouvements s'étaient succédé en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour les décrire.

Mac Carthy avait une violente envie de se jeter hors du traîneau et d'emporter madame Robin au loin.

Ce désir, il eût essayé de le réaliser, malgré les cris, malgré la lutte que Victorine n'aurait certainement pas manqué de lui opposer; mais il était trop tard: de nouvelles difficultés surgissaient autour de lui.

Le bruit du combat avait trouvé un écho dans le village chippiouais.

Rentrés dans leurs huttes souterraines avec les enfante et quelques guerriers infirmes, les squaws attendaient le retour des vainqueurs, lorsque le retentissement de la fusillade parvint à leurs oreilles.

Laissant aussitôt là les apprêts du festin dont elle s'occupait, chaque Indienne valide sortit en toute hâte de sa loge et s'avança vers le théâtre de l'engagement.

Moins que l'espoir de pillage, l'idée de prêter main-forte à leurs seigneurs et maîtres les poussait [38].

[Note 38: Autant les sauvagesses du Sud sont molles et apathiques,autant celles du Nord sont hardies, belliqueuses, remplies d'initiative.On en voit figurer dans la plupart des expéditions entreprises par lesChippiouais.]

Elles marchaient donc à la bataille, en proférant des cris perçants, quand le traîneau de Mac Carthy fondit comme une flèche au milieu du bataillon qu'elles formaient.

Reconnaissant celles qui les nourrissaient, les chiens s'arrêtèrent.

C'était la ce que Mac Carthy redoutait par-dessus tout. Il fustigea brutalement les pauvres bêtes pour les faire passer outre. Peine perdue, l'attelage ne bougea pas plus que s'il eût été gelé sur place.

La vue de Victorine causa un vif étonnement aux sauvagesses, qui jamais auparavant n'avaient rencontré une blanche et s'imaginaient que toutes les femmes étaient rouges comme elles, ou au plus cuivrées comme les demi-sang.

Elles entourèrent le traîneau, et, timidement d'abord, s'approchèrent de madame Robin. Mais cette timidité dura peu. Bientôt les squaws s'enhardirent. Elles allongèrent les mains sur Victorine, la touchèrent avec des rires et des grimaces grotesques, et elles finirent par lui ôter la fourrure qui recouvrait fia tête, pour mieux examiner la jeune femme.

Celle-ci supporta avec patience leurs importunités, quoiqu'elle en fût cruellement blessée.

Mais Mac Carthy, s'apercevant que, non contentes de regarder, de palper, les squaws paraissaient disposées à dépouiller Victorine de ses vêtements pour se les approprier et s'assurer que la Peau-Blanche avait une conformation semblable à la leur[39], Mac Carthy voulut mettre fin à leur indiscrétion.

[Note 39: A cet égard, les Indiens de l'Amérique Septentrionale sont, en général, les plus curieux des humains. Deux tribus étrangères, un peu distantes l'une de l'autre, viennent-elles à se rencontrer, elles s'inspectent mutuellement le corps, afin de voir si la nature les a pourvus d'organes identiques.]

—Retirez-vous! leur cria-t-il, en langue chippiouaise.

Cet ordre se perdit dans les rires bruyants des Indiennes, dont les tracasseries augmentaient à chaque instant.

—Veux-tu bien te retirer! continua James, en repoussant durement une squaw plus insolente que les autres et qui commençait à dégrafer la robe de Victorine.

Dans ce but, la sauvagesse était montée sur le bord du traîneau et se tenait courbée en deux.

Le coup que lui porta Mac Carthy lui fit perdre l'équilibre: elle roula dans la neige, à la grande hilarité de ses compagnes.

Furieuse de sa déconvenue, elle se releva et se précipita sur MacCarthy, en hurlant:

—Il battu une femme! ce louveteau a battu une femme! il faut le fouetter! il faut le fouetter.

Toutes les autres, après elle, répétèrent à l'envi:

—Il faut le fouetter! il faut le fouetter!

Et, en moins d'une minute, l'avocat, enlevé du traîneau par les Indiennes, voyait déjà la partie essentielle de son habillement céder sous leurs doigts avides, lorsque, se rappelant fort à propos la parole magique qu'il avait reçue de l'amour de la Grande-Femme, il s'écria:

—Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui!

Le mot eut tout le succès qu'il en attendait.

Les Chippiouais se reculèrent immédiatement, en murmurant d'un ton respectueux et effrayé tout à la fois:

—Il est le neconnis de Kitchi-Ickoui! il est le neconnis deKitchi-Ickoui!

Celle qui, la première, avait levé la main sur lui, se prosternant la face dans la neige, dit avec une humilité profonde:

—Mon frère pardonnera-t-il à sa soeur l'offense qu'elle lui a faite?

Et, tour à tour, les squaws prirent la même, posture et dirent:

—Mon frère pardonnera-t-il à sa soeur l'offense qu'elle lui a faite?

Ces moeurs bizarres, ces salamalecs étranges étonnaient si fort madame Robin, qu'un instant elle oublia, la triste condition à laquelle le sort l'avait réduite.

Pour Mac Carthy, le front haut maintenant, le regard superbe, il-posait comme un dieu.

—Vous remarquerez, j'espère, que je commande souverainement ici, madame! dit-il avec suffisance à Victorine.

Cette observation tira la jeune femme de ses réflexions.

—Que m'importe votre souverain commandement! répondit-elle dédaigneusement.

—Je vais vous l'apprendre! reprit-il.

Et s'adressant aux Indiennes:

—Kitchi-Ickoui, dit-il, vous enjoint de me laisser passer.

—Que mon frère passe! firent-elles unanimement.

—Kitchi-Ickoui vous enjoint encore de m'abandonner cette femme blanche.

—Est-elle la captive de mon frère? demanda une des Chippiouaises.

—Oui, elle est ma captive.

—Cela n'est pas, Double-Langue a menti; cette femme blanche est la captive de Kit-chi-ou-a-pous, dit soudain une voix derrière lui.

Mac Carthy se retourna avec colère.

—Qui donc ose contredire le neconnis de Kitchi-Ickoui?

—Moi, répondit un sauvage qui arrivait en boitant, car il avait été blessé d'une balle à la jambe; moi. J'ai vu Kit-chi-ou-a-pous s'emparer de la femme au visage pâle; c'est à lui qu'elle appartient.

—Elle appartient à Kitchi-Ickoui! s'écria James.

L'Indien secoua dubitativement la tête.

