The Project Gutenberg eBook ofPoignet-d'acier, Ou, Les ChippiouaisThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Poignet-d'acier, Ou, Les ChippiouaisAuthor: H. Emile ChevalierRelease date: June 24, 2006 [eBook #18672]Language: FrenchCredits: Produced by Rénald Lévesque*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POIGNET-D'ACIER, OU, LES CHIPPIOUAIS ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Poignet-d'acier, Ou, Les ChippiouaisAuthor: H. Emile ChevalierRelease date: June 24, 2006 [eBook #18672]Language: FrenchCredits: Produced by Rénald Lévesque
Title: Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais
Author: H. Emile Chevalier
Author: H. Emile Chevalier
Release date: June 24, 2006 [eBook #18672]
Language: French
Credits: Produced by Rénald Lévesque
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POIGNET-D'ACIER, OU, LES CHIPPIOUAIS ***
Produced by Rénald Lévesque
POIGNET-D'ACIERouLES CHIPPIOUAIS
—Ma foi, oui, je le répète, j'envie votre sort, mon cher James.
—Et moi, je le maudis; vrai Dieu!
—Vous plaisantez?
—Plaisanter! le diable m'emporte si je plaisante! La belle existence que j'ai en perspective! l'hiver, un froid à geler le mercure; l'été une chaleur à rôtir tous les poissons de la baie d'Hudson. Pour compagnie, des sauvages abominables; pour distraction, des femmes monstres; pour horizon, des neiges et des glaces qui durent huit à dix mois de l'année, et, brochant sur le tout, la faim, la soif qui vous font trop fidèle et constante escorte: voilà le tableau!
—Bah! vous exagérez! les Indiennes ne sont pas si laides…
—Pardieu, vous en parlez tout à votre aise, vous qui êtes allé chercher dans le désert la plus charmante femme du globe, répondit James avec une teinte d'amertume.
Puis, il ajouta, en glissant sur son interlocuteur un coup d'oeil incisif:
—Mais comment peut-on regretter la vie d'aventures, quand on a le bonheur pour hôte assidu à son foyer?
L'autre soupira sans répondre.
James saisit avec avidité ce signe de mécontentement. Comme un éclair, la joie brilla une seconde sur son visage; toutefois, il continua froidement:
—Non-seulement vous avez épousé la personne que vous aimiez, mais vous êtes riche, considéré, artiste en renom; en faut-il plus pour être satisfait, mon bon Alfred?
—J'avoue, dit celui-ci, qui n'avait point remarqué les divers mouvements de James, j'avoue qu'aux yeux du monde, je paraîtrais un ingrat si je me plaignais. Comme vous le disiez, j'adore Victorine autant qu'elle me chérit…
A ces mots, le jeune homme auquel ils s'adressaient détourna la tête: ses sourcils se froncèrent et il se mordit la lèvre inférieure comme pour refouler une émotion violente. Alfred poursuivait toujours, sans se douter de rien.
—Nous sommes heureux, fort heureux, et cependant…
—Cependant? répéta James en tressaillant.
—Cependant, je vous le confie, je m'ennuie parfois.
—Vous! allons donc!
—Ce n'est que trop vrai.
—Que vous manque-t-il? que vous manque-t-il, jour de Dieu? MadameRobin…
—Oh! je suis sûr de l'amour de ma femme, fit Alfred avec le ton et le geste d'une conviction sincère.
—Eh bien, alors? articula péniblement James, dont le visage s'était rembruni tout à coup.
—Eh bien, mon cher ami, j'ai malgré moi, malgré toute ma félicité domestique, la plus ardente envie de faire un nouveau voyage… dans les solitudes américaines.
—Vous dites? s'exclama vivement James.
—Je dis que je jalouse votre destinée et que je donnerais… Ah! je suis fou!
—Je le croirais, si je ne vous savais si sage, fut-il reparti.
—Mais les voyages! continua Robin, les grandes et puissantes impressions que l'on reçoit au milieu de cette nature vierge, loin des conventions ridicules, des préjugés étroits, des habitudes mesquines de la civilisation, c'est là la vie, c'est là la jouissance pour un homme intelligent!
—Souffrez que je ne partage pas votre avis, dit James en riant.
—Oh! vous, vous êtes un matérialiste! répondit Alfred avec un hochement de tête.
—Matérialiste ou non, je déteste les Indiens et vous confesse que je ne suis rien moins que prêt à me rendre à l'ordre de monsieur mon père.
—Quelle délicieuse chose pourtant qu'une expédition d'ici au fort duPrince-de-Galles!
—Quelques milliers de milles à travers des terres incultes, fit James en haussant les épaules.
—Je voudrais bien être à votre place, dit Alfred d'un air rêveur.
—Et moi à la vôtre!
James laissa tomber ces paroles sans y penser, en manière de réplique; mais, à peine les eût-il prononcées qu'il en comprit toute la signification: ses prunelles s'allumèrent d'un feu sombre qui embrasa aussi ses joues tannées, et un tremblement nerveux parcourut ses membres.
Absorbé par ses réflexions, Alfred n'avait pas plus entendu la réponse qu'il ne soupçonna l'agitation de son ami.
Dans sa préoccupation, il oubliait même de payer le prix du passage sur le pont Dorchester, mais la voix du collecteur [1] le rappela à la réalité.
[Note 1: Par ce titre, on désigne, au Canada, tous les percepteurs de fonds publics.]
Car le dialogue précédent avait eu lieu entre Alfred Robin, jeune homme d'une trentaine d'années, et James Mac Carthy, un peu moins âgé que lui, dans la voiture du premier, qui, après avoir franchi les murs de Québec, capitale du Bas-Canada, se dirigeait vers Lorette [2], petit village où il résidait, à trois lieues environ de la métropole.
[Note 2: Voir laHuronne, dont tout ce récit est l'épilogue.]
Alfred Robin emmenait James Mac Carthy dîner chez lui.
C'était par une de ces splendides journées du commencement d'octobre, qui ont valu à l'automne américain le nom d'été indien. Alors le ciel et la terre semblent faire alliance et thésauriser toutes leurs ressources pour briller d'un magnifique éclat, avant de s'ensevelir dans le triste et froid linceul de l'hiver.
Le pont passé, Alfred Robin reprit la conversation.
—Vous pensez partir bientôt? demanda-t-il. James tressaillit.
—Partir! partir! dit-il.
—Mais si votre père…
—Oh! nous verrons. Qu'est-ce que mon père veut que je fasse à la factorerie? Je ne suis pas né pour être traiteur ou coureur des bois, moi; la profession d'avocat me convient parfaitement, et je ne quitterai certes pas mon cabinet pour aller grelotter sur les bords de la baie d'Hudson.
—Si vous ne lui obéissez pas, il vous coupera les vivres.
—Par le diable, cela m'est bien égal, je n'ai pas besoin de ses subsides, répliqua James avec suffisance.
—Je crois que vous avez tort, observa Robin; la proposition qu'il vous fait est très-acceptable. Le métier d'avocat ne vaut pas grand'chose à Québec et même dans tout le Canada. Nos jeunes gens répugnent au commerce; telle est la cause de l'appauvrissement journalier de la population française ici. Égarés par un système d'éducation cléricale vicieux, nous voulons faire ce que nous appelons nos classes, et ensuite, honteux ou incapables d'entrer dans le négoce, nous nous jetons dans le barreau, la médecine ou la prêtrise. Avocats sans clients, médecins sans malades, prêtres sans vocation!
—Et artistes? fit James avec un éclat de rire.
