HISTOIRES

HISTOIRESOUCONTESDU TEMPS PASSÉ.Avec des Moralitéz.A PARIS,ChezClaude Barbin, sur lesecond Peron de la Sainte-Chapelle,au Palais.Avec Privilége de Sa Majesté.M.DC.XCVII.TABLEdes Contes de ce Recüeil.La belle au bois dormantp. 1Le petit chaperon rougep. 20La Barbe bleüep. 23Le Maistre Chat, ou le Chat Bottép. 30Les Féesp. 37Cendrillon, ou la petite pantoufle de verrep. 41Riquet à la Houppep. 50Le petit Pouçetp. 60AMADEMOISELLEMademoiselle,On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recüeil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les presenter. Cependant,Mademoiselle,quelque disproportion qu'il y ait entre la simplicité de ces Recits, & les lumieres de vostre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blamable que je le parois d'abord. Ils renferment tous une Morale trés-sensée, & qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénetration de ceux qui les lisent; d'ailleurs comme rien ne marque tant la vaste estenduë d'un esprit, que de pouvoir s'élever en même-temps aux plus grandes choses, & s'abaisser aux plus petites; on ne sera point surpris que la même Princesse, à qui la Nature & l'éducation ont rendu familier ce qu'il y a de plus élevé, ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles. Il est vray que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la loüable impatience d'instruire les enfans, fait imaginer des Histoires dépourveuës de raison, pour s'accommoder à ces mêmes enfans qui n'en ont pas encore; mais à qui convient-il mieux de connoître comment vivent les Peuples, qu'aux Personnes que le Ciel destine à les conduire? Le desir de cette connoissance à poussé des Heros, & même des Heros de vostre Race, jusque dans des huttes & des cabanes, pour y voir de prés & par eux-mêmes ce qui s'y passoit de plus particulier: Cette connoissance leur ayant paru necessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu'il en soit,Mademoiselle,Pouvois-je mieux choisir pour rendre vrai-semblableCe que la Fable à d'incroyable?Et jamais Fée, au tems jadisFit-elle à jeune Créature,Plus de dons, & de dons exquis,Que vous en a fait la Nature.Je suis avec un trés-profond respect,MADEMOISELLE,De Vôtre Altesse Royale,Le trés-humble &trés-obéissant serviteur,P. Darmancour.LA BELLEAU BOISDORMANTCONTE.Il estoit une fois un Roi & une Reine, qui estoient si faschez de n'avoir point d'enfans, si faschez qu'on ne sçauroit dire. Ils allerent à toutes les eaux du monde, vœux, pelerinages, menuës devotions; tout fut mis en œuvre, & rien n'y faisoit: Enfin pourtant la Reine devint grosse, & accoucha d'une fille: on fit un beau Baptesme; on donna pour Maraines à la petitePrincessetoutes les Fées qu'on pust trouver dans le Pays, (il s'en trouva sept,) afin que chacune d'elles luy faisant un don, comme c'estoit la coustume des Fées en ce temps-là, la Princesse eust par ce moyen toutes les perfections imaginables. Aprés les ceremonies du Baptesme toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avoit un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un estui d'or massif, où il y avoit une cuillier, une fourchette, & un couteau de fin or, garni de diamans & de rubis. Mais comme chacun prenoit sa place à table, on vit entrer une vieille Fée qu'on n'avoit point priée parce qu'il y avoit plus de cinquante ans qu'elle n'estoit sortie d'une Tour, & qu'on la croyoit morte, ou enchantée. Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un estuy d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avoit fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crût qu'on la méprisoit, & grommela quelques menaces entre ses dents: Une des jeunes Fées qui se trouva auprés d'elle, l'entendit, & jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite Princesse, alla dés qu'on fut sorti de table, se cacher derriere la tapisserie, afin de parler la derniere, & de pouvoir réparer autant qu'il luy seroit possible le mal que la vieille auroit fait. Cependant les Fées commencerent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune luy donna pour don qu'elle seroit la plus belle personne du monde, celle d'aprés qu'elle auroit de l'esprit comme un Ange, la troisiéme qu'elle auroit une grace admirable à tout ce qu'elle feroit, la quatriéme qu'elle danseroit parfaitement bien, la cinquiéme qu'elle chanteroit comme un Rossignol, & la sixiéme qu'elle joüeroit de toutes sortes d'instrumens dans la derniere perfection. Le rang de la vieille Fée estant venu, elle dit en branlant la teste, encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se perceroit la main d'un fuseau, & qu'elle en mourroit. Ce terrible don fit fremir toute la compagnie, & il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune Fée sortit de derriere la tapisserie, & dit tout haut ces paroles: Rassurez-vous Roi et Reine, vostre fille n'en mourra pas: il est vrai que je n'ay pas assez de puissance pour défaire entierement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un fuseau; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la réveiller. Le Roi pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussi tost un Edit, par lequel il deffendoit à toutes personnes de filer au fuseau, ny d'avoir des fuseaux chez soy sur peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi & la Reine estant allez à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château, & montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit galletas, où une bonne Vieille estoit seule à filer sa quenoüille. Cette bonne femme n'avoit point ouï parler des deffenses que le Roi avoit faites de filer au fuseau. Que faites-vous-là, ma bonne femme, dit la Princesse; je file, ma belle enfant, luy répondit la vieille qui ne la connoissoit pas. Ha! que cela est joli, reprit la Princesse, comment faites-vous? donnez-moy que je voye si j'en ferois bien autant. Elle n'eust pas plutost pris le fuseau, que comme elle estoit fort vive, un peu estourdie, & que d'ailleurs l'Arrest des Fées l'ordonnoit ainsi, elle s'en perça la main, & tomba évanouie. La bonne vieille bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous costez, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délasse, on luy frappe dans les mains, on luy frotte les temples avec de l'eau de la Reine de Hongrie; mais rien ne la faisoit revenir. Alors le Roy, qui estoit monté au bruit, se souvint de la prédiction des Fées, & jugeant bien qu'il falloit que cela arrivast, puisque les Fées l'avoient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or & d'argent; on eut dit d'un Ange, tant elle estoit belle; car son évanoüissement n'avoit pas osté les couleurs vives de son teint: ses jouës estoient incarnates, & ses lévres comme du corail: elle avoit seulement les yeux fermez, mais on l'entendoit respirer doucement, ce qui faisoit voir qu'elle n'estoit pas morte. Le Roi ordonna qu'on la laissast dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fust venuë. La bonne Fée qui luy avoit sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, estoit dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieuës de là lorsque l'accident arriva à la Princesse; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avoit des bottes de sept lieuës, (c'estoit des bottes avec lesquelles on faisoit sept lieuës d'une seule enjambée.) La Fée partit aussi tost, & on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traisné par des dragons. Le Roi luy alla presenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avoit fait; mais comme elle estoit grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendroit à se réveiller, elle seroit bien embarassée toute seule dans ce vieux Château: voicy ce qu'elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui estoit dans ce Chasteau, (hors le Roi & la Reine) Gouvernantes, Filles-d'Honneur, Femmes-de-Chambre, Gentilshommes, Officiers, Maistrés-d'Hostel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets-de-pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui estoient dans les Ecuries, avec les Palfreniers, les gros mâtins de basse cour, & la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui estoit auprés d'elle sur son lit. Dés qu'elle les eust touchez, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur Maistresse, afin d'estre tout prests à la servir quand elle en auroit besoin: les broches mêmes qui estoient au feu toutes pleines de perdrix & de faizans s'endormirent, & le feu aussi. Tout cela se fit en un moment; les Fées n'estoient pas longues à leur besogne. Alors le Roi & la Reine aprés avoir baisé leur chere enfant sans qu'elle s'éveillast, sortirent du Chasteau, & firent publier des deffenses à qui que ce soit d'en approcher. Cesdeffensesn'estoient pas necessaires, car il crut dans un quart-d'heure tout au tour du parc une si grande quantité de grands arbres & de petits, de ronces & d'épines entrelassées les unes dans les autres, que beste ny homme n'y auroit pû passer: en sorte qu'on ne voyoit plus que le haut des Tours du Chasteau, encore n'estoit-ce que de bien loin. On ne douta point que la Fée n'eust encore fait là un tour de son metier, afin que la Princesse pendant qu'elle dormiroit, n'eust rien à craindre des Curieux.Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui regnoit alors, & qui estoit d'une autre famille que la Princesse endormie, estant allé à la chasse de ce costé-là, demanda ce que c'estoit que des Tours qu'il voyoit au dessus d'un grand bois fort épais, chacun luy répondit selon qu'il en avoit ouï parler. Les uns disoient que c'estoit un vieux Château où il revenoit des Esprits; les autres que tous les Sorciers de la contrée y faisoient leur sabbat. La plus commune opinion estoit qu'un Ogre y demeuroit, & que là il emportoit tous les enfans qu'il pouvoit attraper, pour les pouvoir manger à son aise, & sans qu'on le pust suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne sçavoit qu'en croire, lors qu'un vieux Paysan prit la parole, & luy dit: Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ay ouï dire à mon pere, qu'il y avoit dans ce Chasteau une Princesse, la plus belle du monde; qu'elle y devoit dormir cent ans, & qu'elle seroit reveillée par le fils d'un Roy, à qui elle estoit reservée. Le jeune Prince à ce discours se sentit tout de feu; il crut sans balancer qu'il mettroit fin à une si belle avanture, & poussé par l'amour & par la gloire, il résolut de voir sur le champ ce qui en estoit. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces & ces épines s'écarterent d'elles-mesmes pour le laisser passer: il marche vers le Chasteau qu'il voyoit au bout d'une grande avenuë où il entra, & ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avoient pû suivre, parce que les arbres s'estoient rapprochez dés qu'il avoit esté passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin: un Prince jeune & amoureux est toûjours vaillant. Il entra dans une grande avancour où tout ce qu'il vit d'abord estoit capable de le glacer de crainte: c'estoit un silence affreux, l'image de la mort s'y presentoit par tout, & ce n'estoit que des corps étendus d'hommes & d'animaux, qui paroissoient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonne, & à la face vermeille des Suisses, qu'ils n'estoient qu'endormis, & leur tasses où il y avoit encore quelques goutes de vin, montroient assez qu'ils s'estoient endormis en beuvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui estoient rangez en haye, la carabine sur l'épaule, & ronflans de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes & de Dames, dormans tous, les uns de bout, les autres assis; il entre dans une chambre toute dorée, & il vit sur un lit, dont les rideaux éstoient ouverts de tous côtez, le plus beau spectacle qu'il eut jamais veu: Une Princesse qui paroissoit avoir quinze ou seize ans, & dont l'éclat resplendissant avoit quelque chose de lumineux & de divin. Il s'approcha en tremblant & en admirant, & se mit à genoux auprés d'elle. Alors comme la fin de l'enchantement estoit venuë, la Princesse s'éveilla; & le regardant avec des yeux plus tendres qu'une premiere veuë ne sembloit le permettre; est-ce vous, mon Prince, luy dit-elle, vous vous estes bien fait attendre. Le Prince charmé de ces paroles, & plus encore de la maniere dont elles estoient dites, ne sçavoit comment luy temoigner sa joye & sa reconnoissance; il l'assura qu'il l'aimoit plus que luy-mesme. Ses discours furent mal rangez, ils en plûrent davantage, peu d'éloquence, beaucoup d'amour: Il estoit plus embarassé qu'elle, & l'on ne doit pas s'en estonner; elle avoit eu le temps de songer à ce qu'elle auroit à luy dire; car il y a apparence, (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée pendant un si long sommeil, luy avoit procuré le plaisir des songes agreables. Enfin il y avoit quatre heures qu'ils se parloient, & ils ne s'étoient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avoient à se dire.Cependant tout le Palais s'estoit réveillé avec la Princesse; chacun songeoit à faire sa charge, & comme ils n'estoient pas tous amoureux, ils mouroient de faim; la Dame d'honneur pressée comme les autres, s'impatienta, & dit tout haut à la Princesse que la viande estoit servie. Le Prince aida à la Princesse à se lever; elle estoit tout habillée & fort magnifiquement; mais il se garda bien de luy dire qu'elle estoit habillée comme ma mere grand, & qu'elle avoit un collet monté, elle n'en estoit pas moins belle. Ils passerent dans un Salon de miroirs, & y souperent, servis par les Officiers de la Princesse; les Violons & les Hautbois joüerent de vieilles pieces, mais excellentes, quoy qu'il y eut prés de cent ans qu'on ne les joüast plus; & aprés soupé sans perdre de temps, le grand Aumonier les maria dans la Chapelle du Chateau, & la Dame-d'honneur leur tira le rideau; ils dormirent peu, la Princesse n'en avoit pas grand besoin, & le Prince la quitta dés le matin pour retourner à la Ville, où son Pere devoit estre en peine de luy: le Prince luy dit, qu'en chassant il s'estoit perdu dans la forest, & qu'il avoit couché dans la hutte d'un Charbonnier, qui luy avoit fait manger du pain noir & du fromage. Le Roi son pere qui estoit bon-homme, le crut, mais sa Mere n'en fut pas bien persuadée, & voyant qu'il alloit presque tous les jours à la chasse, & qu'il avoit toûjours une raison en main pour s'excuser, quand il avoit couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eut quelque amourette: car il vêcut avec la Princesse plus de deux ans entiers, & en eut deux enfans, dont le premier qui fut une fille, fut nommée l'Aurore, & le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paroissoit encore plus beau que sa sœur. La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il falloit se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret; il la craignoit quoy qu'il l'aimast, car elle estoit de race Ogresse, & le Roi ne l'avoit épousée qu'à cause de ses grands biens; on disoit même tout bas à la Cour qu'elle avoit les inclinations des Ogres, & qu'en voyant passer de petits enfans, elle avoit toutes les peines du monde à se retenir de se jetter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais quand le Roy fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, & qu'il se vit le maistre, il declara publiquement son Mariage, & alla en grande ceremonie querir la Reine sa femme dans son Chasteau. On luy fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ces deux enfans. Quelque temps aprés le Roi alla faire la guerre à l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Regence du Royaume à la Reine sa mere, & luy recommanda fort sa femme & ses enfans: il devoit estre à la guerre tout l'Esté, & dés qu'il fut parti, la Reine-Mere envoya sa Bru & ses enfans à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours aprés, & dit un soir à son Maistre d'Hôtel, je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. Ah! Madame, dit le Maistre d'Hôtel; je le veux, dit la Reine (& elle le dit d'un ton d'Ogresse, qui a envie de manger de la chair fraische) & je la veux manger à la Sausse-robert. Ce pauvre homme voyant bien qu'il ne falloit pas se joüer à une Ogresse, prit son grand cousteau, & monta à la chambre de la petite Aurore: elle avoit pour lors quatre ans, & vint en sautant & en riant se jetter à son col, & luy demander du bon du bon. Il se mit à pleurer, le couteau luy tomba des mains, & il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et luy fit une si bonne sausse, que sa Maîtresse l'assura qu'elle n'avoit jamais rien mangé de si bon. Il avoit emporté en même temps la petite Aurore, & l'avoit donnée à sa femme pour la cacher, dans le logement qu'elle avoit au fond de la basse-cour. Huit jours aprés la méchante Reine dit à son Maistre-d'Hôtel, je veux manger à mon souper le petit Jour: il ne repliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour, & le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisoit des armes avec un gros Singe, il n'avoit pourtant que trois ans: il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, & donna à la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon.Cela estoit fort bien allé jusques-là, mais un soir cette méchante Reine dit au Maistre-d'Hôtel, je veux manger la Reine à la mesme sausse que ses enfans. Ce fut alors que le pauvre Maistre-d'Hôtel desespera de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avoit vingt ans passez, sans compter les cent ans qu'elle avoit dormi: sa peau estoit un peu dure, quoyque belle & blanche; & le moyen de trouver dans la Ménagerie une beste aussi dure que cela: il prit la résolution pour sauver sa vie, de couper la gorge à la Reine, & monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois; il s'excitoit à la fureur, & il entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine: Il ne voulut pourtant point la surprendre, & il lui dit avec beaucoup de respect, l'ordre qu'il avoit receu de la Reine-Mere. Faites vostre devoir, luy dit-elle, en lui tendant le col; executez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfans, mes pauvres enfans que j'ay tant aimez, car elle les croyoit morts depuis qu'on les avoit enlevez sans lui rien dire. Non, non, Madame, lui répondit le pauvre Maistre-d'Hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, & vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfans, mais ce sera chez moy où je les ay cachez, & je tromperay encore la Reine, en luy faisant manger une jeune biche en vostre place. Il la mena aussi-tost à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfans & pleurer avec eux: il alla accommoder une biche, que la Reine mangea à son soupé, avec le même appetit que si c'eut esté la jeune Reine. Elle estoit bien contente de sa cruauté, & elle se préparoit à dire au Roy à son retour, que les loups enragez avoient mangé la Reine sa femme & ses deux enfans.Un soir qu'elle rodoit à son ordinaire dans les cours & basse-cours du Chasteau pour y halener quelque viande fraische, elle entendit dans une sale basse le petit Jour qui pleuroit, parce que la Reine sa mere le vouloit faire foüetter, à cause qu'il avoit esté méchant, & elle entendit aussi la petite Aurore qui demandoit pardon pour son frere. L'Ogresse reconnut la voix de la Reine & de ses enfans, & furieuse d'avoir esté trompée, elle commande dés le lendemain au matin, avec une voix épouventable, qui faisoit trembler tout le monde, qu'on apportast au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapaux, de viperes, de couleuvres & de serpens, pour y faire jetter la Reine, & ses enfans, le Maistre-d'Hôstel, sa femme & sa servante: elle avoit donné ordre de les amener les mains liées derriere le dos. Ils estoient là, & les bourreaux se preparoient à les jetter dans la cuve, lorsque le Roi qu'on n'attendoit pas si tost, entra dans la cour à cheval; il estoit venu en poste, & demanda tout estonné ce que vouloit dire cet horrible spectacle; personne n'osoit l'en instruire, quand l'Ogresse, enragée de voir ce quelle voyoit, se jetta elle-mesme la teste la premiere dans la cuve, & fût devorée en un instant par les vilaines bestes qu'elle y avoit fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en estre fasché, elle estoit sa mere, mais il s'en consola bientost avec sa belle femme & ses enfans.MORALITÉ.Attendre quelque temps pour avoir un Epoux,Riche bien-fait, galant & doux,La chose est assez naturelle,Mais l'attendre cent ans et toûjours en dormant,On ne trouve plus de femelle,Qui dormist si tranquillement.La Fable semble encor vouloir nous faire entendre,Que souvent de l'Hymen les agreables nœuds,Pour estre differez n'en sont pas moins heureux,Et qu'on ne perd rien pour attendre;Mais le sexe avec tant d'ardeur,Aspire à la foy conjugale,Que je n'ay pas la force ny le cœur,De luy prescher cette Morale.LEPETIT CHAPERONROUGECONTE.Il estoit une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eut sçû voir; sa mere en estoit folle, & sa mere grand plus folle encore. Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui luy seïoit si bien, que par tout on l'appelloit le Petit chaperon rouge.Un jour sa mere ayant cui & fait des galettes, luy dit, va voir comme se porte ta mere-grand, car on m'a dit qu'elle estoit malade, porte luy une galette & ce petit pot de beure. Le petit chaperon rouge partit aussi-tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compere le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n'osa, à cause de quelques Bucherons qui estoient dans la Forest. Il luy demanda où elle alloit; la pauvre enfant qui ne sçavoit pas qu'il est dangereux de s'arrester à écouter un Loup, luy dit, je vais voir ma Mere-grand, & luy porter une galette avec un petit pot de beurre, que ma Mere luy envoye. Demeure-t'elle bien loin, lui dit le Loup? Oh ouy, dit le petit chaperon rouge, c'est par de-là le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la premiere maison du Village. Et bien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi; je m'y en vais par ce chemin icy, & toi par ce chemin-là, & nous verrons qui plûtost y sera. Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui estoit le plus court, & la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir aprés des papillons, & à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontroit. Le Loup ne fut pas long-temps à arriver à la maison de la Mere-grand, il heurte: Toc, toc, qui est-là? C'est vôtre fille le petit chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui vous apporte une galette, & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. La bonne Mere-grand qui estoit dans son lit à cause qu'elle se trouvoit un peu mal, luy cria, tire lachevillette, la bobinette chera, le Loup tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, & la devora en moins de rien; car il y avoit plus de trois jours qu'il n'avoit mangé. Ensuite il ferma la porte, & s'alla coucher dans le lit de la Mere-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps aprés vint heurter à la porte. Toc, toc: qui est là? Le petit chaperon rouge qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mere-grand estoit enrhumée, répondit, c'est vostre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. Le Loup luy cria, en adoucissant un peu sa voix; tire la chevillette, la bobinette chera. Le petit chaperon rouge tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Le Loup la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture: mets la galette & le petit pot de beurre sur la huche, & viens te coucher avec moy. Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre dans le lit, où elle fut bien estonnée de voir comment sa Mere-grand estoit faite en son deshabillé, elle luy dit, ma mere-grand que vous avez de grands bras! c'est pour mieux t'embrasser, ma fille: ma mere-grand que vous avez de grandes jambes? c'est pour mieux courir mon enfant: ma mere-grand que vous avez de grandes oreilles? c'est pour mieux écouter mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grands yeux? c'est pour mieux voir, mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grandes dens? c'est pour te manger. Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea.MORALITÉ.On voit icy que de jeunes enfans,Sur tout de jeunes filles,Belles, bien faites, & gentilles,Font tres-mal d'écouter toute sorte de gens,Et que ce n'est pas chose étrange,S'il en est tant que le loup mange.Je dis le loup, car tous les loups;Ne sont pas de la mesme sorte;Il en est d'une humeur accorte,Sans bruit, sans fiel & sans couroux,Qui privez, complaisans & doux,Suivant les jeunes Demoiselles,Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles;Mais helas! qui ne sçait que ces Loups doucereux,De tous les Loups sont les plus dangereux.LABARBE BLEUË.Il estoit une fois un homme qui avoit de belles maisons à la Ville & à la Campagne, de la vaisselle d'or & d'argent, des meubles en broderie, & des carosses tout dorez; mais par malheur cet homme avoit la Barbe-bleüe: cela le rendoit si laid & si terrible, qu'il n'estoit ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant luy. Une de ses Voisines, Dame de qualité avoit deux filles parfaitement belles. Il luy en demanda une en Mariage, & luy laissa le choix de celle qu'elle voudroit luy donner. Elles n'en vouloient point toutes deux, & se le renvoyoient l'une à l'autre, ne pouvant se resoudre à prendre un homme qui eut la barbe bleüe. Ce qui les degoûtoit encore, c'est qu'il avoit déja épousé plusieurs femmes, & qu'on ne sçavoit ce que ces femmes estoient devenuës. La Barbe bleuë pour faire connoissance, les mena avec leur Mere, & trois ou quatre de leurs meilleures amies, & quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'estoit que promenades, que parties de chasse & de pesche, que danses & festins, que collations: on ne dormoit point, & on passoit toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres: enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à trouver que le Maistre du logis n'avoit plus la barbe si bleüe, & que c'estoit un fort honneste homme. Dés qu'on fust de retour à la Ville, le Mariage se conclut. Au bout d'un mois la Barbe bleüe dit à sa femme qu'il estoit obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de consequence; qu'il la prioit de se bien divertir pendant son absence, qu'elle fit venir ses bonnes amies, qu'elle les menast à la Campagne si elle vouloit, que par tout elle fit bonne chere: Voila, luy dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles, voilà celles de la vaisselle d'or & d'argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres forts, où est mon or & mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, & voilà le passe-par-tout de tous les appartemens: pour cette petite clef-cy, c'est la clef du cabinet au bout de la grande gallerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez par tout, mais pour ce petit cabinet je vous deffens d'y entrer, & je vous le deffens de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colere. Elle promit d'observer exactement tout ce qui luy venoit d'estre ordonné: & luy, aprés l'avoir embrassée, il monte dans son carosse, & part pour son voyage. Les voisines & les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyast querir pour aller chez la jeune Mariée, tant elles avoient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n'ayant osé y venir pendant que le Mari y estoit, à cause de sa Barbe bleuë qui leur faisoit peur. Les voilà aussi-tost à parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes, toutes plus belles & plus riches les unes que les autres. Elles monterent en suite aux gardemeubles, où elles ne pouvoient assez admirer le nombre & la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des gueridons, des tables & des miroirs, où l'on se voyoit depuis les pieds jusqu'à la teste, & dont les bordures les unes de glace, les autres d'argent, & de vermeil doré, estoient les plus belles & les plus magnifiques qu'on eut jamais veuës: Elles ne cessoient d'exagerer & d'envier le bon heur de leur amie, qui cependant ne se divertissoit point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avoit d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considerer qu'il estoit malhonneste de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, & avec tant de precipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Estant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arresta quelque temps, songeant à la deffense que son Mari luy avoit faite, & considerant qu'il pourrait luy arriver malheur d'avoir esté desobeïssante; mais la tentation estoit si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, & ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenestres estoient fermées; aprés quelques momens elle commença à voir que le plancher estoit tout couvert de sang caillé, & que dans ce sang se miroient les corps de plusieurs femmes mortes, & attachées le long des murs. (C'étoit toutes les femmes que la Barbe bleuë avoit épousées & qu'il avoit égorgées l'une aprés l'autre.) Elle pensa mourir de peur, & la clef du cabinet qu'elle venoit de retirer de la serrure luy tomba de la main: aprés avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, & monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en pouvoit venir à bout, tant elle estoit émeuë. Ayant remarqué que la clef du cabinet étoit tachée de sang, elle l'essuia deux ou trois fois, mais le sang ne s'en alloit point; elle eut beau la laver, & mesme la frotter avec du sablon & avec du grais, il demeura toûjours du sang, car la clef estait Fée, & il n'y avoit pas moyen de la nettoyer tout-à-fait: quand on ôtoit le sang d'un costé, il revenoit de l'autre. La Barbe-bleuë revint de son voyage dés le soir mesme, & dit qu'il avoit reçeu des Lettres dans le chemin, qui luy avoient appris que l'affaire pour laquelle il estoit party, venoit d'estre terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle pût pour luy témoigner qu'elle estoit ravie de son promt retour. Le lendemain il luy redemanda les clefs, & elle les luy donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'estoit passé. D'où vient, luy dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres: il faut, dit-elle, que je l'aye laissée là-haut sur ma table. Ne manquez pas, dit la Barbe bleuë de me la donner tantost; aprés plusieurs remises il falut apporter la clef. La Barbe bleuë l'ayant considerée, dit à sa femme, pourquoy y a-t-il du sang sur cette clef? je n'en sçais rien, répondit la pauvre femme, plus pasle que la mort: Vous n'en sçavez rien, reprit la Barbe bleuë, je le sçay bien moy, vous avez voulu entrer dans le cabinet? Hé bien, Madame, vous y entrerez, & irez prendre vostre place auprés des Dames que vous y avez veuës. Elle se jetta aux pieds de son Mari, en pleurant et en luy demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas esté obeissante. Elle auroit attendri un rocher, belle & affligée comme elle estoit; mais la Barbe bleuë avoit le cœur plus dur qu'un rocher: Il faut mourir, Madame, luy dit-il, & tout à l'heure. Puis qu'il faut mourir, répondit-elle, en le regardant, les yeux baignez de larmes, donnez moy un peu de temps pour prier Dieu. Je vous donne un demy-quart-d'heure, reprit la Barbe bleüe, mais pas un moment davantage. Lors qu'elle fut seule, elle appella sa sœur, & luy dit, ma sœur Anne, car elle s'appelloit ainsi, monte je te prie sur le haut de la Tour, pour voir si mes freres ne viennent point, ils m'ont promis qu'ils me viendroient voir aujourd'huy, & si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. La sœur Anne monta sur le haut de la Tour, & la pauvre affligée luy crioit de temps en temps,Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Et la sœur Anne luy répondoit,je ne vois rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye. Cependant la Barbe bleüe tenant un grand coutelas à sa main, crioit de toute sa force à sa femme, descens viste, ou je monteray là-haut. Encore un moment s'il vous plaist, luy répondoit sa femme, & aussi-tost elle crioit tout bas,Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir, & la sœur Anne répondoit,je ne voy rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye. Descens donc viste, crioit la Barbe bleuë, ou je monteray là haut. Je m'en vais, répondoit sa femme, & puis elle crioitAnne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussiere qui vient de ce costé-cy. Sont-ce mes freres? Helas, non, ma sœur, c'est un Troupeau de Moutons. Ne veux-tu pas descendre, crioit la Barbe bleuë. Encore un moment répondoit sa femme & puis elle crioit,Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Je vois, répondit-elle, deux Cavaliers qui viennent de ce costé-cy, mais il sont bien loin encore: Dieu soit loué, s'écria-t'elle un moment aprés, ce sont mes freres; je leur fais signe tant que je puis de se haster. La Barbe bleüe se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, & alla se jetter à ses pieds tout épleurée & toute échevelée: Cela ne sert de rien, dit la Barbe bleuë, il faut mourir, puis la prenant d'une main par les cheveux, & de l'autre levant le coutelas en l'air, il alloit luy abbattre la teste. La pauvre femme se tournant vers luy, & le regardant avec des yeux mourans, le pria de luy donner un petit moment pour se recueillir: Non, non, dit-il, recommande-toy bien à Dieu; & levant son bras.... Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleuë s'arresta tout court: on ouvrit, & aussitost on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleüe. Il reconnut que c'étoit les freres de sa femme, l'un Dragon & l'autre Mousquetaire, desorte qu'il s'enfuit aussi-tost pour se sauver: mais les deux freres le poursuivirent de si prés, qu'ils l'attraperent avant qu'il pust gagner le perron: Ils luy passerent leur épée au travers du corps, & le laisserent mort. La pauvre femme estoit presque aussi morte que son Mari, & n'avoit pas la force de se lever pour embrasser ses Freres. Il se trouva que la Barbe bleüe n'avoit point d'heritiers, & qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle estoit aimée depuis long-temps; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux freres; & le reste à se marier elle-mesme à un fort honneste homme, qui luy fit oublier le mauvais temps qu'elle avoit passé avec la Barbe bleuë.MORALITÉ.La curiosité malgré tous ses attraits,Couste souvent bien des regrets;On en voit tous les jours mille exemples paroistre,C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien leger,Dés qu'on le prend il cesse d'estre,Et toûjours il couste trop cher.Autre Moralité.Pour peu qu'on ait l'esprit sensé,Et que du Monde on sçache le grimoire,On voit bien-tost que cette histoireEst un conte du temps passé;Il n'est plus d'Epoux si terrible,Ny qui demande l'impossible;Fut-il mal-content & jaloux,Prés de sa femme on le voit filer doux;Et de quelque couleur que sa barbe puisse estre,On a peine à juger qui des deux est le maistre.LE MAISTRE CHAT,OULE CHAT BOTTÉ.CONTE.Un Meusnier ne laissa pour tout biens à trois enfans qu'il avoit, que son Moulin, son Asne, & son Chat. Les partages furent bien-tôt faits, ny le Notaire, ny le Procureur n'y furent point appellés. Ils auroient eu bien-tost mangé tout le pauvre patrimoine. L'aisné eut le Moulin, le second eut l'Asne, & le plus jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne pouvoit se consoler d'avoir un si pauvre lot: Mes freres, disoit-il, pourront gagner leur vie honnestement en se mettant ensemble; pour moi, lors que j'aurai mangé mon chat, & que je me seray fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. Le Chat qui entendoit ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, luy dit dun air posé & serieux, ne vous affligés point, mon maistre, vous n'avez qu'à me donner un Sac, & mefaireune paire de Bottes pour aller dans les brousailles, & vous verez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez. Quoique le Maistre du Chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avoit veu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats & des Souris; comme quand il se pendoit par les pieds, ou qu'il se cachoit dans la farine pour faire le mort, qu'il ne desespera pas d'en estre secouru dans sa misere. Lorsque le chat eut ce qu'il avoit demandé, il se botta bravement; & mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, & s'en alla dans une garenne où il y avoit grand nombre de lapins. Il mit du son & des lasserons dans son sac, & s'estendant comme s'il eut esté mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourer dans son sac pour manger ce qu'il y avoit mis. A peine fut-il couché, qu'il eut contentement; un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, & le maistre chat tirant aussitost les cordons le prit & le tua sans misericorde. Tout glorieux de sa proye, il s'en alla chez le Roy & demanda à luy parler. On le fit monter à l'Appartement de sa Majesté, où estant entré il fit une grande reverence au Roy, & luy dit, voylà, Sire, un Lapin de Garenne que Monsieur le Marquis de Carabas (c'estoit le nom qu'il lui prit en gré de donner à son Maistre) m'a chargé de vous presenter de sa part. Dis à ton Maistre, répondit le Roy, que je le remercie, & qu'il me fait plaisir. Un autre fois il alla se cacher dans un blé tenant toûjours son sac ouvert; & lors que deux Perdrix y furent entrées, il tira les cordons, & les prit toutes deux. Il alla ensuite les presenter au Roy, comme il avoit fait le Lapin de garenne. Le Roy receut encore avec plaisir les deux Perdrix, & luy fit donner pour boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois mois à porter de temps-en-temps au Roy du Gibier de la chasse de son Maistre. Un jour qu'il sçeut que le Roy devoit aller à la promenade sur le bord de la riviere avec sa fille, la plus belle Princesse du monde, il dit à son Maistre: si vous voulez suivre mon conseil, vostre fortune est faite; vous n'avez qu'à vous baigner dans la riviere à l'endroit que je vous montreray, & ensuite me laisser faire. Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseilloit, sans sçavoir à quoy cela seroit bon. Dans le temps qu'il se baignoit, le Roy vint à passer, & le Chat se mit à crier de toute sa force: au secours, au secours, voila Monsieur le Marquis de Carabas qui se noye. A ce cry le Roy mit la teste à la portiere, & reconnoissant le Chat qui luy avoit apporté tant de fois du Gibier, il ordonna à ses Gardes qu'on allast viste au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on retiroit le pauvre Marquis de la riviere, le Chat s'approcha du Carosse, & dit au Roy que dans le temps que son Maistre se baignoit, il estoit venu des Voleurs qui avoient emporté ses habits, quoy qu'il eût crié au voleur de toute sa force; le drosle les avoit cachez sous une grosse pierre. Le Roy ordonna aussi-tost aux Officiers de sa Garderobbe d'aller querir un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas. Le Roy luy fit mille caresses, & comme les beaux habits qu'on venoit de luy donner relevoient sa bonne mine (car il estoit beau; & bien fait de sa personne) la fille du Roy le trouva fort à son gré, & le Comte de Carabas ne luy eut pas jetté deux ou trois regards fort respectueux, & un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie. Le Roi voulut qu'il mõtast dans son Carosse, & qu'il fust de la promenade: Le Chat ravi de voir que son dessein commençoit à réussir, prit les devants, & ayant rencontré des Paysans qui fauchoient un Pré, il leur dit,bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roy que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachez menu comme chair à pasté. Le Roy ne manqua pas à demander aux Faucheux à qui estoit ce Pré qu'ils fauchoient. C'est à Monsieur le Marquis de Carabas, dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avoit fait peur. Vous avez là un bel heritage, dit le Roy, au Marquis de Carabas. Vous voyez, Sire, répondit le Marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondament toutes les années. Le maistre chat qui alloit toûjours devant, rencontra des Moissonneurs, & leur dit,Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blez appartiennent à Monsieur le Marquis de Carabas, vouz serez tous hachez menu comme chair à pasté. Le Roy qui passa un moment aprés, voulut sçavoir à qui appartenoient tous les blés qu'il voyoit. C'est à Monsieur le Marquis de Carabas, répondirent les Moissonneurs, & le Roy s'en réjoüit encore avec le Marquis. Le Chat qui alloit devant le Carosse, disoit toûjours la même chose à tous ceux qu'il rencontroit; & le Roy estoit estonné des grands biens de Monsieur le Marquis de Carabas. Le maistre Chat arriva enfin dans un beau Château dont le Maistre estoit un Ogre, le plus riche qu'on ait jamais veu, car toutes les terres par où le Roy avoit passé estoient de la dépendance de ce Chasteau: le Chat qui eut soin de s'informer qui estoit cet Ogre, & ce qu'il sçavoit faire, demanda à luy parler, disant qu'il n'avoit pas voulu passer si prés de son Chasteau, sans avoir l'honneur de luy faire la réverence. L'Ogre le receut aussi civilement que le peut un Ogre, & le fit reposer. On m'a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'Animaux, que vous pouviez, par exemple, vous transformer en Lyon, en Elephant? cela est vray, répondit l'Ogre brusquement, & pour vous le montrer, vous m'allez voir devenir Lyon. Le Chat fut si éfrayé de voir un Lyon devant luy, qu'il gagna aussi-tost les goûtieres, non sans peine & sans peril, à cause de ses bottes qui ne valoient rien pour marcher sur les tuiles. Quelque temps aprés le Chat ayant veu que l'Ogre avoit quitté sa premiere forme, descendit, & avoüa qu'il avoit eu bien peur. On m'a assuré encore, dit le Chat, mais je ne sçaurois le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par exemple, de vous changer en un Rat, en une souris; je vous avoüe que je tiens cela tout à fait impossible. Impossible? réprit l'Ogre, vous allez voir, & en même temps il se changea en une Souris qui se mit à courir sur le plancher. Le chat ne l'eut pas plustost aperçûë, qu'il se jetta dessus, & la mangea. Cependant le Roy qui vit en passant le beau Chasteau de l'Ogre, voulut entrer dedans. Le Chat qui entendit le bruit du Carosse qui passoit sur le pont levis, courut au devant, & dit au Roy: Vostre Majesté soit la bien venuë dans le Chasteau de Monsieur le Marquis de Carabas. Comment Monsieur le Marquis, s'écria le Roy, ce Chasteau est encore à vous, il ne se peut rien de plus beau que cette cour & que tous ces Bastimens qui l'environnent: voyons les dedans s'il vous plaist. Le Marquis donna la main à la jeune Princesse, & suivant le Roy qui montoit le premier, ils entrerent dans une grande Sale où ils trouverent une magnifique colation que l'Ogre avoit fait preparer pour ses amis qui le devoient venir voir ce même jour-là mais qui n'avoient pas osé entrer, sçachant que le Roi y estoit. Le Roy charmé des bonnes qualitez de Monsieur le Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en estoit folle; & voyant les grands biens qu'il possedoit, luy dit, aprés avoir beu cinq ou six coups, il ne tiendra qu'à vous Monsieur le Marquis que vous ne soyez mon gendre. Le Marquis faisant de grandes réverences, accepta l'honneur que luy faisoit le Roy; & dés le même jour épousa la Princesse. Le Chat devint grand Seigneur, & ne courut plus aprés les souris, que pour se divertir.MORALITÉ.

