Chapter 7

Quelque grand que soit l'avantage,De joüir d un riche heritageVenant à nous de pere en fils,Aux jeunes gens pour l'ordinaire,L'industrie & le sçavoir faire,Vallent mieux que des biens acquis.Autre Moralité.Si le fils d'un Meûnier, avec tant de vitesse,Gagne le cœur d'une Princesse,Et s'en fait regarder avec des yeux mourans,C'est que l'habit, la mine & la jeunesse,Pour inspirer de la tendresse,N'en sont pas des moyens toûjours indifférens.LES FÉES.CONTE.Il estoit une fois une veuve qui avoit deux filles, l'aînée luy ressembloit si fort & d'humeur & de visage, que qui la voyoit voyait la mere. Elles étoient toutes deux si desagreables & si orgueilleuses qu'on ne pouvoit vivre avec elles. La cadette qui estoit le vray portrait de son Pere pour la douceur & l'honnesteté, estoit avec cela une des plus belles filles qu'on eust sçeu voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mere estoit folle de sa fille aînée, & en même temps avoit une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisoit manger à la Cuisine & travailler sans cesse.Il falloit entre-autre chose que cette pauvre enfant allast deux fois le jour puiser de l'eau à une grande demy lieuë du logis, & qu'elle en raportast plein une grande cruche. Un jour qu'elle estoit à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lüy donner à boire? Ouy da, ma bonne mere, dit cette belle fille, & rinçant aussi tost sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, & la luy presenta, soûtenant toûjours la cruche afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme ayant bû, luy dit, vous estes si belle, si bonne, & si honneste, que je ne puis m'empêcher de vous faire un don, (car c'estoit une Fée qui avoit pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où iroit l'honnesteté de cette jeune fille.) Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse. Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mere la gronda de revenir si tard de la fontaine. Je vous demande pardon, ma mere, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si long-temps, & en disant ces mots il luy sortit de la bouche deux Roses, deux Perles, & deux gros Diamans. Que voy-je-là, dit sa mere tout estonnée, je crois qu'il luy sort de la bouche des Perles & des Diamants, d'où vient cela, ma fille, (ce fut là la premiere fois qu'elle l'appella sa fille.) La pauvre enfant luy raconta naïvement tout ce qui luy estoit arrivé, non sans jetter une infinité de Diamants. Vrayment, dit la mere, il faut que j'y envoye ma fille, tenez Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de vôtre sœur quand elle parle, ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le mesme don, vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, & quand une pauvre femme vous demandera à boire, luy en donner bien honnestement. Il me feroit beau voir, répondit la brutale aller à la fontaine: Je veux que vous y alliez, reprit la mere, & tout à l'heure. Elle y alla, mais toûjours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon d'argent qui fut dans le logis. Elle ne fut pas plustost arrivée à la fontaine qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vestuë qui vint luy demander à boire, c'estoit la même Fée qui avoit apparu à sa sœur, mais qui avoit pris l'air & les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où iroit la malhonnesteté de cette fille. Est-ce que je suis icy vennuë, luy dit cette brutale orgueileuse, pour vous donner à boire, justement j'ai apporté un Flacon d'argent tout exprés pour donner à boire à Madame? J'en suis d'avis, beuvez à même si vous voulez. Vous n'estes guere honneste, reprit la Fée, sans se mettre en colere: & bien, puisque vous estes si peu obligeante, je vous donne pour don, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapau. D'abord que sa mere l'aperçeut, elle luy cria, Hé bien ma fille! Hé bien, ma mere, luy répondit la brutale, en jettant deux viperes, deux crapaux. O! Ciel, s'écria la mere, que vois-je-là, c'est sa sœur qui en est cause, elle me le payera; & aussitost elle courut pour la battre. La pauvre enfant s'enfuit, & alla se sauver dans la Forest prochaine. Le fils du Roi qui revenoit de la chasse, la rencontra, & la voyant si belle, luy demanda ce qu'elle faisoit là toute seule & ce qu'elle avoit à pleurer. Helas! Monsieur, c'est ma mere qui m'a chassée du logis. Le fils du Roi qui vit sortir de sa bouche cinq où six Perles, & autant de Diamants, la pria de luy dire d'où cela luy venoit. Elle luy conta toute son avanture. Le fils du Roi en devint amoureux, considerant qu'un tel don valoit mieux que tout ce qu'on pouvoit donner en mariage à une autre, l'emmena au Palais du Roi son pere, où il l'épousa. Pour sa sœur elle se fit tant haïr, que sa propre mere la chassa de chez elle; & la malheureuse aprés avoir bien couru sans trouver personne qui voulut la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.MORALITÉ.Les Diamans & les Pistoles,Peuvent beaucoup sur les Esprits;Cependant les douces parolesOnt encor plus de force, & sont d'un plus grand prix.Autre Moralité.L'honnesteté couste des soins,Et veut un peu de complaisance,Mais tost ou tard elle a sa récompense,Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.CENDRILLONOU LA PETITEPANTOUFLE DE VERRE.CONTE.Il estoit une fois un Gentil-homme qui épousa en secondes nopces une femme, la plus haütaine & la plus fiere qu'on eut jamais veuë. Elle avoit deux filles de son humeur, & qui luy ressembloient en toutes choses. Le Mari avoit de son costé une jeune fille, mais d'une douceur & d'une bonté sans exemple, elle tenoit cela de sa Mere, qui estoit la meilleure personne du monde. Les nopces ne furent pas plûtost faites, que la Belle-mere fit éclater sa mauvaise humeur, elle ne pût souffrir les bonnes qualitez de cette jeune enfant, qui rendoient ses filles encore plus haissables. Elle la chargea des plus viles occupations de la Maison: c'estoit elle qui nettoyoit la vaiselle & les montées, qui frottoit la chambre de Madame, & celles de Mesdemoiselles ses filles: elle couchoit tout au haut de la maison dans un grenier sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs estoient dans des chambres parquetées, où elles avoient des lits des plus à la mode, & des miroirs où elles se voyoient depuis les pieds jusqu'à la teste; la pauvre fille souffroit tout avec patience, & n'osoit s'en plaindre à son pere qui l'auroit grondée, parce que sa femme le gouvernoit entierement. Lors quelle avoit fait son ouvrage, elle s'alloit mettre au coin de la cheminée, & s'asseoir dans les cendres, ce qui faisoit qu'on l'appelloit communément dans le logis Cucendron; la cadette qui n'estoit pas si malhonneste que son aisnée, l'appelloit Cendrillon; cependant Cendrillon avec ses méchans habits, ne laissoit pas d'estre cent fois plus belle que ses sœurs, quoy que vestuës tres-magnifiquement.Il arriva que le fils du Roi donna un bal, & qu'il en pria toutes les personnes de qualité: nos deux Demoiselles en furent aussi priées, car elles faisoient grande figure dans le Pays. Les voilà bien aises & bien occupées à choisir les habits & les coëffures qui leur seïeroient le mieux; nouvelle peine pour Cendrillon car c'estoit elle qui repassoit le linge de ses sœurs & qui godronoit leurs manchettes: on ne parloit que de la maniere dont on s'habilleroit. Moy, dit l'aînée, je mettray mon habit de velours rouge & ma garniture d'Angleterre. Moy, dit la cadette, je n'auray que ma juppe ordinaire; mais en récompense, je mettray mon manteau à fleurs d'or, & ma barriere de diamans, qui n'est pas des plus indifferentes. On envoya querir la bonne coëffeuse, pour dresser les cornettes à deux rangs, & on fit acheter des mouches de la bonne Faiseuse: elles appellerent Cendrillon pour luy demander son avis, car elle avoit le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, & s'offrit mesme à les coëffer; ce qu'elles voulurent bien. En les coëffant, elles luy disoient, Cendrillon, serois-tu bien aise d'aller au Bal? Helas, Mesdemoiselles, vous vous mocquez de moy, ce n'est pas là ce qu'il me faut: tu as raison; on riroit bien, si on voyoit un Culcendron aller au Bal. Une autre que Cendrillon les auroit coëffées de travers; mais elle estoit bonne, & elle les coëffa parfaitement bien. Elles furent prés de deux jours sans manger, tant elles estoient transportées de joye: on rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menuë, & elles estoient toûjours devant leur miroir. Enfin l'heureux jour arriva, on partit, & Cendrillon les suivit des yeux le plus longtems qu'elle pût; lors qu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa Maraine qui la vit toute en pleurs, luy demanda ce qu'elle avoit: Je voudrois bien.... Je voudrois bien.... Elle pleuroit si fort qu'elle ne pût achever: sa Maraine qui estoit Fée, luy dit, tu voudrois bien aller au Bal, n'est-ce pas; Helas ouy, dit Cendrillon en soûpirant: Hé bien, seras tu bonne fille, dit sa Maraine, je t'y feray aller? Elle la mena dans sa chambre, & luy dit, va dans le jardin & apporte-moy une citroüille: Cendrillon alla aussi-tost cueillir la plus belle qu'elle put trouver, & la porta à sa Maraine, ne pouvant deviner comment cette citroüille la pourroit faire aller au Bal: sa Maraine la creusa, & n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, & la citroüille fut aussi-tost changée en un beau carosse tout doré. Ensuite elle alla regarder dans sa sourissiere, où elle trouva six souris toutes en vie, elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la sourissiere, & à chaque souris qui sortoit, elle lui donnoit un coup de sa baguette, & la souris estoit aussi-tost changée en un beau cheval; ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé: Comme elle estoit en peine de quoy elle feroit un Cocher, je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratiere, nous en ferons un Cocher: Tu as raison, dit sa Maraine, va voir: Cendrillon luy apporta la ratiere, où il y avoit trois gros rats: La Fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, & l'ayant touché, il fut changé en un gros Cocher, qui avoit une des plus belles moustaches qu'on ait jamais veuës. Ensuite elle luy dit, va dans le jardin, tu y trouveras six lezards derriere l'arrosoir, apporte-les-moy, elle ne les eut pas plûtost apportez, que la Maraine les changea en six Laquais, qui monterent aussi-tost derriere le carosse avec leurs habits chamarez, & qui s'y tenoient attachez, comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie. La Fée dit alors à Cendrillon: Hé bien, voilà de quoy aller au bal, n'es-tu pas bien aise? Ouy, mais est ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits: Sa Maraine ne fit que la toucher avec sa baguette, & en même tems ses habits furent changez en des habits de drap d'or & d'argent, tout chamarez de pierreries: elle luy donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carosse; mais sa Maraine luy recommanda sur toutes choses de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle demeuroit au Bal un moment davantage, son carosse redeviendroit citroüille, ses chevaux des souris, ses laquais des lezards, & que ses vieux habits reprendroient leur premiere forme. Elle promit à sa Maraine qu'elle ne manqueroit pas de sortir du Bal avant minuit: Elle part, ne se sentant pas de joye. Le Fils du Roi qu'on alla avertir, qu'il venoit d'arriver une grande Princesse qu'on ne connoissoit point, courut la recevoir; il luy donna la main à la descente du carosse, & la mena dans la salle où estoit la compagnie: il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, & les violons ne joüerent plus, tant on estoit attentif à contempler les grandes beautez de cette inconnuë: on n'entendoit qu'un bruit confus, ha, qu'elle est belle! le Roi même tout vieux qu'il estoit, ne laissoit pas de la regarder, & de dire tout bas à la Reine, qu'il y avoit long-tems qu'il n'avoit vû une si belle & si aimable personne. Toutes les Dames estoient attentives à considerer sa coëffure et ses habits, pour en avoir dés le lendemain de semblables, pourveu qu'il se trouvast des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles. Le Fils du Roi la mit à la place la plus honorable, & ensuite la prit pour la mener danser: elle dança avec tant de grace, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il estoit occupé à la considerer. Elle alla s'asseoir auprés de ses sœurs, & leur fit mille honnestetez: elle leur fit part des oranges & des citrons que le Prince luy avoit donnez; ce qui les estonna fort, car elles ne la connoissoient point. Lorsqu'elles causoient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts: elle fit aussi-tost une grande reverence à la compagnie, & s'en alla le plus viste qu'elle pût. Dés qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa Maraine, & aprés l'avoir remerciée, elle luy dit qu'elle souhaiteroit bien aller encore le lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l'en avoit priée. Comme elle estoit occupée à raconter à sa Maraine tout ce qui s'étoit passé au Bal, les deux sœurs heurterent à la porte; Cendrillon leur alla ouvrir: Que vous estes longtems à revenir, leur dit-elle, en baillant, en se frottant les yeux, & en s'étendant comme si elle n'eust fait que de se réveiller: elle n'avoit cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'estoient quittées: Si tu estois venuë au Bal, luy dit une de ses sœurs, tu ne t'y serois pas ennuyée: il y est venu la plus belle Princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilitez, elle nous a donné des oranges & des citrons. Cendrillon ne se sentoit pas de joye: elle leur demanda le nom de cette Princesse; mais elles luy répondirent qu'on ne la connoissoit pas, que le Fils du Roi en estoit fort en peine, & qu'il donneroit toutes choses au monde pour sçavoir qui elle estoit. Cendrillon sourit & leur dit, elle estoit donc bien belle? Mon Dieu que vous estes heureuses, ne pourrois-je point la voir? Helas! Mademoiselle Javotte, prestez-moy votre habit jaune que vous mettez tous les jours: vraiment, dit Mademoiselle Javotte, je suis de cet avis, prestez vostre habit à un vilain Cucendron comme cela, il faudroit que je fusse bien folle. Cendrillon s'attendoit bien à ce refus, & elle en fut bien aise, car elle auroit esté grandement embarrassée si sa sœur eut bien voulu luy prester son habit. Le lendemain les deux sœurs furent au Bal, & Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la premiere fois. Le Fils du Roi fut toûjours auprés d'elle, & ne cessa de luy conter des douceurs; la jeune Demoiselle ne s'ennuyoit point, & oublia ce que sa Maraine luy avoit recommandé; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lors qu'elle ne croyoit pas qui fut encore onze heures: elle se leva & s'enfuit aussi legerement qu'auroit fait une biche: le Prince la suivit, mais il ne pût l'attraper; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essouflée, sans carosse, sans laquais, & avec ses méchants habits, rien ne luy estant resté de toute sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avoit laissé tomber. On demanda aux Gardes de la porte du Palais s'ils n'avoient point veu sortir une Princesse; ils dirent qu'ils n'avoient vû sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vestuë, & qui avoit plus l'air d'une Paysanne que d'une Demoiselle. Quand ses deux sœurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles s'estoient encore bien diverties, & si la belle Dame y avoit esté: elles luy dirent que oüy, mais qu'elle s'estoit enfuye lorsque minuit avoit sonné, & si promptement qu'elle avoit laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde; que le fils du Roy l'avoit ramassée, & qu'il n'avoit fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, & qu'assurément il estoit fort amoureux de la belle personne à qui appartenoit la petite pantoufle. Elles dirent vray, car peu de jours aprés, le fils du Roy fit publier à son de trompe, qu'il épouseroit celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux Princesses, ensuite aux Duchesses, & à toute la Cour, mais inutilement: on la porta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon qui les regardoit, & qui reconnut sa pantoufle, dit en riant, que je voye si elle ne me seroit pas bonne: ses sœurs se mirent à rire & à se mocquer d'elle. Le Gentilhomme qui faisoit l'assay de la pantoufle ayant regardé attentivement Cendrillon, & la trouvant forte belle, dit que cela estoit juste, & qu'il avoit ordre de l'essayer à toutes les filles: il fit asseoir Cendrillon, & approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entroit sans peine, & qu'elle y estoit juste comme de cire. L'étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son pied. Là-dessus arriva la Maraine qui ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avoient veuë au Bal. Elles se jetterent à ses pieds pour luy demander pardon de tous les mauvais traittemens qu'elles luy avoient fait souffrir. Cendrillon les releva, & leur dit en les embrassant, qu'elle leur pardonnoit de bon cœur, & qu'elle les prioit de l'aimer bien toûjours. On la mena chez le jeune Prince, parée comme elle estoit: il la trouva encore plus belle que jamais, & peu de jours aprés il l'épousa. Cendrillon qui estoit aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au Palais, & les maria dés le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour.MORALITÉ.La beauté pour le sexe est un rare tresor,De l'admirer jamais on ne se lasse;Mais ce qu'on nomme bonne grace,Est sans prix, & vaut mieux encor.C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Maraine,En la dressant, en l'instruisant,Tant & si bien qu'elle en fit une Reine:(Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)Belles, ce don vaut mieux que d'estre bien coëffées,Pour engager un cœur, pour en venir à bout,La bonne grace est le vrai don des Fées;Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.Autre Moralité.C'est sans doute un grand avantage,D'avoir de l'esprit, du courage,De la naissance, du bon sens,Et d'autres semblables talens,Qu'on reçoit du Ciel en partage;Mais vous aurez beau les avoir,Pour vostre avancement ce seront choses vaines;Si vous n'avez, pour les faire valoir,Ou des parrains ou des maraines.RIQUETA LA HOUPPE.CONTE.Il estoit une fois une Reine qui accoucha d'un fils, si laid & si mal fait, qu'on douta long-tems s'il avoit forme humaine. Une Fée qui se trouva à sa naissance, asseura qu'il ne laisseroit pas d'estre aimable, parce qu'il auroit beaucoup d'esprit; elle ajoûta même qu'il pourroit en vertu du don qu'elle venoit de luy faire, donner autant d'esprit qu'il en auroit, à la personne qu'il aimeroit le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui estoit bien affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vray que cet enfant ne commença pas plustost à parler, qu'il dit mille jolies choses, & qu'il avoit dans toutes ses actions je ne sçay quoi de si spirituel, qu'on en estoit charmé. J'oubliois de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la teste, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la houppe, car Riquet estoit le nom de la famille.Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un Royaume voisin accoucha de deux filles, la premiere qui vint au monde estoit plus belle que le jour: la Reine en fut si aise, qu'on apprehenda que la trop grande joye qu'elle en avoit ne luy fit mal. La même Fée qui avoit assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe estoit presente, & pour moderer la joye de la Reine, elle luy declara que cette petite Princesse n'auroit point d'esprit, & qu'elle seroit aussi stupide qu'elle estoit belle. Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques momens aprés un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle acoucha, se trouva extrémement laide. Ne vous affligez point tant Madame, luy dit la Fée; vostre fille sera récompensée d'ailleurs, & elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'appercevra presque pas qu'il luy manque de la beauté. Dieu le veuille, répondit la Reine, mais n'y auroit-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée qui est si belle? Je ne puis rien pour elle, Madame, du costé de l'esprit, luy dit la Fée, mais je puis tout du costé de la beauté; & comme il n'y a rien que je ne veüille faire pour vôtre satisfaction, je vais luy donner pour don, de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui luy plaira. A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, & on ne parloit par tout que de la beauté de l'aisnée, & de l'esprit de la cadette. Il est vray aussi que leurs défauts augmenterent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissoit à veuë d'œil, & l'aisnée devenoit plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondoit rien à ce qu'on luy demandoit, ou elle disoit une sottise. Elle estoit avec cela si mal-adroite, qu'elle n'eust pû ranger quatre Porcelaines sur le bord d'une cheminée sans en casser une, ny boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits. Quoy que la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportoit presque toûjours sur son aînée dans toutes les Compagnies. D'abord on alloit du costé de la plus belle pour la voir & pour l'admirer, mais bien tost aprés, on alloit à celle qui avoit le plus d'esprit, pour luy entendre dire mille choses agreables; & on estoit estonné qu'en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avoit plus personne auprés d'elle, & que tout le monde s'estoit rangé autour de la cadette. L'aisnée quoyque fort stupide, le remarqua bien, & elle eut donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa sœur. La Reine toute sage qu'elle estoit, ne pût s'empêcher de luy reprocher plusieurs fois sa bestise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse. Un jour qu'elle s'estoit retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid & fort desagreable, mais vestu tres-magnifiquement. C'estoit le jeune Prince Riquet à la houppe, qui estant devenu amoureux d'elle sur ses Portraits qui courroient par tout le monde, avoit quitté le Royaume de son pere pour avoir le plaisir de la voir et de luy parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect & toute la politesse imaginable. Ayant remarqué aprés luy avoir fait les complimens ordinaires, qu'elle estoit fort melancolique, il luy dit; je ne comprens point, Madame, comment une personne aussi belle que vous l'estes, peut estre aussi triste que vous le paroissez; car quoyque je puisse me vanter d'avoir veu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ay jamais vû dont la beauté aproche de la vostre. Cela vous plaist à dire, Monsieur, luy répondit la Princesse, & en demeure là. La beauté, reprit Riquet à la houppe, est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste; & quand on le possede, je ne voy pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup. J'aimerois mieux, dit la Princesse, estre aussi laide que vous & avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ay, & estre beste autant que je le suis. Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, & il est de la nature de ce bien là, que plus on en a, plus on croit en manquer. Je ne sçay pas cela, dit la Princesse, mais je sçay bien que je suis fort beste, & c'est de là que vient le chagrin qui me tuë. Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à vostre douleur. Et comment ferez-vous, dit la Princesse; J'ay le pouvoir, Madame, dit Riquet à la houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en sçauroit avoir à la personne que je dois aimer le plus; & comme vous estes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvû que vous vouliez bien m'épouser. La Princesse demeura toute interdite, & ne répondit rien. Je voy, reprit Riquet à la houppe, que cette proposition vous fait de la peine, & je ne m'en estonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y resoudre. La Princesse avoit si peu d'esprit, & en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendroit jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition qui luy estoit faite. Elle n'eut pas plustost promis à Riquet à la houppe, qu'elle l'épouseroit dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'estoit auparavant; elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui luy plaisoit, & à le dire d'une maniere fine, aisée et naturelle: elle commença dés ce moment une conversation galante, & soutenuë avec Riquet à la houppe, où elle brilla d'une telle force, que Riquet à la houppe crut luy avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en estoit reservé pour luy-même. Quand elle fut retournée au Palais, toute la Cour ne sçavoit que penser d'un changement si subit & si extraordinaire, car autant qu'on luy avoit oüy dire d'impertinences auparavant, autant luy entendoit-on dire des choses bien sensées & infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joye qui ne se peut imaginer, il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paroissoit plus auprés d'elle qu'une Guenon fort desagreable. Le Roi se conduisoit par ses avis, & alloit même quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement. Le bruit de ce changement s'estant répandu, tous les jeunes Princes des Royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, & presque tous la demanderent en Mariage; mais elle n'en trouvoit point qui eust assez d'esprit, & elle les écoutoit tous sans s'engager à pas un d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel & si bien fait, qu'elle ne pust s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour luy. Son pere s'en estant apperçeu, luy dit qu'il la faisoit la maistresse sur le choix d'un Epoux, & qu'elle n'avoit qu'à se déclarer. Comme plus on a d'esprit, & plus on a de peine à prendre une ferme resolution sur cette affaire, elle demanda, aprés avoir remercié son pere, qu'il luy donnast du temps pour y penser. Elle alla par hazard se promener dans le même bois où elle avoit trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodement à ce qu'elle avoit à faire. Dans le tems qu'elle se promenoit, rêvant profondement, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont & viennent & qui agissent. Ayant presté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'un disoit apporte-moy cette marmite, l'autre donne-moy cette chaudiere, l'autre mets du bois dans ce feu. La terre s'ouvrit dans le même temps, & elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons & de toutes sortes d'Officiers necessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rotisseurs, qui allerent se camper dans une allée du bois autour d'une table fort longue, & qui tous, la lardoire à la main, & la queuë de Renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence au son d'une Chanson harmonieuse. La Princesse estonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travailloient. C'est, Madame, luy répondit le plus apparent de la bande, pour le Prince Riquet à la houppe, dont les nopces se feront demain. La Princesse encore plus surprise qu'elle ne l'avoit esté, & se resouvenant tout à coup qu'il y avoit un an qu'à pareil jour, elle avoit promis d'épouser le Prince Riquet à la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisoit qu'elle ne s'en souvenoit pas, c'est que quand elle fit cette promesse, elle estoit une bête, & qu'en prenant le nouvel esprit que le Prince luy avoit donné, elle avoit oublié toutes ses sottises. Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la houppe se presenta à elle, brave, magnifique, & comme un Prince qui va se marier. Vous me voyez, dit-il, Madame, exact à tenir ma parole, & je ne doute point que vous ne veniez ici pour executer la vostre, & me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes. Je vous avoüeray franchement, répondit la Princesse, que je n'ay pas encore pris ma resolution là-dessus, & que je ne croy pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la soühaitez. Vous m'étonnez, Madame, lui dit Riquet à la houppe: Je le croy, dit la Princesse, & assurément si j'avois affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarassée. Une Princesse n'a que sa parole, me diroit-il, & il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celuy à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis seure qu'il entendra raison. Vous sçavez que quand je n'estois qu'une beste, je ne pouvois neanmoins me resoudre à vous épouser, comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'estois, je prenne aujourd'huy une résolution que je n'ay pû prendre dans ce temps-là. Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'oster ma bestise, & de me faire voir plus clair que je ne voyois. Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la houppe, serait bien reçeu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher vostre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n'en use pas de mesme, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie; est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit, soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas; le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, & qui avez tant souhaité d'en avoir? mais venons au fait, s'il vous plaist: A la reserve de ma laideur, y a-t'il quelque chose en moy qui vous déplaise, estes-vous malcontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, & de mes manieres? Nullement, répondit la Princesse, j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire. Si cela est ainsi, reprit Riquet à la houppe, je vais estre heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes. Comment cela se peut-il faire? luy dit la Princesse. Cela se fera, répondit Riquet à la houppe, si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; & afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, sçachez que la même Fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairoit, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celuy que vous aimerez, & à qui vous voudrez bien faire cette faveur. Si la chose est ainsi, dit la Princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau & le plus aimable; & je vous en fais le don autant qu'il est en moy. La Princesse n'eut pas plustost prononcé ces paroles, que Riquet à la houppe parut à ses yeux, l'homme du monde le plus beau, le mieux fait, & le plus aimable quelle eust jamais vû. Quelques-uns asseurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui opererent, mais que l'amour seul fit cette Metamorphose. Ils disent que la Princesse ayant fait reflexion sur la perseverance de son Amant, sur sa discretion, & sur toutes les bonnes qualitez de son ame & de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps, ny la laideur de son visage, que sa bosse ne luy sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos; & qu'au lieu que jusqu'à lors elle l'avoit vû boiter effroyablement, elle ne luy trouva plus qu'un certain air penché qui la charmoit; ils disent encore que ses yeux qui estoient louches, ne luy en parurent que plus brillans, que leur déreglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excez d'amour, & qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d'Heroïque. Quoyqu'il en soit, la Princesse luy promit sur le champ de l'épouser, pourvû qu'il en obtint le consentement du Roy son Père. Le Roy ayant sçû que sa fille avoit beaucoup d'estime pour Riquet à la houppe, qu'il connoissoit d'ailleurs pour un Prince tres-spirituel & tres-sage, le receut avec plaisir pour son gendre. Dés le lendemain les nopces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe l'avoit prévû, & selon les ordres qu'il en avoit donnez longtemps auparavant.MORALITÉ.Ce que l'on voit dans cet écrit,Est moins un conte en l'air que la verité même;Tout est beau dans ce que l'on aime,Tout ce qu'on aime a de l'esprit.Autre Moralité.Dans un objet où la Nature,Aura mis de beaux traits, & la vive peintureD'un teint où jamais l'Art ne sçauroit arriver,Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensible,Qu'un seul agrément invisible,Que l'Amour y fera trouver.LE PETITPOUCETCONTE.Il estoit une fois un Bucheron & une Bucheronne, qui avoient sept enfans tous Garçons. L'aîné n'avoit que dix ans, & le plus jeune n'en avoit que sept. On s'estonnera que le Bucheron ait eu tant d'enfans en si peu de temps; mais c'est que sa femme alloit viste en besongne, & n'en faisoit pas moins que deux à la fois. Ils estoient fort pauvres, & leur sept enfans les incommodoient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvoit encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinoit encore, c'est que le plus jeune estoit fort delicat, & ne disoit mot, prenant pour bestise, ce qui estoit une marque de la bonté de son esprit: il estoit fort petit, & quand il vint au monde il n'estoit gueres plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appella le petit Poucet. Ce pauvre enfant estoit le souffre douleurs de la maison, & on luy donnoit toûjours le tort. Cependant il estoit le plus fin, & le plus avisé de tous ses freres, & s'il parloit peu, il écoutait beaucoup. Il vint une année tres-fâcheuse, & la famine fut si grande, que ces pauvres gens resolurent de se deffaire de leurs enfans. Un soir que ces enfans estoient couchez, & que le Bucheron estoit auprés du feu avec sa femme, il luy dit, le cœur serré de douleur? Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourir nos enfans: je ne sçaurois les voir mourir de faim devant mes yeux, & je suis resolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voyent. Ah! s'écria la Bucheronne, pourrois-tu bien toy-même mener perdre tes enfans? Son mary avoit beau luy representer leur grande pauvreté, elle ne pouvoit y consentir; elle estoit pauvre, mais elle estoit leur mere: Cependant ayant consideré quelle douleur ce luy seroit de les voir mourir de faim, elle y consentit, & alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet oüit tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu'ils parloient d'affaires, il s'estoit levé doucement, & s'estoit glissé sous l'escabelle de son pere pour les écouter sans estre vû. Il alla se recoucher & ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avoit à faire. Il se leva de bon matin, & alla au bord d'un ruisseau, où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, & ensuite revint à la maison. On partit, & le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il sçavoit à ses freres. Ils allerent dans une forest fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyoit pas l'un l'autre. Le Bucheron se mit à couper du bois & ses enfans à ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le pere & la mere les voyant ocupez à travailler, s'éloignerent d'eux insensiblement, & puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné. Lors que ces enfans se virent seuls, ils se mirent à crier & à pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissoit crier, sçachant bien par où il reviendroit à la maison; car en marchant il avoit laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avoit dans ses poches. Il leur dit donc, ne craignez-point mes freres, mon Pere & ma Mere nous ont laissez icy, mais je vous remeneray bien au logis, suivez-moy seulement, ils le suivirent, & il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils estoient venus dans la forest. Ils n'oserent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter ce que disoient leur Pere & leur Mere.Dans le moment que le Bucheron & la Bucheronne arriverent chez eux, le Seigneur du Village leur envoya dix écus qu'il leur devoit il y avoit longtems, & dont ils n'esperoient plus rien: Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouroient de faim. Le Bucheron envoya sur l'heure sa femme à la Boucherie. Comme il y avoit long-temps qu'elle n'avoit mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en falloit pour le souper de deux personnes. Lors qu'ils furent rassassiez; la Bucheronne dit, helas, où sont maintenant nos pauvres enfans, ils feroient bonne chere de ce qui nous reste là: Mais aussi Guillaume, c'est toy qui les as voulu perdre, j'avois bien dit que nous nous en repentirions, que font-ils maintenant dans cette Forest? Helas! mon Dieu, les Loups les ont peut être déjà mangez; tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfans. Le Bucheron s'impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiroient & qu'elle l'avoit bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisoit. Ce n'est pas que le Bucheron ne fust peut-estre encore plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle luy rompoit la teste, & qu'il estoit de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui ayment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent trés importunes celles qui ont toûjours bien dit. La Bucheronne estoit toute en pleurs? Helas! où sont maintenant mes enfans, mes pauvres enfans? Elle le dit une fois si haut que les enfans qui étoient à la porte l'ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble, nous voyla, nous voyla. Elle courut viste leur ouvrir la porte, & leur dit en les embrassant, que je suis aise de vous revoir, mes chers enfans, vous estes bien las, & vous avez bien faim; & toy Pierrot comme te voylà crotté, vien que je te débarboüille. Ce Pierrot estoit son fils aîné qu'elle aimoit plus que tous les autres, parce qu'il estoit un peu rousseau, & qu'elle estoit un peu rousse. Ils se mirent à Table, & mangerent d'un apetit qui faisoit plaisir au Pere & à la Mere, à qui ils racontoient la peur qu'ils avoient euë dans la Forest en parlant presque toûjours tous ensemble: Ces bonnes gens étoient ravis de revoir leurs enfans avec eux, & cette joye dura tant que les dix écus durerent; mais lors que l'argent fut dépensé ils retomberent dans leur premier chagrin; & résolurent de les perdre encore, & pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la premiere fois. Ils ne purent parler de cela si secrettement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avoit déjà fait; mais quoy qu'il se fut levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne sçavoit que faire lors que la Bucheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuné, il songea qu'il pourroit se servir de son pain au lieu de cailloux en le jettant par miettes le long des chemins où ils passeroient, il le serra donc dans sa poche. Le Pere & la Mere les menerent dans l'endroit de la Forest le plus épais & le plus obscur, & dés qu'ils y furent ils gagnerent un faux fuyant & les laisserent là. Le petit Pouçet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu'il avoit semé par tout où il avoit passé; mais il fut bien supris lors qu'il ne put en retrouver une seule miette, les Oiseaux étoient venus qui avoient tout mangé. Les voyla donc bien affligés, car plus ils marchoient plus ils s'égaroient, & s'enfonçoient dans la Forest. La nuit vint, & il s'éleva un grand vent qui leur faisoit des peurs épouventables. Ils croyoient n'entendre de tous côtés que les heurlemens de Loups qui venoient à eux pour les manger. Ils n'osoient presque se parler ny tourner la teste. Il survint une grosse pluye qui les perça jusqu'aux os; ils glissoient à chaque pas & tomboient dans la boüe, d'oùilsse relevoient tout crottés, ne sçachant que faire de leurs mains. Le petit Pouçet grimpa au haut d'un Arbre pour voir s'il ne découvriroit rien; ayant tourné la teste de tous costés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui estoit bien loin par de-là la Forest. Il descendit de l'arbre; & lors qu'il fut à terre il ne vit plus rien; cela le desola. Cependant ayant marché quelque temps avec ses freres du costé qu'il avoit veu la lumiere, il la revit en sortant du Bois. Ils arriverent enfin à la maison où estoit cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdoient de veuë, ce qui leur arrivoit toutes les fois qu'ils descendoient dans quelques fonds. Ils heurterent à la porte, & une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils vouloient, le petit Pouçet luy dit, qu'ils étoient de pauvres enfans qui s'estoient perdus dans la Forest, & qui demandoient à coucher par charité. Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, & leur dit, helas! mes pauvres enfans, où estes vous venus? sçavez vous bien que c'est icy la maison d'un Ogre qui mange les petits enfans. Helas! Madame, luy répondit le petit Pouçet, qui trembloit de toute sa force aussi bien que ses freres; que ferons-nous? Il est bien seur que les Loups de la Forest ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange, peut-estre qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier. La femme de l'Ogre qui crut qu'elle pourroit les cacher à son mary jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer & les mena se chauffer auprés d'un bon feu, car il y avoit un Mouton tout entier à la broche pour le soupé de l'Ogre. Comme ils commençoient à se chauffer ils entendirent heurter trois ou quartre grands coups à la porte, c'estoit l'Ogre qui revenoit. Aussi-tost sa femme les fit cacher sous le lit, & alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le soupé estoit prest, & si on avoit tiré du vin, & aussi-tost se mit à table. Le Mouton estoit encore tout sanglant, mais il ne luy en sembla que meilleur. Il fleuroit à droite & à gauche, disant qu'il sentoit la chairfraîche. Il faut luy dit sa femme, que ce soit ce Veau que je viens d'habiller que vous sentez. Je sens la chairfraîche, te dis-je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, & il y a icy quelque chose que je n'entens pas; en disant ces mots, il se leva de Table, & alla droit au lit. Ah, dit il, voila donc comme tu veux me tromper maudite femme, je ne sçais à quoy il tient que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'être une vieille beste. Voila du Gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours icy. Il les tira de dessous le lit l'un aprés l'autre. Ces pauvres enfans se mirent à genoux en luy demandant pardon, mais ils avoient à faire au plus cruël de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitié les dévoroit déjà des yeux, & disoit à sa femme que ce seroit là de friands morceaux lors qu'elle leur auroit fait une bonne sausse. Il alla prendre un grand Couteau, & en approchant de ces pauvres enfans, il l'aiguisoit sur une longue pierre qu'il tenoit à sa main gauche. Il en avoit déja empoigné un, lorsque sa femme luy dit, que voulez vous faire à l'heure qu'il est, n'aurez-vous pas assez de temps demain matin? Tay-toy, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifiés. Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme, voilà un Veau, deux Moutons & la moitié d'un Cochon. Tu as raison dit l'Ogre, donne leur bien à souper affin qu'il ne maigrissent pas, & va les mener coucher. La bonne femme fut ravie de joye, & leur porta bien à souper, mais ils ne purent manger tant ils étoient saisis de peur. Pour l'Ogre il se remit à boire, ravi d'avoir de quoy si bien regaler ses Amis. Il but une douzaine de coups plus qu'à l'ordinaire, ce qui luy donna un peu dans la teste, & l'obligea de s'aller coucher.L'Ogre avoit sept filles qui n'étoient encore que des enfans. Ces petites Ogresses avoient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeoient de la chair fraîche comme leur pere; mais elles avoient de petits yeux gris & tout ronds, le nez crochu & une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës & fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'estoient pas encore fort méchantes; mais elles promettoient beaucoup, car elles mordoient déja les petits enfans pour en succer le sang. On les avoit fait coucher de bonne heure, & elles estoient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la teste. Il y avoit dans la même Chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons, aprés quoi elle s'alla coucher auprés de son mary. Le petit Poucet qui avoit remarqué que les filles de l'Ogre avoient des Couronnes d'or sur la teste, & qui craignoit qu'il ne prit à l'Ogre quelques remords de ne les avoir pas égorgés dés le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, & prenant les bonnets de ses freres & le sien, il alla tout doucement les mettre sur la teste des sept filles de l'Ogre aprés leur avoir osté leurs Couronnes d'or qu'il mit sur la teste de ses freres & sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, & ses filles pour les garçons qu'il vouloit égorger. La chose réüssit comme il l'avoit pensé; car l'Ogre s'étant éveillé sur le minuit, eut regret d'avoir differé au lendemain ce qu'il pouvoit executer la veille, il se jetta donc brusquement hors du lit, & prenant son grand Couteau, allons voir, dit il, comment se portent nos petits drolles, n'en faisons pas à deux fois; il monta donc à tâtons à la Chambre de ses filles & s'approcha du lit où étoient les petits garçons, qui dormoient tous excepté le petit Pouçet, qui eut bien peur lors qu'il sentit la main de l'Ogre qui luy tastoit la teste, comme il avoit tasté celle de tous ses freres. L'Ogre qui sentit les Couronnes d'or; vrayment, dit il, j'allois faire là un bel ouvrage, je voy bien que je bus trop hier au soir. Il alla ensuite au lit de ses filles où ayant senti les petits bonnets des garçons. Ah, les voilà, dit-il nos gaillards? Travaillons hardiment; en disant ses mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expedition, il alla se recoucher auprés de sa femme. Aussi-tost que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il reveilla ses frères, & leur dit de s'habiller promptement & de le suivre. Ils descendirent doucement dans le Jardin, & sauterent par dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toûjours en tremblant & sans sçavoir où ils alloient. L'Ogre s'estant éveillé dit à sa femme, va-t'en là haut habiller ces petits droles d'hier au soir; l'Ogresse fût fort estonnée de la bonté de son mary, ne se doutant point de la maniere qu'il entendoit qu'elle les habillast, & croyant qu'il luy ordonnoit de les aller vestir, elle monta en haut où elle fut bien surprise lorsqu'elle aperçût ses sept filles égorgées & nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanoüir (car c'est le premier expedient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres.) L'Ogre craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besongne dont il l'avoit chargée, monta en haut pour luy aider. Il ne fut pas moins estonné que sa femme lors qu'il vit cet affreux spectacle. Ah, qu'ay-je fait, s'écria-t-il, ils me le payeront les malheureux, & tout à l'heure. Il jetta aussi-tost une potée d'eau dans le nez de sa femme, & l'ayant fait revenir, donne-moy viste mes bottes de sept lieuës, luy dit-il, afin que j'aille les attraper. Il se mit en campagne, & aprés avoir couru bien loin de tous costés, enfin il entra dans le chemin où marchoient ces pauvres enfans qui n'étoient plus qu'à cent pas du logis de leur pere. Ils virent l'Ogre qui alloit de montagne en montagne, & qui traversoit des rivieres aussi aisément qu'il auroit fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet qui vit un Rocher creux proche le lieu où ils estoient, y fit cacher ses six freres, & s'y fourra aussi, regardant toûjours ce que l'Ogre deviendroit. L'Ogre qui se trouvoit fort las du long chemin qu'il avoit fait inutilement, (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme,) voulut se reposer, & par hazard il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'estoient cachez. Comme il n'en pouvoit plus de fatigue, il s'endormit aprés s'estre reposé quelque temps; & vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfans n'en eurent pas moins de peur, que quand il tenoit son grand Couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, & dit à ses freres de s'enfuir promptement à la maison, pendant que l'Ogre dormoit bien fort, & qu'ils ne se missent point en peine de luy. Ils crurent son conseil & gagnerent viste la maison. Le petit Poucet s'estant approché de l'Ogre, luy tira doucement ses bottes, & les mit aussi-tost; les bottes estoient fort grandes & fort larges; mais comme elles estoient Fées, elles avoient le don de s'agrandir & de s'appetisser selon la jambe de celuy qui les chaussoit, de sorte qu'elles se trouverent aussi justes à ses pieds & à ses jambes que si elles avoient esté faites pour luy. Il alla droit à la maison de l'Ogre où il trouva sa femme qui pleuroit auprés de ses filles égorgées. Vostre mari, luy dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a esté pris par une troupe de Voleurs qui out juré de le tuër s'il ne leur donne tout son or & tout son argent. Dans le moment qu'ils luy tenoient le poignard sur la gorge, il m'a aperceu & m'a prié de vous venir avertir de l'estat où il est, & de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir, parcequ'autrement ils le tuëront sans misericorde: Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieuës que voilà pour faire diligence, & aussi afin que vous ne croyez pas que je sois un affronteur. La bonne femme fort effrayée luy donna aussi-tost tout ce qu'elle avoit; car cet Ogre ne laissoit pas d'estre fort bon mari, quoy qu'il mangeast les petits enfans. Le petit Poucet estant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre s'en revint au logis de son pere, où il fut receu avec bien de la joye.Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'acord de cette derniere circonstance, & qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre; qu'à la verité, il n'avoit pas fait conscience de luy prendre ses bottes de sept lieües, parce qu'il ne s'en servoit que pour courir aprés les petits enfans. Ces gens-là asseurent le sçavoir de bonne part, & même pour avoir bû & mangé dans la maison du Bucheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l'Ogre, il s'en alla à la Cour, où il sçavoit qu'on estoit fort en peine d'une Armée, qui étoit à deux cens lieües de-là, & du succés d'une Bataille qu'on avoit donnée. Il alla, disent-ils, trouver le Roi, & luy dit que s'il le souhaitoit, il luy rapporteroit des nouvelles de l'Armée avant la fin du jour. Le Roi luy promit une grosse somme d'argent s'il en venoit à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dés le soir même, & cette premiere course l'ayant fait connoître, il gagnoit tout ce qu'il vouloit; car le Roi le payoit parfaitement bien pour porter ses ordres à l'Armée, & une infinité de Dames luy donnoient tout ce qu'il vouloit pour avoir des nouvelles de leurs Amans, & ce fut là son plus grand gain. Il se trouvoit quelques femmes qui le chargeoient de Lettres pour leur maris, mais elles le payoient si mal, & cela alloit à si peu de chose, qu'il ne daignoit mettre en ligne de compte ce qu'il gagnoit de ce côté-là. Aprés avoir fait pendant quelque temps le mêtier de courier, & y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son pere, où il n'est pas possible d'imaginer la joye qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il achepta des Offices de nouvelle création pour son pere & pour ses freres; & par là il les établit tous, & fit parfaitement bien sa Cour en même-temps.MORALITÉ.

