CONTES

On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfans,Quand ils sont tous beaux, bien-faits & bien grands,Et d'un exterieur qui brille;Mais si l'un d'eux est foible ou ne dit mot,On le méprise, on le raille, on le pille,Quelquefois cependant c'est ce petit marmotQui fera le bonheur de toute la famille.FIN.Extrait du Privilége du Roy.Par Grace & Privilége du Roy, Donné à Fontainebleau, le 28. Octobre 1696. SignéLouvet, & Scelé: Il est permis au SieurP. Darmancour, de faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, un Livre qui a pour titre,Histoires ou Contes du temps passé, avec des Moralités; & ce pendant le temps & espace de six années consecutives, avec défense à tous Imprimeurs & Libraires de Nôtre Royaume, ou autres: d'Imprimer ou faire imprimer, vendre & distribüer ledit Livre sans son consentement, ou de ceux qui auront droit de lui; pendant ledit temps, sur les peines portées plus au long par ledit Privilége: Et ledit Sieur P. Darmancour a cedé son Privilége à Claude Barbin, pour en joüir par luy, suivant l'accord fait entr'eux.Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris le 11. Janvier 1697.Signé,P. Aubouin,Syndic.Les Exemplaires ont esté fournis.CONTESEN VERSPAR Mr. PERRAULT,De l'Academie Françoise.TABLE.Préfacep. 77Peau d'Asne,Contep. 83Les Souhaits Ridicules,Contep. 107Griselidis,Nouvellep. 113PRÉFACE.[100]La manière dont le public a reçu les pièces de ce recueil, à mesure qu'elles lui ont été données séparément, est une espèce d'assurance qu'elles ne lui déplairont pas, en paroissant toutes ensemble. Il est vrai que quelques personnes, qui affectent de paroître graves, et qui ont assez d'esprit pour voir que ce sont des contes faits à plaisir, et que la matière n'en est pas fort importante, les ont regardées avec mépris; mais on a eu la satisfaction de voir que les gens de bon goût n'en ont pas jugé de la sorte.Ils ont éte bien aises de remarquer que ces bagatelles n'étoient pas de pures bagatelles, qu'elles renfermoient une morale utile, et que le récit enjoué dont elles étoient enveloppées n'avoit été choisi que pour les faire entrer plus agréablement dans l'esprit et d'une manière qui instruisît et divertît tout ensemble. Cela devoit me suffire pour ne pas craindre le reproche de m'être amusé à des choses frivoles. Mais, comme j'ai affaire à bien des gens qui ne se payent pas de raisons, et qui ne peuvent être touchés que par l'autorité et par l'exemple des anciens, je vais les satisfaire là-dessus.Les fables milésiennes, si célèbres parmi les Grecs, et qui ont fait les délices d'Athènes et de Rome, n'étoient pas d'une autre espèce que les fables de ce recueil. L'histoire de la Matrone d'Ephèse est de la même nature que celle de Griselidis: ce sont l'une et l'autre des Nouvelles, c'est-à-dire des récits de choses qui peuvent être arrivées et qui n'ont rien qui blesse absolument la vraisemblance. La fable de Psyché, écrite par Lucien et par Apulée, est une fiction toute pure et un conte de vieille, comme celui de Peau d'Ane. Aussi voyons-nous qu'Apulée le fait raconter, par une vieille femme, à une jeune fille que des voleurs avoient enlevée, de même que celui de Peau d'Ane est conté tous les jours à des enfants par leurs gouvernantes et par leurs grand'mères. La fable du laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir de faire, comme il lui plairoit, la pluie et le beau temps, et qui en usa de telle sorte qu'il ne recueillit que de la paille sans aucuns grains, parce qu'il n'avoit jamais demandé ni vent, ni froid, ni neige, ni aucun temps semblable, chose nécessaire cependant pour faire fructifier les plantes; cette fable, dis-je, est de même genre que le conte des Souhaits ridicules, si ce n'est que l'un est sérieux et l'autre comique; mais tous les deux vont à dire que les hommes ne connoissent pas ce qui leur convient, et sont plus heureuz d'être conduits par la Providence, que si toutes choses leur succédoient selon qu'ils le désirent.Je ne crois pas qu'ayant devant moi de si beaux modèles, dans la plus sage et la plus docte antiquité, on soit en droit de me faire aucun reproche. Je prétends même que mes fables méritent mieux d'être racontées que la plupart des contes anciens, et particulièrement celui de la Matrone d'Ephèse et celui de Psyché, si on les regarde du côté de la morale, chose principale dans toutes sortes de fables, et pour laquelle elles doivent avoir été faites. Toute la moralité qu'on peut tirer de la Matrone d'Ephèse est que souvent les femmes qui semblent les plus vertueuses le sont le moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point qui le soient véritablement.Qui ne voit que cette morale est très-mauvaise, et qu'elle ne va qu'à corrompre les femmes par le mauvais exemple, et à leur faire croire qu'en manquant à leur devoir elles ne font que suivre la voie commune? Il n'en est pas de même de la morale de Griselidis, qui tend à porter les femmes à souffrir de leurs maris, et à faire voir qu'il n'y en a point de si brutal ni de si bizarre dont la patience d'une honnête femme ne puisse venir à bout.A l'égard de la morale cachée dans la fable de Psyché, fable en elle-même très-agréable et très-ingénieuse, je la comparerai avec celle de Peau d'Ane, quand je la saurai; mais, jusqu'ici, je n'ai pu la deviner. Je sais bien que Psyché signifie l'âme; mais je ne comprends point ce qu'il faut entendre par l'Amour, qui est amoureux de Psyché, c'est-à-dire de l'âme, et encore moins ce qu'on ajoute, que Psyché devoit être heureuse tant qu'elle ne connoîtroit point celui dont elle étoit aimée, qui étoit l'Amour; mais qu'elle seroit très-malheureuse dès le moment qu'elle viendroit à le connoître: voilà pour moi une énigme impénétrable. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette fable, de même que la plupart de celles qui nous restent des anciens, n'ont été faites que pour plaire, sans égard aux bonnes mœurs, qu'ils négligeoient beaucoup.Il n'en est pas de même des Contes que nos aïeux ont inventés pour leurs enfants. Ils ne les ont pas contés avec l'élégance et les agréments dont les Grecs et les Romains ont orné leurs fables; mais ils ont toujours eu un très-grand soin que leurs contes renfermassent une morale louable et instructive. Partout la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni. Ils tendent tous à faire voir l'avantage qu'il y a d'être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant, et le mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas.Tantôt ce sont des fées qui donnent pour don à une jeune fille qui leur aura repondu avec civilité, qu'à chaque parole qu'elle dira, il lui sortira de la bouche un diamant ou une perle; et, à une autre fille qui leur aura répondu brutalement, qu'à chaque parole il lui sortira de la bouche une grenouille ou un crapaud. Tantôt ce sont des enfants qui, pour avoir bien obéi à leur père et à leur mère, deviennent grands seigneurs; ou d'autres qui, ayant été vicieux et désobéissans, sont tombés dans des malheurs épouvantables.Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le désir de ressembler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et en même temps la crainte des malheurs où les méchans sont tombés par leur méchanceté. N'est-il pas louable à des pères et à des mères, lorsque leurs enfants ne sont pas encore capables de goûter les vérités solides et dénuées de tout agrément, de les leur faire aimer, et, si cela se peut dire, de les leur faire avaler, en les enveloppant dans des récits agréables et proportionnés à la foiblesse de leur âge! Il n'est pas croyable avec quelle avidité ces âmes innocentes, et dont rien n'a encore corrompu la droiture naturelle, reçoivent ces instructions cachées; on les voit dans la tristesse et dans l'abattement tant que le héros ou l'héroïne du conte sont dans le malheur, et s'écrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive; de même qu'après avoir souffert impatiemment la prospérité du méchant ou de la méchante, ils sont ravis de les voir enfin punis comme ils le méritent. Ce sont des semences qu'on jette, qui ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais dont il ne manque guère d'éclore de bonnes inclinations.J'aurois pu rendre mes contes plus agréables, en y mêlant certaines choses un peu libres dont on a accoutumé de les égayer; mais le désir de plaire ne m'a jamais assez tenté pour violer une loi que je me suis imposée, de ne rien écrire qui pût blesser ou la pudeur, ou la bienséance. Voici un madrigal qu'une jeune demoiselle de beaucoup d'esprit a composé sur ce sujet, et qu'elle a écrit au-dessous du conte de Peau d'Ane que je lui avois envoyé:Le conte de Peau d'Ane est ici racontéAvec tant de naïveté,Qu'il ne m'a pas moins divertieQue quand, auprès du feu, ma nourrice ou ma mieTenoient en le faisant mon esprit enchanté.On y voit par endroits quelques traits de satire,Mais qui, sans fiel et sans malignité,A tous également font du plaisir à lire.Ce qui me plaît encor dans sa simple douceurC'est qu'il divertit et fait rire,Sans que mère, époux, confesseur,Y puissent trouver à redire.[100]From the Griselidis of 1695.PEAU D'ASNE.CONTE.A MADAME LA MARQUISE DE L.Par Mr. Perrault, de L'Academie Françoise.Il est des gens de qui l'esprit guindé,Sous un front jamais deridéNe souffre, n'approuve & n'estimeQue le pompeux & le sublime;Pour moi, j'ose poser en faitQu'en de certains momens l'esprit le plus parfaitPeut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes;Et qu'il est des tems & des lieuxOù le grave & le serieuxNe vallent pas d'agreables sornettes.Pourquoi faut-il s'émerveillerQue la Raison la mieux sensée,Lasse souvent de trop veiller,Par des contes d'Ogre[101]& de FéeIngenieusement bercée,Prenne plaisir à sommeiller,Sans craindre donc qu'on me condamneDe mal employer mon loisir,Je vais, pour contenter vôtre juste desir,Vous conter tout au long l'histoire de Peau D'Asne.