Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle, des bourrelets de poussière et se cale.
Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux, gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le troublerait.
L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches.
Brusquement, une alerte. Des appels approchent, des pas.
--Poil de Carotte? Poil de Carotte?
Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.
--Poil de Carotte, est-tu là?
Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.
--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?
On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.
Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un instant suspendue, inquiète, pelotonnée.
Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa part.
Rien de plus.
L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son âme de lièvre où il fait noir.
Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.
Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une boucherie.
Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là, pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui, dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:
--Régale-toi.
Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups de langue, puis s'attendrit.
--Pauvre vieux, jouis de ton reste.
Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche plus que ses lèvres sucrées.
--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...
A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.
La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui le regarde d'un oeil.
Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait.
--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé juste.
Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.
Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse, avec le soin que toutes les gouttes y tombent.
Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte d'autrui.
Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps. Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.
D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.
Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, ou se détend et ne crie pas.
--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de Carotte.
Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes, les veines orageuses, il l'étouffe.
Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.
Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.
--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.
Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve:
Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.
Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau transparente.
Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers fantômes.
Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont rien à craindre.
Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes.
Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent des écrevisses géantes.
Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.
Et les écrevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles crépitent. Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.
L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères, gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une sculpture grossière.
Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de foin dans la bouche.
Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête.
--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.
--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.
--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.
--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. D'ailleurs, on les mate.
Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau enveloppé d'une gelée tremblante.
--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil de Carotte.
--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches dures.
--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?
--Elle le refuserait, dit Pajol.
En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite droit aux tétines maternelles.
--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.
--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur nez.
Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.
Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître les petits noms des agneaux.
Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une pelle usée.
--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!
--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!
Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.
--Veux-tu un berdin? dit-il.
--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.
Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.
Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet, ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en aperçoive.
Il dira qu'il l'a perdu.
Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.
Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble garder les moutons, toute seule.
Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte que Poil de Carotte.
--Te voilà, canard! dit-il.
--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma ligne?
--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.
Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que de ne pas s'y tromper.
--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte.
Et ils restent bons camarades.
Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le force à boire un verre de vin pur.
Puis ils vont pêcher.
Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange comme des enfants.
--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton bouchon aura enfoncé trois fois.
Poil de Carotte: Pourquoi trois?
Parrain: La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne tire jamais trop tard.
Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:
--Seize, dix-sept, dix-huit!...
Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il bourre Poil de Carotte de haricots blancs.
--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de perdrix.
Poil de Carotte: Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. Parrain: Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point ton content, chez ta mère.
Poil de Carotte: Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini aussi.
Parrain: On en redemande, bêta.
Poil de Carotte: C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester sur sa faim.
Parrain: Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce singe était mon enfant! Arrangez ça.
Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.
Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de sa mère.
--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.
Poil de Carotte: Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à la mienne.
Parain: Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle me dirait merci, avant de taper.
Parrain: Dors, canard, dors!
Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.
Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.
--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?
Poil de Carotte: Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles souvent.
Parrain: Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à te relever?
Poil de Carotte: Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! Parrain: Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le costume des dimanches du petit Bernard.
Poil de Carotte: Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.
Parrain: Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.
Poil de Carotte: Je serais loin.
Parrain: Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.
Poil de Carotte: Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.
Parrain: Dors, canard, dors.
Poil de Carotte: Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est impossible de dormir quand on me touche.
Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:
--Canard, dors-tu?
Poil de Carotte: Non, parrain.
Parrain: Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher des vers.
--C'est une idée, dit Poil de Carotte.
Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le jardin.
Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante.
--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.
--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts barbouillés de leur sale bave.
Parrain: Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la terre. Pour ma part, j'en mangerais.
Poil de Carotte: Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.
Parrain: Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des prunes.
Poil de Carotte: Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.
Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;
--Ce sont les meilleures.
Poil de Carotte: Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.
--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.
Poil de Carotte: C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.
Parrain: Canard! canard! ça conserve.
--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me trompe.
En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi calmer toutes les coliques de la vie.
La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se lasse pas d'allonger.
Il recule et dit:
--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.
A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce n'est plus amusant de jouer.
--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.
Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, une jambe levée.
Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un autre bâton.
Il les promène de long en large.
--Halte! dit-il, ça se dérange. Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet le cortège en branle.
--Aie! fait Mathilde qui grimace.
Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache le tout. On continue.