—Oui, artistes comme moi, sans modèles, sans critiques, par conséquent sans talent.
—Je ne voulais pas dire cela, s'écria Mac Carthy avec un accent quelque peu ironique.
—Passons, dit Robin, voulez-vous avoir mon opinion?
—Sur quoi?
—Sur votre conduite.
—Allez!
—Eh bien! franchement, vous devriez condescendre à la prière de votre père.
—Que n'ai-je votre enthousiasme pour les Peaux-Bouges! fit distraitement James.
—Il ne s'agit pas de mon enthousiasme, mais de votre avenir. Je suis votre ami, votre aîné, laissez-moi vous donner un bon et loyal conseil.
—Comme il vous plaira, dit James en étouffant un bâillement.
—Retournez à la factorerie.
Mac Carthy lui jeta un coup d'oeil oblique.
—Oui, appuya Robin, retournez-y, vos meilleurs intérêts le commandent. Car que gagnez-vous à Québec? cinq cents piastres par an au plus; à force de travail et d'intrigues, vous arriverez peut-être à mille…
—Peuh! interrompit James d'un ton incrédule.
—C'est comme cela, pourtant, mon cher. Tandis que, si vous écoutez votre père, dans quelques années vous le remplacerez au poste de commandant du fort du Prince-de-Galles, avec mille louis d'appointements, une indépendance complète, et la position la plus enviable du monde.
—Que je vous abandonne bien volontiers, en paiement de votre avis!
—Ah! si c'était possible!
Et Robin retomba dans sa préoccupation, sans prêter attention aux regards de satisfaction et de haine que son compagnon dardait de temps en temps sur lui.
Le reste du trajet s'effectua dans une sorte de silence, coupé seulement par quelques propos sans importance.
A Lorette, Alfred Robin arrêta sa voiture devant une élégante villa, élevée dans une prairie, sur les bords de la cataracte.
Un domestique indien reçut de son maître les rênes du cheval, et les deux amis s'avancèrent vers la maison.
En haut du péristyle, une jeune et charmante femme attendait.
C'était madame Victorine Robin, née de Nelsac.
Elle avait épousé Alfred contre le gré de ses parents, et à la suite d'aventures assez romanesques, puisque son père l'ayant, pour la séparer de son amant, envoyée dans un couvent au fond de la Colombie, à plus de deux mille lieues de Québec, le jeune homme s'était bravement mis en route aussitôt la retraite de Victorine connue, et, après mille dangers, l'avait enlevée du monastère, ramenée dans les établissements civilisés, et épousée à New-York [3].
[Note 3: Pour les détails de cette aventure, voir laHuronne.]
De là, les deux jeunes gens étaient venus se fixer à Lorette, qu'ils habitaient depuis six ans.
Loin de leur pardonner, M. et madame de Nelsac avaient quitté Québec à la nouvelle de ce mariage et passé en Angleterre, où ils résidaient actuellement.
Cependant, le public, d'abord peu favorablement disposé pour les héros de cette histoire, avait fini par les absoudre en faveur du rare exemple de vertus conjugales qu'ils offraient à tous.
On les proposait pour modèle, et, assurément, ils étaient dignes de cet honneur.
Dès qu'elle aperçut son mari, Victorine, rougissante de plaisir, se précipita dans ses bras.
James Mac Carthy, qui marchait à quelques pas de Robin, frémit; il serra convulsivement les poings; une expression de jalousie atroce tortura ses traits.
—Comme tu as été longtemps absent! disait madame Robin, en s'appuyant tendrement au bras d'Alfred.
—Mais il est à peine midi!
—Mais monsieur est parti à quatre heures du matin! câlina-t-elle.
—Il en était bien cinq, chère!
—Pour mon coeur il est toujours trop tôt quand tu t'éloignes de moi.
Se penchant légèrement, Robin donna un baiser à Victorine.
Les dents de Mac Carthy crissèrent. Il tira son mouchoir et le mit sur sa figure pour cacher l'irritation à laquelle il était en proie.
—Mais tu ne dis rien à notre ami James, qui a bien voulu venir partager notre dîner? fit Alfred en se retournant.
Le front de la jeune femme se couvrit d'un nuage.
—Monsieur est bien bon, murmura-t-elle en baissant les yeux.
—Ah ça, est-ce que vous nous bouderiez, par hasard? s'écria gaiementRobin, remarquant l'air contraint de Mac Carthy et de Victorine.
—Je viens d'être pris d'un mal de dents…, commença le premier.
—Mal de dents, mal d'amour, répliqua Alfred. Tenez, je vous prie, compagnie à ma femme, ajouta-t-il en souriant; j'ai laissé dans la voiture certains objets…
—Quelque nouveau présent, je gage, dit Victorine, essayant de prendre un ton dégagé.
—Tu verras, chère, tu verras, répondit Alfred, qui courut aussitôt vers la remise.
Dès qu'il eut disparu, Mac Carthy se rapprocha vivement de la jeune femme, et, lui saisissant la main, avant qu'elle eût pu s'opposer à son dessein:
—Madame, lui dit-il, vous savez que je vous aime…
—Taisez-vous, monsieur! je ne souffrirai pas ce langage! répliqua-t-elle avec un brusque effort pour retirer les doigts qu'il pressait dans les siens.
—Je vais partir…
—Tant mieux!
—Partir pour la baie d'Hudson; mais avant…
—Encore un mot, monsieur, et j'appelle mon mari!
Déjà Alfred reparaissait, un paquet sous le bras, en criant:
—Voilà! voilà!
La face de Mac Carthy était devenue livide, hideuse de méchanceté
—Ah! vous ne voulez pas m'entendre! vous ne voulez pas m'entendre! eh bien, je saurai vous réduire, et vous serez ma maîtresse, madame la prude! grommela-t-il sourdement.
Robin se rapprochait, en défaisant son paquet.
—Que dit-on de ceset[4] de pelleteries?
[Note 4: Terme anglais francisé par les Canadiens: il signifieassortiment, garniture.]
—C'est ravissant! Mais vous vous ruinez pour moi, mon ami, répliqua la jeune femme se penchant, pour dissimuler son trouble, sur une palatine en peau de renard argenté qu'il étalait complaisamment sous ses yeux.
A ce moment, la sonnette de la porte d'entrée retentit.
—Une lettre d'Angleterre, madame, dit une servante qui avait ouvert.
—Une lettre d'Angleterre! balbutia madame Robin en pâlissant.
On lui remit la missive.
—C'est de ma mère! s'écria-t-elle après avoir vu la suscription.
Tremblante, elle déchira l'enveloppe, cachetée de noir.
—Mon père est mort et ma mère est dangereusement malade… Elle me demande… reprit madame Robin d'une voix mouillée, en parcourant la lettre.
—Excusez-moi, dit alors Mac Carthy à Alfred, je crois qu'il est convenable que je me retire…
Son hôte voulut le retenir; ce fut en vain. James se fit immédiatement reconduire à Québec.
Demeurés seuls, les deux époux se consultèrent. Non que Victorine hésitât à se rendre à l'appel de sa mère: malgré la dureté de celle-ci à son égard, elle n'avait pas oublié son devoir filial. Mais elle eût voulu qu'Alfred l'accompagnât. Chose impossible en ce moment, car le jeune homme, affilié aux sociétés secrètes du Canada, qui préparaient un grand mouvement annexionniste, avait donné sa parole d'honneur de ne pas quitter la province avant l'exécution de ce mouvement.