Avec des Moralitéz.

A PARIS,ChezClaude Barbin, sur lesecond Peron de la Sainte-Chapelle,au Palais.

Avec Privilége de Sa Majesté.

M.DC.XCVII.

TABLE

des Contes de ce Recüeil.

A

MADEMOISELLE

Mademoiselle,

On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recüeil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les presenter. Cependant,Mademoiselle,quelque disproportion qu'il y ait entre la simplicité de ces Recits, & les lumieres de vostre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blamable que je le parois d'abord. Ils renferment tous une Morale trés-sensée, & qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénetration de ceux qui les lisent; d'ailleurs comme rien ne marque tant la vaste estenduë d'un esprit, que de pouvoir s'élever en même-temps aux plus grandes choses, & s'abaisser aux plus petites; on ne sera point surpris que la même Princesse, à qui la Nature & l'éducation ont rendu familier ce qu'il y a de plus élevé, ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles. Il est vray que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la loüable impatience d'instruire les enfans, fait imaginer des Histoires dépourveuës de raison, pour s'accommoder à ces mêmes enfans qui n'en ont pas encore; mais à qui convient-il mieux de connoître comment vivent les Peuples, qu'aux Personnes que le Ciel destine à les conduire? Le desir de cette connoissance à poussé des Heros, & même des Heros de vostre Race, jusque dans des huttes & des cabanes, pour y voir de prés & par eux-mêmes ce qui s'y passoit de plus particulier: Cette connoissance leur ayant paru necessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu'il en soit,Mademoiselle,

Pouvois-je mieux choisir pour rendre vrai-semblableCe que la Fable à d'incroyable?Et jamais Fée, au tems jadisFit-elle à jeune Créature,Plus de dons, & de dons exquis,Que vous en a fait la Nature.

Je suis avec un trés-profond respect,

MADEMOISELLE,

De Vôtre Altesse Royale,

Le trés-humble &

trés-obéissant serviteur,

P. Darmancour.

CONTE.

Il estoit une fois un Roi & une Reine, qui estoient si faschez de n'avoir point d'enfans, si faschez qu'on ne sçauroit dire. Ils allerent à toutes les eaux du monde, vœux, pelerinages, menuës devotions; tout fut mis en œuvre, & rien n'y faisoit: Enfin pourtant la Reine devint grosse, & accoucha d'une fille: on fit un beau Baptesme; on donna pour Maraines à la petitePrincessetoutes les Fées qu'on pust trouver dans le Pays, (il s'en trouva sept,) afin que chacune d'elles luy faisant un don, comme c'estoit la coustume des Fées en ce temps-là, la Princesse eust par ce moyen toutes les perfections imaginables. Aprés les ceremonies du Baptesme toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avoit un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un estui d'or massif, où il y avoit une cuillier, une fourchette, & un couteau de fin or, garni de diamans & de rubis. Mais comme chacun prenoit sa place à table, on vit entrer une vieille Fée qu'on n'avoit point priée parce qu'il y avoit plus de cinquante ans qu'elle n'estoit sortie d'une Tour, & qu'on la croyoit morte, ou enchantée. Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un estuy d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avoit fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crût qu'on la méprisoit, & grommela quelques menaces entre ses dents: Une des jeunes Fées qui se trouva auprés d'elle, l'entendit, & jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite Princesse, alla dés qu'on fut sorti de table, se cacher derriere la tapisserie, afin de parler la derniere, & de pouvoir réparer autant qu'il luy seroit possible le mal que la vieille auroit fait. Cependant les Fées commencerent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune luy donna pour don qu'elle seroit la plus belle personne du monde, celle d'aprés qu'elle auroit de l'esprit comme un Ange, la troisiéme qu'elle auroit une grace admirable à tout ce qu'elle feroit, la quatriéme qu'elle danseroit parfaitement bien, la cinquiéme qu'elle chanteroit comme un Rossignol, & la sixiéme qu'elle joüeroit de toutes sortes d'instrumens dans la derniere perfection. Le rang de la vieille Fée estant venu, elle dit en branlant la teste, encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se perceroit la main d'un fuseau, & qu'elle en mourroit. Ce terrible don fit fremir toute la compagnie, & il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune Fée sortit de derriere la tapisserie, & dit tout haut ces paroles: Rassurez-vous Roi et Reine, vostre fille n'en mourra pas: il est vrai que je n'ay pas assez de puissance pour défaire entierement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un fuseau; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la réveiller. Le Roi pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussi tost un Edit, par lequel il deffendoit à toutes personnes de filer au fuseau, ny d'avoir des fuseaux chez soy sur peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi & la Reine estant allez à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château, & montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit galletas, où une bonne Vieille estoit seule à filer sa quenoüille. Cette bonne femme n'avoit point ouï parler des deffenses que le Roi avoit faites de filer au fuseau. Que faites-vous-là, ma bonne femme, dit la Princesse; je file, ma belle enfant, luy répondit la vieille qui ne la connoissoit pas. Ha! que cela est joli, reprit la Princesse, comment faites-vous? donnez-moy que je voye si j'en ferois bien autant. Elle n'eust pas plutost pris le fuseau, que comme elle estoit fort vive, un peu estourdie, & que d'ailleurs l'Arrest des Fées l'ordonnoit ainsi, elle s'en perça la main, & tomba évanouie. La bonne vieille bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous costez, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délasse, on luy frappe dans les mains, on luy frotte les temples avec de l'eau de la Reine de Hongrie; mais rien ne la faisoit revenir. Alors le Roy, qui estoit monté au bruit, se souvint de la prédiction des Fées, & jugeant bien qu'il falloit que cela arrivast, puisque les Fées l'avoient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or & d'argent; on eut dit d'un Ange, tant elle estoit belle; car son évanoüissement n'avoit pas osté les couleurs vives de son teint: ses jouës estoient incarnates, & ses lévres comme du corail: elle avoit seulement les yeux fermez, mais on l'entendoit respirer doucement, ce qui faisoit voir qu'elle n'estoit pas morte. Le Roi ordonna qu'on la laissast dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fust venuë. La bonne Fée qui luy avoit sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, estoit dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieuës de là lorsque l'accident arriva à la Princesse; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avoit des bottes de sept lieuës, (c'estoit des bottes avec lesquelles on faisoit sept lieuës d'une seule enjambée.) La Fée partit aussi tost, & on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traisné par des dragons. Le Roi luy alla presenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avoit fait; mais comme elle estoit grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendroit à se réveiller, elle seroit bien embarassée toute seule dans ce vieux Château: voicy ce qu'elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui estoit dans ce Chasteau, (hors le Roi & la Reine) Gouvernantes, Filles-d'Honneur, Femmes-de-Chambre, Gentilshommes, Officiers, Maistrés-d'Hostel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets-de-pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui estoient dans les Ecuries, avec les Palfreniers, les gros mâtins de basse cour, & la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui estoit auprés d'elle sur son lit. Dés qu'elle les eust touchez, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur Maistresse, afin d'estre tout prests à la servir quand elle en auroit besoin: les broches mêmes qui estoient au feu toutes pleines de perdrix & de faizans s'endormirent, & le feu aussi. Tout cela se fit en un moment; les Fées n'estoient pas longues à leur besogne. Alors le Roi & la Reine aprés avoir baisé leur chere enfant sans qu'elle s'éveillast, sortirent du Chasteau, & firent publier des deffenses à qui que ce soit d'en approcher. Cesdeffensesn'estoient pas necessaires, car il crut dans un quart-d'heure tout au tour du parc une si grande quantité de grands arbres & de petits, de ronces & d'épines entrelassées les unes dans les autres, que beste ny homme n'y auroit pû passer: en sorte qu'on ne voyoit plus que le haut des Tours du Chasteau, encore n'estoit-ce que de bien loin. On ne douta point que la Fée n'eust encore fait là un tour de son metier, afin que la Princesse pendant qu'elle dormiroit, n'eust rien à craindre des Curieux.

Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui regnoit alors, & qui estoit d'une autre famille que la Princesse endormie, estant allé à la chasse de ce costé-là, demanda ce que c'estoit que des Tours qu'il voyoit au dessus d'un grand bois fort épais, chacun luy répondit selon qu'il en avoit ouï parler. Les uns disoient que c'estoit un vieux Château où il revenoit des Esprits; les autres que tous les Sorciers de la contrée y faisoient leur sabbat. La plus commune opinion estoit qu'un Ogre y demeuroit, & que là il emportoit tous les enfans qu'il pouvoit attraper, pour les pouvoir manger à son aise, & sans qu'on le pust suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne sçavoit qu'en croire, lors qu'un vieux Paysan prit la parole, & luy dit: Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ay ouï dire à mon pere, qu'il y avoit dans ce Chasteau une Princesse, la plus belle du monde; qu'elle y devoit dormir cent ans, & qu'elle seroit reveillée par le fils d'un Roy, à qui elle estoit reservée. Le jeune Prince à ce discours se sentit tout de feu; il crut sans balancer qu'il mettroit fin à une si belle avanture, & poussé par l'amour & par la gloire, il résolut de voir sur le champ ce qui en estoit. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces & ces épines s'écarterent d'elles-mesmes pour le laisser passer: il marche vers le Chasteau qu'il voyoit au bout d'une grande avenuë où il entra, & ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avoient pû suivre, parce que les arbres s'estoient rapprochez dés qu'il avoit esté passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin: un Prince jeune & amoureux est toûjours vaillant. Il entra dans une grande avancour où tout ce qu'il vit d'abord estoit capable de le glacer de crainte: c'estoit un silence affreux, l'image de la mort s'y presentoit par tout, & ce n'estoit que des corps étendus d'hommes & d'animaux, qui paroissoient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonne, & à la face vermeille des Suisses, qu'ils n'estoient qu'endormis, & leur tasses où il y avoit encore quelques goutes de vin, montroient assez qu'ils s'estoient endormis en beuvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui estoient rangez en haye, la carabine sur l'épaule, & ronflans de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes & de Dames, dormans tous, les uns de bout, les autres assis; il entre dans une chambre toute dorée, & il vit sur un lit, dont les rideaux éstoient ouverts de tous côtez, le plus beau spectacle qu'il eut jamais veu: Une Princesse qui paroissoit avoir quinze ou seize ans, & dont l'éclat resplendissant avoit quelque chose de lumineux & de divin. Il s'approcha en tremblant & en admirant, & se mit à genoux auprés d'elle. Alors comme la fin de l'enchantement estoit venuë, la Princesse s'éveilla; & le regardant avec des yeux plus tendres qu'une premiere veuë ne sembloit le permettre; est-ce vous, mon Prince, luy dit-elle, vous vous estes bien fait attendre. Le Prince charmé de ces paroles, & plus encore de la maniere dont elles estoient dites, ne sçavoit comment luy temoigner sa joye & sa reconnoissance; il l'assura qu'il l'aimoit plus que luy-mesme. Ses discours furent mal rangez, ils en plûrent davantage, peu d'éloquence, beaucoup d'amour: Il estoit plus embarassé qu'elle, & l'on ne doit pas s'en estonner; elle avoit eu le temps de songer à ce qu'elle auroit à luy dire; car il y a apparence, (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée pendant un si long sommeil, luy avoit procuré le plaisir des songes agreables. Enfin il y avoit quatre heures qu'ils se parloient, & ils ne s'étoient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avoient à se dire.

Cependant tout le Palais s'estoit réveillé avec la Princesse; chacun songeoit à faire sa charge, & comme ils n'estoient pas tous amoureux, ils mouroient de faim; la Dame d'honneur pressée comme les autres, s'impatienta, & dit tout haut à la Princesse que la viande estoit servie. Le Prince aida à la Princesse à se lever; elle estoit tout habillée & fort magnifiquement; mais il se garda bien de luy dire qu'elle estoit habillée comme ma mere grand, & qu'elle avoit un collet monté, elle n'en estoit pas moins belle. Ils passerent dans un Salon de miroirs, & y souperent, servis par les Officiers de la Princesse; les Violons & les Hautbois joüerent de vieilles pieces, mais excellentes, quoy qu'il y eut prés de cent ans qu'on ne les joüast plus; & aprés soupé sans perdre de temps, le grand Aumonier les maria dans la Chapelle du Chateau, & la Dame-d'honneur leur tira le rideau; ils dormirent peu, la Princesse n'en avoit pas grand besoin, & le Prince la quitta dés le matin pour retourner à la Ville, où son Pere devoit estre en peine de luy: le Prince luy dit, qu'en chassant il s'estoit perdu dans la forest, & qu'il avoit couché dans la hutte d'un Charbonnier, qui luy avoit fait manger du pain noir & du fromage. Le Roi son pere qui estoit bon-homme, le crut, mais sa Mere n'en fut pas bien persuadée, & voyant qu'il alloit presque tous les jours à la chasse, & qu'il avoit toûjours une raison en main pour s'excuser, quand il avoit couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eut quelque amourette: car il vêcut avec la Princesse plus de deux ans entiers, & en eut deux enfans, dont le premier qui fut une fille, fut nommée l'Aurore, & le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paroissoit encore plus beau que sa sœur. La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il falloit se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret; il la craignoit quoy qu'il l'aimast, car elle estoit de race Ogresse, & le Roi ne l'avoit épousée qu'à cause de ses grands biens; on disoit même tout bas à la Cour qu'elle avoit les inclinations des Ogres, & qu'en voyant passer de petits enfans, elle avoit toutes les peines du monde à se retenir de se jetter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais quand le Roy fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, & qu'il se vit le maistre, il declara publiquement son Mariage, & alla en grande ceremonie querir la Reine sa femme dans son Chasteau. On luy fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ces deux enfans. Quelque temps aprés le Roi alla faire la guerre à l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Regence du Royaume à la Reine sa mere, & luy recommanda fort sa femme & ses enfans: il devoit estre à la guerre tout l'Esté, & dés qu'il fut parti, la Reine-Mere envoya sa Bru & ses enfans à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours aprés, & dit un soir à son Maistre d'Hôtel, je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. Ah! Madame, dit le Maistre d'Hôtel; je le veux, dit la Reine (& elle le dit d'un ton d'Ogresse, qui a envie de manger de la chair fraische) & je la veux manger à la Sausse-robert. Ce pauvre homme voyant bien qu'il ne falloit pas se joüer à une Ogresse, prit son grand cousteau, & monta à la chambre de la petite Aurore: elle avoit pour lors quatre ans, & vint en sautant & en riant se jetter à son col, & luy demander du bon du bon. Il se mit à pleurer, le couteau luy tomba des mains, & il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et luy fit une si bonne sausse, que sa Maîtresse l'assura qu'elle n'avoit jamais rien mangé de si bon. Il avoit emporté en même temps la petite Aurore, & l'avoit donnée à sa femme pour la cacher, dans le logement qu'elle avoit au fond de la basse-cour. Huit jours aprés la méchante Reine dit à son Maistre-d'Hôtel, je veux manger à mon souper le petit Jour: il ne repliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour, & le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisoit des armes avec un gros Singe, il n'avoit pourtant que trois ans: il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, & donna à la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon.

Cela estoit fort bien allé jusques-là, mais un soir cette méchante Reine dit au Maistre-d'Hôtel, je veux manger la Reine à la mesme sausse que ses enfans. Ce fut alors que le pauvre Maistre-d'Hôtel desespera de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avoit vingt ans passez, sans compter les cent ans qu'elle avoit dormi: sa peau estoit un peu dure, quoyque belle & blanche; & le moyen de trouver dans la Ménagerie une beste aussi dure que cela: il prit la résolution pour sauver sa vie, de couper la gorge à la Reine, & monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois; il s'excitoit à la fureur, & il entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine: Il ne voulut pourtant point la surprendre, & il lui dit avec beaucoup de respect, l'ordre qu'il avoit receu de la Reine-Mere. Faites vostre devoir, luy dit-elle, en lui tendant le col; executez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfans, mes pauvres enfans que j'ay tant aimez, car elle les croyoit morts depuis qu'on les avoit enlevez sans lui rien dire. Non, non, Madame, lui répondit le pauvre Maistre-d'Hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, & vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfans, mais ce sera chez moy où je les ay cachez, & je tromperay encore la Reine, en luy faisant manger une jeune biche en vostre place. Il la mena aussi-tost à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfans & pleurer avec eux: il alla accommoder une biche, que la Reine mangea à son soupé, avec le même appetit que si c'eut esté la jeune Reine. Elle estoit bien contente de sa cruauté, & elle se préparoit à dire au Roy à son retour, que les loups enragez avoient mangé la Reine sa femme & ses deux enfans.