Mac Carthy continua:

—Je la lui ai promise avant de partir pour cette expédition, je la lui donnerai, car c'est grâce à la médecine de Kitchi-Ickoui que les braves Chippiouais ont vaincu leurs ennemis.

—Mène-la donc à Kitchi-Ickoui, Double-Langue! fit le Peau-Rouge avec un accent sarcastique.

—Mon frère doute-t-il de ma parole?

—Quand la glace est pourrie, l'homme prudent doit s'en défier, quoique à la surface elle soit toujours brillante.

Le métis n'entendit pas ou ne voulut pas entendre cette outrageante figure de langage.

Il disait en français à madame Robin:

—Votre sot entêtement sera cause pour nous deux de plus d'un ennui. Mais au moins vous ne m'attribuerez pas ce qui vous arrivera. Si pourtant vous le vouliez encore…

—Je veux tout, sauf votre vue odieuse! s'écria-t-elle fébrilement.

—Par bonheur que les goûts ne sont pas tous les mêmes et que j'ai la sagesse qui vous manque, repartit Mac Carthy, d'un accent ironique. Avant deux jours, fière dame, vous solliciterez, vous bénirez cette présence qui vous fait, dites-vous, tant déplaisir aujourd'hui.

Comme il parlait, un chuchotement circula dans la foule des squaws chippiouaises, qui s'écartèrent devant une créature géante s'acheminant péniblement vers le traîneau.

L'aspect fantastique de cette créature avait attiré les regards deVictorine.

Indifférente aux menaces de Mac Carthy, elle la considérait profondément.

Voyant que madame Robin ne l'écoutait pas, son interlocuteur promena les yeux autour de lui.

—Kitchi-Ickoui! s'écria-t-il tout à coup avec un tressaillement involontaire qui ramena sur lui l'attention de Victorine.

C'était, en effet, la Grande-Femme.

Elle s'approcha de Mac Carthy, l'enlaça dans ses bras robustes et le gratifia d'un déluge de baisers dont la vivacité fit sourire madame Robin.

Le jeune homme, confus, cherchait à échapper à ces marques non équivoques d'une tendresse passionnée.

Mais ce n'était point chose facile: Kitchi-Ickoui joignait la force à l'ardeur.

—James dut se soumettre à ses caresses jusqu'au moment où elle aperçut madame Robin.

Le front de la Grande-Femme se plissa. Ses yeux s'enflammèrent. Elle s'éloigna de deux pas de Mac Carthy, et fixant sur lui des prunelles embrasées:

—Quelle est cette face pâle?

—Une esclave pour la chérie de mon coeur, répondit Mac Carthy.

—D'où vient-elle?

—Du fort du Prince-de-Galles.

—Qui l'a prise?

—C'est Kit-chi-ou-a-pous qui l'a prise.

—Et qui l'a amenée?

—Lui.

—Pourquoi alors se trouve-t-elle avec Visage-de-Cuivre? demandaKitchi-Ickoui d'un ton de plus en plus sec.

—Parce que, dit Mac Carthy, le mari de ma soeur est parti à la poursuite des Habits-Rouges, après les avoir vaincus, et que je suis resté pour garder sa captive.

Cette réponse sembla apaiser la jalousie naissante de la Grande-Femme.

—Conduis-la dans ma loge, tait-elle.

Victorine n'avait rien compris à leur conversation tenue dans le dialecte chippiouais; mais elle devina dans Kitchi-Ickoui une ennemie cruelle.

Quoique souffrant encore vivement de la blessure que lui avait faite Pointe-de-Flèche, cette dernière avait—mais à grand'peine—suivi les autres squaws dès que la crépitation des armes à feu se fit entendre. Ce fut toutefois moins pour prendre part à la lutte que pour avoir des nouvelles de son neconnis qu'elle quitta le wigwam conjugal.

La tiédeur avec laquelle Mac Carthy la reçut surprit d'abordKitchi-Ickoui.

Cependant, elle était trop fière pour manifester son étonnement; et si, en découvrant madame Robin, elle pressentit en elle une rivale, l'Indienne dissimula bien vite ses impressions derrière un calme perfide comme la vengeance qu'elle méditait déjà.

—Les braves Chippiouais ont remporté la victoire? dit-elle à Mac Carthy, en marchant à côté de lui, près du traîneau qui s'approchait doucement du village.

—Oui, répondit James, ils ont vaincu les Habits-Rouges.

—Rapportent-ils beaucoup de butin?

—Leurs traîneaux en sont garnis.

—Où sont ces traîneaux?

—Près du cimetière d'hiver.

—Mon frère les a donc quittés?

—Je les ai quittés pour amener cette face pâle à la belleKitchi-Ickoui, et j'ai cru que ce présent lui serait agréable.

—Ton présent, dit la Grande-Femme, regardant le métis en plein visage, ton présent, je le ferai manger à mes chiens.

L'expression de férocité dont elle marqua ces paroles causa un frémissement à Mac Carthy.

Ils arrivaient à la cabane de Kit-chi-ou-a-pous.

—Descendez du traîneau, et dorénavant écoutez mes conseils, il y va de votre vie! dit James à Victorine.

Cette recommandation fut faite d'un ton si différent de celui que Mac Carthy prenait ordinairement avec elle, que madame Robin,—toujours disposée à pardonner,—le remercia par un coup d'oeil presque affectueux.

—Que dis-tu à cette Peau-Blanche? interrogea impérieusementKitchi-Ickoui.

—Je lui dis que tu es sa maîtresse et qu'elle doit t'obéir en tout ce que tu lui commanderas.

—Dis-lui alors que je veux sa robe de pelleteries.

—Quand nous serons dans la loge de ma soeur, je le lui dirai.

Et, poussant Victorine, frissonnante de froid, vers l'ouverture de la hutte:

—Dépêchez-vous d'entrer, lui dit-il.

En même temps il se glissait derrière elle, la soutenait et la descendait dans la salle souterraine, remplie, comme toujours, d'une fumée épaisse, nauséabonde.

La jeune femme était épuisée de fatigue.

James la plaça sur un lit de fourrures où elle s'endormit aussitôt.

Puis, sentant qu'il fallait à tout prix rentrer dans la faveur de Kitchi-Ickoui, il s'empressa auprès d'elle, pansa habilement sa blessure, grâce à quelques notions chirurgicales qu'il avait acquises à Québec, et réussit à lui persuader qu'il brûlait pour elle d'un amour sans partage.