Quoi qu'il eût le coeur gros de larmes et l'esprit agité par de noirs pressentiments, il résista aux supplications de sa femme.
Victorine partit le surlendemain de Québec, et alla «'embarquer àNew-York.
Trois mois après, elle apprenait à Alfred que sa mère avait succombé et qu'elle se remettait en route pour le Canada.
Mais comme le jeune homme attendait à chaque heure, avec une impatience fiévreuse, le retour de sa femme, après une séparation qui lui avait paru éternelle, une dépêche télégraphique, datée d'Halifax, annonça que le vapeur sur lequel Victorine avait pris passage s'était perdu corps et biens dans le détroit de Belle-Isle.
Je n'entreprendrai pas de peindre le désespoir d'Alfred Robin.
Désormais sans parents avoués, sans affection sérieuse, le coeur brisé, il résolut, après avoir énergiquement repoussé l'idée du suicide, d'aller terminer ses jours dans les solitudes du désert américain.
Situé sur la rivière Churchill, à son embouchure dans la baie d'Hudson, environ par les 58° de latitude et 97° de longitude, le fort du Prince-de-Galles fut élevé, vers 1718, par la Compagnie de la baie d'Hudson.
Divers combats l'ont rendu, célèbre dans l'histoire de nos luttes avec la Grande-Bretagne, durant le siècle dernier.
On le construisit dans un but de commerce avec les Esquimaux et tous les Indiens du Nord en général, mais principalement, je crois, pour devenir l'entrepôt des richesses que la Compagnie espérait recueillir dans les mines d'une rivière fameuse qui prit, à cause de ses productions minérales, le nom de rivière de la Mine de Cuivre(Copper-Mine-River).
On m'a accusé d'avoir, dans mes précédents ouvrages, montré pour la Compagnie de la baie d'Hudson une malveillance outrée. J'avoue volontiers qu'elle ne se comporte pas et ne s'est jamais comportée vis à vis des aborigènes du Nord-Ouest américain comme les Espagnols se comportèrent vis à vis des Mexicains; je me plais à reconnaître qu'elle ne les égorgea point par millions, au nom d'un Dieu de paix, et qu'on ne saurait trouver parmi ses honorables membres autant de cruelle rapacité que chez un Cortez, un Pizarre ou un Soto [5]: mais je pourrais prouver par cent exemples qu'elle employa une foule de moyens hautement criminels pour arracher aux malheureux Peaux-Rouges les objets de sa convoitise. Afin de n'en citer qu'un, je rapporterai cette phrase desOrdres et Instructionsdonnés à Samuel Hearne, par la Compagnie de la baie d'Hudson, lors de l'expédition de ce capitaine à la rivière de la Mine de Cuivre, le 6 novembre 1769:
[Note 5: «Autrefois, les îles de Cuba et des Lukayes avaient plus de six cent mille habitants. Elles n'en ont pas présentement vingt. Bartholomeo de Las Gazas, digne évêque de Chiapa, nous apprend que dans l'île Hispaniola, appelée aujourd'hui Saint-Domingue, de trois millions d'Indiens il n'en restait plus de son temps. Ils en ont tué, dit-il, près de QUINZE millions en terre ferme. «Ils ne tiennent aucun compte de leurs âmes, qui sont immortelles comme les nôtres, non plus que si ces pauvres Indiens n'étaient que des bêtes.»
«Un Espagnol, interrogé comment il instruisait ces pauvres Indiens, répondit:Que los dava al diablo, loque bastave per elloC'est-à-dire: Je les donne au diable, c'est assez pour eux. Quand ils les pendaient par douzaines, ils disaient que c'était en l'honneur de Notre-Seigneur et des douze Apôtres….. «Nous avons vu, dit l'évêque des Indes Occidentales, dix grands royaumes plus grands que n'est l'Espagne, et beaucoup plus peuplés, être réduits en solitude par les cruautés et l'horrible boucherie qu'ils y ont exercées.»—Nouveaux Voyages dans l'Amérique septentrionale, par M. Bossu An. MDCCLXXVII.]
«2º Nous vous avons fait pourvoir, vous et vos compagnons, des objets que nous avons jugé vous être nécessaires; et il y a été ajouté par notre ordre différentes marchandises pour être distribuées en forme de présents seulement aux Indiens étrangers que vous rencontrerez, après avoir fumé le calumet de paix avec leurs chefs, à l'effet de vous concilier leur amitié.Vous ne manquerez pas de les exciter à porter la guerre chez leurs voisins, AFIN DE SE PROCURER DES FOURRURES ET AUTRES ARTICLES DE COMMERCE, en les assurant qu'on leur en paiera un très-bon prix à la factorerie de la Compagnie [6].»
[Note 6:Voyage de Samuel Hearne, du Fort du Prince-de-Galles, dans la baie d'Hudson, à l'Océan Nord.—Introduction.]
Tout commentaire pâlirait devant la sinistre éloquence de cesInstructions.
Je poursuis donc mon sujet.
Le fort du Prince-de-Galles est un des postes les plus septentrionaux que possède la Compagnie de la baie d'Hudson sur ses immenses territoires. On y fait principalement la traite des pelleteries provenant des régions polaires.
Cette importante factorerie est parfaitement défendue par des bastions et des courtines en pierre de taille, garnis de lourdes couleuvrines. Quelques canons d'un fort calibre ont même été braqués aux angles.
Dans l'enceinte de la forteresse s'élève la maison du gouverneur, les bâtiments affectés au commis, les magasins pour les fourrures et les articles d'échange, la poudrière, les ateliers de construction, et le vaste bâtiment destiné aux trappeurs, voyageurs, coureurs des bois, aventuriers de toutes origines, je pourrais dire de toutes couleurs, qui, chaque jour, y viennent chercher un abri.
La plupart sont des gens au service de la Compagnie; mais bon nombre n'ont de commun avec elle que l'hospitalité temporaire qu'elle leur accorde.
Autour du fort, on voit des tentes dressées par les Indiens descendus du nord pour troquer, contre des armes, des ustensiles de ménage, des outils, des colifichets et trop souvent de l'eau-de-feu,—le lait des blancs, comme ils disent fréquemment,—les produits de leur chasse et de leur pêche.
Des parcs, protégés par des palissades, se montrent aussi ça et là, et, au bord de la mer, un pont en bois a été jeté sur une des bouches de la rivière Churchill.
Du reste, partout où porte l'oeil, la plaine est nue, triste, couverte de rares bruyères, maigres mélèzes, genévriers on saules nains, quand la neige ne la revêt pas d'un blanc suaire. Jadis des forêts magnifiques l'ombrageaient mais ces forêts on les a abattues, sans mesure, sans préoccupation de l'avenir, et aujourd'hui les gens du fort sont obligés d'aller chercher leur combustible à trente et quarante milles à l'intérieur des terres. Ils y emploient les deux ou trois mois de temps chaud que laisse l'inclémence de cette haute latitude; car, du 1er septembre au 1er juillet et même plus tard, la baie d'Hudson est fermée par les glaces, tandis que son littoral reste enseveli sous une couche de neige dont l'épaisseur dépasse parfois six pieds.
Horrible région que celle-là! épouvantable en hiver! Les pierres craquent et volent en pièces. Les arbres se gercent; ils éclatent avec un bruit semblable à des détonations d'armes à feu. L'alcool gèle, le mercure se fige!
Ce qui n'empêche pas la gaieté de régner dans le fort duPrince-de-Galles, alors même que le thermomètre marque 40°Réaumur,—mais quand le manque de provisions ne vient pas s'allier aufroid, pour faire la guerre à l'homme.