--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.
Comme ils hésitent:
--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.
Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le premier, pour sa peine.
Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le visage de Mathilde et la baise sur la joue.
--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.
Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches, gênés, ils rougissent tous deux.
Grand frère Félix leur montre les cornes.
--Soleil! Soleil!
Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles aux lèvres.
--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!
--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si maman veut.
Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage.
--Gare les calottes, dit grand frère Félix.
Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.
Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.
Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.
Poil de Carotte: Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai tout.
Mathilde: Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.
Poil de Carotte: Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce qu'elle te corrige, ta maman?
Mathilde: Des fois; ça dépend.
Poil de Carotte: Pour moi, c'est toujours sûr.
Mathilde: Mais je n'ai rien fait.
Poil de Carotte: Ça ne fait rien. Attention!
Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a l'orgueil de s'écrier:
--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!
Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:
--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne fessée. Et toi?
Poil de Carotte: Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous ne faisions rien de mal.
Mathilde: Non, pour sûr.
Poil de Carotte: Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me marierais bien avec toi.
Mathilde: Moi, je me marierais bien avec toi aussi.
Poil de Carotte: Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais n'aie pas peur, je t'estime.
Mathilde: Tu es riche à combien, Poil de Carotte?
Poil de Carotte: Mes parents ont au moins un million.
Mathilde: Combien que ça fait un million?
Poil de Carotte: Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur argent.
Mathilde: Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.
Poil de Carotte: Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur, personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.
Mathilde:
Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?
Poil de Carotte: Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.
Mathilde: Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le répéter.
Poil de Carotte: Non, c'est notre secret à papa et à moi.
Mathilde: Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.
Poil de Carotte: Pardon, je le sais.
Mathilde: Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.
--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.
--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras le mot.
Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités au lieu d'une.
--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.
Mathilde: Maman me défend de jurer.
Poil de Carotte: Tu ne sauras pas le mot.
Mathilde: Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.
Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.
--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.
--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas de moi!
Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue, elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.
Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.
Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort la tête et montre les dents.
--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère.
Poil de Carotte: Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.
Pierre: Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.
Poil de Carotte: Du reste?
Pierre: Oui, du reste. Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront ce soir!
Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.
Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut, quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:
--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.
--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.
Rémy: Pourquoi moi?
Poil de Carotte: Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.
--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de Carotte pêcher des têtards?
Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait clairement signe que non.
--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de moi, tout à l'heure.
Rémy: Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.
Poil de Carotte: Reste. Nous jouerons ici.
Rémy: Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. J'en ramasserai des pleins paniers.
Poil de Carotte: Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, elle se ravise.
Rémy: J'attendrai un petit quart, mais pas plus.
Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.
--Qu'est-ce que je te disais?
En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.
--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa que tu musardes et il te grondera.
Rémy: Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.
Madame Lepic: --Ah! vraiment, Poil de Carotte?
Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied et regarde ailleurs.
--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me rétracter.
Elle n'ajoute rien.
Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix fraîches, exprès.
Rémy est déjà loin.
Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.
Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche, toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme une casserole.
Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.
Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer d'elle-même.
Madame Lepic: Où vas-tu?
Poil de Carotte:Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer
Je vais me promener avec papa.
Madame Lepic: Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça...Sa main droite recule comme pour prendre son élan.
Poil de Carotte,bas: Compris.
Scène II
Poil de Carotte:En méditation près de l'horloge.
Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!
Monsieur Lepic:
Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant la pretentaine pour affaires.
Allons! partons.
Poil de Carotte: Non, mon papa.
Monsieur Lepic: Comment, non? Tu ne veux pas venir?
Poil de Carotte: Oh si! mais je ne peux pas.
Monsieur Lepic: Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?
Poil de Carotte: Y a rien, mais je reste. Monsieur Lepic: Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche à ton aise.
Madame Lepic:
Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre.
Pauvre chéri!Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les tire. Le voilà tout en larmes, parce que son père...Elle regarde en dessous M. Lepic...voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère qui te tourmenterait avec cette cruauté.Les Lepic père et mère se tournent le dos.
Poil de Carotte:
Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un seul.
Tout le monde ne peut pas être orphelin.
M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.
Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:
--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous le reprendrons ce soir?
--Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.
Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix.
Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec affection et oublie un moment sa charge.
Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le soutenir.
--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.
Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se couche un peu et halète, toute sa langue dehors.
--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!
Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.
Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté, où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de lièvre.
--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. Nous rentrerons bredouilles, ce soir.
Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.
Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,voilà Pyrame en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer.
Il soulève sa casquetteDes perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carottelaisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,M. Lepic manque ou tue.
Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et à cette condition, ça réussit presque toujours.
--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. Pourquoi ris-tu?
--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.
Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.
--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.
Poil de Carotte: Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais.
Monsieur Lepic: Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te moques de ton père.
Poil de Carotte: Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis qu'un serin.
La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre. Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, que la chasse grise, oublie d'en demander.
--Une goutte, papa?
Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic:
--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
Monsieur Lepic: Ote-la, mon garçon.
Poil de Carotte: Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle bourdonne.
Monsieur Lepic: Laisse-la mourir toute seule.
Poil de Carotte: Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? Monsieur Lepic: Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
Poil de Carotte: Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la permission?
--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.
Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de réclamer sa part.
Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:
--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. Seulement, elle a tout bu.
--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu entendras:pit, pit,dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses passeront sur la tête.
Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.
Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.
Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise. Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et un bec sanglant. Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de Carotte.
Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure.
Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.
Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.
Elles fontpit, pit, pit,comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.
Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation formidable aux quatre coins du bois.
Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus que d'ordinaire.
--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme à son fils encore fumant:
--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?
Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.
Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.
--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.
Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, elle pousse des cris de douleur.
Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.
Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic lui-même arrive.
--Montre voir, disent-ils.
Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.
M. Lepic tente de l'ôter.
--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.
En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côté par sa bouche.
M. Lepic met son lorgnon.
--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!
Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.
--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie; il sue. Du sang paraît.
--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.
--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.
--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère.
M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.
M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.
Ouf!
Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère, il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son hameçon lui est resté dans le dos.
--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.
Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?
Des voisins attirés le questionnent:
--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?
Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:
--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est pas de ta faute.
Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs s'emplissent de larmes.
Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.
Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.
--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc bien méchante?
Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins attendris par sa bonté.
Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.
--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.
Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un trou, et de piétiner la terre.
--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon! Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!
Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements rauques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques.
Madame Lepic: Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?
Poil de Carotte: Non, maman.
Madame Lepic: Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes poches.
Poil de Carotte:Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des oreilles d'âne.
Ah! oui, maman! Rends-le-moi.
Madame Lepic: Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?
Poil de Carotte: Je ne sais pas.
Madame Lepic: Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie. Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?
Poil de Carotte: Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
Madame Lepic: Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine dernière.
Poil de Carotte: Alors, c'est mon couteau.
Madame Lepic: Quel couteau? Qui t'a donné un couteau?
Poil de Carotte: Personne.
Madame Lepic: Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.
Poil de Carotte: Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche. Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!
Madame Lepic: Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?
Poil de Carotte: Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il seulement la surveiller toute ma vie!
Madame Lepic: Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
Poil de Carotte: Oui, maman.
Madame Lepic: Et je te défends de dire"oui, maman", de faire l'original; et gare à toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.
Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au creux d'un vieux nid?
Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or. On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.
Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on y renoncera.
Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:
--Maman, eh! maman!
Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces d'argent.
Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.
Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et puis comment faire la preuve?
Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se sauve.
Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour périlleux vers la table à ouvrage.
Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:
--Attention! ça brûle, ça brûle!
Poil de Carotte:
Maman, maman, je l'ai.
Madame Lepic: Mois aussi.
Poil de Carotte: Comment? la voilà.
Madame Lepic: La voici.
Poil de Carotte: Tiens! fais voir.
Madame Lepic: Fais voir, toi.
Poil de CarotteIl montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase. C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.
Madame Lepic: Je ne dis pas non. Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or. Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas le bonheur.
Poil de Carotte: Alors, je peux aller jouer, maman?
Madame Lepic: Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes deux pièces.
Poil de Carotte: Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
Madame Lepic: Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et toi, as-tu une idée?
Poil de Carotte: Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, et merci.
Madame Lepic: Attends! si c'était le jardinier?
Poil de Carotte: Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
Madame Lepic: Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. Après tout, c'est peut-être moi.
Poil de Carotte: Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
Madame Lepic: Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.
Madame Lepic:
Sa main droite levée, menace ruine.
Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.La première gifle tombe.