Un soir qu'elle rodoit à son ordinaire dans les cours & basse-cours du Chasteau pour y halener quelque viande fraische, elle entendit dans une sale basse le petit Jour qui pleuroit, parce que la Reine sa mere le vouloit faire foüetter, à cause qu'il avoit esté méchant, & elle entendit aussi la petite Aurore qui demandoit pardon pour son frere. L'Ogresse reconnut la voix de la Reine & de ses enfans, & furieuse d'avoir esté trompée, elle commande dés le lendemain au matin, avec une voix épouventable, qui faisoit trembler tout le monde, qu'on apportast au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapaux, de viperes, de couleuvres & de serpens, pour y faire jetter la Reine, & ses enfans, le Maistre-d'Hôstel, sa femme & sa servante: elle avoit donné ordre de les amener les mains liées derriere le dos. Ils estoient là, & les bourreaux se preparoient à les jetter dans la cuve, lorsque le Roi qu'on n'attendoit pas si tost, entra dans la cour à cheval; il estoit venu en poste, & demanda tout estonné ce que vouloit dire cet horrible spectacle; personne n'osoit l'en instruire, quand l'Ogresse, enragée de voir ce quelle voyoit, se jetta elle-mesme la teste la premiere dans la cuve, & fût devorée en un instant par les vilaines bestes qu'elle y avoit fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en estre fasché, elle estoit sa mere, mais il s'en consola bientost avec sa belle femme & ses enfans.

MORALITÉ.

Attendre quelque temps pour avoir un Epoux,Riche bien-fait, galant & doux,La chose est assez naturelle,Mais l'attendre cent ans et toûjours en dormant,On ne trouve plus de femelle,Qui dormist si tranquillement.La Fable semble encor vouloir nous faire entendre,Que souvent de l'Hymen les agreables nœuds,Pour estre differez n'en sont pas moins heureux,Et qu'on ne perd rien pour attendre;Mais le sexe avec tant d'ardeur,Aspire à la foy conjugale,Que je n'ay pas la force ny le cœur,De luy prescher cette Morale.

CONTE.

Il estoit une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eut sçû voir; sa mere en estoit folle, & sa mere grand plus folle encore. Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui luy seïoit si bien, que par tout on l'appelloit le Petit chaperon rouge.

Un jour sa mere ayant cui & fait des galettes, luy dit, va voir comme se porte ta mere-grand, car on m'a dit qu'elle estoit malade, porte luy une galette & ce petit pot de beure. Le petit chaperon rouge partit aussi-tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compere le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n'osa, à cause de quelques Bucherons qui estoient dans la Forest. Il luy demanda où elle alloit; la pauvre enfant qui ne sçavoit pas qu'il est dangereux de s'arrester à écouter un Loup, luy dit, je vais voir ma Mere-grand, & luy porter une galette avec un petit pot de beurre, que ma Mere luy envoye. Demeure-t'elle bien loin, lui dit le Loup? Oh ouy, dit le petit chaperon rouge, c'est par de-là le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la premiere maison du Village. Et bien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi; je m'y en vais par ce chemin icy, & toi par ce chemin-là, & nous verrons qui plûtost y sera. Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui estoit le plus court, & la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir aprés des papillons, & à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontroit. Le Loup ne fut pas long-temps à arriver à la maison de la Mere-grand, il heurte: Toc, toc, qui est-là? C'est vôtre fille le petit chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui vous apporte une galette, & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. La bonne Mere-grand qui estoit dans son lit à cause qu'elle se trouvoit un peu mal, luy cria, tire lachevillette, la bobinette chera, le Loup tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, & la devora en moins de rien; car il y avoit plus de trois jours qu'il n'avoit mangé. Ensuite il ferma la porte, & s'alla coucher dans le lit de la Mere-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps aprés vint heurter à la porte. Toc, toc: qui est là? Le petit chaperon rouge qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mere-grand estoit enrhumée, répondit, c'est vostre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. Le Loup luy cria, en adoucissant un peu sa voix; tire la chevillette, la bobinette chera. Le petit chaperon rouge tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Le Loup la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture: mets la galette & le petit pot de beurre sur la huche, & viens te coucher avec moy. Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre dans le lit, où elle fut bien estonnée de voir comment sa Mere-grand estoit faite en son deshabillé, elle luy dit, ma mere-grand que vous avez de grands bras! c'est pour mieux t'embrasser, ma fille: ma mere-grand que vous avez de grandes jambes? c'est pour mieux courir mon enfant: ma mere-grand que vous avez de grandes oreilles? c'est pour mieux écouter mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grands yeux? c'est pour mieux voir, mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grandes dens? c'est pour te manger. Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea.

MORALITÉ.

On voit icy que de jeunes enfans,Sur tout de jeunes filles,Belles, bien faites, & gentilles,Font tres-mal d'écouter toute sorte de gens,Et que ce n'est pas chose étrange,S'il en est tant que le loup mange.Je dis le loup, car tous les loups;Ne sont pas de la mesme sorte;Il en est d'une humeur accorte,Sans bruit, sans fiel & sans couroux,Qui privez, complaisans & doux,Suivant les jeunes Demoiselles,Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles;Mais helas! qui ne sçait que ces Loups doucereux,De tous les Loups sont les plus dangereux.