Aussi, comme la chasse et la pêche avaient été des plus abondantes pendant l'été de 1882, menait-on joyeuse vie à la factorerie, vers la fin de l'automne de cette même année.
Chaque soir, après les rudes travaux de la journée, mêlés aux Indiens, les braves trappeurs contaient des histoires merveilleuses, chantaient des chansons plus qu'égrillardes, et buvaient force whiskey, à la santé de leurs belles.
Il fallait entendre résonner les échos de lagrand'salle! et la voir donc! Quel spectacle! quel tohu-bohu! quel pêle-mêle de costumes, de physionomies, de races hétérogènes!
Pénétrons-y. Il est sept heures de relevée. La flamme jaillit par torrents dans les deux cheminées cyclopéennes qui se font face des deux côtés de la pièce et l'éclairent. Que vous semble de ces costumes de peaux, de ces mines étranges, de ces armes barbares? Le vent souffle avec rage au dehors. Il y fait un froid mortel, et la neige tombe en bordée. Mais qu'importe? chacun ici a le sourire aux lèvres. Qui se croirait jamais à quinze cents lieues des établissements civilisés?
Voici pourtant une de nos connaissances, James Mac Carthy, l'avocat de Québec. Il a endossé le vêtement de chasseur septentrional: casque de peau de loup marin, tunique en cuir de daim, doublée de peau de cygne et ornée de pimpantes broderies en rassade, mitas et mocassins en même matière.
Il cause chaleureusement avec un chef indien, Kit-chi-ou-a-pous, leGrand-Lièvre, sagamo illustre dans la tribu des Chippiouais.
C'est un homme d'une taille géante. Il mesure près de sept pieds. Son profil offre de l'analogie avec celui d'un bélier. Son front est fuyant, son nez busqué, ses yeux rapprochés et inclinés comme ceux de la race mongole. Deux plumes d'aigle, symbole de sa puissance, sont passées en croix dans l'unique touffe de cheveux qu'il étale au sommet de la tête. De longs anneaux d'argent pendent de ses oreilles et cliquettent contre ses épaules. Sur sa poitrine est fièrement étalé un collier composé de griffes d'ours et de dents de morse.
Une peau de boeuf musqué l'enveloppe des pieds à la tête.
Mais ce qui rend surtout remarquable ce personnage, ce sont cinq bandes, larges d'un demi-pouce, l'une rouge, l'autre bleue, la troisième jaune d'or, la quatrième verte, la cinquième blanche, qui se partagent horizontalement sa face, tandis qu'une sixième, noire comme l'ébène, descend perpendiculairement de son front jusque sous Se menton.
Kit-chi-ou-a-pous fume avec une lenteur calculée sonpoagan, ou calumet, au fourneau en pierre rouge, représentant une figure bizarre,—sans doute quelque vague souvenir traditionnel de l'art des Asiatiques,—et au long tuyau enguirlandé de plumes omnicolores.
Mac Carthy le presse de questions, mais le chef se contente de répondre, de temps en temps, entre deux bouffées de tabac, par une phrase brève et sentencieuse, qui irrite davantage encore l'impatience du jeune homme.
—Tu dis, mon frère, qu'il y a une distance bien grande entre ce fort et la rivière des Mines, s'écrie James.
—La distance d'une saison d'hiver à l'autre.
—Et la route est pénible!
—Pénible pour un coeur faible.
—Mais, est-il vrai qu'on y trouve de l'or!
—Les yeux de Kit-chi-ou-a-pous n'y ont point vu de ce sable jaune dont parle mon frère.
—On m'a raconté qu'il y en avait en quantité.
—Si mon frère sait mieux que Kit-chi-ou-a-pous, pourquoi l'interroge-t-il? répliqua sèchement le sagamo.
—Voudrais-tu m'y conduire? répliqua Mac Carthy.
Le Chippiouais secoua la tête.
—Je te ferai, continua James, tel présent de poudre, de balles, d'eau-de-feu que tu me demanderas.
Une lueur fauve raya les noires pupilles du sagamo, mais il répondit avec son impassibilité accoutumée:
—L'homme demi-blanc a la langue crochue.
—Veux-tu un gage de ma parole!
—Non, je réfléchirai aux propositions de mon frère.
—Alors, je puis compter sur toi pour aller à ces mines?
—Si j'accepte les présents de mon frère, je le conduirai jusqu'au grand lac d'eau salée; mais je ne promets pas de lui montrer ce qu'il demande, car ce qu'il demande n'est plus.
Mac Carthy fit un geste d'incrédulité.
Mais le Grand-Lièvre, cessant de pétuner, dit d'un ton mesuré et grave:
—Que mon frère écoute, afin que jamais il n'accuse Kit-chi-ou-a-pous de l'avoir faussement détourné de son sentier.
—J'ouvre mon oreille à ton discours.
—Il y a bien des hivers, dit le sauvage, les cavernes de pierre jaune que désire mon frère existaient. Notre race était riche, puissante alors. Elle possédait des armes terribles, redoutées des ennemis. Et ces armes avaient la couleur et l'éclat des rayons du soleil. Une grande sorcière avait indiqué aux Peaux-Rouges l'endroit où gisait la matière pour les fabriquer. Elle était belle pour tous, bonne pour eux. Aussi ils l'aimaient, la vénéraient. Par malheur, les Visages-Pâles vinrent dans le pays. Ils rencontrèrent la magicienne et lui demandèrent où étaient les cavernes. Elle répondit qu'elle les y conduirait, s'ils promettaient de la respecter. Ils le promirent. Mais, en route, les misérables lui firent violence. Elle résolut de se venger. C'est pourquoi, lorsqu'ils voulurent partir, après s'être chargés de pierre jaune, elle refusa de les accompagner, en disant qu'elle demeurerait dans la mine jusqu'à ce que la terre l'engloutît avec toutes les pierres jaunes.
L'année suivante, ils revinrent et trouvèrent la femme ensevelie jusqu'à mi-corps. Les pierres jaunes avaient déjà beaucoup diminué.
A leur troisième voyage, la magicienne et les portions les plus précieuses de la mine avaient disparu. Il ne restait plus que quelques cailloux jaunes dispersés à la surface du sol, à une très-grande distance les uns des autres.
Mais, depuis, les Visages-Pâles ont tout enlevé.
—Ça ne fait rien, j'y veux aller, dit, aussitôt que le Grand-Lièvre eut parlé, James, assez peu convaincu de la véracité de ce récit.
—Mon frère aura ma réponse quand le jour paraîtra; mais l'Esprit du mal a remplacé la sorcière. Il est l'ennemi des blancs.
—Bah! fit légèrement Mac Carthy, je me moque de l'Esprit du mal.
—Mon frère n'est pas tout à fait blanc, dit l'Indien, d'un ton ironique.
James sentit le trait et se mordit les lèvres.
—N'est-ce point toi, dit-il, qui as mené dernièrement un Visage-Pâle à la mine?
—Oui, un grand coeur.
—Il s'appelait Robin?
—Pour nous il s'appelait le Jeune-Taureau.
—Et on rapporte qu'il a péri!
—Il a voulu tenter l'Esprit du mal; l'Esprit du mal l'a châtié.
—Ce qui veut dire qu'il a été tué par les Esquimaux? reprit James.
Kit-chi-ou-a-pous ne répondit point.
A cet instant, un homme de petite stature, mais d'une figure énergique, entra dans la salle.