Chez les sauvages, les passions du coeur diffèrent peu de celles des civilisés: ceux-ci et ceux-là croient aisément ce qu'ils aiment.

Le lendemain matin, les Chippiouais revinrent dans leur camp, en traînant avec eux le butin qu'ils avaient fait à la factorerie du Prince-de-Galles.

Ils ramenaient, en outre, une dizaine de captifs blancs. MaisKit-chi-ou-a-pous et plusieurs autres chefs avaient disparu.

Les uns prétendaient qu'ils avaient été tués, les autres qu'ils étaient encore à la poursuite des employés de la Compagnie de la baie d'Hudson.

En l'absence de l'okema, la Grande-Femme le remplaçait. Ayant pris connaissance des nouvelles, elle dit à Mac Carthy:

—Si mon bien-aimé le veut, il sera chef de la puissante nation chippiouaise.

—Ce qui plaît à ma soeur me plaît, répondit le métis.

—Alors, il deviendra mon mari.

—Mais Kit-chi-ou-a-pous? observa Mac Carthy.

—Kit-chi-ou-a-pous, dit-elle froidement, est au territoire des Esprits.

—Le fait n'est pas encore prouvé.

—Il doit l'être.

—Que ma soeur s'explique.

—Aujourd'hui, dit l'Indienne, le père et la mère de Kit-chi-ou-a-pous, vieux, infirmes, incapables de subvenir à leurs besoins, et n'ayant pas d'enfant pour les nourrir, ont décidé de donner leur grande fête de mort.

—Qu'est-ce que cela signifie?

—C'est que Manitou leur a appris en songe que Kit-chi-ou-a-pous ne reparaîtrait plus ici pour les approvisionner de viande, de gibier et de chair de poisson.

Un sourire d'incrédulité erra sur les lèvres du métis, mais il s'abstint de toute réflexion.

—Suis-moi, Visage-de-Cuivre, reprit l'Indienne.

Mac Carthy jeta un coup d'oeil furtif sur la couche où reposait madameRobin.

Elle dormait toujours.

James sortit de l'a cabane avec Kitchi-Ickoui, et l'accompagna sur une sorte de place, où deux Chippiouais, homme et femme, blanchis par les ans, fumaient gravement, entourés par une multitude de sauvages qui chantaient et dansaient.

Les vieillards étaient accroupis sur leurs talon».

C'était le père et la mère du Grand-Lièvre. On les nommait: leRenard-Argenté et l'Hirondelle-Grise.

Quand Kitchi-Ickoui parut, ils se levèrent, et, l'un après l'autre, lui présentèrent leur calumet.

Elle aspira quelques bouffées, les chassa vers l'orient se tourna vers le cimetière, dont on apercevait le faîte, un mille environ de distance, et marcha dans cette direction.

Le Renard-Argenté et l'Hirondelle-Grise se rangèrent derrière elle; et, à leur suite, se pressa la bande entière des Chippiouais.

Observant cet ordre, ils atteignirent la colline de glace.

Au sommet, dans la neige durcie, on avait creusé deux trous de quatre à cinq pieds de profondeur.

Chacun des vieillards gravit le monticule,—l'homme par l'est, la femme par l'ouest,—et s'enfoncèrent, volontairement, dans les fosses, où ils demeurèrent ensevelis jusqu'au cou.

Le Renard-Argenté se mit à chanter ses exploits, l'Hirondelle-Grise étendait devant elle un regard stupide.

Pendant ce temps, deux devins faisaient fondre de la neige dans des vases de terre placés sur un feu qu'on avait allumé au pied du tumulus.

Quand l'eau fut à demi bouillante, ils retirèrent les vases, montèrent sur le sépulcre de glace, et répandirent leur eau autour du corps des deux vieillard.

Ceux-ci ne proférèrent aucune plainte, ne donnèrent aucun signe de douleur.

Seulement l'eau se congelant peu à peu sous la rigueur de la température, la voix du Renard-Argenté s'affaiblit insensiblement; le regard de l'Hirondelle-Grise devint de plus en plus atone.

A la base du monument funèbre, les Chippiouais formaient une ronde infernale en criant à tue-tête:

—Ele-bon-roun!ele-bon-roun!(ils meurent! ils meurent!)

—Est-ce que je suis en paradis? demanda d'une voix faible Louis-le-Bon en roulant autour de lui des regards incertains.

—O Dieu, oui, mon cousin, tu es en paradis, et tu pourras te vanter que nous t'avons tiré d'un fameux enfer, répondit en riant Nick Whiffles.

—Qui est là? reprit le blessé.

—Qui? des amis, comme de raison.

—J'ai soif.

—Ah! tu as soif? On a donc encore soif au paradis fit l'autre en riant.

—Ne le tourmentez pas, Nick, intervint Poignet-d'Acier.

—Le tourmenter, capitaine! tourmenter une créature souffrante! Ce n'a jamais été dans le caractère de la famille des Whiffles. Mon grand-oncle, le célèbre voyageur dans l'Afrique Centrale, avait coutume de dire…

—C'est bon, c'est bon, Nick, s'écria Poignet-d'Acier. Je n'ignore pas que vous et les vôtres êtes d'excellentes gens.

—Oui bien, je le jure, votre serviteur! répliqua le trappeur, en faisant boire à Louis-le-Bon quelques gouttes une infusion qu'il venait de préparer.

—C'est comme du fiel, murmura celui-ci.

—Amer à la bouche, doux à la santé, repartit le premier.

—C'est donc toi, Nick? dit le blessé.

—Moi, toujours moi, ô Dieu oui!

—Nous ne sommes plus sur la terre, n'est-ce pas?

—Du tout, nous sommes sur la neige, dit Whiffles avec un grand sérieux.

—Que s'est-il donc passé?

—Pour ça, c'est à toi à nous le dire, mon cousin.

Louis-le-Bon n'entendait pas. Autour de lui, il promenait toujours des yeux inquiets, comme ceux d'un homme ivre qui tâche de rattraper le fil d'une raison fuyante.

Cependant le lieu où il se trouvait ne pouvait avoir rien d'extraordinaire pour lui.

C'était une hutte de peaux, au milieu de laquelle brûlait un feu pétillant, dont l'ardeur avait, toutefois, grand'peine à combattre l'intensité du froid, qui se glissait dans le wigwam.

Deux hommes se chauffaient devant le foyer: l'un était Poignet-d'Acier, l'autre un Indien complètement inconnu à Louis-le-Bon, alors couché dans un coin de la tente, sur un lit de mousse, recouvert de pelleteries.