[101]Homme Sauvage qui mangeoit les petits enfans.Il étoit une fois un RoiLe plus grand qui fût sur la Terre,Aimable en Paix, terrible en Guerre,Seul enfin comparable à soi:Ses voisins le craignoient, ses Etats étoient calmes,Et l'on voyoit de toutes partsFleurir, à l'ombre de ses palmesEt les Vertus & les beaux Arts.Son aimable Moitié, sa Compagne fidelle,Etoit si charmante & si belle,Avoit l'esprit si commode & si douxQu'il étoit encor avec elleMoins heureux Roi qu'heureux espoux.De leur tendre & chaste Hymenée,Plein de douceur & d'agrementAvec tant de vertus une fille étoit née,Qu'ils se consoloient aisementDe n'avoir pas de plus ample lignée.Dans son vaste & riche Palais,Ce n'étoit que magnificence,Partout y fourmilloit une vive abondanceDe Courtisans & de Valets;Il avoit dans son EscurieGrands & petits chevaux de toutes les façons,Couverts de beaux caparaçonsRoides d'or & de broderie;Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrantC'est qu'au lieu plus apparent,Un maître Asne étailloit ses deux grandes oreilles,Cette injustice vous surprend,Mais, lorsque vous sçaurez ses vertus nompareilles,Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand.Tel et si net le forma la NatureQu'il ne faisoit jamais d'ordure,Mais bien beaux Ecus au soleilEt Loüis de toute maniereQu'on alloit recuëillir sur la blonde litiereTous les matins à son reveil.Or le Ciel qui par fois se lasseDe rendre les hommes contents,Qui toûjours à ses biens mêle quelque disgraceAinsi que la pluye au beau tems,Permit qu'une aspre maladieTout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.Par tout on cherche du secours,Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,Ni les Charlatans ayant cours,Ne pûrent tous ensemble arrêter l'incendieQue la fievre allumoit en s'augmentant toûjours.Arrivée a sa derniere heure,Elle dit au Roi son épouxTrouvez bon qu'avant que je meure,J'exige une chose de vousC'est que s'il vous prenoit envieDe vous remarier quand je n'y serai plus...—Ha! dit le Roi, ces soins sont superflus,Je n'y songerai de ma vie,Soyez en repos là dessus.Je le croi bien, reprit la Reine,Si j'en prens à témoin vôtre amour vehement,Mais pour m'en rendre plus certaineJe veux avoir vôtre serment,Adouci toute fois par ce temperammentQue si vous rencontrez une femme plus belle,Mieux faite & plus sage que moi,Vous pourrez franchement lui donner vôtre foiEt vous marier avec elle:Sa confiance en ses attraitsLui faisoit regarder une telle promesseComme un serment surpris avec adresseDe ne se marier jamais.Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmesTout ce que la Reine voulut;La Reine entre ses bras mourut,Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.A l'ouïr sanglotter & les nuits & les jours,On jugea que son deüil ne lui durerait guerreEt qu'il pleuroit ses defuntes AmoursComme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.On ne se trompa point. Au bout de quelques moisIl voulut proceder à faire un nouveau choix;Mais ce n'étoit pas chose aisée,Il falloit garder son sermentEt que la nouvelle EpouséeEût plus d'attraits & d'agrementQue celle qu'on venoit de mettre au monument.Ni la Cour en beautez fertile,Ni la Campagne, ni la Ville,Ni les Royaumes d'alentourDont on alla faire le tour,N'en pûrent fournir une telle,L'Infante seule étoit plus belleEt possedoit certains tendres appasQue la deffunte n'avoit pas.Le Roy le remarqua lui-mêmeEt brûlant d'un amour extremeAlla follement s'aviserQue par cette raison il devoit l'épouser.Il trouva même un CasuisteQui jugea que le cas se pouvoit proposer;Mais la jeune Princesse tristeD'oüïr parler d'un tel amour,Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.De mille chagrins l'ame pleineElle alla trouver sa Maraine,Loin dans une grotte à l'écartDe Nacre & de Corail richement étoffée;C'étoit une admirable FéeQui n'eut jamais de pareille en son Art.Il n'est pas besoin qu'on vous dieCe qu'étoit une Fée en ces bienheureux tems,Car je suis sûr que votre MieVous l'aura dit dez vos plus jeunes ans.Je sçay, dit-elle, en voyant la PrincesseCe qui vous fait venir ici,Je sais de votre cœur la profonde tristesseMais avec moi n'ayez plus de souci.Il n'est rien qui vous puisse nuirePourvû qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire,Votre Pere, il est vrai, voudroit vous épouser;Ecouter sa folle demandeSeroit une faute bien grandeMais sans le contredire on le peut refuser.Dites-lui qu'il faut qu'il vous donnePour rendre vos desirs contents,Avant qu'à son amour vôtre cœur s'abandonneUne Robe qui soit de la couleur du Tems.Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,Quoi que le Ciel en tout favorise ses vœux,Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.Aussi-tôt la jeune PrincesseL'alla dire en tremblant à son Pere amoureuxQui dans le moment fit entendreAux Tailleurs les plus importansQue s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire attendre,Une robe qui fût de la couleur du Temps,Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroitTous pendre.Le second jour ne luisoit pas encorQu'on apporta la robe desirée;Le plus beau bleu de l'EmpiréeN'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'orD'une couleur plus azurée.De joye & de douleur l'Infante penetréeNe sçait que dire ni commentSe derober à son engagement.Princesse demandez-en une,Lui dit sa Maraine tout bas,Qui plus brillante & moins commune,Soit de la couleur de la LuneIl ne vous la donnera pas.A peine la Princesse en eut fait la demandeQue le Roi dit à son Brodeur,Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeurEt que dans quatre jours sans faute on me la rende.Le riche habillement fut fait au jour marquéTel que le Roy s'en étoit expliquéDans les Cieux où la Nuit a deployé ses voiles,La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argentLors même qu'au milieu de son cours diligentSa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.La Princesse admirant ce merveilleux habitEstoit à consentir presque deliberée,Mais, par sa Maraine inspiréeAu Prince amoureux elle dit,Je ne sçaurois être contenteQue je n'aye une Robe encore plus brillanteEt de la couleur du Soleil;Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareilFit venir aussi-tôt un riche LapidaireEt lui commanda de la faireD'un superbe tissu d'or & de diamans,Disant que s'il manquoit à le bien satisfaire,Il le feroit mourir au milieu des tourmens.Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,Car l'ouvrier industrieux,Avant la fin de la semaineFit apporter l'ouvrage precieuxSi beau, si vif, si radieuxQue le blond Amant de ClimeneLorsque sur la voute des CieuxDans son char d'or il se promeneD'un plus brillant éclat n'ébloüit pas les yeux.L'Infante que ces dons achevent de confondreA son Pere, à son Roi ne sçait plus que répondre;Sa Maraine aussi-tôt la prenant par la main,Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,Demeurer en si beau chemin,Est-ce une si grande merveilleQue tous ces dons que vous en recevezTant qu'il aura l'Asne que vous sçavezQui d'écus d'or sans cesse emplit sa bource;Demandez-lui la peau de ce rare Animal,Comme il est toute sa resource,Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.Cette Fée étoit bien sçavante,Et cependant elle ignoroit encorQue l'amour violent pourvû qu'on le contente,Conte pour rien l'argent & l'or;La peau fut galamment aussi tôt accordéeQue l'Infante l'eut demandée.Cette Peau quand on l'apportaTerriblement l'epouvantaEt la fit de son sort amerement se plaindre,Sa Maraine survint & lui representaQue quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;Qu'il faut laisser penser au RoyQu'elle est tout à fait disposéeA subir avec lui la conjugale Loi;Mais qu'au même moment seule & bien deguiséeIl faut qu'elle s'en aille en quelque Etat lointainPour éviter un mal si proche & si certain.Voici, poursuivit-elle, une grande cassetteOù nous mettrons tous vos habitsVôtre miroir, vôtre toillette,Vos diamans & vos rubis.Je vous donne encor ma Baguette;En la tenant en vôtre mainLa cassette suivra vôtre même chemin.Toujours sous la Terre cachée;Et lorsque vous voudrez l'ouvrirA peine mon bâton la Terre aura touchéeQu'aussi-tôt à vos yeux elle viendra s'offrir.Pour vous rendre méconnaissableLa dépoüille de l'Asne est un masque admirableCachez-vous bien dans cette peau,On ne croira jamais, tant elle est effroyableQu'elle renferme rien de beau.La Princesse ainsi travestieDe chez la sage Fée à peine fut sortie,Pendant la fraîcheür du matinQue le Prince qui pour la FêteDe son heureux Hymen s'apprêteApprend tout effrayé son funeste destin.Il n'est point de maison, de chemin, d'avenuëQu'on ne parcoure promptement,On ne peut deviner ce qu'elle est devenuë.Par tout se répandit un triste & noir chagrinPlus de Nopces, plus de Festin,Plus de Tarte, plus de Dragées,Les Dames de la Cour toutes découragéesN'en dînerent point la plûpart;Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande,Car il en dejeuna fort tardEt qui pis est n'eut point d'offrande.L'Infante cependant poursuivoit son cheminLe visage couvert d'une vilaine crasseA tous Passans elle tendoit la mainEt tâchoit pour servir de trouver une place;Mais les moins delicats & les plus malheureuxLa voyant si maussade & si pleine d'ordureNe vouloient écouter ni retirer chez euxUne si sale creature.Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin,Enfin elle arriva dans une MetairieOù la Fermiere avoit besoinD'une soüillon, dont l'industrieAllât jusqu'à sçavoir bien laver des torchonsEt nettoyer l'auge aux Cochons.On la mit dans un coin au fond de la cuisineOù les Valets, insolente vermine,Ne faisoient que la tirailler,La contredire & la railler,Ils ne sçavoient quelle piece lui faireLa harcelant à tout propos;Elle étoit la butte ordinaireDe tous leurs quolibets & de tous leurs bons mots.Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos,Car ayant du matin fait sa petite affaire,Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis clos,Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette,Mettoit proprement sa toiletteRangeoit dessus ses petits pots,Devant son grand miroir contente & satisfaite;De la Lune tantôt, la robe elle mettoitTantôt celle où le feu du Soleil éclattoit,Tantôt la belle robe blüeQue tout l'azur des Cieux ne sçauroit égaler,Avec ce chagrin seul que leur traînante queüeSur le plancher trop court ne pouvoit s'étaler.Elle aimoit à se voir jeune, vermeille & blancheEt plus brave cent fois que nulle autre n'êtoit;Ce doux plaisir la sustentoitEt la menoit jusqu'à l'autre Dimanche.J'oubliois à dire en passantQu'en cette grande MetairieD'un Roy magnifique & puissantSe faisoit la Menagerie,Que là, Poules de Barbarie,Rales, Pintades, Cormorans,Oisons musquez, Cannes PetieresEt mille autres oiseaux de bijares manieres,Entre eux presque tous differentsRemplissoient à l'envi dix cours toutes entieres.Le fils du Roy dans ce charmant sejourVenoit souvent au retour de la ChasseSe reposer, boire à la glaceAvec les Seigneurs de sa Cour.Tel ne fut point le beau Cephale;Son air étoit Royal, sa mine martialePropre à faire trembler les plus fiers bataillons;Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresseEt reconnut par cette hardiesseQue sous sa crasse & ses haillonsElle gardoit encor le cœur d'une Princesse.Qu'il a l'air grand, quoi qu'il l'ait negligé,Qu'il est aimable, disoit-elle,Et que bienheureuse est la belleA qui son cœur est engagé.D'une robe de rien s'il m'avoit honorée.Je m'en trouverois plus paréeQue de toutes celles que j'ai.Un jour le jeune Prince errant à l'aventureDe bassecour en bassecour,Passa dans une allée obscureOù de Peau d'Asne étoit l'humble sejour.Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure;Comme il étoit fête ce jourElle avoit pris une riche parureEt ses superbes vêtemensQui tissus de fin or & de gros diamansEgaloient du Soleil la clarté la plus pure.Le Prince au gré de son désirLa contemple & ne peut qu'à peine,En la voyant, reprendre haleine,Tant il est comblé de plaisir.Quels que soient les habits, la beauté du visage,Son beau tour, sa vive blancheur,Ses traits fins, sa jeune fraîcheurLe touchent cent fois davantage,Mais un certain air de grandeurPlus encore une sage & modeste pudeurDes beautez de son ame, asseuré témoignage,S'emparerent de tout son cœur.Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporteIl voulut enfoncer la porte,Mais croyant voir une Divinité,Trois fois par le respect son bras fut arrêté,Dans le Palais pensif il se retireEt là nuit & jour il soupire,Il ne veut plus aller au BalQuoi qu'on soit dans le Carnaval,Il hait la Chasse, il hait la ComedieIl n'a plus d'appetit, tout lui fait mal au cœurEt le fond de sa maladieEst une triste & mortelle langueur.Il s'enquit quelle étoit cette Nymphe admirableQui demeuroit dans une bassecourAu fond d'une allée effroyable,Où l'on ne voit goutte en plein jour.C'est, lui dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni beleEt que Peau d'Asne l'on appelle,A cause de la peau qu'elle met sur son cou;De l'Amour c'est le vrai remede,La bête en un mot la plus laide,Qu'on puisse voir aprés le Loup:On a beau dire, il ne sçauroit le croire,Les traits que l'amour a tracezToujours presens à sa memoireN'en seront jamais effacez.Cependant la Reyne sa Mere,Qui n'a que lui d'enfant pleure & se desespere,De declarer son mal elle le presse en vain,Il gemit, il pleure, il soupire,Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desireQue Peau d'Asne lui fasse un gâteau de sa main;Et la Mere ne sçait ce que son Fils veut dire;O Ciel! Madame, lui dit-on,Cette Peau d'Asne est une noire TaupePlus vilaine encore & plus gaupeQue le plus sale Marmiton.N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire,Et c'est à cela seul que nous devons songer;Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere,S'il en avoit voulu manger.Peau d'Asne donc prend sa farineQu'elle avoit fait blutter exprés,Pour rendre sa pâte plus fine,Son sel, son beurre & ses œufs frais,Et pour bien faire sa galetteS'enferme seule en sa chambrette.D'abord elle se decrassaLes mains, les bras & le visage,Et prit un corps d'argent que vîte elle laçaPour dignement faire l'ouvrage,Qu'aussi-tôt elle commença.On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,De son doigt par hazard il tomba dans la pâteUn de ses anneaux de grand prix,Mais ceux qu'on tient sçavoir le fin de cette histoireAsseurent que par elle exprés il y fut mis;Et pour moi franchement, je l'oserois bien croire,Fort seur que quand le Prince à sa porte abordaEt par le trou la regarda,Elle s'en étoit apperçûë.Sur ce point la Femme est si druë,Et son œil va si promptementQu'on ne peut la voir un moment,Qu'elle ne sçache qu'on l'a veüe.Je suis bien seur encore, et j'en ferois sermentQu'elle ne douta point que de son jeune AmantLa Bague ne fût bien receuë.On ne pêtrit jamais un si friand morceau,Et le Prince trouva la galette si bonneQu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonneIl n'avalât aussi l'anneau.Quand il en vit l'émeraude admirable,Et du jonc d'or le cercle étroit,Qui marquoit la forme du doigt,Son cœur en fut touché d'une joye incroyable;Sous son chevet il le mit à l'instantEt son mal toujours augmentantLes Medecins sages d'experience,En le voyant maigrir de jour en jourJugerent tous par leur grande scienceQu'il étoit malade d'amour.Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,Est un remede exquis pour cette maladie,On conclut à le marier;Il s'en fit quelque tems prier,Puis dit, je le veux bien, pourvû que l'on me donneEn mariage la personnePour qui cet anneau sera bon;A cette bijare demandeDe la Reine & du Roi la surprise fut grande,Mais il étoit si mal qu'on n'osa dire non.Voilà donc qu'on se met en quêteDe celle que l'anneau, sans nul égard du sang,Doit placer dans un si haut rang,Il n'en est point qui ne s'apprêteA venir presenter son doigtNi qui veüille ceder son droit.Le bruit ayant couru que pour prétendre au Prince,Il faut avoir le doigt bien mince,Tout Charlatan, pour être bien venu,Dit qu'il a le secret de le rendre menu,L'une en suivant son bizare capriceCommeune rave le ratisse,L'autre en couppe un petit morceau,Une autre en le pressant croit qu'elle l'appetisse,Et l'autre avec de certaine eauPour le rendre moins gros en fait tomber la peau;Il n'est enfin point de manœuvreQu'une Dame ne mette en œuvre,Pour faire que son doigt quadre bien à l'anneau.L'essai fut commencé par les jeunes PrincessesLes Marquises & les Duchesses,Mais leurs doigts quoi que delicatsEstoient trop gros & n'entroient pas.Les Comtesses & les Baronnes,Et toutes les nobles Personnes,Comme elles tour à tour presenterent leur mainEt la presenterent en vain.Ensuite vinrent les Grisettes,Dont les jolis & menus doigts,Car il en est de tres-bien faites,Semblerent à l'anneau s'ajuster quelquefoisMais la Bague toujours trop petite ou trop rondeD'un dedain presque égal rebuttoit tout le monde.Il fallut en venir enfinAux Servantes, aux Cuisinieres,Aux Tortillons, aux Dindonnieres;En un mot à tout le fretin,Dont les rouges & noires pattes,Non moins que les mains delicatesEsperoient un heureux destin.Il s'y presenta mainte filleDont le doigt gros & ramassé,Dans la Bague du Prince eût aussi peu passéQu'un cable au travers d'une aiguille.On crut enfin que c'étoit fait,Car il ne restoit en effet,Que la pauvre Peau d'Asne au fond de la cuisine,Mais comment croire, disoit-on,Qu'à regner le Ciel la destine,Le Prince dit, & pourquoi non?Qu'on la fasse venir. Chacun se prît à rireCriant tout haut que veut-on dire,De faire entrer ici cette sale guenonMais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noireUne petite main qui sembloit de l'yvoire,Qu'un peu de pourpre a coloré,Et que de la bague fatale,D'une justesse sans égaleSon petit doigt fut entouré,La Cour fut dans une surpriseQui ne peut pas être comprise.On la menoit au Roi dans ce transport subit,Mais elle demanda qu'avant que de paraîtreDevant son Seigneur & son MaîtreOn lui donnât le temps de prendre un autre habit,De cet habit, pour la verité dire,De tous côtez on s'apprétoit à rire,Mais lorsqu'elle arriva dans les AppartemensEt qu'elle eut traversé les sallesAvec ses pompeux vêtemensDont les riches beautez n'eurent jamais d'égales,Que ses aimables cheveux blondsMêlez de diamans dont la vive lumiereEn faisoit autant de rayons,Que ses yeux bleus, grands, doux & longs,Qui pleins d'une Majesté fiereNe regardent jamais sans plaire & sans blesser,Et que sa taille enfin si menüe & si fineQu'avecque ses deux mains on eût pu l'embrasser,Montrerent leurs appas & leur grace divine;Des Dames de la Cour, & de leurs ornemensTomberent tous les agrémens.Dans la joye & le bruit de toute l'Assemblée,Le bon Roi ne se sentoit pasDe voir sa Bru posseder tant d'appas,La Reyne en étoit affolée,Et le Prince son cher Amant,De cent plaisirs l'âme combléeSuccomboit sous le poids de son ravissement.Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures,Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,Qui tous brillans de diverses paruresQuitterent leurs Etats pour être à ce-grand jourOn en vit arriver des climats de l'Aurore,Montez sur de grands Elephans,Il en vint du rivage More,Qui plus noirs & plus laids encore,Faisoient peur aux petits enfans;Il en debarque & la Cour en abonde.Mais nul Prince, nul Potentat,N'y parut avec tant d'éclatQue le Pere de l'Epousée,Qui d'elle autrefois amoureuxAvoit avec le temps purifié les feuxDont son ame étoit embrasée,Il en avoit banni tout desir criminelEt de cette odieuse flammeLe peu qui restoit dans son ameN'en rendoit que plus vif son amour paternel.Dés qu'il la vit, que benit soit le CielQui veut bien que je te revoye,Ma chere enfant, dit-il, &, tout pleurant de joyeCourut tendrement l'embrasser;Chacun à son bonheur voulut s'interesser,Et le futur Espoux étoit ravi d'apprendreQue d'un Roi si puissant il devenoit le Gendre.Dans ce moment la Maraine arrivaQui raconta toute l'histoire,Et par son recit achevaDe combler Peau d'Asne de gloire.Il n'est pas malaisé de voirQue le but de ce conte est qu'un Enfant apprenneQu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peineQue de manquer à son devoir.Que la Vertu peut être infortunéeMais qu'elle est toujours couronnée.Que contre un fol amour & ses fougueux transportsLa Raison la plus forte est une foible digue,Et qu'il n'est point de si riches thresorsDont un Amant ne soit prodigue.Que de l'eau claire & du pain bisSuffisent pour la nourritureDe toute jeune Creature,Pourvu qu'elle ait de beaux habits.Que sous le Ciel il n'est point de femelleQui ne s'imagine être belle,Et qui souvent ne s'imagine encorQue si des trois Beautez la fameuse querelle,S'étoit demêlée avec elleElle auroit eu la pomme d'or.Le Conte de Peau d'Asne est difficile à croire,Mais tant que dans le Monde on aura des Enfans,Des Meres & des Meres-grands,On en gardera la memoire.LES SOUHAITS RIDICULES.CONTE.A MADEMOISELLE DE LA C.Par Mr. Perrault, de L'Academie Françoise.