Aussitôt les conversations cessèrent comme par enchantement, et au brouhaha général succéda un silence respectueux, interrompu seulement par ces mots soufflés à voix basse, dans les groupes:
—Le chef-facteur!
Après un coup d'oeil rapide, mais perçant, jeté sur l'assemblée, celui-ci marcha droit au Grand-Lièvre.
—Qu'est-ce que mon frère est venu faire ici? lui dit-il durement. Ne sait-il pas que j'avais donné ordre de le chasser du fort, chaque fois qu'il s'y présenterait?
—Kit-chi-ou-a-pous avait perdu sa tente. Il est venu se reposer, répondit le chef sans s'émouvoir.
—C'est un mensonge. Il s'est introduit dans la factorerie pour espionner et pour voler. S'il veut se reposer, qu'il aille demander l'hospitalité aux Longs-Couteaux [7], ses amis.
[Note 7: Les Yankees sont connus des Indiens sous ce nom, que leur a probablement valu le couteau-bowie qu'il portent, d'ordinaire, dans leurs excursions au Nord-Ouest.]
—Kit-chi-ou-a-pous n'est pas l'ami des Longs-Couteaux.
—Chef, ta parole est fausse; car toi et tes Chippiouais vous avez, l'hiver passé, pris à crédit des munitions chez nous, et, au lieu de nous rembourser avec vos pelleteries, vous les avez vendues, pendant l'été, aux Longs-Couteaux.
—Mon frère est dans l'erreur. La chasse n'a rien rapporté.
—Tu mens! s'écria le chef-facteur; va-t'en, ou je te fais déchirer par mes chiens!
Seul de sa bande dans le fort, Kit-chi-ou-a-pous ne pouvait résister à cette brutale injonction. Il dédaigna même de faire une nouvelle observation; mais, serrant autour de lui sa robe de boeuf, il traversa majestueusement la pièce et sortit.
—Vous, monsieur, j'ai à vous parler, reprit le commandant du poste en s'adressant à Mac Carthy.
Le jeune homme s'inclina d'un air soumis.
—Suivez-moi dans ma chambre, poursuivit le chef en se dirigeant vers la porte de la salle.
Comme ils arrivaient sur le seuil, cette porte s'ouvrit, et deux personnes couvertes de neige, de givre, entrèrent précipitamment.
—Mon Dieu! il était temps! balbutia l'une d'une voix chevrotante en s'appuyant au bras de son compagnon.
—Une femme blanche! fit le chef-facteur au comble de la surprise.
—Victorine! murmura James Mac Carthy, non moins étonné.
—Place! place! place auprès du feu! et un peu de whiskey pour la ranimer, car je sens que la pauvre créature va s'évanouir, ours et buffles! criait l'autre arrivant.
A son air décidé, indépendant, tout autant qu'aux éclatantes broderies en poil de porc-épic et plumes d'oiseaux qui chamarraient son capot, il était facile de reconnaître que cet individu appartenait à la classe des francs trappeurs, ou trappeurs libres, classe fort mal vue des agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, à laquelle ils enlèvent une partie de ses bénéfices, en faisant la traite pour leur compte ou celui de quelque riche particulier.
—Qui es-tu et qui est-ce que cette femme! lui demanda le chef-facteur d'un ton impérieux.
—On m'appelle Louis-le-Bon, répondit-il avec négligence; quant à cette dame, attendez un moment, ours et buffles, elle vous dira qui elle est.
Et le trappeur se remit à frictionner vigoureusement le visage de la jeune femme qu'il avait étendue devant le feu sur un paquet de pelleteries.
L'assemblée tout entière avait les yeux tournés vers les étrangers.
—Louis-le-Bon, il me semble que je connais ce nom-là, murmurait le chef-facteur en passant la main sur son front.
Le nouveau venu l'entendit.
—Eh pourquoi ne le connaîtriez-vous pas! s'écria-t-il sans suspendre son opération. Ours et buffles! il y a trois noms que chacun connaît dans le désert, c'est celui de Poignet-d'Acier, de Nick Whiffles et de Louis-le-Bon, trois gaillards qui ne craignent ni peau rouge ni peau blanche, qu'on trouve toujours prêts à secourir quelqu'un dans le danger et à faire la guerre aux Anglais.
Cette provocante déclaration, au milieu d'un fort habité en grande partie par les sujets de Sa Majesté Britannique, souleva un grondement général, et les employés interrogèrent du regard leur commandant pour savoir s'il ne fallait pas hacher sur-le-champ l'audacieux trappeur.
Mais alors la jeune femme, que la chaleur avait remise, prit la parole:
—Je désire qu'on me conduise au gouverneur de ce poste, dit-elle.
—C'est moi, répondit celui-ci en s'avançant.
Victorine se souleva sur le coude, et, tirant de son sein un parchemin, elle ajouta:
—Si vous êtes le gouverneur du fort du Prince-de-Galles, monsieur, veuillez prendre connaissance de cette lettre, qui m'a été remise pour vous par sir George Simpson.
Le ton de distinction avec lequel Victorine prononça ces mots, non moins que le nom du vice-roi de la baie d'Hudson, en imposèrent au chef-facteur.
Il se baissa poliment pour prendre le parchemin, fit sauter le scel, et lut à la lueur d'une torche de résine qu'un commis apporta.
Caché dans la pénombre derrière lui, James Mac Carthy parcourut d'un coup d'oeil la lettre, et une joie maligne se peignit sur ses traits.
—Je suis fâché, madame, que vous soyez entrée ici, dit le chef-facteur en serrant la missive dans son porte-feuille. Si j'avais été prévenu de cette arrivée, j'aurais dépêché quelques hommes à votre rencontre. Je me mets, d'ailleurs, entièrement à votre disposition. Mais demain, lorsque vous serez reposée, nous causerons de l'objet de votre longue et courageuse entreprise. On va vous transporter dans une pièce plus convenable, et je donnerai des ordres pour que tous vos désirs soient satisfaits…
—Je vous en remercie sincèrement, monsieur.
—A demain, madame.
—Aussitôt que vos occupations vous le permettront, je serai bien aise de vous entretenir.
—James, faites préparer du feu dans la chambre aux Perdrix dit à mi-voix le chef-facteur à Mac Carthy.
—Tout de suite, monsieur.
—Vous commanderez à quelques-unes de nos femmes de veiller à ce que cette dame ne manque de rien.
—Oui, monsieur.
—Puis vous viendrez me retrouver.
—Dans cinq minutes, monsieur, répondit James en sortant précipitamment de la salle.
Le gouverneur salua Victorine et se retira à son appartement.
Cet appartement, situé à l'autre extrémité du fort, se composait de deux pièces contiguës, lambrissées en pin. Un poêle de fonte était placé sous la cloison qui les séparait. Il les chauffait l'une et l'autre.
La première, servant de salle à manger, contenait une longue table autour de laquelle caquetaient, en épluchant du maïs, une demi-douzaine de telles squaws,—les servantes ou, tranchons le mot, les maîtresses du chef-facteur; car il est rare que les commandants des forts de la Compagnie de la haie d'Hudson ne pratiquent pas,—devant la nature au moins,—la polygamie.
Le maître donnant un si séduisant exemple, il va sans dire que les subordonnés s'empressent de l'imiter. Ah! c'est une morale facile et élastique, que celle que l'on suit sur les territoires de chasse du nord-ouest américain!
Mais passons.