Auprès de ce lit Nick Whiffles était agenouillé: sa main droite portait une écuelle de bois remplie du liquide qu'il donnait au blessé; sa main gauche, passée sous le coude de Louis-le-Bon, lui soutenait la tête pour le faire boire.

—Il me semble, dit le malade, que j'ai là-dessus un sac de plomb.

Et il mit le doigt sur son crâne tout enveloppé de linges grossiers.

—Un sac de plomb! répéta Nick, ça se pourrait; mais si tu en as un, c'est en moins.

Cette naïveté de Whiffles fit sourire Poignet-d'Acier.

Louis-le-Bon poursuivait:

—J'ai des douleurs du diable!

—Ah! ah! tu n'es donc plus en paradis? dit Nick.

—Qui a parlé de paradis?

—Toi, mon cousin, rien que toi, ô Dieu oui!

—J'ai encore soif!

—Voyez-vous l'ivrogne! dit gaiement Whiffles en approchant le vase des lèvres du patient.

Après avoir bu avec avidité deux ou trois gorgées, ce dernier balbutia, en passant la main sur son front:

—Ah! je me rappelle…

—Oui, essaie de te rappeler, mon cousin, dit Nick, en replaçant la tête de Louis sur l'oreiller.

Alors Poignet-d'Acier se leva et s'approcha du lit.

—Me reconnaissez-vous, mon ami? dit-il au blessé.

—Oh! que oui, capitaine.

—Bien. Vous souvenez-vous de ce qui a eu lieu au fort?

—Quel fort?

—Ah! votre mémoire n'est pas encore tout à fait revenue; je vais l'aider. Mais, pour ne pas trop vous fatiguer, répondez seulement à mes questions.

—Oui…

—Vous étiez au fort du Prince-de-Galles!

Louis-le-Bon fit un signe affirmatif.

—Il a été attaqué?

—C'est vrai, je me rappelle maintenant. Les Chippiouais…

—Des vermines! marmotta Nick entre ses dents.

Poignet-d'Acier interrompit son interlocuteur.

—Qu'est devenue, dans le combat, la jeune femme?

—Elle, capitaine!

—Oui, madame Robin.

—C'est le Bois-Brûlé…

—Quel Bois-Brûlé?

—Le fils de l'ancien gouverneur, M. Mac Carthy.

—Celui qui fut élevé aux établissements… à Québec?

—Celui-là même.

—Eh bien?

—Il a dû l'emmener, le gredin!

—Tant mieux, c'est un ami de Victorine. Alfred l'aime beaucoup.

—Un ami de la jeune dame! s'écria Louis-le-Bon avec un geste de dénégation, dont la vivacité, réveillant ses souffrances, lui arracha une plainte.

—Comment! ce n'est pas son ami? dit Poignet-d'Acier en fronçant le sourcil.

—Non, capitaine.

—Je crois que vous vous trompez.

—Un métis l'ami de quelqu'un, peuh! grommela Nick.

—Bois-Brûlé langue fourchue, coeur de carcajou, ventre de loup, sang de vipère, ajouta l'Indien qui fumait accroupi près du feu.

—Je ne me trompe pas, répondit Louis-le-Bon. Mac Carthy a voulu l'outrager…

—L'outrager! s'écria Poignet-d'Acier d'une voix tonnante.

—Il s'était introduit dans sa chambre; mais je la guettais. Nous l'avons arrêté au moment où il allait…

—C'est bien. Qu'en a-t-on fait?

—Le chef-facteur l'a jeté à la porte du fort.

—Son père?

—Non, capitaine, non; mais le remplaçant de son père, car c'est dans la nuit qui suivit la mort de M. Mac Carthy…

—Le scélérat! Mais il est singulier que madame Robin ne m'ait pas dit un seul mot de cet attentat.

—Parce qu'elle n'en savait rien.

—Je ne vous comprends pas.

—Il l'avait fait endormir.

—Endormir!

—Oui, par sa mère, une Indienne.

—Tout cela est fort étrange, proféra Poignet-d'Acier, en regardant Nick comme pour lui demander s'il ne pensait pas que Louis-le-Bon eût encore le délire.

Le vieux trappeur saisit aussitôt cette interrogation muette.

—Non, non, dit-il; il possède à présent sa raison, comme moi et vous, capitaine. Quoiqu'il… enfin, suffit, je m'entends.

—Et vous dites qu'il l'a enlevée? reprit Poignet-d'Acier.

—Je le crains, car je me souviens de l'avoir vu à côté d'elle, quand…

Le blessé s'arrêta.

—Eh bien! dit le capitaine.

—Castors et loutres! ici je n'y suis plus.

—On conçoit, intervint Nick, on conçoit, mon cousin.

C'est alors que tu as reçu ce coup qui t'a fait voir autant de cierges allumés qu'il y en a dans une église un jour de grande fête.

—Cela se peut, prononça Louis-le-Bon d'un ton indécis.

—Mais, observa Poignet-d'Acier, puisqu'on l'avait chassé de la factorerie…

—Il y était revenu.

—Quand? de quelle manière?

—Quand? la nuit de l'attaque. De quelle manière? c'est plus que je n'en sais, capitaine. En tout cas, il paraissait l'ami des Chippiouais.

—C'est ça, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit Nick.

—Vous comprenez? s'enquit Poignet-d'Acier.

—Si on comprend! répondit Nick. Mais c'est clair comme de l'eau de roche ce que dit mon cousin.

—Je ne trouve pas.

—Une supposition, mon oncle le grand voyageur…

—Laissons là votre oncle et toutes vos histoires, Nick, dit impatiemment Poignet-d'Acier. Ce n'est pas l'heure de compter des fariboles.

Puis se retournant vers Louis, il ajouta:

—Les Chippiouais vous ont donc attaqués à l'improviste?

—Oui, capitaine.

—Par quel moyen ont-ils pu pénétrer dans le fort?

—Est-ce que la mère du Bois-Brûlé n'y était pas restée? fit Whiffles avec un mouvement qui voulait dire: Ce n'est pas difficile à deviner, ça!

—Oui, oui, c'est juste! reprit Poignet-d'Acier, frappé de cette idée.C'est juste. La mère de Mac Carthy aura ouvert…

—Probablement, dit Louis-le-Bon.

—Mais, questionna de nouveau le capitaine, n'est-ce pas vous qui avez accompagné madame Robin à la factorerie?