On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfans,Quand ils sont tous beaux, bien-faits & bien grands,Et d'un exterieur qui brille;Mais si l'un d'eux est foible ou ne dit mot,On le méprise, on le raille, on le pille,Quelquefois cependant c'est ce petit marmotQui fera le bonheur de toute la famille.

FIN.

Extrait du Privilége du Roy.

Par Grace & Privilége du Roy, Donné à Fontainebleau, le 28. Octobre 1696. SignéLouvet, & Scelé: Il est permis au SieurP. Darmancour, de faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, un Livre qui a pour titre,Histoires ou Contes du temps passé, avec des Moralités; & ce pendant le temps & espace de six années consecutives, avec défense à tous Imprimeurs & Libraires de Nôtre Royaume, ou autres: d'Imprimer ou faire imprimer, vendre & distribüer ledit Livre sans son consentement, ou de ceux qui auront droit de lui; pendant ledit temps, sur les peines portées plus au long par ledit Privilége: Et ledit Sieur P. Darmancour a cedé son Privilége à Claude Barbin, pour en joüir par luy, suivant l'accord fait entr'eux.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris le 11. Janvier 1697.

Signé,P. Aubouin,

Syndic.

Les Exemplaires ont esté fournis.

TABLE.

PRÉFACE.[100]

La manière dont le public a reçu les pièces de ce recueil, à mesure qu'elles lui ont été données séparément, est une espèce d'assurance qu'elles ne lui déplairont pas, en paroissant toutes ensemble. Il est vrai que quelques personnes, qui affectent de paroître graves, et qui ont assez d'esprit pour voir que ce sont des contes faits à plaisir, et que la matière n'en est pas fort importante, les ont regardées avec mépris; mais on a eu la satisfaction de voir que les gens de bon goût n'en ont pas jugé de la sorte.

Ils ont éte bien aises de remarquer que ces bagatelles n'étoient pas de pures bagatelles, qu'elles renfermoient une morale utile, et que le récit enjoué dont elles étoient enveloppées n'avoit été choisi que pour les faire entrer plus agréablement dans l'esprit et d'une manière qui instruisît et divertît tout ensemble. Cela devoit me suffire pour ne pas craindre le reproche de m'être amusé à des choses frivoles. Mais, comme j'ai affaire à bien des gens qui ne se payent pas de raisons, et qui ne peuvent être touchés que par l'autorité et par l'exemple des anciens, je vais les satisfaire là-dessus.

Les fables milésiennes, si célèbres parmi les Grecs, et qui ont fait les délices d'Athènes et de Rome, n'étoient pas d'une autre espèce que les fables de ce recueil. L'histoire de la Matrone d'Ephèse est de la même nature que celle de Griselidis: ce sont l'une et l'autre des Nouvelles, c'est-à-dire des récits de choses qui peuvent être arrivées et qui n'ont rien qui blesse absolument la vraisemblance. La fable de Psyché, écrite par Lucien et par Apulée, est une fiction toute pure et un conte de vieille, comme celui de Peau d'Ane. Aussi voyons-nous qu'Apulée le fait raconter, par une vieille femme, à une jeune fille que des voleurs avoient enlevée, de même que celui de Peau d'Ane est conté tous les jours à des enfants par leurs gouvernantes et par leurs grand'mères. La fable du laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir de faire, comme il lui plairoit, la pluie et le beau temps, et qui en usa de telle sorte qu'il ne recueillit que de la paille sans aucuns grains, parce qu'il n'avoit jamais demandé ni vent, ni froid, ni neige, ni aucun temps semblable, chose nécessaire cependant pour faire fructifier les plantes; cette fable, dis-je, est de même genre que le conte des Souhaits ridicules, si ce n'est que l'un est sérieux et l'autre comique; mais tous les deux vont à dire que les hommes ne connoissent pas ce qui leur convient, et sont plus heureuz d'être conduits par la Providence, que si toutes choses leur succédoient selon qu'ils le désirent.

Je ne crois pas qu'ayant devant moi de si beaux modèles, dans la plus sage et la plus docte antiquité, on soit en droit de me faire aucun reproche. Je prétends même que mes fables méritent mieux d'être racontées que la plupart des contes anciens, et particulièrement celui de la Matrone d'Ephèse et celui de Psyché, si on les regarde du côté de la morale, chose principale dans toutes sortes de fables, et pour laquelle elles doivent avoir été faites. Toute la moralité qu'on peut tirer de la Matrone d'Ephèse est que souvent les femmes qui semblent les plus vertueuses le sont le moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point qui le soient véritablement.

Qui ne voit que cette morale est très-mauvaise, et qu'elle ne va qu'à corrompre les femmes par le mauvais exemple, et à leur faire croire qu'en manquant à leur devoir elles ne font que suivre la voie commune? Il n'en est pas de même de la morale de Griselidis, qui tend à porter les femmes à souffrir de leurs maris, et à faire voir qu'il n'y en a point de si brutal ni de si bizarre dont la patience d'une honnête femme ne puisse venir à bout.

A l'égard de la morale cachée dans la fable de Psyché, fable en elle-même très-agréable et très-ingénieuse, je la comparerai avec celle de Peau d'Ane, quand je la saurai; mais, jusqu'ici, je n'ai pu la deviner. Je sais bien que Psyché signifie l'âme; mais je ne comprends point ce qu'il faut entendre par l'Amour, qui est amoureux de Psyché, c'est-à-dire de l'âme, et encore moins ce qu'on ajoute, que Psyché devoit être heureuse tant qu'elle ne connoîtroit point celui dont elle étoit aimée, qui étoit l'Amour; mais qu'elle seroit très-malheureuse dès le moment qu'elle viendroit à le connoître: voilà pour moi une énigme impénétrable. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette fable, de même que la plupart de celles qui nous restent des anciens, n'ont été faites que pour plaire, sans égard aux bonnes mœurs, qu'ils négligeoient beaucoup.

Il n'en est pas de même des Contes que nos aïeux ont inventés pour leurs enfants. Ils ne les ont pas contés avec l'élégance et les agréments dont les Grecs et les Romains ont orné leurs fables; mais ils ont toujours eu un très-grand soin que leurs contes renfermassent une morale louable et instructive. Partout la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni. Ils tendent tous à faire voir l'avantage qu'il y a d'être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant, et le mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas.

Tantôt ce sont des fées qui donnent pour don à une jeune fille qui leur aura repondu avec civilité, qu'à chaque parole qu'elle dira, il lui sortira de la bouche un diamant ou une perle; et, à une autre fille qui leur aura répondu brutalement, qu'à chaque parole il lui sortira de la bouche une grenouille ou un crapaud. Tantôt ce sont des enfants qui, pour avoir bien obéi à leur père et à leur mère, deviennent grands seigneurs; ou d'autres qui, ayant été vicieux et désobéissans, sont tombés dans des malheurs épouvantables.

Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le désir de ressembler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et en même temps la crainte des malheurs où les méchans sont tombés par leur méchanceté. N'est-il pas louable à des pères et à des mères, lorsque leurs enfants ne sont pas encore capables de goûter les vérités solides et dénuées de tout agrément, de les leur faire aimer, et, si cela se peut dire, de les leur faire avaler, en les enveloppant dans des récits agréables et proportionnés à la foiblesse de leur âge! Il n'est pas croyable avec quelle avidité ces âmes innocentes, et dont rien n'a encore corrompu la droiture naturelle, reçoivent ces instructions cachées; on les voit dans la tristesse et dans l'abattement tant que le héros ou l'héroïne du conte sont dans le malheur, et s'écrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive; de même qu'après avoir souffert impatiemment la prospérité du méchant ou de la méchante, ils sont ravis de les voir enfin punis comme ils le méritent. Ce sont des semences qu'on jette, qui ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais dont il ne manque guère d'éclore de bonnes inclinations.

J'aurois pu rendre mes contes plus agréables, en y mêlant certaines choses un peu libres dont on a accoutumé de les égayer; mais le désir de plaire ne m'a jamais assez tenté pour violer une loi que je me suis imposée, de ne rien écrire qui pût blesser ou la pudeur, ou la bienséance. Voici un madrigal qu'une jeune demoiselle de beaucoup d'esprit a composé sur ce sujet, et qu'elle a écrit au-dessous du conte de Peau d'Ane que je lui avois envoyé:

Le conte de Peau d'Ane est ici racontéAvec tant de naïveté,Qu'il ne m'a pas moins divertieQue quand, auprès du feu, ma nourrice ou ma mieTenoient en le faisant mon esprit enchanté.On y voit par endroits quelques traits de satire,Mais qui, sans fiel et sans malignité,A tous également font du plaisir à lire.Ce qui me plaît encor dans sa simple douceurC'est qu'il divertit et fait rire,Sans que mère, époux, confesseur,Y puissent trouver à redire.

[100]From the Griselidis of 1695.

[100]From the Griselidis of 1695.

CONTE.

Par Mr. Perrault, de L'Academie Françoise.

Il est des gens de qui l'esprit guindé,Sous un front jamais deridéNe souffre, n'approuve & n'estimeQue le pompeux & le sublime;Pour moi, j'ose poser en faitQu'en de certains momens l'esprit le plus parfaitPeut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes;Et qu'il est des tems & des lieuxOù le grave & le serieuxNe vallent pas d'agreables sornettes.Pourquoi faut-il s'émerveillerQue la Raison la mieux sensée,Lasse souvent de trop veiller,Par des contes d'Ogre[101]& de FéeIngenieusement bercée,Prenne plaisir à sommeiller,Sans craindre donc qu'on me condamneDe mal employer mon loisir,Je vais, pour contenter vôtre juste desir,Vous conter tout au long l'histoire de Peau D'Asne.

[101]Homme Sauvage qui mangeoit les petits enfans.

[101]Homme Sauvage qui mangeoit les petits enfans.