La seconde pièce cumulait les fonctions de chambre à coucher, salon, cabinet de travail et trésorerie. Le lit occupait l'un des côtés, et ce lit, qui pouvait pécher par l'élégance, invitait irrésistiblement au sommeil, tant ses matelas de peaux de daims étaient renflés, nombreux, tant ses couvertures de robe d'ours paraissaient moelleuses. Un secrétaire se dressait vis à vis, surmonté des bustes en plâtre de Mac Kensie, Ross et Franklin. Le troisième côté était pris par une caisse de sûreté énorme (safe); le quatrième par la porte de communication entre les deux chambres et le poêle.
Des cartes de la baie d'Hudson et de l'océan Arctique décoraient les murs, et dans les angles on remarquait encore des armes, des outils, des instruments de pêche et de chasse.
Dès que le chef-facteur parut, les Indiennes suspendirent leur babil, et chacune, soit par un regard assassin, soit par une pose voluptueuse, soit même par l'exhibition ostensible d'un bijou nouveau, chercha à captiver l'attention de son seigneur.
Mais, trop préoccupé probablement pour jeter ce soir-là le mouchoir à l'une de ses rouges odalisques, il passa outre, sans daigner leur accorder un moment d'attention.
Entrant dans sa chambre à coucher, il en referma bruyamment la porte.
—Est-ce croyable? murmura-t-il en se promenant à grands pas, un métis, un fils de squaw se poser comme mon rival! prétendra m'enlever une de mes femmes! et cela, parce que j'ai eu des bontés excessives pour cet enfant, qu'au lieu de l'envoyer traquer au Nord, je lui ai fait donner de l'instruction… Aujourd'hui, monsieur se croit mon égal! Oh! mais, je lui donnerai sur les ongles!
On frappa à la porte; le chef-facteur alla ouvrir. C'était James.
—Je me suis empressé…, commença-t-il.
—C'est bien. J'ai des reproches à vous faire, monsieur, et si votre conduite ne change pas, je vous punirai comme vous le méritez. Qu'est-ce à dire? vous faites l'important, vous prétendez commander…
—Ne suis-je pas votre fils!
Le chef-facteur partit d'un éclat de rire.
—Eh! j'en ai cinquante des fils comme vous! Si chacun d'eux voulait donner des ordres, nous n'aurions plus personne pour faire le service!
—Mais enfin, vous m'avez permis de porter votre nom, dit James d'un ton aigre.
—Cette permission, vous l'avez prise.
—Qui donc m'a fait élever à Québec?
—Oh! une folie! répliqua le gouverneur en haussant les épaules. Alors j'étais jeune, amoureux de votre mère, voilà! Mais je ne vous ai pas appelé ici pour me poser des questions. Vous vous êtes pris de fantaisie pour l'une de mes femmes!
—Et quand cela serait! riposta l'avocat avec une vivacité qui fit bondir son interlocuteur.
—Quand cela serait, polisson! hurla ce dernier en levant la main surJames.
—Ah! si vous me frappez! dit-il d'un ton sourd.
—Tiens! proféra le chef-facteur.
Et un soufflet rudement appliqué vint empourprer la joue du jeune homme.
Il frémit, son visage se marbra de taches violacées; un grondement rauque s'échappa de sa poitrine.
—Je vous traînerai devant les tribunaux! dit-il après un instant de silence.
—L'imbécile, qui parle de tribunaux à la baie d'Hudson, repartit le gouverneur. Il se croit à Québec, parmi les civilisés! Mais sot que tu es, il n'y a qu'un tribunal ici, c'est le mien, qu'un juge c'est moi! Ce que je veux, je le fais exécuter mieux que Sa Majesté la reine de la Grande-Bretagne, et, s'il me plaisait de te tuer comme un chien, il n'est personne qui, demain ou tout autre jour, osât me demander compte de ta vie.
—Vous vous croyez plus fort que vous n'êtes! marmotta James.
—Plus fort que je ne suis! en veux-tu faire l'essai?
Disant ces mots, le chef-facteur armait froidement un pistolet-revolver.
L'avocat crut qu'il allait le tuer, il se précipita à ses genoux en murmurant:
—Pardon!
—Lâche! dit le gouverneur en faisant avec les lèvres un geste de mépris; lâche! la lâcheté est un des fruits de l'instruction donnée dans les villes. Un Indien se serait fait égorger plutôt que de s'humilier ainsi. Relevez-vous, monsieur, mais retenez bien ce que je vais vous dire: S'il vous arrive de porter dorénavant les yeux sur une de mes squaws, ou de me mécontenter en quoi que ce soit, je vous ferai fouetter sur l'esplanade de la factorerie, tout avocat et mon fils que vous soyez.
Cette menace ralluma l'indignation du jeune homme.
—Votre langage, monsieur, dit-il avec colère, pourrait être seyant s'il s'adressait à un enfant, mais…
—Mais, monsieur, je commande souverainement..
—On pourrait vous en faire rabattre, interrompit James, incapable de dompter davantage son exaspération.
Le chef-facteur entra dans une fureur telle, que son visage devint aussitôt rouge comme le feu, et que le malheureux tomba à la renverse, frappé d'un coup de sang.
L'excès même de cette fureur sauva de la mort celui qui l'avait causée, car il est peu douteux que, n'eût été son attaque d'apoplexie, le père eût assassiné son fils [8].
[Note 8: Les personnes qui ont vécu avec les agents de la Compagnie de la baie d'Hudson ne m'accuseront certainement pas d'avoir, à plaisir, chargé les couleurs de cette scène.]
Celui-ci s'empressa d'appeler les servantes du gouverneur, puis il se réfugia prudemment dans la partie de la factorerie qu'il habitait avec sa mère, Alanck-ou-a-bi, l'Étoile-Blanche.
C'était une chambre divisée en deux par va grossier paravent.
Un lit de camp couvert de quelques peaux de buffle, et trois ou quatre malles, formaient tout l'ameublement. Elle tirait son calorique d'un poêle sourd, dont le tuyau se coudait et serpentait à quelques pouces du plafond.
Les murs étaient en planches, consolidées par des poutres à peine équarries et complètement nues.
Une fois dans cette pièce, James Mac Carthy en ferma intérieurement la porte au moyen d'un verrou, puis il prit dans une des malles un revolver, le chargea avec soin, le plaça sous un sac qui lui tenait lieu d'oreiller, et s'étendit sur son lit.
Une lampe de fer, posée près de lui, sur le plancher, l'éclairait faiblement en répandant autour d'elle une nauséabonde odeur d'huile de poisson. Lorsqu'il fut couché, l'avocat alluma sa pipe et se mit à réfléchir.
Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, portait sur tous ses traits le cachet anguleux du demi-sang: teint olivâtre, figure allongée, front déprimé, nez à larges ailes, pommettes saillantes, bouche grande, lèvres minces, constitution robuste quoique délicate en apparence, membres grêles, mais souples comme l'acier, durs, compactes comme ce métal.
L'ensemble de la physionomie n'était pas désagréable au premier aspect. Mais l'étudiiez-vous avec quelque soin, vous y découvriez le stigmate des passions mauvaises: jalousie, cupidité, violence, débauche, vanité excessive.
Ce que révélait à l'observateur cette physionomie, l'esprit et le coeur de Mac Carthy ne le justifiaient que trop.
Fils du gouverneur de ce nom et d'une Indienne, il avait dû à l'amour de son père pour sa mère d'être envoyé en bas âge à Québec et d'y recevoir une éducation, bien rarement le partage des enfants qui naissent de ces unions passagères.