Oui, c'est moi.

—Elle vous avait pris à Québec.

—Non, monsieur, à Montréal. J'étais allé visiter ma famille, que je n'avais pas vue depuis vingt ans. Mon frère, qui servait comme jardinier chez M. Robin, m'écrivit pour me demander si je voulais conduire sa maîtresse dans les pays d'en haut. Ça me fit rire d'abord de penser qu'une petite femme avait envie de se promener à travers les Indiens. Mais, pour faire plaisir à mon frère, j'acceptai, croyant bien que la créature en aurait assez dès que nous serions à vingt-cinq milles d'Outaouais.

Pas du tout. Elle a marché, pagayé, chassé, tout comme un franc trappeur, et nous sommes arrivés ici après cinq mois de voyage.

—C'était pas la peine de la mener si loin pour se la laisser prendre! gronda Nick.

—Alors, dit Poignet-d'Acier d'un air songeur, vous présumez qu'elle est maintenant au pouvoir de ce Mac Carthy.

—Oui, capitaine.

—Quel est votre avis, Nick?

—Mon avis est que je n'en ai pas, ô Dieu, non? dit le vieux chasseur entre deux bouffées de tabac.

—Pourtant vous m'aiderez à la retrouver.

—Ça c'est certain, capitaine; Nick n'a qu'une parole.

Whiffles n'était pas coutumier d'un semblable laconisme. Poignet-d'Acier en fut surpris.

—Vos réponses sont étrangement brèves; me bouderiez-vous, ami Nick? dit-il.

—Peut-être bien, capitaine.

—Parce que je vous ai empêché de nous raconter une des miraculeuses aventures de votre oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale?

—Oui, dit sèchement le trappeur.

Poignet-d'Acier sourit.

—Bah! reprit-il, vous ne me garderez pas rancune, Nick.

—De la rancune, moi?

—Je savais bien; donnez-moi la main.

—Voici, capitaine, voici, dit Whiffles, en allongeant sa grosse main calleuse, mais à une condition, pourtant.

—Et laquelle? J'y souscris d'avance.

—Une autre fois vous ne couperez pas net comme ça au milieu de mon discours, car les paroles rentrées, ça me donne des crampes de langue si violentes que j'ai failli en mourir au moins cent mille fois dans ma vie, oui bien je le jure, votre serviteur!

Poignet-d'Acier partit d'un éclat de rire.

—Voyons, causons sérieusement, dit-il au bout d'un instant.

Mais ne sommes-nous pas sérieux comme des carpes! fit le trappeur.

Sans relever cette boutade, le capitaine poursuivit:

—Louis-le-Bon pourra, durant quelques jours, se passer de nos services; sa fièvre est calmée. En s'astreignant à un régime sévère, dans un mois il sera sur pied. Tu me promets d'en avoir soin, mon frère?

—Corne-de-Taureau en aura soin, répondit l'indien, auquelPoignet-d'Acier avait adressé ces dernières paroles.

—Surtout, dit Nick, ne lui donne pas d'eau-de-feu; car si l'eau-de-feu c'est le lait des hommes en bonne santé, c'est le poison des malades, ô Dieu oui!

—Je ferai comme tu veux, Barbe-Rouge, dit le sauvage.

Poignet-d'Acier reprit:

—Nous allons, Nick,-chercher la piste des Chippiouais. Cela vous va-t-il?

—Cela me va comme un sac de poudre. Mais une réflexion, capitaine, sauf votre respect.

—Faites.

—Je vous ai suivi depuis les établissements sans vous demander où nous nous dirigions, et ça parce que je vous aime. Pourtant, je le confesse, je ne suis pas sûr que ce soit vous.

—Quoi? fit Poignet-d'Acier quelque peu stupéfait.

—Vous allez dire que je suis un drôle de corps. Croyez-vous que ça soit ma faute? Non. Dans la famille des Whiffles nous sommes tous comme ça. S'il y a un tort, capitaine, c'est notre grand'mère, la grand'mère aux Whiffles qui est coupable. La grand'mère aux Whiffles, capitaine, était une femme…

—Nick! Nick! vous vous écartez de la route.

—Vrai, oui, capitaine; où en étions-nous? Ah! m'y voilà. Je vous disais donc que je désirais savoir si vous étiez vous, car c'est étonnant, excusez, qu'on vous trouve partout depuis des années et des années. Je vous ai vu à la Colombie, je vous ai vu à la rivière Rouge, je vous ai vu dans les montagnes Rocheuses, je vous ai vu à l'Assiniboine, sur le Ouinipeg, sur le lac Supérieur; je vous ai vu à Montréal, où vous commandiez les insurgés contre ces maudits Anglais; je vous ai vu…—où vous ai-je encore vu, capitaine?—et je vous retrouve un matin,—non, un soir,—n'est-ce pas que c'était un soir! Ça était-il un matin, dites, capitaine?

—Une après-midi, ami Nick! dit Poignet-d'Acier en lui frappant amicalement sur l'épaule.

—C'est cela, une nuit! s'écria Whiffles. Il faisait noir comme chez le diable, ce jour-là… Je vous retrouve. Étais-je content, un peu, hein? Oh! capitaine, je vous aurais bien embrassé. Voulez-vous que je vous embr… Une bêtise, n'y faites pas attention. Nous nous retrouvons; vous voulez que je vienne avec vous à la baie d'Hudson. Mauvais pays; trop de froid, trop de neige, trop de glace, ô Dieu oui! Le Grand Créateur a dû le faire dans un moment de colère. Mon oncle, le fameux voyageur…

—Ah! interrompit Poignet-d'Acier, je consens à vous écouter jusqu'à la fin, mais ne troublez pas la cendre de votre oncle.

—Ce n'est pas de mon oncle, mais de mon grand-père que je voulais parler. Mon grand-père…

—Je vous en prie, s'écria le capitaine dans un accès d'hilarité, laissez également reposer votre grand-père, et arrivez au but.

—Au but! Quel but?

—Mais vous ne croyiez pas à mon identité.

—Iden… quoi? répliqua Nick, en allongeant l'oreille comme s'il avait mal entendu.

—Identité.

—Je ne comprends pas le latin, car je ne suis jamais allé aux écoles, moi, dit-il gravement.

Et apostrophant l'Indien:

—Comprends-tu, toi, Corne-de-Taureau?

—Non, dit le sauvage en secouant la tête.