Il étoit une fois un RoiLe plus grand qui fût sur la Terre,Aimable en Paix, terrible en Guerre,Seul enfin comparable à soi:Ses voisins le craignoient, ses Etats étoient calmes,Et l'on voyoit de toutes partsFleurir, à l'ombre de ses palmesEt les Vertus & les beaux Arts.Son aimable Moitié, sa Compagne fidelle,Etoit si charmante & si belle,Avoit l'esprit si commode & si douxQu'il étoit encor avec elleMoins heureux Roi qu'heureux espoux.De leur tendre & chaste Hymenée,Plein de douceur & d'agrementAvec tant de vertus une fille étoit née,Qu'ils se consoloient aisementDe n'avoir pas de plus ample lignée.Dans son vaste & riche Palais,Ce n'étoit que magnificence,Partout y fourmilloit une vive abondanceDe Courtisans & de Valets;Il avoit dans son EscurieGrands & petits chevaux de toutes les façons,Couverts de beaux caparaçonsRoides d'or & de broderie;Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrantC'est qu'au lieu plus apparent,Un maître Asne étailloit ses deux grandes oreilles,Cette injustice vous surprend,Mais, lorsque vous sçaurez ses vertus nompareilles,Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand.Tel et si net le forma la NatureQu'il ne faisoit jamais d'ordure,Mais bien beaux Ecus au soleilEt Loüis de toute maniereQu'on alloit recuëillir sur la blonde litiereTous les matins à son reveil.Or le Ciel qui par fois se lasseDe rendre les hommes contents,Qui toûjours à ses biens mêle quelque disgraceAinsi que la pluye au beau tems,Permit qu'une aspre maladieTout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.Par tout on cherche du secours,Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,Ni les Charlatans ayant cours,Ne pûrent tous ensemble arrêter l'incendieQue la fievre allumoit en s'augmentant toûjours.Arrivée a sa derniere heure,Elle dit au Roi son épouxTrouvez bon qu'avant que je meure,J'exige une chose de vousC'est que s'il vous prenoit envieDe vous remarier quand je n'y serai plus...—Ha! dit le Roi, ces soins sont superflus,Je n'y songerai de ma vie,Soyez en repos là dessus.Je le croi bien, reprit la Reine,Si j'en prens à témoin vôtre amour vehement,Mais pour m'en rendre plus certaineJe veux avoir vôtre serment,Adouci toute fois par ce temperammentQue si vous rencontrez une femme plus belle,Mieux faite & plus sage que moi,Vous pourrez franchement lui donner vôtre foiEt vous marier avec elle:Sa confiance en ses attraitsLui faisoit regarder une telle promesseComme un serment surpris avec adresseDe ne se marier jamais.Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmesTout ce que la Reine voulut;La Reine entre ses bras mourut,Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.A l'ouïr sanglotter & les nuits & les jours,On jugea que son deüil ne lui durerait guerreEt qu'il pleuroit ses defuntes AmoursComme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.On ne se trompa point. Au bout de quelques moisIl voulut proceder à faire un nouveau choix;Mais ce n'étoit pas chose aisée,Il falloit garder son sermentEt que la nouvelle EpouséeEût plus d'attraits & d'agrementQue celle qu'on venoit de mettre au monument.Ni la Cour en beautez fertile,Ni la Campagne, ni la Ville,Ni les Royaumes d'alentourDont on alla faire le tour,N'en pûrent fournir une telle,L'Infante seule étoit plus belleEt possedoit certains tendres appasQue la deffunte n'avoit pas.Le Roy le remarqua lui-mêmeEt brûlant d'un amour extremeAlla follement s'aviserQue par cette raison il devoit l'épouser.Il trouva même un CasuisteQui jugea que le cas se pouvoit proposer;Mais la jeune Princesse tristeD'oüïr parler d'un tel amour,Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.De mille chagrins l'ame pleineElle alla trouver sa Maraine,Loin dans une grotte à l'écartDe Nacre & de Corail richement étoffée;C'étoit une admirable FéeQui n'eut jamais de pareille en son Art.Il n'est pas besoin qu'on vous dieCe qu'étoit une Fée en ces bienheureux tems,Car je suis sûr que votre MieVous l'aura dit dez vos plus jeunes ans.Je sçay, dit-elle, en voyant la PrincesseCe qui vous fait venir ici,Je sais de votre cœur la profonde tristesseMais avec moi n'ayez plus de souci.Il n'est rien qui vous puisse nuirePourvû qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire,Votre Pere, il est vrai, voudroit vous épouser;Ecouter sa folle demandeSeroit une faute bien grandeMais sans le contredire on le peut refuser.Dites-lui qu'il faut qu'il vous donnePour rendre vos desirs contents,Avant qu'à son amour vôtre cœur s'abandonneUne Robe qui soit de la couleur du Tems.Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,Quoi que le Ciel en tout favorise ses vœux,Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.Aussi-tôt la jeune PrincesseL'alla dire en tremblant à son Pere amoureuxQui dans le moment fit entendreAux Tailleurs les plus importansQue s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire attendre,Une robe qui fût de la couleur du Temps,Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroitTous pendre.Le second jour ne luisoit pas encorQu'on apporta la robe desirée;Le plus beau bleu de l'EmpiréeN'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'orD'une couleur plus azurée.De joye & de douleur l'Infante penetréeNe sçait que dire ni commentSe derober à son engagement.Princesse demandez-en une,Lui dit sa Maraine tout bas,Qui plus brillante & moins commune,Soit de la couleur de la LuneIl ne vous la donnera pas.A peine la Princesse en eut fait la demandeQue le Roi dit à son Brodeur,Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeurEt que dans quatre jours sans faute on me la rende.Le riche habillement fut fait au jour marquéTel que le Roy s'en étoit expliquéDans les Cieux où la Nuit a deployé ses voiles,La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argentLors même qu'au milieu de son cours diligentSa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.La Princesse admirant ce merveilleux habitEstoit à consentir presque deliberée,Mais, par sa Maraine inspiréeAu Prince amoureux elle dit,Je ne sçaurois être contenteQue je n'aye une Robe encore plus brillanteEt de la couleur du Soleil;Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareilFit venir aussi-tôt un riche LapidaireEt lui commanda de la faireD'un superbe tissu d'or & de diamans,Disant que s'il manquoit à le bien satisfaire,Il le feroit mourir au milieu des tourmens.Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,Car l'ouvrier industrieux,Avant la fin de la semaineFit apporter l'ouvrage precieuxSi beau, si vif, si radieuxQue le blond Amant de ClimeneLorsque sur la voute des CieuxDans son char d'or il se promeneD'un plus brillant éclat n'ébloüit pas les yeux.L'Infante que ces dons achevent de confondreA son Pere, à son Roi ne sçait plus que répondre;Sa Maraine aussi-tôt la prenant par la main,Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,Demeurer en si beau chemin,Est-ce une si grande merveilleQue tous ces dons que vous en recevezTant qu'il aura l'Asne que vous sçavezQui d'écus d'or sans cesse emplit sa bource;Demandez-lui la peau de ce rare Animal,Comme il est toute sa resource,Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.Cette Fée étoit bien sçavante,Et cependant elle ignoroit encorQue l'amour violent pourvû qu'on le contente,Conte pour rien l'argent & l'or;La peau fut galamment aussi tôt accordéeQue l'Infante l'eut demandée.Cette Peau quand on l'apportaTerriblement l'epouvantaEt la fit de son sort amerement se plaindre,Sa Maraine survint & lui representaQue quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;Qu'il faut laisser penser au RoyQu'elle est tout à fait disposéeA subir avec lui la conjugale Loi;Mais qu'au même moment seule & bien deguiséeIl faut qu'elle s'en aille en quelque Etat lointainPour éviter un mal si proche & si certain.Voici, poursuivit-elle, une grande cassetteOù nous mettrons tous vos habitsVôtre miroir, vôtre toillette,Vos diamans & vos rubis.Je vous donne encor ma Baguette;En la tenant en vôtre mainLa cassette suivra vôtre même chemin.Toujours sous la Terre cachée;Et lorsque vous voudrez l'ouvrirA peine mon bâton la Terre aura touchéeQu'aussi-tôt à vos yeux elle viendra s'offrir.Pour vous rendre méconnaissableLa dépoüille de l'Asne est un masque admirableCachez-vous bien dans cette peau,On ne croira jamais, tant elle est effroyableQu'elle renferme rien de beau.La Princesse ainsi travestieDe chez la sage Fée à peine fut sortie,Pendant la fraîcheür du matinQue le Prince qui pour la FêteDe son heureux Hymen s'apprêteApprend tout effrayé son funeste destin.Il n'est point de maison, de chemin, d'avenuëQu'on ne parcoure promptement,On ne peut deviner ce qu'elle est devenuë.Par tout se répandit un triste & noir chagrinPlus de Nopces, plus de Festin,Plus de Tarte, plus de Dragées,Les Dames de la Cour toutes découragéesN'en dînerent point la plûpart;Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande,Car il en dejeuna fort tardEt qui pis est n'eut point d'offrande.L'Infante cependant poursuivoit son cheminLe visage couvert d'une vilaine crasseA tous Passans elle tendoit la mainEt tâchoit pour servir de trouver une place;Mais les moins delicats & les plus malheureuxLa voyant si maussade & si pleine d'ordureNe vouloient écouter ni retirer chez euxUne si sale creature.Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin,Enfin elle arriva dans une MetairieOù la Fermiere avoit besoinD'une soüillon, dont l'industrieAllât jusqu'à sçavoir bien laver des torchonsEt nettoyer l'auge aux Cochons.On la mit dans un coin au fond de la cuisineOù les Valets, insolente vermine,Ne faisoient que la tirailler,La contredire & la railler,Ils ne sçavoient quelle piece lui faireLa harcelant à tout propos;Elle étoit la butte ordinaireDe tous leurs quolibets & de tous leurs bons mots.Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos,Car ayant du matin fait sa petite affaire,Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis clos,Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette,Mettoit proprement sa toiletteRangeoit dessus ses petits pots,Devant son grand miroir contente & satisfaite;De la Lune tantôt, la robe elle mettoitTantôt celle où le feu du Soleil éclattoit,Tantôt la belle robe blüeQue tout l'azur des Cieux ne sçauroit égaler,Avec ce chagrin seul que leur traînante queüeSur le plancher trop court ne pouvoit s'étaler.Elle aimoit à se voir jeune, vermeille & blancheEt plus brave cent fois que nulle autre n'êtoit;Ce doux plaisir la sustentoitEt la menoit jusqu'à l'autre Dimanche.J'oubliois à dire en passantQu'en cette grande MetairieD'un Roy magnifique & puissantSe faisoit la Menagerie,Que là, Poules de Barbarie,Rales, Pintades, Cormorans,Oisons musquez, Cannes PetieresEt mille autres oiseaux de bijares manieres,Entre eux presque tous differentsRemplissoient à l'envi dix cours toutes entieres.Le fils du Roy dans ce charmant sejourVenoit souvent au retour de la ChasseSe reposer, boire à la glaceAvec les Seigneurs de sa Cour.Tel ne fut point le beau Cephale;Son air étoit Royal, sa mine martialePropre à faire trembler les plus fiers bataillons;Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresseEt reconnut par cette hardiesseQue sous sa crasse & ses haillonsElle gardoit encor le cœur d'une Princesse.Qu'il a l'air grand, quoi qu'il l'ait negligé,Qu'il est aimable, disoit-elle,Et que bienheureuse est la belleA qui son cœur est engagé.D'une robe de rien s'il m'avoit honorée.Je m'en trouverois plus paréeQue de toutes celles que j'ai.Un jour le jeune Prince errant à l'aventureDe bassecour en bassecour,Passa dans une allée obscureOù de Peau d'Asne étoit l'humble sejour.Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure;Comme il étoit fête ce jourElle avoit pris une riche parureEt ses superbes vêtemensQui tissus de fin or & de gros diamansEgaloient du Soleil la clarté la plus pure.Le Prince au gré de son désirLa contemple & ne peut qu'à peine,En la voyant, reprendre haleine,Tant il est comblé de plaisir.Quels que soient les habits, la beauté du visage,Son beau tour, sa vive blancheur,Ses traits fins, sa jeune fraîcheurLe touchent cent fois davantage,Mais un certain air de grandeurPlus encore une sage & modeste pudeurDes beautez de son ame, asseuré témoignage,S'emparerent de tout son cœur.Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporteIl voulut enfoncer la porte,Mais croyant voir une Divinité,Trois fois par le respect son bras fut arrêté,Dans le Palais pensif il se retireEt là nuit & jour il soupire,Il ne veut plus aller au BalQuoi qu'on soit dans le Carnaval,Il hait la Chasse, il hait la ComedieIl n'a plus d'appetit, tout lui fait mal au cœurEt le fond de sa maladieEst une triste & mortelle langueur.Il s'enquit quelle étoit cette Nymphe admirableQui demeuroit dans une bassecourAu fond d'une allée effroyable,Où l'on ne voit goutte en plein jour.C'est, lui dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni beleEt que Peau d'Asne l'on appelle,A cause de la peau qu'elle met sur son cou;De l'Amour c'est le vrai remede,La bête en un mot la plus laide,Qu'on puisse voir aprés le Loup:On a beau dire, il ne sçauroit le croire,Les traits que l'amour a tracezToujours presens à sa memoireN'en seront jamais effacez.Cependant la Reyne sa Mere,Qui n'a que lui d'enfant pleure & se desespere,De declarer son mal elle le presse en vain,Il gemit, il pleure, il soupire,Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desireQue Peau d'Asne lui fasse un gâteau de sa main;Et la Mere ne sçait ce que son Fils veut dire;O Ciel! Madame, lui dit-on,Cette Peau d'Asne est une noire TaupePlus vilaine encore & plus gaupeQue le plus sale Marmiton.N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire,Et c'est à cela seul que nous devons songer;Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere,S'il en avoit voulu manger.Peau d'Asne donc prend sa farineQu'elle avoit fait blutter exprés,Pour rendre sa pâte plus fine,Son sel, son beurre & ses œufs frais,Et pour bien faire sa galetteS'enferme seule en sa chambrette.D'abord elle se decrassaLes mains, les bras & le visage,Et prit un corps d'argent que vîte elle laçaPour dignement faire l'ouvrage,Qu'aussi-tôt elle commença.On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,De son doigt par hazard il tomba dans la pâteUn de ses anneaux de grand prix,Mais ceux qu'on tient sçavoir le fin de cette histoireAsseurent que par elle exprés il y fut mis;Et pour moi franchement, je l'oserois bien croire,Fort seur que quand le Prince à sa porte abordaEt par le trou la regarda,Elle s'en étoit apperçûë.Sur ce point la Femme est si druë,Et son œil va si promptementQu'on ne peut la voir un moment,Qu'elle ne sçache qu'on l'a veüe.Je suis bien seur encore, et j'en ferois sermentQu'elle ne douta point que de son jeune AmantLa Bague ne fût bien receuë.On ne pêtrit jamais un si friand morceau,Et le Prince trouva la galette si bonneQu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonneIl n'avalât aussi l'anneau.Quand il en vit l'émeraude admirable,Et du jonc d'or le cercle étroit,Qui marquoit la forme du doigt,Son cœur en fut touché d'une joye incroyable;Sous son chevet il le mit à l'instantEt son mal toujours augmentantLes Medecins sages d'experience,En le voyant maigrir de jour en jourJugerent tous par leur grande scienceQu'il étoit malade d'amour.Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,Est un remede exquis pour cette maladie,On conclut à le marier;Il s'en fit quelque tems prier,Puis dit, je le veux bien, pourvû que l'on me donneEn mariage la personnePour qui cet anneau sera bon;A cette bijare demandeDe la Reine & du Roi la surprise fut grande,Mais il étoit si mal qu'on n'osa dire non.Voilà donc qu'on se met en quêteDe celle que l'anneau, sans nul égard du sang,Doit placer dans un si haut rang,Il n'en est point qui ne s'apprêteA venir presenter son doigtNi qui veüille ceder son droit.Le bruit ayant couru que pour prétendre au Prince,Il faut avoir le doigt bien mince,Tout Charlatan, pour être bien venu,Dit qu'il a le secret de le rendre menu,L'une en suivant son bizare capriceCommeune rave le ratisse,L'autre en couppe un petit morceau,Une autre en le pressant croit qu'elle l'appetisse,Et l'autre avec de certaine eauPour le rendre moins gros en fait tomber la peau;Il n'est enfin point de manœuvreQu'une Dame ne mette en œuvre,Pour faire que son doigt quadre bien à l'anneau.L'essai fut commencé par les jeunes PrincessesLes Marquises & les Duchesses,Mais leurs doigts quoi que delicatsEstoient trop gros & n'entroient pas.Les Comtesses & les Baronnes,Et toutes les nobles Personnes,Comme elles tour à tour presenterent leur mainEt la presenterent en vain.Ensuite vinrent les Grisettes,Dont les jolis & menus doigts,Car il en est de tres-bien faites,Semblerent à l'anneau s'ajuster quelquefoisMais la Bague toujours trop petite ou trop rondeD'un dedain presque égal rebuttoit tout le monde.Il fallut en venir enfinAux Servantes, aux Cuisinieres,Aux Tortillons, aux Dindonnieres;En un mot à tout le fretin,Dont les rouges & noires pattes,Non moins que les mains delicatesEsperoient un heureux destin.Il s'y presenta mainte filleDont le doigt gros & ramassé,Dans la Bague du Prince eût aussi peu passéQu'un cable au travers d'une aiguille.On crut enfin que c'étoit fait,Car il ne restoit en effet,Que la pauvre Peau d'Asne au fond de la cuisine,Mais comment croire, disoit-on,Qu'à regner le Ciel la destine,Le Prince dit, & pourquoi non?Qu'on la fasse venir. Chacun se prît à rireCriant tout haut que veut-on dire,De faire entrer ici cette sale guenonMais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noireUne petite main qui sembloit de l'yvoire,Qu'un peu de pourpre a coloré,Et que de la bague fatale,D'une justesse sans égaleSon petit doigt fut entouré,La Cour fut dans une surpriseQui ne peut pas être comprise.On la menoit au Roi dans ce transport subit,Mais elle demanda qu'avant que de paraîtreDevant son Seigneur & son MaîtreOn lui donnât le temps de prendre un autre habit,De cet habit, pour la verité dire,De tous côtez on s'apprétoit à rire,Mais lorsqu'elle arriva dans les AppartemensEt qu'elle eut traversé les sallesAvec ses pompeux vêtemensDont les riches beautez n'eurent jamais d'égales,Que ses aimables cheveux blondsMêlez de diamans dont la vive lumiereEn faisoit autant de rayons,Que ses yeux bleus, grands, doux & longs,Qui pleins d'une Majesté fiereNe regardent jamais sans plaire & sans blesser,Et que sa taille enfin si menüe & si fineQu'avecque ses deux mains on eût pu l'embrasser,Montrerent leurs appas & leur grace divine;Des Dames de la Cour, & de leurs ornemensTomberent tous les agrémens.Dans la joye & le bruit de toute l'Assemblée,Le bon Roi ne se sentoit pasDe voir sa Bru posseder tant d'appas,La Reyne en étoit affolée,Et le Prince son cher Amant,De cent plaisirs l'âme combléeSuccomboit sous le poids de son ravissement.Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures,Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,Qui tous brillans de diverses paruresQuitterent leurs Etats pour être à ce-grand jourOn en vit arriver des climats de l'Aurore,Montez sur de grands Elephans,Il en vint du rivage More,Qui plus noirs & plus laids encore,Faisoient peur aux petits enfans;Il en debarque & la Cour en abonde.Mais nul Prince, nul Potentat,N'y parut avec tant d'éclatQue le Pere de l'Epousée,Qui d'elle autrefois amoureuxAvoit avec le temps purifié les feuxDont son ame étoit embrasée,Il en avoit banni tout desir criminelEt de cette odieuse flammeLe peu qui restoit dans son ameN'en rendoit que plus vif son amour paternel.Dés qu'il la vit, que benit soit le CielQui veut bien que je te revoye,Ma chere enfant, dit-il, &, tout pleurant de joyeCourut tendrement l'embrasser;Chacun à son bonheur voulut s'interesser,Et le futur Espoux étoit ravi d'apprendreQue d'un Roi si puissant il devenoit le Gendre.Dans ce moment la Maraine arrivaQui raconta toute l'histoire,Et par son recit achevaDe combler Peau d'Asne de gloire.Il n'est pas malaisé de voirQue le but de ce conte est qu'un Enfant apprenneQu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peineQue de manquer à son devoir.Que la Vertu peut être infortunéeMais qu'elle est toujours couronnée.Que contre un fol amour & ses fougueux transportsLa Raison la plus forte est une foible digue,Et qu'il n'est point de si riches thresorsDont un Amant ne soit prodigue.Que de l'eau claire & du pain bisSuffisent pour la nourritureDe toute jeune Creature,Pourvu qu'elle ait de beaux habits.Que sous le Ciel il n'est point de femelleQui ne s'imagine être belle,Et qui souvent ne s'imagine encorQue si des trois Beautez la fameuse querelle,S'étoit demêlée avec elleElle auroit eu la pomme d'or.Le Conte de Peau d'Asne est difficile à croire,Mais tant que dans le Monde on aura des Enfans,Des Meres & des Meres-grands,On en gardera la memoire.