Quelque grand que soit l'avantage,De joüir d un riche heritageVenant à nous de pere en fils,Aux jeunes gens pour l'ordinaire,L'industrie & le sçavoir faire,Vallent mieux que des biens acquis.

Autre Moralité.

Si le fils d'un Meûnier, avec tant de vitesse,Gagne le cœur d'une Princesse,Et s'en fait regarder avec des yeux mourans,C'est que l'habit, la mine & la jeunesse,Pour inspirer de la tendresse,N'en sont pas des moyens toûjours indifférens.

CONTE.

Il estoit une fois une veuve qui avoit deux filles, l'aînée luy ressembloit si fort & d'humeur & de visage, que qui la voyoit voyait la mere. Elles étoient toutes deux si desagreables & si orgueilleuses qu'on ne pouvoit vivre avec elles. La cadette qui estoit le vray portrait de son Pere pour la douceur & l'honnesteté, estoit avec cela une des plus belles filles qu'on eust sçeu voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mere estoit folle de sa fille aînée, & en même temps avoit une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisoit manger à la Cuisine & travailler sans cesse.

Il falloit entre-autre chose que cette pauvre enfant allast deux fois le jour puiser de l'eau à une grande demy lieuë du logis, & qu'elle en raportast plein une grande cruche. Un jour qu'elle estoit à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lüy donner à boire? Ouy da, ma bonne mere, dit cette belle fille, & rinçant aussi tost sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, & la luy presenta, soûtenant toûjours la cruche afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme ayant bû, luy dit, vous estes si belle, si bonne, & si honneste, que je ne puis m'empêcher de vous faire un don, (car c'estoit une Fée qui avoit pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où iroit l'honnesteté de cette jeune fille.) Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse. Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mere la gronda de revenir si tard de la fontaine. Je vous demande pardon, ma mere, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si long-temps, & en disant ces mots il luy sortit de la bouche deux Roses, deux Perles, & deux gros Diamans. Que voy-je-là, dit sa mere tout estonnée, je crois qu'il luy sort de la bouche des Perles & des Diamants, d'où vient cela, ma fille, (ce fut là la premiere fois qu'elle l'appella sa fille.) La pauvre enfant luy raconta naïvement tout ce qui luy estoit arrivé, non sans jetter une infinité de Diamants. Vrayment, dit la mere, il faut que j'y envoye ma fille, tenez Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de vôtre sœur quand elle parle, ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le mesme don, vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, & quand une pauvre femme vous demandera à boire, luy en donner bien honnestement. Il me feroit beau voir, répondit la brutale aller à la fontaine: Je veux que vous y alliez, reprit la mere, & tout à l'heure. Elle y alla, mais toûjours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon d'argent qui fut dans le logis. Elle ne fut pas plustost arrivée à la fontaine qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vestuë qui vint luy demander à boire, c'estoit la même Fée qui avoit apparu à sa sœur, mais qui avoit pris l'air & les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où iroit la malhonnesteté de cette fille. Est-ce que je suis icy vennuë, luy dit cette brutale orgueileuse, pour vous donner à boire, justement j'ai apporté un Flacon d'argent tout exprés pour donner à boire à Madame? J'en suis d'avis, beuvez à même si vous voulez. Vous n'estes guere honneste, reprit la Fée, sans se mettre en colere: & bien, puisque vous estes si peu obligeante, je vous donne pour don, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapau. D'abord que sa mere l'aperçeut, elle luy cria, Hé bien ma fille! Hé bien, ma mere, luy répondit la brutale, en jettant deux viperes, deux crapaux. O! Ciel, s'écria la mere, que vois-je-là, c'est sa sœur qui en est cause, elle me le payera; & aussitost elle courut pour la battre. La pauvre enfant s'enfuit, & alla se sauver dans la Forest prochaine. Le fils du Roi qui revenoit de la chasse, la rencontra, & la voyant si belle, luy demanda ce qu'elle faisoit là toute seule & ce qu'elle avoit à pleurer. Helas! Monsieur, c'est ma mere qui m'a chassée du logis. Le fils du Roi qui vit sortir de sa bouche cinq où six Perles, & autant de Diamants, la pria de luy dire d'où cela luy venoit. Elle luy conta toute son avanture. Le fils du Roi en devint amoureux, considerant qu'un tel don valoit mieux que tout ce qu'on pouvoit donner en mariage à une autre, l'emmena au Palais du Roi son pere, où il l'épousa. Pour sa sœur elle se fit tant haïr, que sa propre mere la chassa de chez elle; & la malheureuse aprés avoir bien couru sans trouver personne qui voulut la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.

MORALITÉ.

Les Diamans & les Pistoles,Peuvent beaucoup sur les Esprits;Cependant les douces parolesOnt encor plus de force, & sont d'un plus grand prix.

Autre Moralité.

L'honnesteté couste des soins,Et veut un peu de complaisance,Mais tost ou tard elle a sa récompense,Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.

CONTE.

Il estoit une fois un Gentil-homme qui épousa en secondes nopces une femme, la plus haütaine & la plus fiere qu'on eut jamais veuë. Elle avoit deux filles de son humeur, & qui luy ressembloient en toutes choses. Le Mari avoit de son costé une jeune fille, mais d'une douceur & d'une bonté sans exemple, elle tenoit cela de sa Mere, qui estoit la meilleure personne du monde. Les nopces ne furent pas plûtost faites, que la Belle-mere fit éclater sa mauvaise humeur, elle ne pût souffrir les bonnes qualitez de cette jeune enfant, qui rendoient ses filles encore plus haissables. Elle la chargea des plus viles occupations de la Maison: c'estoit elle qui nettoyoit la vaiselle & les montées, qui frottoit la chambre de Madame, & celles de Mesdemoiselles ses filles: elle couchoit tout au haut de la maison dans un grenier sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs estoient dans des chambres parquetées, où elles avoient des lits des plus à la mode, & des miroirs où elles se voyoient depuis les pieds jusqu'à la teste; la pauvre fille souffroit tout avec patience, & n'osoit s'en plaindre à son pere qui l'auroit grondée, parce que sa femme le gouvernoit entierement. Lors quelle avoit fait son ouvrage, elle s'alloit mettre au coin de la cheminée, & s'asseoir dans les cendres, ce qui faisoit qu'on l'appelloit communément dans le logis Cucendron; la cadette qui n'estoit pas si malhonneste que son aisnée, l'appelloit Cendrillon; cependant Cendrillon avec ses méchans habits, ne laissoit pas d'estre cent fois plus belle que ses sœurs, quoy que vestuës tres-magnifiquement.

Il arriva que le fils du Roi donna un bal, & qu'il en pria toutes les personnes de qualité: nos deux Demoiselles en furent aussi priées, car elles faisoient grande figure dans le Pays. Les voilà bien aises & bien occupées à choisir les habits & les coëffures qui leur seïeroient le mieux; nouvelle peine pour Cendrillon car c'estoit elle qui repassoit le linge de ses sœurs & qui godronoit leurs manchettes: on ne parloit que de la maniere dont on s'habilleroit. Moy, dit l'aînée, je mettray mon habit de velours rouge & ma garniture d'Angleterre. Moy, dit la cadette, je n'auray que ma juppe ordinaire; mais en récompense, je mettray mon manteau à fleurs d'or, & ma barriere de diamans, qui n'est pas des plus indifferentes. On envoya querir la bonne coëffeuse, pour dresser les cornettes à deux rangs, & on fit acheter des mouches de la bonne Faiseuse: elles appellerent Cendrillon pour luy demander son avis, car elle avoit le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, & s'offrit mesme à les coëffer; ce qu'elles voulurent bien. En les coëffant, elles luy disoient, Cendrillon, serois-tu bien aise d'aller au Bal? Helas, Mesdemoiselles, vous vous mocquez de moy, ce n'est pas là ce qu'il me faut: tu as raison; on riroit bien, si on voyoit un Culcendron aller au Bal. Une autre que Cendrillon les auroit coëffées de travers; mais elle estoit bonne, & elle les coëffa parfaitement bien. Elles furent prés de deux jours sans manger, tant elles estoient transportées de joye: on rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menuë, & elles estoient toûjours devant leur miroir. Enfin l'heureux jour arriva, on partit, & Cendrillon les suivit des yeux le plus longtems qu'elle pût; lors qu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa Maraine qui la vit toute en pleurs, luy demanda ce qu'elle avoit: Je voudrois bien.... Je voudrois bien.... Elle pleuroit si fort qu'elle ne pût achever: sa Maraine qui estoit Fée, luy dit, tu voudrois bien aller au Bal, n'est-ce pas; Helas ouy, dit Cendrillon en soûpirant: Hé bien, seras tu bonne fille, dit sa Maraine, je t'y feray aller? Elle la mena dans sa chambre, & luy dit, va dans le jardin & apporte-moy une citroüille: Cendrillon alla aussi-tost cueillir la plus belle qu'elle put trouver, & la porta à sa Maraine, ne pouvant deviner comment cette citroüille la pourroit faire aller au Bal: sa Maraine la creusa, & n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, & la citroüille fut aussi-tost changée en un beau carosse tout doré. Ensuite elle alla regarder dans sa sourissiere, où elle trouva six souris toutes en vie, elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la sourissiere, & à chaque souris qui sortoit, elle lui donnoit un coup de sa baguette, & la souris estoit aussi-tost changée en un beau cheval; ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé: Comme elle estoit en peine de quoy elle feroit un Cocher, je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratiere, nous en ferons un Cocher: Tu as raison, dit sa Maraine, va voir: Cendrillon luy apporta la ratiere, où il y avoit trois gros rats: La Fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, & l'ayant touché, il fut changé en un gros Cocher, qui avoit une des plus belles moustaches qu'on ait jamais veuës. Ensuite elle luy dit, va dans le jardin, tu y trouveras six lezards derriere l'arrosoir, apporte-les-moy, elle ne les eut pas plûtost apportez, que la Maraine les changea en six Laquais, qui monterent aussi-tost derriere le carosse avec leurs habits chamarez, & qui s'y tenoient attachez, comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie. La Fée dit alors à Cendrillon: Hé bien, voilà de quoy aller au bal, n'es-tu pas bien aise? Ouy, mais est ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits: Sa Maraine ne fit que la toucher avec sa baguette, & en même tems ses habits furent changez en des habits de drap d'or & d'argent, tout chamarez de pierreries: elle luy donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carosse; mais sa Maraine luy recommanda sur toutes choses de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle demeuroit au Bal un moment davantage, son carosse redeviendroit citroüille, ses chevaux des souris, ses laquais des lezards, & que ses vieux habits reprendroient leur premiere forme. Elle promit à sa Maraine qu'elle ne manqueroit pas de sortir du Bal avant minuit: Elle part, ne se sentant pas de joye. Le Fils du Roi qu'on alla avertir, qu'il venoit d'arriver une grande Princesse qu'on ne connoissoit point, courut la recevoir; il luy donna la main à la descente du carosse, & la mena dans la salle où estoit la compagnie: il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, & les violons ne joüerent plus, tant on estoit attentif à contempler les grandes beautez de cette inconnuë: on n'entendoit qu'un bruit confus, ha, qu'elle est belle! le Roi même tout vieux qu'il estoit, ne laissoit pas de la regarder, & de dire tout bas à la Reine, qu'il y avoit long-tems qu'il n'avoit vû une si belle & si aimable personne. Toutes les Dames estoient attentives à considerer sa coëffure et ses habits, pour en avoir dés le lendemain de semblables, pourveu qu'il se trouvast des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles. Le Fils du Roi la mit à la place la plus honorable, & ensuite la prit pour la mener danser: elle dança avec tant de grace, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il estoit occupé à la considerer. Elle alla s'asseoir auprés de ses sœurs, & leur fit mille honnestetez: elle leur fit part des oranges & des citrons que le Prince luy avoit donnez; ce qui les estonna fort, car elles ne la connoissoient point. Lorsqu'elles causoient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts: elle fit aussi-tost une grande reverence à la compagnie, & s'en alla le plus viste qu'elle pût. Dés qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa Maraine, & aprés l'avoir remerciée, elle luy dit qu'elle souhaiteroit bien aller encore le lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l'en avoit priée. Comme elle estoit occupée à raconter à sa Maraine tout ce qui s'étoit passé au Bal, les deux sœurs heurterent à la porte; Cendrillon leur alla ouvrir: Que vous estes longtems à revenir, leur dit-elle, en baillant, en se frottant les yeux, & en s'étendant comme si elle n'eust fait que de se réveiller: elle n'avoit cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'estoient quittées: Si tu estois venuë au Bal, luy dit une de ses sœurs, tu ne t'y serois pas ennuyée: il y est venu la plus belle Princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilitez, elle nous a donné des oranges & des citrons. Cendrillon ne se sentoit pas de joye: elle leur demanda le nom de cette Princesse; mais elles luy répondirent qu'on ne la connoissoit pas, que le Fils du Roi en estoit fort en peine, & qu'il donneroit toutes choses au monde pour sçavoir qui elle estoit. Cendrillon sourit & leur dit, elle estoit donc bien belle? Mon Dieu que vous estes heureuses, ne pourrois-je point la voir? Helas! Mademoiselle Javotte, prestez-moy votre habit jaune que vous mettez tous les jours: vraiment, dit Mademoiselle Javotte, je suis de cet avis, prestez vostre habit à un vilain Cucendron comme cela, il faudroit que je fusse bien folle. Cendrillon s'attendoit bien à ce refus, & elle en fut bien aise, car elle auroit esté grandement embarrassée si sa sœur eut bien voulu luy prester son habit. Le lendemain les deux sœurs furent au Bal, & Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la premiere fois. Le Fils du Roi fut toûjours auprés d'elle, & ne cessa de luy conter des douceurs; la jeune Demoiselle ne s'ennuyoit point, & oublia ce que sa Maraine luy avoit recommandé; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lors qu'elle ne croyoit pas qui fut encore onze heures: elle se leva & s'enfuit aussi legerement qu'auroit fait une biche: le Prince la suivit, mais il ne pût l'attraper; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essouflée, sans carosse, sans laquais, & avec ses méchants habits, rien ne luy estant resté de toute sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avoit laissé tomber. On demanda aux Gardes de la porte du Palais s'ils n'avoient point veu sortir une Princesse; ils dirent qu'ils n'avoient vû sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vestuë, & qui avoit plus l'air d'une Paysanne que d'une Demoiselle. Quand ses deux sœurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles s'estoient encore bien diverties, & si la belle Dame y avoit esté: elles luy dirent que oüy, mais qu'elle s'estoit enfuye lorsque minuit avoit sonné, & si promptement qu'elle avoit laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde; que le fils du Roy l'avoit ramassée, & qu'il n'avoit fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, & qu'assurément il estoit fort amoureux de la belle personne à qui appartenoit la petite pantoufle. Elles dirent vray, car peu de jours aprés, le fils du Roy fit publier à son de trompe, qu'il épouseroit celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux Princesses, ensuite aux Duchesses, & à toute la Cour, mais inutilement: on la porta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon qui les regardoit, & qui reconnut sa pantoufle, dit en riant, que je voye si elle ne me seroit pas bonne: ses sœurs se mirent à rire & à se mocquer d'elle. Le Gentilhomme qui faisoit l'assay de la pantoufle ayant regardé attentivement Cendrillon, & la trouvant forte belle, dit que cela estoit juste, & qu'il avoit ordre de l'essayer à toutes les filles: il fit asseoir Cendrillon, & approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entroit sans peine, & qu'elle y estoit juste comme de cire. L'étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son pied. Là-dessus arriva la Maraine qui ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.

Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avoient veuë au Bal. Elles se jetterent à ses pieds pour luy demander pardon de tous les mauvais traittemens qu'elles luy avoient fait souffrir. Cendrillon les releva, & leur dit en les embrassant, qu'elle leur pardonnoit de bon cœur, & qu'elle les prioit de l'aimer bien toûjours. On la mena chez le jeune Prince, parée comme elle estoit: il la trouva encore plus belle que jamais, & peu de jours aprés il l'épousa. Cendrillon qui estoit aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au Palais, & les maria dés le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour.

MORALITÉ.

La beauté pour le sexe est un rare tresor,De l'admirer jamais on ne se lasse;Mais ce qu'on nomme bonne grace,Est sans prix, & vaut mieux encor.C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Maraine,En la dressant, en l'instruisant,Tant & si bien qu'elle en fit une Reine:(Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)Belles, ce don vaut mieux que d'estre bien coëffées,Pour engager un cœur, pour en venir à bout,La bonne grace est le vrai don des Fées;Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.

La beauté pour le sexe est un rare tresor,De l'admirer jamais on ne se lasse;Mais ce qu'on nomme bonne grace,Est sans prix, & vaut mieux encor.

C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Maraine,En la dressant, en l'instruisant,Tant & si bien qu'elle en fit une Reine:(Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)

Belles, ce don vaut mieux que d'estre bien coëffées,Pour engager un cœur, pour en venir à bout,La bonne grace est le vrai don des Fées;Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.

Autre Moralité.

C'est sans doute un grand avantage,D'avoir de l'esprit, du courage,De la naissance, du bon sens,Et d'autres semblables talens,Qu'on reçoit du Ciel en partage;Mais vous aurez beau les avoir,Pour vostre avancement ce seront choses vaines;Si vous n'avez, pour les faire valoir,Ou des parrains ou des maraines.

CONTE.

Il estoit une fois une Reine qui accoucha d'un fils, si laid & si mal fait, qu'on douta long-tems s'il avoit forme humaine. Une Fée qui se trouva à sa naissance, asseura qu'il ne laisseroit pas d'estre aimable, parce qu'il auroit beaucoup d'esprit; elle ajoûta même qu'il pourroit en vertu du don qu'elle venoit de luy faire, donner autant d'esprit qu'il en auroit, à la personne qu'il aimeroit le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui estoit bien affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vray que cet enfant ne commença pas plustost à parler, qu'il dit mille jolies choses, & qu'il avoit dans toutes ses actions je ne sçay quoi de si spirituel, qu'on en estoit charmé. J'oubliois de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la teste, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la houppe, car Riquet estoit le nom de la famille.

Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un Royaume voisin accoucha de deux filles, la premiere qui vint au monde estoit plus belle que le jour: la Reine en fut si aise, qu'on apprehenda que la trop grande joye qu'elle en avoit ne luy fit mal. La même Fée qui avoit assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe estoit presente, & pour moderer la joye de la Reine, elle luy declara que cette petite Princesse n'auroit point d'esprit, & qu'elle seroit aussi stupide qu'elle estoit belle. Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques momens aprés un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle acoucha, se trouva extrémement laide. Ne vous affligez point tant Madame, luy dit la Fée; vostre fille sera récompensée d'ailleurs, & elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'appercevra presque pas qu'il luy manque de la beauté. Dieu le veuille, répondit la Reine, mais n'y auroit-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée qui est si belle? Je ne puis rien pour elle, Madame, du costé de l'esprit, luy dit la Fée, mais je puis tout du costé de la beauté; & comme il n'y a rien que je ne veüille faire pour vôtre satisfaction, je vais luy donner pour don, de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui luy plaira. A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, & on ne parloit par tout que de la beauté de l'aisnée, & de l'esprit de la cadette. Il est vray aussi que leurs défauts augmenterent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissoit à veuë d'œil, & l'aisnée devenoit plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondoit rien à ce qu'on luy demandoit, ou elle disoit une sottise. Elle estoit avec cela si mal-adroite, qu'elle n'eust pû ranger quatre Porcelaines sur le bord d'une cheminée sans en casser une, ny boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits. Quoy que la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportoit presque toûjours sur son aînée dans toutes les Compagnies. D'abord on alloit du costé de la plus belle pour la voir & pour l'admirer, mais bien tost aprés, on alloit à celle qui avoit le plus d'esprit, pour luy entendre dire mille choses agreables; & on estoit estonné qu'en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avoit plus personne auprés d'elle, & que tout le monde s'estoit rangé autour de la cadette. L'aisnée quoyque fort stupide, le remarqua bien, & elle eut donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa sœur. La Reine toute sage qu'elle estoit, ne pût s'empêcher de luy reprocher plusieurs fois sa bestise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse. Un jour qu'elle s'estoit retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid & fort desagreable, mais vestu tres-magnifiquement. C'estoit le jeune Prince Riquet à la houppe, qui estant devenu amoureux d'elle sur ses Portraits qui courroient par tout le monde, avoit quitté le Royaume de son pere pour avoir le plaisir de la voir et de luy parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect & toute la politesse imaginable. Ayant remarqué aprés luy avoir fait les complimens ordinaires, qu'elle estoit fort melancolique, il luy dit; je ne comprens point, Madame, comment une personne aussi belle que vous l'estes, peut estre aussi triste que vous le paroissez; car quoyque je puisse me vanter d'avoir veu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ay jamais vû dont la beauté aproche de la vostre. Cela vous plaist à dire, Monsieur, luy répondit la Princesse, & en demeure là. La beauté, reprit Riquet à la houppe, est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste; & quand on le possede, je ne voy pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup. J'aimerois mieux, dit la Princesse, estre aussi laide que vous & avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ay, & estre beste autant que je le suis. Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, & il est de la nature de ce bien là, que plus on en a, plus on croit en manquer. Je ne sçay pas cela, dit la Princesse, mais je sçay bien que je suis fort beste, & c'est de là que vient le chagrin qui me tuë. Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à vostre douleur. Et comment ferez-vous, dit la Princesse; J'ay le pouvoir, Madame, dit Riquet à la houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en sçauroit avoir à la personne que je dois aimer le plus; & comme vous estes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvû que vous vouliez bien m'épouser. La Princesse demeura toute interdite, & ne répondit rien. Je voy, reprit Riquet à la houppe, que cette proposition vous fait de la peine, & je ne m'en estonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y resoudre. La Princesse avoit si peu d'esprit, & en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendroit jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition qui luy estoit faite. Elle n'eut pas plustost promis à Riquet à la houppe, qu'elle l'épouseroit dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'estoit auparavant; elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui luy plaisoit, & à le dire d'une maniere fine, aisée et naturelle: elle commença dés ce moment une conversation galante, & soutenuë avec Riquet à la houppe, où elle brilla d'une telle force, que Riquet à la houppe crut luy avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en estoit reservé pour luy-même. Quand elle fut retournée au Palais, toute la Cour ne sçavoit que penser d'un changement si subit & si extraordinaire, car autant qu'on luy avoit oüy dire d'impertinences auparavant, autant luy entendoit-on dire des choses bien sensées & infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joye qui ne se peut imaginer, il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paroissoit plus auprés d'elle qu'une Guenon fort desagreable. Le Roi se conduisoit par ses avis, & alloit même quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement. Le bruit de ce changement s'estant répandu, tous les jeunes Princes des Royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, & presque tous la demanderent en Mariage; mais elle n'en trouvoit point qui eust assez d'esprit, & elle les écoutoit tous sans s'engager à pas un d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel & si bien fait, qu'elle ne pust s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour luy. Son pere s'en estant apperçeu, luy dit qu'il la faisoit la maistresse sur le choix d'un Epoux, & qu'elle n'avoit qu'à se déclarer. Comme plus on a d'esprit, & plus on a de peine à prendre une ferme resolution sur cette affaire, elle demanda, aprés avoir remercié son pere, qu'il luy donnast du temps pour y penser. Elle alla par hazard se promener dans le même bois où elle avoit trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodement à ce qu'elle avoit à faire. Dans le tems qu'elle se promenoit, rêvant profondement, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont & viennent & qui agissent. Ayant presté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'un disoit apporte-moy cette marmite, l'autre donne-moy cette chaudiere, l'autre mets du bois dans ce feu. La terre s'ouvrit dans le même temps, & elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons & de toutes sortes d'Officiers necessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rotisseurs, qui allerent se camper dans une allée du bois autour d'une table fort longue, & qui tous, la lardoire à la main, & la queuë de Renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence au son d'une Chanson harmonieuse. La Princesse estonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travailloient. C'est, Madame, luy répondit le plus apparent de la bande, pour le Prince Riquet à la houppe, dont les nopces se feront demain. La Princesse encore plus surprise qu'elle ne l'avoit esté, & se resouvenant tout à coup qu'il y avoit un an qu'à pareil jour, elle avoit promis d'épouser le Prince Riquet à la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisoit qu'elle ne s'en souvenoit pas, c'est que quand elle fit cette promesse, elle estoit une bête, & qu'en prenant le nouvel esprit que le Prince luy avoit donné, elle avoit oublié toutes ses sottises. Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la houppe se presenta à elle, brave, magnifique, & comme un Prince qui va se marier. Vous me voyez, dit-il, Madame, exact à tenir ma parole, & je ne doute point que vous ne veniez ici pour executer la vostre, & me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes. Je vous avoüeray franchement, répondit la Princesse, que je n'ay pas encore pris ma resolution là-dessus, & que je ne croy pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la soühaitez. Vous m'étonnez, Madame, lui dit Riquet à la houppe: Je le croy, dit la Princesse, & assurément si j'avois affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarassée. Une Princesse n'a que sa parole, me diroit-il, & il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celuy à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis seure qu'il entendra raison. Vous sçavez que quand je n'estois qu'une beste, je ne pouvois neanmoins me resoudre à vous épouser, comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'estois, je prenne aujourd'huy une résolution que je n'ay pû prendre dans ce temps-là. Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'oster ma bestise, & de me faire voir plus clair que je ne voyois. Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la houppe, serait bien reçeu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher vostre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n'en use pas de mesme, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie; est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit, soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas; le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, & qui avez tant souhaité d'en avoir? mais venons au fait, s'il vous plaist: A la reserve de ma laideur, y a-t'il quelque chose en moy qui vous déplaise, estes-vous malcontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, & de mes manieres? Nullement, répondit la Princesse, j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire. Si cela est ainsi, reprit Riquet à la houppe, je vais estre heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes. Comment cela se peut-il faire? luy dit la Princesse. Cela se fera, répondit Riquet à la houppe, si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; & afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, sçachez que la même Fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairoit, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celuy que vous aimerez, & à qui vous voudrez bien faire cette faveur. Si la chose est ainsi, dit la Princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau & le plus aimable; & je vous en fais le don autant qu'il est en moy. La Princesse n'eut pas plustost prononcé ces paroles, que Riquet à la houppe parut à ses yeux, l'homme du monde le plus beau, le mieux fait, & le plus aimable quelle eust jamais vû. Quelques-uns asseurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui opererent, mais que l'amour seul fit cette Metamorphose. Ils disent que la Princesse ayant fait reflexion sur la perseverance de son Amant, sur sa discretion, & sur toutes les bonnes qualitez de son ame & de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps, ny la laideur de son visage, que sa bosse ne luy sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos; & qu'au lieu que jusqu'à lors elle l'avoit vû boiter effroyablement, elle ne luy trouva plus qu'un certain air penché qui la charmoit; ils disent encore que ses yeux qui estoient louches, ne luy en parurent que plus brillans, que leur déreglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excez d'amour, & qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d'Heroïque. Quoyqu'il en soit, la Princesse luy promit sur le champ de l'épouser, pourvû qu'il en obtint le consentement du Roy son Père. Le Roy ayant sçû que sa fille avoit beaucoup d'estime pour Riquet à la houppe, qu'il connoissoit d'ailleurs pour un Prince tres-spirituel & tres-sage, le receut avec plaisir pour son gendre. Dés le lendemain les nopces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe l'avoit prévû, & selon les ordres qu'il en avoit donnez longtemps auparavant.

MORALITÉ.

Ce que l'on voit dans cet écrit,Est moins un conte en l'air que la verité même;Tout est beau dans ce que l'on aime,Tout ce qu'on aime a de l'esprit.

Autre Moralité.

Dans un objet où la Nature,Aura mis de beaux traits, & la vive peintureD'un teint où jamais l'Art ne sçauroit arriver,Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensible,Qu'un seul agrément invisible,Que l'Amour y fera trouver.

CONTE.

Il estoit une fois un Bucheron & une Bucheronne, qui avoient sept enfans tous Garçons. L'aîné n'avoit que dix ans, & le plus jeune n'en avoit que sept. On s'estonnera que le Bucheron ait eu tant d'enfans en si peu de temps; mais c'est que sa femme alloit viste en besongne, & n'en faisoit pas moins que deux à la fois. Ils estoient fort pauvres, & leur sept enfans les incommodoient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvoit encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinoit encore, c'est que le plus jeune estoit fort delicat, & ne disoit mot, prenant pour bestise, ce qui estoit une marque de la bonté de son esprit: il estoit fort petit, & quand il vint au monde il n'estoit gueres plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appella le petit Poucet. Ce pauvre enfant estoit le souffre douleurs de la maison, & on luy donnoit toûjours le tort. Cependant il estoit le plus fin, & le plus avisé de tous ses freres, & s'il parloit peu, il écoutait beaucoup. Il vint une année tres-fâcheuse, & la famine fut si grande, que ces pauvres gens resolurent de se deffaire de leurs enfans. Un soir que ces enfans estoient couchez, & que le Bucheron estoit auprés du feu avec sa femme, il luy dit, le cœur serré de douleur? Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourir nos enfans: je ne sçaurois les voir mourir de faim devant mes yeux, & je suis resolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voyent. Ah! s'écria la Bucheronne, pourrois-tu bien toy-même mener perdre tes enfans? Son mary avoit beau luy representer leur grande pauvreté, elle ne pouvoit y consentir; elle estoit pauvre, mais elle estoit leur mere: Cependant ayant consideré quelle douleur ce luy seroit de les voir mourir de faim, elle y consentit, & alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet oüit tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu'ils parloient d'affaires, il s'estoit levé doucement, & s'estoit glissé sous l'escabelle de son pere pour les écouter sans estre vû. Il alla se recoucher & ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avoit à faire. Il se leva de bon matin, & alla au bord d'un ruisseau, où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, & ensuite revint à la maison. On partit, & le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il sçavoit à ses freres. Ils allerent dans une forest fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyoit pas l'un l'autre. Le Bucheron se mit à couper du bois & ses enfans à ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le pere & la mere les voyant ocupez à travailler, s'éloignerent d'eux insensiblement, & puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné. Lors que ces enfans se virent seuls, ils se mirent à crier & à pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissoit crier, sçachant bien par où il reviendroit à la maison; car en marchant il avoit laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avoit dans ses poches. Il leur dit donc, ne craignez-point mes freres, mon Pere & ma Mere nous ont laissez icy, mais je vous remeneray bien au logis, suivez-moy seulement, ils le suivirent, & il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils estoient venus dans la forest. Ils n'oserent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter ce que disoient leur Pere & leur Mere.