—Enfin, fit Poignet-d'Acier, vous doutiez que je fusse bien l'homme que vous avez rencontré si souvent dans le cours de votre existence?

—Et j'en doute encore, sans vous offenser, capitaine.

—Vous êtes fou!

—Fou! Qui a jamais osé déclarer que Nick était fou? Capitaine, si vous n'étiez vous…

—Vous me reconnaissez donc, à présent?

—Si je vous reconnais! La preuve, c'est que si un autre que Poignet-d'Acier s'était permis de dire à Nick Whiffles qu'il est fou, le sang de Nick Whiffles aurait pris feu, et… je ne sais pas ce qui serait arrivé, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Vous vous faites plus méchant que vous ne l'êtes; mais écoutez-moi une minute.

—Cinq—dix—quinze—vingt! lança le trappeur d'une seule émission de voix.

Poignet-d'Acier ajouta avec un sourire:

—Une me suffira, mais pas d'interruption, je vous en prie.

—Des interruptions…

—Ah! vous recommencez déjà!

—Jamais! dit Whiffles d'un accent solennel.

—Nous allons partir à la recherche de madame Robin. Il y a cinq milles d'ici à la factorerie. Dans une demi-heure, avec nos raquettes, nous y serons. Notre ami, Corne-de-Taureau qui, depuis avant-hier, nous a offert tant de preuves de dévouement, gardera Louis-le-Bon. Il veillera à ce qu'il ne manque de rien. Et je le récompenserai de ses peines en lui donnant une livre de poudre à notre retour. Mais il est décidé que nous ne rentrerons qu'avec la jeune femme, n'est-ce pas!

—Oui bien, je le jure, votre serviteur! répondit Nick.

Comme il articulait sa locution favorite, la peau qui servait de porte à la hutte s'écarta brusquement.

Nick Whiffles poussa une exclamation de joie.

—Tristesse! ma pauvre Tristesse que je croyais perdue! Venez ici, mademoiselle la coureuse! vous mériteriez certainement d'être battue. Ne dites pas que non, ou je me fâche. Des mamours! je n'en veux pas. L'hypocrite! où êtes-vous allée! Répondez. Je l'ordonne. Voyez comme elle est arrangée! Peut-on se mettre dans un pareil état! Elle a le cou tout en sang; ô Dieu, oui! Que ça vous arrive encore une fois! Ça n'est pas Calamité, ni Infortune qui m'auraient joué de ces tours-là. Je parierais que ce sont les chiens de ces vermines d'Indiens qui me l'ont déchirée ainsi. Est-ce possible? Pauvre petite. Elle grelotte.

Allons, chauffez-vous un petit brin, et promettez-moi de ne plus recommencer, ou sinon gare à la baguette de mon fusil, oui bien, je le jure, votre serviteur!

En prononçant ces paroles, Nick mangeait de baisera une grande chienne, maigre comme un squelette, laide comme un loup, qui était entrée sans façon dans le wigwam.

Ses longs poils, clairsemés, presque aussi roux que la barbe du vieux trappeur, étaient couverts de givre et de glaçons ensanglantés. Il était facile de voir que la misérable bête avait dû soutenir, depuis peu, une lutte acharnée avec quelque carnassier.

—Qu'est-ce que je vous disais, capitaine, poursuivit Nick, en s'adressant à Poignet-d'Acier; qu'est-ce que je disais? Le Grand Créateur n'abandonne jamais ces créatures-là! Il les aime comme il nous aime. Et penser qu'il y a des brutes à deux pieds qui les rouent de coups! Eh bien, moi, je ne suis pas un savant, car je n'ai jamais été aux écoles, pourtant je crois que les chiens ont leur intelligence à eux, comme les hommes. Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis!

—Il est l'heure de partir! répondit Poignet-d'Acier, qui s'occupait à remplir de provisions une gibecière en peau de daim.

—Pourquoi n'auraient-ils pas aussi une âme? reprit Nick en s'échauffant. Ils sentent la douleur et le bien-être comme nous. Regardez-moi celui-ci. Le feu le réjouit. Il s'étire, se roule et donne toutes sortes de marques de contentement. De vrai, ce n'est pas une créature ordinaire que Tristesse. Elle descend d'Infortune et de Calamité. C'est leur petite-fille. Est-ce que vous vous en souvenez, capitaine, d'Infortune et de Calamité? C'en était des créatures d'esprit [40]. Ah! on n'en fait plus comme ça. Après celle-ci le race en sera perdue. Vous figurez-vous qu'elle ne sache pas distinguer ce qui est bon et ce qui est mal? Vous vous trompez, capitaine. Elle sait parfaitement quand elle a péché, Tristesse. Je le lis dans ses yeux, dans sa mine honteuse. Elle me le confesse dans son langage de chien. Mais tout le monde ne l'entend pas, ce langage-la, ô Dieu, non!

[Note 40: Voir lesPieds-Noirset laTête-Plate.]

—Vous êtes prêt? dit Poignet-d'Acier.

—Oui, capitaine, dans un petit moment. Vous ne voulez pas vous mettre en route sans Tristesse?

—Elle pourra nous être utile.

—Utile! dites indispensable.

—Soit, je ne dispute pas sur les mots.

—Je vas lui donner à manger, car elle vient de m'avertir qu'elle avait faim.

—Dépêchez, ami Nick, le temps presse.

—Soyez tranquille, capitaine, avec Tristesse nous le rattraperons, capital et intérêt, le temps perdu. Ah! c'est que ça m'avait saigné le coeur, quand elle s'était égarée, l'autre jour à la chasse. Je ne disais rien, parce que c'est stupide un homme qui se plaint, mais j'avais là un poids qui me brisait les jambes.

Et Nick se frappa la poitrine, sans cesser de prodiguer à son chien les plus tendres caresses.

—Oui, dit-il, tout en lui coupant de menues tranches de venaison, oui, ma fille, tu as bien fait de revenir, car si tu étais restée absente, j'en aurais fait une maladie, c'est sûr. Allons, encore un morceau; mais plus qu'un. Pas de gourmandise. La gourmandise est la mère de tous les vices. C'est mon idée; et la tienne aussi, n'est-ce pas, Tristesse? As-tu soif? Un peu d'eau, avec une goutte de whiskey, ne te nuira pas. Le whiskey est l'ami des enfants du bon Dieu, lorsqu'on n'en abuse point. Calamité et Infortune ne le détestaient pas; mais ils n'en prenaient jamais trop. Ce n'était pas comme leur maître, qui quelquefois… N'est-ce pas, capitaine, que c'est drôle, ça!