Tant que l'Étoile-Blanche conserva sa beauté, elle demeura la favorite du chef-facteur, et le jeune James fut comblé des marques de cette tendresse. Mais le jour où elle se donna à M. Mac Carthy, la pauvre squaw était déjà épouse d'un chef peau-rouge de sa tribu. Celui-ci décida de se venger. Il attendit durant plusieurs années une occasion favorable. Elle arriva enfin. Un soir, le mari délaissé rencontra sa femme à quelques milles du fort. Il lui arracha le nez avec ses dents [9], lui creva un oeil, et, après lui avoir fait plusieurs blessures hideuses aux seins et à différentes parties du corps, il l'abandonna toute sanglante sur le théâtre de cette boucherie.
[Note 9: Cette coutume est fort en usage, dans de telles circonstances parmi le» Indiens de l'Amérique septentrionale.]
On rapporta l'Étoile-Blanche à la factorerie. Elle passa de la chambre du gouverneur à la cuisine. Cependant, M. Mac Carthy continua de pourvoir aux besoins de leur enfant.
Doué d'une facilité d'imitation extraordinaire, James fit des progrès rapides dans ses études, quoique les horizons de son intelligence fussent assez bornés. Mais il était flatteur, insinuant, et, de plus, il possédait quelques arts d'agrément; il obtint à vingt ans des succès marqués à la cour du Gouverneur-Général du Canada. C'est alors qu'il fit la connaissance d'Alfred Robin et se lia d'amitié avec lui.
Nature franche et loyale, Robin ne se doutait pas qu'il réchauffait une vipère à son foyer.
James s'éprit de Victorine; il eut l'audace de l'entretenir de son amour. La jeune femme aimait trop son mari pour lui causer la plus légère contrariété. Elle commit une faute que commettent bien souvent les personnes de son sexe; et, au lieu de prévenir Alfred des intentions perfides de Mac Carthy, elle se fit un scrupule de les lui dévoiler, tout en menaçant ce dernier de le faire s'il ne cessait de la persécuter par ses déclarations.
Rappelé à la factorerie par son père, James ne se sentait pas disposé à obéir. Mais le départ de madame Robin pour l'Angleterre et d'autres motifs que nous ne tarderons pas à faire connaître, l'y décidèrent.
On peut juger de sa stupéfaction, de sa joie, en la voyant arriver au fort, alors qu'il la croyait morte. Sa passion pour elle se ralluma plus ardente, plus impérieuse que jamais. Oubliant la scène terrible qu'il venait d'avoir avec son père et qui peut-être avait tué celui-ci, il se disait, la voix palpitante, l'oeil humide de luxure:
—Oh! cette fois, je la tiens, elle sera à moi…. à moi seul, et ses enivrantes caresses me paieront de tous les dédains dont elle m'a abreuvé!….
Comme il savourait ses voluptueuses espérances, on gratta à la porte.
—Qui est là? demanda-t-il, en saisissant le revolver posé sous son traversin.
—Alanck-ou-a-bi, fut-il répondu.
—Vous êtes seule?
—Je suis seule.
Après cette réplique, James sauta à bas de son lit, et alla tirer te verrou.
La porte s'ouvrit, et une Indienne dont le visage couturé de profondes cicatrices était horrible à voir, parut dans l'entrebâillement.
Elle était jeune encore, et, par une amère ironie, avait conservé des vestiges d'une beauté rare, au milieu des affreux ravages que le ressentiment de son mari avait faits sur sa face. Grand, pur et d'un ovale parfait, l'oeil qui lui restait faisait doublement regretter celui qu'on lui avait arraché. Sa bouche avait dû être rose, d'un dessin aimable, un nid à baisers, mais les lèvres tourmentées et lacérées, comme si on les eût tortillées en forme de vis avec une tenaille de fer, ne montraient plus que des lambeaux informes et charnus, qui servaient de cadre à quelques dents d'une blancheur éburnéenne, à demi brisées.
Elle portait le costume des squaws septentrionales: un chaud bonnet de peau de cygne, sur lequel était étendue une couverte brune, à liséré jaune, en un tissu de poil de daim et de buffle.
A la vue de son fils, le regard d'Alanck-ou-a-bi prit une expression de tendresse inexprimable.
Les siens, au contraire, s'armèrent de dureté.
James, dans son orgueil insensé, ne pouvait supporter l'idée qu'il devait sa naissance à une Indienne: il maudissait ouvertement la pauvre femme qui lui avait donné le jour.
Dès qu'elle fut entrée, il referma la porte et s'assit au bord de son lit, tandis que sa mère s'accroupissait sur les talons devant lui.
La couverte de la squaw, s'entr'ouvrant alors, laissa voir une tunique élégamment brodée et un fort joli collier de coquillages; car, par un reste de coquetterie féminine, la malheureuse créature avait conservé du goût pour la parure et les colifichets brillants.
—Comment avez-vous laissé cette dame? demanda James.
—Elle voyage dans le monde des esprits, répondit Alanck-ou-a-bi d'une voix singulièrement harmonieuse, quoique le manque de dents la fit bégayer un peu.
—C'est-à-dire qu'elle dort, reprit James.
L'Indienne inclina affirmativement sa tête.
—Vous l'avez placée dans la chambre que je vous ai désignée!
—Oui.
—Et vous en avez pris la double clé?
—Cette femme blanche est bien belle; mon fils l'aime-t-il donc? interrogea Alanck-ou-a-bi, sans répondre à la question.
—Cela ne vous regarde pas, repartit sèchement James; où est la clef de sa chambre, répondez-moi?
—La voici, dit-elle d'un ton mélancolique, mais résigné, en lui tendant une clé qu'elle tenait cachée sous sa couverte.
Le jeune homme serra vivement l'objet dans sa poche, puis il dit à sa mère en adoucissant son accent:
—Vous a-t-elle parlé?
—Elle m'a parlé.
—Qu'a-t-elle dit?
—Elle m'a interrogée pour savoir si j'avais vu ici un visage pâle qu'elle appelle son mari.
—Vous avez répondu?
—J'ai répondu que je ne l'avais pas vu.
—C'est bien.
Et, après un moment de silence, James ajouta rêveusement:
—N'est-ce pas qu'elle est belle, ma Victorine?
—Elle est belle et radieuse comme l'ed-thin[10]; mais que mon fils prenne garde! l'amour recèle un serpent sous ses fleurs les plus embaumées; j'ai peur que la femme blanche ne soit fatale à mon fils chéri.
[Note 10: Aurore boréale.]
—Gardez vos craintes pour vous, je n'en ai que faire reprit-il brusquement.
—Si mon fils voulait suivre les conseils de sa mère… insinua-t-elle.
—Je ne veux point de vos conseils, et je vous défends de vous dire ma mère, de m'appeler votre fils!
En prononçant ces mots, il se leva et arpenta la chambre à grands pas.
L'Indienne avait courbé la tête d'un air triste et soumis, car tel est le servage des squaws: le père a sur elles le droit de vie ou de mort, puis vient le mari qui jouit du même droit, et enfin l'enfant mâle qui trop souvent ne craint pas de l'exercer.
Après une pause de quelques minutes, James s'arrêta subitement devant l'Étoile-Blanche et lui dit:
—Qui a parlé à mon père de mon caprice pour Notokouë!
—Je l'ignore.
—Il faut que vous le sachiez! je veux punir celui ou celle qui m'a trahi! s'écria-t-il d'une voix tonnante.