Dans le moment que le Bucheron & la Bucheronne arriverent chez eux, le Seigneur du Village leur envoya dix écus qu'il leur devoit il y avoit longtems, & dont ils n'esperoient plus rien: Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouroient de faim. Le Bucheron envoya sur l'heure sa femme à la Boucherie. Comme il y avoit long-temps qu'elle n'avoit mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en falloit pour le souper de deux personnes. Lors qu'ils furent rassassiez; la Bucheronne dit, helas, où sont maintenant nos pauvres enfans, ils feroient bonne chere de ce qui nous reste là: Mais aussi Guillaume, c'est toy qui les as voulu perdre, j'avois bien dit que nous nous en repentirions, que font-ils maintenant dans cette Forest? Helas! mon Dieu, les Loups les ont peut être déjà mangez; tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfans. Le Bucheron s'impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiroient & qu'elle l'avoit bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisoit. Ce n'est pas que le Bucheron ne fust peut-estre encore plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle luy rompoit la teste, & qu'il estoit de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui ayment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent trés importunes celles qui ont toûjours bien dit. La Bucheronne estoit toute en pleurs? Helas! où sont maintenant mes enfans, mes pauvres enfans? Elle le dit une fois si haut que les enfans qui étoient à la porte l'ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble, nous voyla, nous voyla. Elle courut viste leur ouvrir la porte, & leur dit en les embrassant, que je suis aise de vous revoir, mes chers enfans, vous estes bien las, & vous avez bien faim; & toy Pierrot comme te voylà crotté, vien que je te débarboüille. Ce Pierrot estoit son fils aîné qu'elle aimoit plus que tous les autres, parce qu'il estoit un peu rousseau, & qu'elle estoit un peu rousse. Ils se mirent à Table, & mangerent d'un apetit qui faisoit plaisir au Pere & à la Mere, à qui ils racontoient la peur qu'ils avoient euë dans la Forest en parlant presque toûjours tous ensemble: Ces bonnes gens étoient ravis de revoir leurs enfans avec eux, & cette joye dura tant que les dix écus durerent; mais lors que l'argent fut dépensé ils retomberent dans leur premier chagrin; & résolurent de les perdre encore, & pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la premiere fois. Ils ne purent parler de cela si secrettement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avoit déjà fait; mais quoy qu'il se fut levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne sçavoit que faire lors que la Bucheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuné, il songea qu'il pourroit se servir de son pain au lieu de cailloux en le jettant par miettes le long des chemins où ils passeroient, il le serra donc dans sa poche. Le Pere & la Mere les menerent dans l'endroit de la Forest le plus épais & le plus obscur, & dés qu'ils y furent ils gagnerent un faux fuyant & les laisserent là. Le petit Pouçet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu'il avoit semé par tout où il avoit passé; mais il fut bien supris lors qu'il ne put en retrouver une seule miette, les Oiseaux étoient venus qui avoient tout mangé. Les voyla donc bien affligés, car plus ils marchoient plus ils s'égaroient, & s'enfonçoient dans la Forest. La nuit vint, & il s'éleva un grand vent qui leur faisoit des peurs épouventables. Ils croyoient n'entendre de tous côtés que les heurlemens de Loups qui venoient à eux pour les manger. Ils n'osoient presque se parler ny tourner la teste. Il survint une grosse pluye qui les perça jusqu'aux os; ils glissoient à chaque pas & tomboient dans la boüe, d'oùilsse relevoient tout crottés, ne sçachant que faire de leurs mains. Le petit Pouçet grimpa au haut d'un Arbre pour voir s'il ne découvriroit rien; ayant tourné la teste de tous costés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui estoit bien loin par de-là la Forest. Il descendit de l'arbre; & lors qu'il fut à terre il ne vit plus rien; cela le desola. Cependant ayant marché quelque temps avec ses freres du costé qu'il avoit veu la lumiere, il la revit en sortant du Bois. Ils arriverent enfin à la maison où estoit cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdoient de veuë, ce qui leur arrivoit toutes les fois qu'ils descendoient dans quelques fonds. Ils heurterent à la porte, & une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils vouloient, le petit Pouçet luy dit, qu'ils étoient de pauvres enfans qui s'estoient perdus dans la Forest, & qui demandoient à coucher par charité. Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, & leur dit, helas! mes pauvres enfans, où estes vous venus? sçavez vous bien que c'est icy la maison d'un Ogre qui mange les petits enfans. Helas! Madame, luy répondit le petit Pouçet, qui trembloit de toute sa force aussi bien que ses freres; que ferons-nous? Il est bien seur que les Loups de la Forest ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange, peut-estre qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier. La femme de l'Ogre qui crut qu'elle pourroit les cacher à son mary jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer & les mena se chauffer auprés d'un bon feu, car il y avoit un Mouton tout entier à la broche pour le soupé de l'Ogre. Comme ils commençoient à se chauffer ils entendirent heurter trois ou quartre grands coups à la porte, c'estoit l'Ogre qui revenoit. Aussi-tost sa femme les fit cacher sous le lit, & alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le soupé estoit prest, & si on avoit tiré du vin, & aussi-tost se mit à table. Le Mouton estoit encore tout sanglant, mais il ne luy en sembla que meilleur. Il fleuroit à droite & à gauche, disant qu'il sentoit la chairfraîche. Il faut luy dit sa femme, que ce soit ce Veau que je viens d'habiller que vous sentez. Je sens la chairfraîche, te dis-je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, & il y a icy quelque chose que je n'entens pas; en disant ces mots, il se leva de Table, & alla droit au lit. Ah, dit il, voila donc comme tu veux me tromper maudite femme, je ne sçais à quoy il tient que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'être une vieille beste. Voila du Gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours icy. Il les tira de dessous le lit l'un aprés l'autre. Ces pauvres enfans se mirent à genoux en luy demandant pardon, mais ils avoient à faire au plus cruël de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitié les dévoroit déjà des yeux, & disoit à sa femme que ce seroit là de friands morceaux lors qu'elle leur auroit fait une bonne sausse. Il alla prendre un grand Couteau, & en approchant de ces pauvres enfans, il l'aiguisoit sur une longue pierre qu'il tenoit à sa main gauche. Il en avoit déja empoigné un, lorsque sa femme luy dit, que voulez vous faire à l'heure qu'il est, n'aurez-vous pas assez de temps demain matin? Tay-toy, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifiés. Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme, voilà un Veau, deux Moutons & la moitié d'un Cochon. Tu as raison dit l'Ogre, donne leur bien à souper affin qu'il ne maigrissent pas, & va les mener coucher. La bonne femme fut ravie de joye, & leur porta bien à souper, mais ils ne purent manger tant ils étoient saisis de peur. Pour l'Ogre il se remit à boire, ravi d'avoir de quoy si bien regaler ses Amis. Il but une douzaine de coups plus qu'à l'ordinaire, ce qui luy donna un peu dans la teste, & l'obligea de s'aller coucher.

L'Ogre avoit sept filles qui n'étoient encore que des enfans. Ces petites Ogresses avoient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeoient de la chair fraîche comme leur pere; mais elles avoient de petits yeux gris & tout ronds, le nez crochu & une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës & fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'estoient pas encore fort méchantes; mais elles promettoient beaucoup, car elles mordoient déja les petits enfans pour en succer le sang. On les avoit fait coucher de bonne heure, & elles estoient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la teste. Il y avoit dans la même Chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons, aprés quoi elle s'alla coucher auprés de son mary. Le petit Poucet qui avoit remarqué que les filles de l'Ogre avoient des Couronnes d'or sur la teste, & qui craignoit qu'il ne prit à l'Ogre quelques remords de ne les avoir pas égorgés dés le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, & prenant les bonnets de ses freres & le sien, il alla tout doucement les mettre sur la teste des sept filles de l'Ogre aprés leur avoir osté leurs Couronnes d'or qu'il mit sur la teste de ses freres & sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, & ses filles pour les garçons qu'il vouloit égorger. La chose réüssit comme il l'avoit pensé; car l'Ogre s'étant éveillé sur le minuit, eut regret d'avoir differé au lendemain ce qu'il pouvoit executer la veille, il se jetta donc brusquement hors du lit, & prenant son grand Couteau, allons voir, dit il, comment se portent nos petits drolles, n'en faisons pas à deux fois; il monta donc à tâtons à la Chambre de ses filles & s'approcha du lit où étoient les petits garçons, qui dormoient tous excepté le petit Pouçet, qui eut bien peur lors qu'il sentit la main de l'Ogre qui luy tastoit la teste, comme il avoit tasté celle de tous ses freres. L'Ogre qui sentit les Couronnes d'or; vrayment, dit il, j'allois faire là un bel ouvrage, je voy bien que je bus trop hier au soir. Il alla ensuite au lit de ses filles où ayant senti les petits bonnets des garçons. Ah, les voilà, dit-il nos gaillards? Travaillons hardiment; en disant ses mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expedition, il alla se recoucher auprés de sa femme. Aussi-tost que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il reveilla ses frères, & leur dit de s'habiller promptement & de le suivre. Ils descendirent doucement dans le Jardin, & sauterent par dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toûjours en tremblant & sans sçavoir où ils alloient. L'Ogre s'estant éveillé dit à sa femme, va-t'en là haut habiller ces petits droles d'hier au soir; l'Ogresse fût fort estonnée de la bonté de son mary, ne se doutant point de la maniere qu'il entendoit qu'elle les habillast, & croyant qu'il luy ordonnoit de les aller vestir, elle monta en haut où elle fut bien surprise lorsqu'elle aperçût ses sept filles égorgées & nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanoüir (car c'est le premier expedient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres.) L'Ogre craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besongne dont il l'avoit chargée, monta en haut pour luy aider. Il ne fut pas moins estonné que sa femme lors qu'il vit cet affreux spectacle. Ah, qu'ay-je fait, s'écria-t-il, ils me le payeront les malheureux, & tout à l'heure. Il jetta aussi-tost une potée d'eau dans le nez de sa femme, & l'ayant fait revenir, donne-moy viste mes bottes de sept lieuës, luy dit-il, afin que j'aille les attraper. Il se mit en campagne, & aprés avoir couru bien loin de tous costés, enfin il entra dans le chemin où marchoient ces pauvres enfans qui n'étoient plus qu'à cent pas du logis de leur pere. Ils virent l'Ogre qui alloit de montagne en montagne, & qui traversoit des rivieres aussi aisément qu'il auroit fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet qui vit un Rocher creux proche le lieu où ils estoient, y fit cacher ses six freres, & s'y fourra aussi, regardant toûjours ce que l'Ogre deviendroit. L'Ogre qui se trouvoit fort las du long chemin qu'il avoit fait inutilement, (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme,) voulut se reposer, & par hazard il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'estoient cachez. Comme il n'en pouvoit plus de fatigue, il s'endormit aprés s'estre reposé quelque temps; & vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfans n'en eurent pas moins de peur, que quand il tenoit son grand Couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, & dit à ses freres de s'enfuir promptement à la maison, pendant que l'Ogre dormoit bien fort, & qu'ils ne se missent point en peine de luy. Ils crurent son conseil & gagnerent viste la maison. Le petit Poucet s'estant approché de l'Ogre, luy tira doucement ses bottes, & les mit aussi-tost; les bottes estoient fort grandes & fort larges; mais comme elles estoient Fées, elles avoient le don de s'agrandir & de s'appetisser selon la jambe de celuy qui les chaussoit, de sorte qu'elles se trouverent aussi justes à ses pieds & à ses jambes que si elles avoient esté faites pour luy. Il alla droit à la maison de l'Ogre où il trouva sa femme qui pleuroit auprés de ses filles égorgées. Vostre mari, luy dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a esté pris par une troupe de Voleurs qui out juré de le tuër s'il ne leur donne tout son or & tout son argent. Dans le moment qu'ils luy tenoient le poignard sur la gorge, il m'a aperceu & m'a prié de vous venir avertir de l'estat où il est, & de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir, parcequ'autrement ils le tuëront sans misericorde: Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieuës que voilà pour faire diligence, & aussi afin que vous ne croyez pas que je sois un affronteur. La bonne femme fort effrayée luy donna aussi-tost tout ce qu'elle avoit; car cet Ogre ne laissoit pas d'estre fort bon mari, quoy qu'il mangeast les petits enfans. Le petit Poucet estant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre s'en revint au logis de son pere, où il fut receu avec bien de la joye.

Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'acord de cette derniere circonstance, & qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre; qu'à la verité, il n'avoit pas fait conscience de luy prendre ses bottes de sept lieües, parce qu'il ne s'en servoit que pour courir aprés les petits enfans. Ces gens-là asseurent le sçavoir de bonne part, & même pour avoir bû & mangé dans la maison du Bucheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l'Ogre, il s'en alla à la Cour, où il sçavoit qu'on estoit fort en peine d'une Armée, qui étoit à deux cens lieües de-là, & du succés d'une Bataille qu'on avoit donnée. Il alla, disent-ils, trouver le Roi, & luy dit que s'il le souhaitoit, il luy rapporteroit des nouvelles de l'Armée avant la fin du jour. Le Roi luy promit une grosse somme d'argent s'il en venoit à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dés le soir même, & cette premiere course l'ayant fait connoître, il gagnoit tout ce qu'il vouloit; car le Roi le payoit parfaitement bien pour porter ses ordres à l'Armée, & une infinité de Dames luy donnoient tout ce qu'il vouloit pour avoir des nouvelles de leurs Amans, & ce fut là son plus grand gain. Il se trouvoit quelques femmes qui le chargeoient de Lettres pour leur maris, mais elles le payoient si mal, & cela alloit à si peu de chose, qu'il ne daignoit mettre en ligne de compte ce qu'il gagnoit de ce côté-là. Aprés avoir fait pendant quelque temps le mêtier de courier, & y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son pere, où il n'est pas possible d'imaginer la joye qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il achepta des Offices de nouvelle création pour son pere & pour ses freres; & par là il les établit tous, & fit parfaitement bien sa Cour en même-temps.

MORALITÉ.


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