—Quoi? demanda Poignet-d'Acier.

—Les hommes disent qu'eux seuls ont de la raison.

—Oui. Après?

—Après? S'ils ont seuls de la raison, pourquoi sont-ils moins raisonnables que les animaux? Voyez Tristesse, elle a mangé et bu suffisamment. Pour rien au monde elle ne toucherait maintenant à quelque chose. Mais nous autres nous prenons plaisir à dépasser les bornes de l'appétit ou de la soif. Que je prête ma gourde à Corne-de-Taureau, par exemple, il ne la quittera pas qu'il ne l'ait vidée et…

—Debout, méchant professeur de philosophie, interrompitPoignet-d'Acier.

—Tout de suite, capitaine, tout de suite.

Avec ces mots Nick se leva et s'approcha de Louis-le-Bon.

Il se pencha sur le lit pour tâter le pouls du malade, qui s'était endormi.

—Ça va bien, murmura-t-il. Dans une huitaine la fièvre sera tombée, et dans quinze jours mon cousin remontera sur jambes. Avec une bonne perruque de poil de bison, il se refera une tête de jeune homme.

—En avant! cria Poignet-d'Acier.

—Nous y sommes, capitaine, dit le trappeur, en examinant l'amorce de sa longue carabine.

Puis il chaussa ses raquettes, siffla son chien et sortit du wigwam avecPoignet-d'Acier.

La nuit finissait.

Les deux aventuriers s'acheminèrent rapidement vers la factorerie duPrince-de-Galles.

En moins d'une demi-heure ils arrivèrent sur les ruines, de l'établissement.

—Voulez-vous savoir, dit Nick, si la jeune dame accompagne lesChippiouais?

—Oui, répondit Poignet-d'Acier.

—Alors, tâchons de retrouver la chambre qu'elle occupait la nuit de l'attaque.

—Ce ne sera pas difficile, car je crois bien que j'y suis entré pendant la visite que nous avons faite avant-hier.

—A-t-elle laissé du butin [41]?

[Note 41: En français-canadien, ce terme signifie: effets, hardes, vêtements.]

—Sans doute, puisqu'elle a été brusquement enlevée.

—Tant mieux, capitaine, tant mieux.

—Pourquoi cette question?

—Vous verrez. Où est la chambre?

—Ici à droite, au-dessus de cet escalier à demi brûlé.

—Ça n'est pas la peine de monter voir. Attendez-moi sans vous commander, capitaine.

Puis Nick appela son chien.

—Ici, Tristesse! ici!

L'animal s'élança en bondissant sur les pas du trappeur, etPoignet-d'Acier comprit le dessein de ce dernier.

Peu après, Nick Whiffles reparut.

A la main il tenait un mouchoir qui avait appartenu à madame Robin.

Il le fit sentir à son chien.

Tristesse se mit à aboyer, en sautant autour du mouchoir. Ensuite, secouant la tête, abaissant son museau au ras du sol et reniflant l'air, elle fureta dans la cour de la factorerie.

Les aventuriers ne la quittaient pas du regard.

Tristesse pénétra dans la grand'salle, s'arrêta une minute, en remuant joyeusement la queue et en regardant son maître, près du banc où Victorine s'était assise.

—Bon, dit Nick, la jeune dame a fait une station ici; nous sommes sur la piste, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—En effet, répondit Poignet-d'Acier, ramassant un objet qui brillait sur le plancher, voici un étui de femme.

—Cherche, Tristesse! cherche, ma belle! criait Nick.

La chienne prit son élan, traversa la cour et sortit de la factorerie.

Mais là, les traces de pas d'hommes, d'animaux, de traîneaux, formaient un lacis des plus difficiles à débrouiller.

Une à une. Tristesse flaira toutes les empreintes.

Vingt fois elle se crut sur la piste, et vingt fois elle découvrit son erreur au bout de quelques secondes.

Alors, désespérée, elle levait tristement la tête vers Nick Whiffles, et lui disait «dans son langage de chien», suivant l'expression du bon trappeur: «Je voudrais bien trouver, je fais tout mon possible, mais je ne puis pas. Pardonnez-moi.»

Inflexible comme un bourreau, Nick commandait, par un geste de plus en plus dur, de plus en plus menaçant, de recommencer la quête.

Tristesse obéissait avec une docilité parfaite. Il semblait à son air désolé, à son empressement, qu'elle se reprochât sa maladresse.

Tout à coup, elle poussa un cri particulier, et courut, à toute vitesse, sur un léger sillon laissé, dans la neige, par le patin d'un traîneau.

—Nous y sommes, ô Dieu oui! dit Nick, en montrant le sillon àPoignet-d'Acier.

Celui-ci fit un mouvement dubitatif.

—Je vous répète que nous y sommes, répéta Whiffles. Cette piste est celle dusléqui a emmené la jeune femme; oui bien, je le jure, votre serviteur! j'y mettrais ma tête à couper.

Cette assertion sur les lèvres du vieux trappeur équivalait à une évidence.

Poignet-d'Acier le connaissait assez pour ne plus douter de sa parole.

—Alors, dit-il, au pas de course!

Aussitôt, ils se posèrent sur la bouche une sorte de bâillon en cuir, afin d'atténuer l'impression du froid sur leurs dents, et filèrent aussi vivement qu'ils purent dans la direction du traîneau.

Toute la journée nos hommes firent diligence.

Vers le soir, vaincus par la lassitude, ils cherchèrent un abri pour se reposer.

La plaine était nue; pas un arbre, pas une tente sur toute l'étendue du rayon visuel. Mais à leur droite se découpait la côte de la baie d'Hudson.

Fouillant les anfractuosités de cette côte, ils finirent par trouver une caverne.

Elle paraissait offrir une retraite sûre: ils s'y réfugièrent. A défaut de bois, Nick ramassa de la mousse dans les fentes des rochers et alluma du feu, auprès duquel Poignet-d'Acier et lui se couchèrent, après un frugal repas arrosé de whiskey trempé d'eau.

Ils dormaient profondément lorsque, soudain, Tristesse se mit à aboyer d'un ton bas et effrayé.

Nick aussitôt s'éveilla, arma sa carabine.

Poignet-d'Acier avait fait de même.

Au cri de la chienne avait répondu un grondement sinistre.

—Un ours! murmura Whiffles.

—Je le sais, dit froidement Poignet-d'Acier.