Il étoit une fois un RoiLe plus grand qui fût sur la Terre,Aimable en Paix, terrible en Guerre,Seul enfin comparable à soi:Ses voisins le craignoient, ses Etats étoient calmes,Et l'on voyoit de toutes partsFleurir, à l'ombre de ses palmesEt les Vertus & les beaux Arts.Son aimable Moitié, sa Compagne fidelle,Etoit si charmante & si belle,Avoit l'esprit si commode & si douxQu'il étoit encor avec elleMoins heureux Roi qu'heureux espoux.De leur tendre & chaste Hymenée,Plein de douceur & d'agrementAvec tant de vertus une fille étoit née,Qu'ils se consoloient aisementDe n'avoir pas de plus ample lignée.

Dans son vaste & riche Palais,Ce n'étoit que magnificence,Partout y fourmilloit une vive abondanceDe Courtisans & de Valets;Il avoit dans son EscurieGrands & petits chevaux de toutes les façons,Couverts de beaux caparaçonsRoides d'or & de broderie;Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrantC'est qu'au lieu plus apparent,Un maître Asne étailloit ses deux grandes oreilles,Cette injustice vous surprend,Mais, lorsque vous sçaurez ses vertus nompareilles,Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand.Tel et si net le forma la NatureQu'il ne faisoit jamais d'ordure,Mais bien beaux Ecus au soleilEt Loüis de toute maniereQu'on alloit recuëillir sur la blonde litiereTous les matins à son reveil.

Or le Ciel qui par fois se lasseDe rendre les hommes contents,Qui toûjours à ses biens mêle quelque disgraceAinsi que la pluye au beau tems,Permit qu'une aspre maladieTout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.Par tout on cherche du secours,Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,Ni les Charlatans ayant cours,Ne pûrent tous ensemble arrêter l'incendieQue la fievre allumoit en s'augmentant toûjours.

Arrivée a sa derniere heure,Elle dit au Roi son épouxTrouvez bon qu'avant que je meure,J'exige une chose de vousC'est que s'il vous prenoit envieDe vous remarier quand je n'y serai plus...—Ha! dit le Roi, ces soins sont superflus,Je n'y songerai de ma vie,Soyez en repos là dessus.Je le croi bien, reprit la Reine,Si j'en prens à témoin vôtre amour vehement,Mais pour m'en rendre plus certaineJe veux avoir vôtre serment,Adouci toute fois par ce temperammentQue si vous rencontrez une femme plus belle,Mieux faite & plus sage que moi,Vous pourrez franchement lui donner vôtre foiEt vous marier avec elle:Sa confiance en ses attraitsLui faisoit regarder une telle promesseComme un serment surpris avec adresseDe ne se marier jamais.Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmesTout ce que la Reine voulut;La Reine entre ses bras mourut,Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.A l'ouïr sanglotter & les nuits & les jours,On jugea que son deüil ne lui durerait guerreEt qu'il pleuroit ses defuntes AmoursComme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.On ne se trompa point. Au bout de quelques moisIl voulut proceder à faire un nouveau choix;Mais ce n'étoit pas chose aisée,Il falloit garder son sermentEt que la nouvelle EpouséeEût plus d'attraits & d'agrementQue celle qu'on venoit de mettre au monument.

Ni la Cour en beautez fertile,Ni la Campagne, ni la Ville,Ni les Royaumes d'alentourDont on alla faire le tour,N'en pûrent fournir une telle,L'Infante seule étoit plus belleEt possedoit certains tendres appasQue la deffunte n'avoit pas.Le Roy le remarqua lui-mêmeEt brûlant d'un amour extremeAlla follement s'aviserQue par cette raison il devoit l'épouser.Il trouva même un CasuisteQui jugea que le cas se pouvoit proposer;Mais la jeune Princesse tristeD'oüïr parler d'un tel amour,Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.

De mille chagrins l'ame pleineElle alla trouver sa Maraine,Loin dans une grotte à l'écartDe Nacre & de Corail richement étoffée;C'étoit une admirable FéeQui n'eut jamais de pareille en son Art.Il n'est pas besoin qu'on vous dieCe qu'étoit une Fée en ces bienheureux tems,Car je suis sûr que votre MieVous l'aura dit dez vos plus jeunes ans.

Je sçay, dit-elle, en voyant la PrincesseCe qui vous fait venir ici,Je sais de votre cœur la profonde tristesseMais avec moi n'ayez plus de souci.Il n'est rien qui vous puisse nuirePourvû qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire,Votre Pere, il est vrai, voudroit vous épouser;Ecouter sa folle demandeSeroit une faute bien grandeMais sans le contredire on le peut refuser.

Dites-lui qu'il faut qu'il vous donnePour rendre vos desirs contents,Avant qu'à son amour vôtre cœur s'abandonneUne Robe qui soit de la couleur du Tems.Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,Quoi que le Ciel en tout favorise ses vœux,Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.

Aussi-tôt la jeune PrincesseL'alla dire en tremblant à son Pere amoureuxQui dans le moment fit entendreAux Tailleurs les plus importansQue s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire attendre,Une robe qui fût de la couleur du Temps,Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroitTous pendre.

Le second jour ne luisoit pas encorQu'on apporta la robe desirée;Le plus beau bleu de l'EmpiréeN'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'orD'une couleur plus azurée.De joye & de douleur l'Infante penetréeNe sçait que dire ni commentSe derober à son engagement.Princesse demandez-en une,Lui dit sa Maraine tout bas,Qui plus brillante & moins commune,Soit de la couleur de la LuneIl ne vous la donnera pas.A peine la Princesse en eut fait la demandeQue le Roi dit à son Brodeur,Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeurEt que dans quatre jours sans faute on me la rende.

Le riche habillement fut fait au jour marquéTel que le Roy s'en étoit expliquéDans les Cieux où la Nuit a deployé ses voiles,La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argentLors même qu'au milieu de son cours diligentSa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.

La Princesse admirant ce merveilleux habitEstoit à consentir presque deliberée,Mais, par sa Maraine inspiréeAu Prince amoureux elle dit,Je ne sçaurois être contenteQue je n'aye une Robe encore plus brillanteEt de la couleur du Soleil;Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareilFit venir aussi-tôt un riche LapidaireEt lui commanda de la faireD'un superbe tissu d'or & de diamans,Disant que s'il manquoit à le bien satisfaire,Il le feroit mourir au milieu des tourmens.Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,Car l'ouvrier industrieux,Avant la fin de la semaineFit apporter l'ouvrage precieuxSi beau, si vif, si radieuxQue le blond Amant de ClimeneLorsque sur la voute des CieuxDans son char d'or il se promeneD'un plus brillant éclat n'ébloüit pas les yeux.

L'Infante que ces dons achevent de confondreA son Pere, à son Roi ne sçait plus que répondre;Sa Maraine aussi-tôt la prenant par la main,Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,Demeurer en si beau chemin,Est-ce une si grande merveilleQue tous ces dons que vous en recevezTant qu'il aura l'Asne que vous sçavezQui d'écus d'or sans cesse emplit sa bource;Demandez-lui la peau de ce rare Animal,Comme il est toute sa resource,Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.

Cette Fée étoit bien sçavante,Et cependant elle ignoroit encorQue l'amour violent pourvû qu'on le contente,Conte pour rien l'argent & l'or;La peau fut galamment aussi tôt accordéeQue l'Infante l'eut demandée.

Cette Peau quand on l'apportaTerriblement l'epouvantaEt la fit de son sort amerement se plaindre,Sa Maraine survint & lui representaQue quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;Qu'il faut laisser penser au RoyQu'elle est tout à fait disposéeA subir avec lui la conjugale Loi;Mais qu'au même moment seule & bien deguiséeIl faut qu'elle s'en aille en quelque Etat lointainPour éviter un mal si proche & si certain.

Voici, poursuivit-elle, une grande cassetteOù nous mettrons tous vos habitsVôtre miroir, vôtre toillette,Vos diamans & vos rubis.Je vous donne encor ma Baguette;En la tenant en vôtre mainLa cassette suivra vôtre même chemin.Toujours sous la Terre cachée;Et lorsque vous voudrez l'ouvrirA peine mon bâton la Terre aura touchéeQu'aussi-tôt à vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre méconnaissableLa dépoüille de l'Asne est un masque admirableCachez-vous bien dans cette peau,On ne croira jamais, tant elle est effroyableQu'elle renferme rien de beau.

La Princesse ainsi travestieDe chez la sage Fée à peine fut sortie,Pendant la fraîcheür du matinQue le Prince qui pour la FêteDe son heureux Hymen s'apprêteApprend tout effrayé son funeste destin.Il n'est point de maison, de chemin, d'avenuëQu'on ne parcoure promptement,On ne peut deviner ce qu'elle est devenuë.

Par tout se répandit un triste & noir chagrinPlus de Nopces, plus de Festin,Plus de Tarte, plus de Dragées,Les Dames de la Cour toutes découragéesN'en dînerent point la plûpart;Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande,Car il en dejeuna fort tardEt qui pis est n'eut point d'offrande.

L'Infante cependant poursuivoit son cheminLe visage couvert d'une vilaine crasseA tous Passans elle tendoit la mainEt tâchoit pour servir de trouver une place;Mais les moins delicats & les plus malheureuxLa voyant si maussade & si pleine d'ordureNe vouloient écouter ni retirer chez euxUne si sale creature.Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin,Enfin elle arriva dans une MetairieOù la Fermiere avoit besoinD'une soüillon, dont l'industrieAllât jusqu'à sçavoir bien laver des torchonsEt nettoyer l'auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisineOù les Valets, insolente vermine,Ne faisoient que la tirailler,La contredire & la railler,Ils ne sçavoient quelle piece lui faireLa harcelant à tout propos;Elle étoit la butte ordinaireDe tous leurs quolibets & de tous leurs bons mots.

Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos,Car ayant du matin fait sa petite affaire,Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis clos,Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette,Mettoit proprement sa toiletteRangeoit dessus ses petits pots,Devant son grand miroir contente & satisfaite;De la Lune tantôt, la robe elle mettoitTantôt celle où le feu du Soleil éclattoit,Tantôt la belle robe blüeQue tout l'azur des Cieux ne sçauroit égaler,Avec ce chagrin seul que leur traînante queüeSur le plancher trop court ne pouvoit s'étaler.Elle aimoit à se voir jeune, vermeille & blancheEt plus brave cent fois que nulle autre n'êtoit;Ce doux plaisir la sustentoitEt la menoit jusqu'à l'autre Dimanche.

J'oubliois à dire en passantQu'en cette grande MetairieD'un Roy magnifique & puissantSe faisoit la Menagerie,Que là, Poules de Barbarie,Rales, Pintades, Cormorans,Oisons musquez, Cannes PetieresEt mille autres oiseaux de bijares manieres,Entre eux presque tous differentsRemplissoient à l'envi dix cours toutes entieres.