—Peut-être est-ce Notokouë elle-même, dit Alanck-ou-a-bi d'un ton haineux; car la squaw dont il était question avait alors la préférence du facteur en chef, et quoique, depuis bien des années, elle n'eût plus de prétentions à ses caresses, Alanck-ou-a-bi ne voyait jamais sans un sentiment de jalousie une maîtresse nouvelle prendre la place qu'elle avait autrefois occupée.
—Si c'est Notokouë, je ne la ménagerai pas plus qu'une autre! grondaJames.
—Mais, pauvre enfant, si tu touches un cheveu de sa tête, il te tuera!
Un sourire amer plissa les lèvres du jeune homme.
—Déjà, ce soir, il a voulu me tuer, dit-il sourdement.
—Te tuer! s'écria l'Indienne, en se dressant sur ses pieds; te tuer! tu dis qu'il a voulu te tuer! répéta-t-elle avec un accent de fureur indicible. Ah! ne me dis pas qu'il t'a fait cette menace; non, ne me le dis pas, James! Si je l'entendais encore, j'oublierais le passé, j'oublierais ce qu'il fut pour moi, cet homme! En lui, je ne verrais plus ton père, mais l'instrument de tous mes maux, la cause de toutes ces laideurs qui font de moi un monstre, l'auteur de toutes les humiliations que j'ai souffertes, que je souffre encore par amour pour toi, parce que je voulais, James que tu fusses grand, habile et puissant comme les Visages. Pâles!
En ce moment, la squaw, emportée par la passion s'était transfigurée; ses difformités physiques disparaissaient pour ainsi dire, son éloquence entraînante eût ému le coeur le plus dur. Mais James y fut insensible. Dans son âme il ne restait plus de place pour une fibre délicate Au lieu donc d'apaiser sa mère, de la remercier pour ces témoignages de tendresse sincère quoique violente, il prit plaisir à l'irriter davantage.
—Et s'il lui était arrivé de me tuer ce soir, quand il dirigea un pistolet sur moi, qu'eussiez-vous fait? dit-il avec une négligence affectée.
L'Indienne devint pâle, ses jambes fléchirent sous elle. Pour ne pas choir, elle dut se soutenir au lit de son fils; néanmoins, elle répondit d'une voie caverneuse:
—Si tu me dis encore ces choses, James, j'irai mettre le feu à la poudrière et j'ensevelirai le chef avec tout son monde sous les ruines du fort.
—Rassurez-vous, reprit le jeune homme, il a été puni de sa méchanceté.
—Tu te serais vengé!
—Non; mais la colère lui a fait monter le sang à la tête, et, quand je l'ai quitté, il avait perdu connaissance. Peut-être est-il mort!
L'Étoile-Blanche fit un geste négatif.
—Il est sujet à ces attaques, dit-elle, et toujours il en revient. Mais je t'en supplie, mon fils, ne t'expose plus aux coups de ce bison furieux; dans un moment de rage, il…
James l'interrompit.
—Vous connaissez, demanda-t-il, des herbes qui procurent le sommeil!
—Alanck-ou-a-bi, répondit-elle, connaît aussi celles qui donnent la mort.
—Ce n'est point de ces dernières que j'ai besoin.
L'Indienne abaissa sur lui un regard pénétrant.
—Je comprends, dit-elle ensuite, mon fils veut courir l'allumette [11] chez la femme blanche.
[Note 11: Parmi les Indiens de l'Amérique septentrionale, courir l'allumette, c'est, comme on le verra plus loin, courir les belles. Cette métaphore a été empruntée à l'usage suivant; Un jeune Peau-Rouge a-t-il envie d'obtenir les faveurs d'une femme, il se glisse dans la tente de celle-ci, pendant la nuit, allume au feu un brin de bois et s'approche du lit. Si la squaw éteint la lumière, c'est signe qu'elle accède à ses désirs; si, au contraire, elle la laisse brûler, le galant est obligé de se retirer au plus vite, pour ne pas s'exposer aux railleries et même aux coups des autres personnes couchées dans la hutte.]
—Je veux, répliqua James, une plante pour l'endormir.
—Avant de livrer cette plante à mon fils bien-aimé, Alanck-ou-a-bi consultera les esprits.
—Eh! s'écria-t-il, je ne crois point à vos superstitions ridicules.
—Mon fils a tort, dit gravement l'Indienne, Kitchi-Manitou parle le langage de l'avenir à ceux qui savent l'entendre. S'il est favorable à ton amour, je te donnerai sur-le-champ la médecine que tu demandes.
—Et s'il est défavorable? fit James impatienté.
—S'il est défavorable, je la refuserai à mon fils, dit-elle avec fermeté.
Le jeune homme fronça les sourcils, et il allait s'abandonner à un accès de colère; mais, réfléchissant que, par ce moyen, il n'obtiendrait rien de sa mère, il préféra attendre l'épreuve à laquelle l'Étoile-Blanche avait résolu de le soumettre.
Avec un morceau de craie, la squaw décrivit sur le plancher une large spirale, au centre de laquelle elle enfonça un clou.
Puis, dans une cage placée en un coin de la chambre, elle prit trois musaraignes, deux grises et une brune. La brune était une femelle, les grises des mâles.
La brune fut attachée par la patte à une cordelette en nerf d'animal, fixée elle-même au clou planté dans la spirale.
Sur l'un des mâles, Alanck-ou-a-bi traça avec sa craie une ligne droite.
Sur l'autre, elle traça une ligne courbe.
Ensuite, elle posa les deux musaraignes sur le cercle le plus excentrique de la spirale.
Et, s'animant tout d'un coup, elle se mit à danser autour, en chantant sur un diapason bas d'abord, mais qui ne tarda pas à monter, à mesure qu'elle précipitait les mouvements de son corps:
—«La musaraigne brune, c'est la femme aimée de mon fils.
—«Le voici, lui, représenté par la musaraigne qui a une raie tortue sur son dos, et celle qui porte la raie droite c'est le mari de la femme aimée de mon fils.
«Que Kitchi-Manitou accorde à mon fils la victoire sur son rival et que la musaraigne brune tourne ses yeux vers lui.
«Mon fils est brave, il est beau, il est puissant, c'est le rejeton d'un grand chef.
«Mais où va la ligne courbe?
«Pourquoi ne suit-elle pas le chemin que j'ai frayé pour elle? pourquoi se précipiter sur la musaraigne brune, au lieu de se glisser doucement à elle et de gagner son coeur par des paroles sucrées comme le miel?
«Mon fils n'obtiendra pas l'amour de celle qu'il aime.
«Elle ronge la corde magique, elle la coupe; elle rejoint la musaraigne à la raie droite.
«Et toutes deux s'unissent pour se jeter sur mon fils. Les esprits se sont prononcés contre lui.»
Parvenue à ce point, l'Étoile-Blanche, qui vociférait comme une insensée et se démenait en des contorsions furibondes, tomba, épuisée, sur le plancher, où elle se roula longtemps comme si elle eût été en proie à une attaque d'épilepsie.
Ainsi qu'elle l'avait indiqué dans son chant, la musaraigne à la raie courbe, une fois lâchée, avait couru directement à la musaraigne brune, en train de couper avec ses dents le lien que l'Indienne lui avait mis à la patte.
Aussitôt libre, elle rejoignit la musaraigne à la raie droite, qui suivait tranquillement les enroulements de la spirale, vers le centre, et l'une et l'autre, paraissant faire cause commune, s'avançaient avec des intentions évidemment hostiles vers la musaraigne à la raie courbe, quand, le bruit causé par la chute de l'Étoile-Blanche frappant d'épouvante les trois petits quadrupèdes, ils regagnèrent leur cage en toute hâte.