Cependant, on ne distinguait rien encore que la nappe de neige qui se déployait, sans tache, à l'orifice de la grotte.

Mais, comme le capitaine faisait sa réponse, un corps gigantesque boucha tout à coup cet orifice. Il avait la blancheur immaculée de l'espace environnant, et paraissait ne pouvoir jamais pénétrer dans la grotte, tant il était gros.

Tristesse grognait sourdement et montrait les dents; toutefois, elle se tenait tremblante à côté de son maître.

—Feu! dit Nick.

—Un moment! attendez qu'il soit entré.

De nouveau, le monarque des régions boréales poussa un grondement terrible; des souffles de chaude baleine remplirent la caverne.

L'ours fit deux pas en avant.

—A présent! dit Poignet-d'Acier.

Une triple détonation retentit.

Au milieu des formidables échos soulevés par cette détonation, s'éleva un hurlement de rage qui fit frémir les deux chasseurs, tout aguerris qu'ils fussent à ces sortes de scènes.

—Empoignez votre couteau et attention, Nick! cria le capitaine.

—Ça y est, répondit le trappeur.

Tristesse aboyait avec fureur, mais sans bouger de place.

L'obscurité était grande dans la caverne, le feu ayant cessé de brûler et le corps de l'ours interceptant la plus grande partie de la lumière sidérale qui en éclairait l'intérieur avant son arrivée.

Quelques secondes s'écoulèrent, moments d'une attente pénible, puis un grincement se fit entendre, puis un bruit lourd et mat, puis un cliquetis de fer et d'os, puis des sons épouvantables.

Et là, dans cet antre noir, profond d'une vingtaine de pieds, haut de sept ou huit, se joua un de ces drames terribles, sans nom, auxquels les régions septentrionales de l'Amérique ne servent que trop fréquemment de théâtre.

Courte en fut la durée, affreuse aussi.

Dans la pénombre, un témoin eût vu tournoyer, se rouler l'ours, les deux hommes, le chien, enlacés les uns aux autres comme des serpents. Ses oreilles eussent été frappées par des froissements stridents, des chocs secs, des respirations sifflantes, tout cela pendant une minute à peine.

Ensuite, un râle d'agonie vibrant à faire trembler la voûte de la caverne, et la voix joviale de Nick Whiffles:

—De profundis pour maître Bruin [42].

[Note 42: Ce terme est anglais. Ou l'emploie habituellement dans le désert américain. Il signifie ours, et trouve son équivalent dans Martin, sobriquet que le peuple donne chez nous à cet animal.]

—Êtes-vous blessé? demanda Poignet-d'Acier.

—Blessé! moi blessé! jamais Nick n'a été blessé! répliqua le trappeur; mais vous, capitaine?

—Quelques égratignures.

—Oh! pour des égratignures, on en jouit. Vous a-t-il des griffes, le citoyen! Elles ont au moins deux pouces de long, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Maintenant, il faut sortir l'ours d'ici, car il nous barre le passage.

—Hum! fit Nick, ce ne sera pas facile. Je veux être pendu s'il ne pèse pas un mille de livres. Sans vous, capitaine, ajouta-t-il, je crois pourtant que c'était fini. Il me serrait dans ses bras avec un amour… J'en ai les reins tout meurtris.

—Où donc est votre chien?

—Tristesse! Tristesse!

Tristesse ne répondit pas.

Inquiet, Nick scruta des yeux la caverne. Mais il n'aperçut pas la chienne.

—Allons, dit Poignet-d'Acier, elle sera sortie. Elle reviendra bien vite. Tirons cette bête hors d'ici.

—Tristesse! Tristesse! répéta Whiffles, en s'attelant au cadavre de l'ours.

Un faible cri partit de dessous l'animal.

—Ah! s'écria le trappeur, aidez-moi, capitaine, Bruin a écrasé ma pauvre chienne en tombant! Le coquin, s'il est arrivé malheur à Tristesse, il me le paiera!

Cette naïveté fit sourire Poignet-d'Acier.

—Toujours le même! dit-il.

—Une, deux, ça y est-il? capitaine.

—Oui.

—Han! han! souffla Nick.

Grâce à la vigueur extraordinaire des aventuriers, le corps du monstre fut un peu soulevé, et Tristesse délivrée du fardeau qui l'étouffait.

Heureusement, elle n'avait d'autre mal que quelques contusions sans importance.

L'ours tut alors traîné sur une étroite esplanade qui dominait la baie.

D'une dimension colossale, il mesurait plus de douze pieds du museau à la queue. La petitesse relative de sa tête faisait ressortir davantage l'énormité de son corps.

—Voilà qui fera une fameuse fourrure, dit le trappeur en se mettant immédiatement en devoir de l'écorcher. Mais ça n'empêche que si vous n'eussiez été là, capitaine, Nick y passait. Quel coup de couteau! comme c'est ajusté! En plein coeur, capitaine, en plein coeur! oui bien, je le jure!

—Il faut abandonner cette carcasse et continuer notre chemin, ditPoignet-d'Acier.

—Une carcasse! une carcasse! l'abandonner! Y pensez-vous, capitaine? Et les jambons! et les jambons!

—Je ne m'en soucie guère.

—Ah! capitaine, je ne vous reconnais plus. Abandonner des jambons d'ours comme ceux-là, ça serait tenter le Grand Distributeur. Jamais Nick ne fera cela, ô Dieu non!

Le jour allait bientôt paraître. Poignet-d'Acier insista pour qu'ils reprissent leur route. Whiffles fut intraitable.

—Quand, dit-il, il y aurait autour de nous cinquante vermines d'Indiens, je ne laisserais pas aux loups d'aussi beaux morceaux; le Créateur m'en punirait.

Après deux ou trois heures de travail, ayant dépecé l'ours, il ralluma du feu, fit cuire quelques tranches sur des charbons, plaça dans son carnier une grosse portion de viande, et serra le reste, enveloppé de la peau dans une enfonçure de la roche, qu'avec l'aide de Poignet-d'Acier il scella d'une pierre assez lourde pour que quatre hommes de force ordinaire ne la pussent remuer.

—Du diable si les Peaux-Rouges découvrent cette cache! dit-il en terminant. Quant aux ours blancs qui auraient envie de venir goûter à défunt leur frère je les défie bien d'écarter la pierre qui…

—Chut! fit à cet instant Poignet-d'Acier.

Et il colla son oreille contre le sol de la caverne.


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