Le fils du Roy dans ce charmant sejourVenoit souvent au retour de la ChasseSe reposer, boire à la glaceAvec les Seigneurs de sa Cour.Tel ne fut point le beau Cephale;Son air étoit Royal, sa mine martialePropre à faire trembler les plus fiers bataillons;Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresseEt reconnut par cette hardiesseQue sous sa crasse & ses haillonsElle gardoit encor le cœur d'une Princesse.

Qu'il a l'air grand, quoi qu'il l'ait negligé,Qu'il est aimable, disoit-elle,Et que bienheureuse est la belleA qui son cœur est engagé.D'une robe de rien s'il m'avoit honorée.Je m'en trouverois plus paréeQue de toutes celles que j'ai.

Un jour le jeune Prince errant à l'aventureDe bassecour en bassecour,Passa dans une allée obscureOù de Peau d'Asne étoit l'humble sejour.Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure;Comme il étoit fête ce jourElle avoit pris une riche parureEt ses superbes vêtemensQui tissus de fin or & de gros diamansEgaloient du Soleil la clarté la plus pure.Le Prince au gré de son désirLa contemple & ne peut qu'à peine,En la voyant, reprendre haleine,Tant il est comblé de plaisir.Quels que soient les habits, la beauté du visage,Son beau tour, sa vive blancheur,Ses traits fins, sa jeune fraîcheurLe touchent cent fois davantage,Mais un certain air de grandeurPlus encore une sage & modeste pudeurDes beautez de son ame, asseuré témoignage,S'emparerent de tout son cœur.

Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporteIl voulut enfoncer la porte,Mais croyant voir une Divinité,Trois fois par le respect son bras fut arrêté,Dans le Palais pensif il se retireEt là nuit & jour il soupire,Il ne veut plus aller au BalQuoi qu'on soit dans le Carnaval,Il hait la Chasse, il hait la ComedieIl n'a plus d'appetit, tout lui fait mal au cœurEt le fond de sa maladieEst une triste & mortelle langueur.

Il s'enquit quelle étoit cette Nymphe admirableQui demeuroit dans une bassecourAu fond d'une allée effroyable,Où l'on ne voit goutte en plein jour.C'est, lui dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni beleEt que Peau d'Asne l'on appelle,A cause de la peau qu'elle met sur son cou;De l'Amour c'est le vrai remede,La bête en un mot la plus laide,Qu'on puisse voir aprés le Loup:On a beau dire, il ne sçauroit le croire,Les traits que l'amour a tracezToujours presens à sa memoireN'en seront jamais effacez.

Cependant la Reyne sa Mere,Qui n'a que lui d'enfant pleure & se desespere,De declarer son mal elle le presse en vain,Il gemit, il pleure, il soupire,Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desireQue Peau d'Asne lui fasse un gâteau de sa main;Et la Mere ne sçait ce que son Fils veut dire;O Ciel! Madame, lui dit-on,Cette Peau d'Asne est une noire TaupePlus vilaine encore & plus gaupeQue le plus sale Marmiton.N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire,Et c'est à cela seul que nous devons songer;Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere,S'il en avoit voulu manger.

Peau d'Asne donc prend sa farineQu'elle avoit fait blutter exprés,Pour rendre sa pâte plus fine,Son sel, son beurre & ses œufs frais,Et pour bien faire sa galetteS'enferme seule en sa chambrette.

D'abord elle se decrassaLes mains, les bras & le visage,Et prit un corps d'argent que vîte elle laçaPour dignement faire l'ouvrage,Qu'aussi-tôt elle commença.

On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,De son doigt par hazard il tomba dans la pâteUn de ses anneaux de grand prix,Mais ceux qu'on tient sçavoir le fin de cette histoireAsseurent que par elle exprés il y fut mis;Et pour moi franchement, je l'oserois bien croire,Fort seur que quand le Prince à sa porte abordaEt par le trou la regarda,Elle s'en étoit apperçûë.Sur ce point la Femme est si druë,Et son œil va si promptementQu'on ne peut la voir un moment,Qu'elle ne sçache qu'on l'a veüe.Je suis bien seur encore, et j'en ferois sermentQu'elle ne douta point que de son jeune AmantLa Bague ne fût bien receuë.

On ne pêtrit jamais un si friand morceau,Et le Prince trouva la galette si bonneQu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonneIl n'avalât aussi l'anneau.Quand il en vit l'émeraude admirable,Et du jonc d'or le cercle étroit,Qui marquoit la forme du doigt,Son cœur en fut touché d'une joye incroyable;Sous son chevet il le mit à l'instantEt son mal toujours augmentantLes Medecins sages d'experience,En le voyant maigrir de jour en jourJugerent tous par leur grande scienceQu'il étoit malade d'amour.

Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,Est un remede exquis pour cette maladie,On conclut à le marier;Il s'en fit quelque tems prier,Puis dit, je le veux bien, pourvû que l'on me donneEn mariage la personnePour qui cet anneau sera bon;A cette bijare demandeDe la Reine & du Roi la surprise fut grande,Mais il étoit si mal qu'on n'osa dire non.Voilà donc qu'on se met en quêteDe celle que l'anneau, sans nul égard du sang,Doit placer dans un si haut rang,Il n'en est point qui ne s'apprêteA venir presenter son doigtNi qui veüille ceder son droit.

Le bruit ayant couru que pour prétendre au Prince,Il faut avoir le doigt bien mince,Tout Charlatan, pour être bien venu,Dit qu'il a le secret de le rendre menu,L'une en suivant son bizare capriceCommeune rave le ratisse,L'autre en couppe un petit morceau,Une autre en le pressant croit qu'elle l'appetisse,Et l'autre avec de certaine eauPour le rendre moins gros en fait tomber la peau;Il n'est enfin point de manœuvreQu'une Dame ne mette en œuvre,Pour faire que son doigt quadre bien à l'anneau.

L'essai fut commencé par les jeunes PrincessesLes Marquises & les Duchesses,Mais leurs doigts quoi que delicatsEstoient trop gros & n'entroient pas.Les Comtesses & les Baronnes,Et toutes les nobles Personnes,Comme elles tour à tour presenterent leur mainEt la presenterent en vain.

Ensuite vinrent les Grisettes,Dont les jolis & menus doigts,Car il en est de tres-bien faites,Semblerent à l'anneau s'ajuster quelquefoisMais la Bague toujours trop petite ou trop rondeD'un dedain presque égal rebuttoit tout le monde.

Il fallut en venir enfinAux Servantes, aux Cuisinieres,Aux Tortillons, aux Dindonnieres;En un mot à tout le fretin,Dont les rouges & noires pattes,Non moins que les mains delicatesEsperoient un heureux destin.Il s'y presenta mainte filleDont le doigt gros & ramassé,Dans la Bague du Prince eût aussi peu passéQu'un cable au travers d'une aiguille.On crut enfin que c'étoit fait,Car il ne restoit en effet,Que la pauvre Peau d'Asne au fond de la cuisine,Mais comment croire, disoit-on,Qu'à regner le Ciel la destine,Le Prince dit, & pourquoi non?Qu'on la fasse venir. Chacun se prît à rireCriant tout haut que veut-on dire,De faire entrer ici cette sale guenonMais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noireUne petite main qui sembloit de l'yvoire,Qu'un peu de pourpre a coloré,Et que de la bague fatale,D'une justesse sans égaleSon petit doigt fut entouré,La Cour fut dans une surpriseQui ne peut pas être comprise.

On la menoit au Roi dans ce transport subit,Mais elle demanda qu'avant que de paraîtreDevant son Seigneur & son MaîtreOn lui donnât le temps de prendre un autre habit,De cet habit, pour la verité dire,De tous côtez on s'apprétoit à rire,Mais lorsqu'elle arriva dans les AppartemensEt qu'elle eut traversé les sallesAvec ses pompeux vêtemensDont les riches beautez n'eurent jamais d'égales,Que ses aimables cheveux blondsMêlez de diamans dont la vive lumiereEn faisoit autant de rayons,Que ses yeux bleus, grands, doux & longs,Qui pleins d'une Majesté fiereNe regardent jamais sans plaire & sans blesser,Et que sa taille enfin si menüe & si fineQu'avecque ses deux mains on eût pu l'embrasser,Montrerent leurs appas & leur grace divine;Des Dames de la Cour, & de leurs ornemensTomberent tous les agrémens.

Dans la joye & le bruit de toute l'Assemblée,Le bon Roi ne se sentoit pasDe voir sa Bru posseder tant d'appas,La Reyne en étoit affolée,Et le Prince son cher Amant,De cent plaisirs l'âme combléeSuccomboit sous le poids de son ravissement.Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures,Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,Qui tous brillans de diverses paruresQuitterent leurs Etats pour être à ce-grand jourOn en vit arriver des climats de l'Aurore,Montez sur de grands Elephans,Il en vint du rivage More,Qui plus noirs & plus laids encore,Faisoient peur aux petits enfans;Il en debarque & la Cour en abonde.

Mais nul Prince, nul Potentat,N'y parut avec tant d'éclatQue le Pere de l'Epousée,Qui d'elle autrefois amoureuxAvoit avec le temps purifié les feuxDont son ame étoit embrasée,Il en avoit banni tout desir criminelEt de cette odieuse flammeLe peu qui restoit dans son ameN'en rendoit que plus vif son amour paternel.Dés qu'il la vit, que benit soit le CielQui veut bien que je te revoye,Ma chere enfant, dit-il, &, tout pleurant de joyeCourut tendrement l'embrasser;Chacun à son bonheur voulut s'interesser,Et le futur Espoux étoit ravi d'apprendreQue d'un Roi si puissant il devenoit le Gendre.Dans ce moment la Maraine arrivaQui raconta toute l'histoire,Et par son recit achevaDe combler Peau d'Asne de gloire.

Il n'est pas malaisé de voirQue le but de ce conte est qu'un Enfant apprenneQu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peineQue de manquer à son devoir.

Que la Vertu peut être infortunéeMais qu'elle est toujours couronnée.

Que contre un fol amour & ses fougueux transportsLa Raison la plus forte est une foible digue,Et qu'il n'est point de si riches thresorsDont un Amant ne soit prodigue.

Que de l'eau claire & du pain bisSuffisent pour la nourritureDe toute jeune Creature,Pourvu qu'elle ait de beaux habits.

Que sous le Ciel il n'est point de femelleQui ne s'imagine être belle,Et qui souvent ne s'imagine encorQue si des trois Beautez la fameuse querelle,S'étoit demêlée avec elleElle auroit eu la pomme d'or.Le Conte de Peau d'Asne est difficile à croire,Mais tant que dans le Monde on aura des Enfans,Des Meres & des Meres-grands,On en gardera la memoire.

CONTE.

Par Mr. Perrault, de L'Academie Françoise.


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