Il estoit une fois un homme qui avoit de belles maisons à la Ville & à la Campagne, de la vaisselle d'or & d'argent, des meubles en broderie, & des carosses tout dorez; mais par malheur cet homme avoit la Barbe-bleüe: cela le rendoit si laid & si terrible, qu'il n'estoit ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant luy. Une de ses Voisines, Dame de qualité avoit deux filles parfaitement belles. Il luy en demanda une en Mariage, & luy laissa le choix de celle qu'elle voudroit luy donner. Elles n'en vouloient point toutes deux, & se le renvoyoient l'une à l'autre, ne pouvant se resoudre à prendre un homme qui eut la barbe bleüe. Ce qui les degoûtoit encore, c'est qu'il avoit déja épousé plusieurs femmes, & qu'on ne sçavoit ce que ces femmes estoient devenuës. La Barbe bleuë pour faire connoissance, les mena avec leur Mere, & trois ou quatre de leurs meilleures amies, & quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'estoit que promenades, que parties de chasse & de pesche, que danses & festins, que collations: on ne dormoit point, & on passoit toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres: enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à trouver que le Maistre du logis n'avoit plus la barbe si bleüe, & que c'estoit un fort honneste homme. Dés qu'on fust de retour à la Ville, le Mariage se conclut. Au bout d'un mois la Barbe bleüe dit à sa femme qu'il estoit obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de consequence; qu'il la prioit de se bien divertir pendant son absence, qu'elle fit venir ses bonnes amies, qu'elle les menast à la Campagne si elle vouloit, que par tout elle fit bonne chere: Voila, luy dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles, voilà celles de la vaisselle d'or & d'argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres forts, où est mon or & mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, & voilà le passe-par-tout de tous les appartemens: pour cette petite clef-cy, c'est la clef du cabinet au bout de la grande gallerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez par tout, mais pour ce petit cabinet je vous deffens d'y entrer, & je vous le deffens de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colere. Elle promit d'observer exactement tout ce qui luy venoit d'estre ordonné: & luy, aprés l'avoir embrassée, il monte dans son carosse, & part pour son voyage. Les voisines & les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyast querir pour aller chez la jeune Mariée, tant elles avoient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n'ayant osé y venir pendant que le Mari y estoit, à cause de sa Barbe bleuë qui leur faisoit peur. Les voilà aussi-tost à parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes, toutes plus belles & plus riches les unes que les autres. Elles monterent en suite aux gardemeubles, où elles ne pouvoient assez admirer le nombre & la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des gueridons, des tables & des miroirs, où l'on se voyoit depuis les pieds jusqu'à la teste, & dont les bordures les unes de glace, les autres d'argent, & de vermeil doré, estoient les plus belles & les plus magnifiques qu'on eut jamais veuës: Elles ne cessoient d'exagerer & d'envier le bon heur de leur amie, qui cependant ne se divertissoit point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avoit d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considerer qu'il estoit malhonneste de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, & avec tant de precipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Estant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arresta quelque temps, songeant à la deffense que son Mari luy avoit faite, & considerant qu'il pourrait luy arriver malheur d'avoir esté desobeïssante; mais la tentation estoit si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, & ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenestres estoient fermées; aprés quelques momens elle commença à voir que le plancher estoit tout couvert de sang caillé, & que dans ce sang se miroient les corps de plusieurs femmes mortes, & attachées le long des murs. (C'étoit toutes les femmes que la Barbe bleuë avoit épousées & qu'il avoit égorgées l'une aprés l'autre.) Elle pensa mourir de peur, & la clef du cabinet qu'elle venoit de retirer de la serrure luy tomba de la main: aprés avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, & monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en pouvoit venir à bout, tant elle estoit émeuë. Ayant remarqué que la clef du cabinet étoit tachée de sang, elle l'essuia deux ou trois fois, mais le sang ne s'en alloit point; elle eut beau la laver, & mesme la frotter avec du sablon & avec du grais, il demeura toûjours du sang, car la clef estait Fée, & il n'y avoit pas moyen de la nettoyer tout-à-fait: quand on ôtoit le sang d'un costé, il revenoit de l'autre. La Barbe-bleuë revint de son voyage dés le soir mesme, & dit qu'il avoit reçeu des Lettres dans le chemin, qui luy avoient appris que l'affaire pour laquelle il estoit party, venoit d'estre terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle pût pour luy témoigner qu'elle estoit ravie de son promt retour. Le lendemain il luy redemanda les clefs, & elle les luy donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'estoit passé. D'où vient, luy dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres: il faut, dit-elle, que je l'aye laissée là-haut sur ma table. Ne manquez pas, dit la Barbe bleuë de me la donner tantost; aprés plusieurs remises il falut apporter la clef. La Barbe bleuë l'ayant considerée, dit à sa femme, pourquoy y a-t-il du sang sur cette clef? je n'en sçais rien, répondit la pauvre femme, plus pasle que la mort: Vous n'en sçavez rien, reprit la Barbe bleuë, je le sçay bien moy, vous avez voulu entrer dans le cabinet? Hé bien, Madame, vous y entrerez, & irez prendre vostre place auprés des Dames que vous y avez veuës. Elle se jetta aux pieds de son Mari, en pleurant et en luy demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas esté obeissante. Elle auroit attendri un rocher, belle & affligée comme elle estoit; mais la Barbe bleuë avoit le cœur plus dur qu'un rocher: Il faut mourir, Madame, luy dit-il, & tout à l'heure. Puis qu'il faut mourir, répondit-elle, en le regardant, les yeux baignez de larmes, donnez moy un peu de temps pour prier Dieu. Je vous donne un demy-quart-d'heure, reprit la Barbe bleüe, mais pas un moment davantage. Lors qu'elle fut seule, elle appella sa sœur, & luy dit, ma sœur Anne, car elle s'appelloit ainsi, monte je te prie sur le haut de la Tour, pour voir si mes freres ne viennent point, ils m'ont promis qu'ils me viendroient voir aujourd'huy, & si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. La sœur Anne monta sur le haut de la Tour, & la pauvre affligée luy crioit de temps en temps,Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Et la sœur Anne luy répondoit,je ne vois rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye. Cependant la Barbe bleüe tenant un grand coutelas à sa main, crioit de toute sa force à sa femme, descens viste, ou je monteray là-haut. Encore un moment s'il vous plaist, luy répondoit sa femme, & aussi-tost elle crioit tout bas,Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir, & la sœur Anne répondoit,je ne voy rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye. Descens donc viste, crioit la Barbe bleuë, ou je monteray là haut. Je m'en vais, répondoit sa femme, & puis elle crioitAnne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussiere qui vient de ce costé-cy. Sont-ce mes freres? Helas, non, ma sœur, c'est un Troupeau de Moutons. Ne veux-tu pas descendre, crioit la Barbe bleuë. Encore un moment répondoit sa femme & puis elle crioit,Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Je vois, répondit-elle, deux Cavaliers qui viennent de ce costé-cy, mais il sont bien loin encore: Dieu soit loué, s'écria-t'elle un moment aprés, ce sont mes freres; je leur fais signe tant que je puis de se haster. La Barbe bleüe se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, & alla se jetter à ses pieds tout épleurée & toute échevelée: Cela ne sert de rien, dit la Barbe bleuë, il faut mourir, puis la prenant d'une main par les cheveux, & de l'autre levant le coutelas en l'air, il alloit luy abbattre la teste. La pauvre femme se tournant vers luy, & le regardant avec des yeux mourans, le pria de luy donner un petit moment pour se recueillir: Non, non, dit-il, recommande-toy bien à Dieu; & levant son bras.... Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleuë s'arresta tout court: on ouvrit, & aussitost on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleüe. Il reconnut que c'étoit les freres de sa femme, l'un Dragon & l'autre Mousquetaire, desorte qu'il s'enfuit aussi-tost pour se sauver: mais les deux freres le poursuivirent de si prés, qu'ils l'attraperent avant qu'il pust gagner le perron: Ils luy passerent leur épée au travers du corps, & le laisserent mort. La pauvre femme estoit presque aussi morte que son Mari, & n'avoit pas la force de se lever pour embrasser ses Freres. Il se trouva que la Barbe bleüe n'avoit point d'heritiers, & qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle estoit aimée depuis long-temps; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux freres; & le reste à se marier elle-mesme à un fort honneste homme, qui luy fit oublier le mauvais temps qu'elle avoit passé avec la Barbe bleuë.

MORALITÉ.

La curiosité malgré tous ses attraits,Couste souvent bien des regrets;On en voit tous les jours mille exemples paroistre,C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien leger,Dés qu'on le prend il cesse d'estre,Et toûjours il couste trop cher.

Autre Moralité.

Pour peu qu'on ait l'esprit sensé,Et que du Monde on sçache le grimoire,On voit bien-tost que cette histoireEst un conte du temps passé;Il n'est plus d'Epoux si terrible,Ny qui demande l'impossible;Fut-il mal-content & jaloux,Prés de sa femme on le voit filer doux;Et de quelque couleur que sa barbe puisse estre,On a peine à juger qui des deux est le maistre.

CONTE.

Un Meusnier ne laissa pour tout biens à trois enfans qu'il avoit, que son Moulin, son Asne, & son Chat. Les partages furent bien-tôt faits, ny le Notaire, ny le Procureur n'y furent point appellés. Ils auroient eu bien-tost mangé tout le pauvre patrimoine. L'aisné eut le Moulin, le second eut l'Asne, & le plus jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne pouvoit se consoler d'avoir un si pauvre lot: Mes freres, disoit-il, pourront gagner leur vie honnestement en se mettant ensemble; pour moi, lors que j'aurai mangé mon chat, & que je me seray fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. Le Chat qui entendoit ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, luy dit dun air posé & serieux, ne vous affligés point, mon maistre, vous n'avez qu'à me donner un Sac, & mefaireune paire de Bottes pour aller dans les brousailles, & vous verez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez. Quoique le Maistre du Chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avoit veu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats & des Souris; comme quand il se pendoit par les pieds, ou qu'il se cachoit dans la farine pour faire le mort, qu'il ne desespera pas d'en estre secouru dans sa misere. Lorsque le chat eut ce qu'il avoit demandé, il se botta bravement; & mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, & s'en alla dans une garenne où il y avoit grand nombre de lapins. Il mit du son & des lasserons dans son sac, & s'estendant comme s'il eut esté mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourer dans son sac pour manger ce qu'il y avoit mis. A peine fut-il couché, qu'il eut contentement; un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, & le maistre chat tirant aussitost les cordons le prit & le tua sans misericorde. Tout glorieux de sa proye, il s'en alla chez le Roy & demanda à luy parler. On le fit monter à l'Appartement de sa Majesté, où estant entré il fit une grande reverence au Roy, & luy dit, voylà, Sire, un Lapin de Garenne que Monsieur le Marquis de Carabas (c'estoit le nom qu'il lui prit en gré de donner à son Maistre) m'a chargé de vous presenter de sa part. Dis à ton Maistre, répondit le Roy, que je le remercie, & qu'il me fait plaisir. Un autre fois il alla se cacher dans un blé tenant toûjours son sac ouvert; & lors que deux Perdrix y furent entrées, il tira les cordons, & les prit toutes deux. Il alla ensuite les presenter au Roy, comme il avoit fait le Lapin de garenne. Le Roy receut encore avec plaisir les deux Perdrix, & luy fit donner pour boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois mois à porter de temps-en-temps au Roy du Gibier de la chasse de son Maistre. Un jour qu'il sçeut que le Roy devoit aller à la promenade sur le bord de la riviere avec sa fille, la plus belle Princesse du monde, il dit à son Maistre: si vous voulez suivre mon conseil, vostre fortune est faite; vous n'avez qu'à vous baigner dans la riviere à l'endroit que je vous montreray, & ensuite me laisser faire. Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseilloit, sans sçavoir à quoy cela seroit bon. Dans le temps qu'il se baignoit, le Roy vint à passer, & le Chat se mit à crier de toute sa force: au secours, au secours, voila Monsieur le Marquis de Carabas qui se noye. A ce cry le Roy mit la teste à la portiere, & reconnoissant le Chat qui luy avoit apporté tant de fois du Gibier, il ordonna à ses Gardes qu'on allast viste au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on retiroit le pauvre Marquis de la riviere, le Chat s'approcha du Carosse, & dit au Roy que dans le temps que son Maistre se baignoit, il estoit venu des Voleurs qui avoient emporté ses habits, quoy qu'il eût crié au voleur de toute sa force; le drosle les avoit cachez sous une grosse pierre. Le Roy ordonna aussi-tost aux Officiers de sa Garderobbe d'aller querir un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas. Le Roy luy fit mille caresses, & comme les beaux habits qu'on venoit de luy donner relevoient sa bonne mine (car il estoit beau; & bien fait de sa personne) la fille du Roy le trouva fort à son gré, & le Comte de Carabas ne luy eut pas jetté deux ou trois regards fort respectueux, & un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie. Le Roi voulut qu'il mõtast dans son Carosse, & qu'il fust de la promenade: Le Chat ravi de voir que son dessein commençoit à réussir, prit les devants, & ayant rencontré des Paysans qui fauchoient un Pré, il leur dit,bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roy que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachez menu comme chair à pasté. Le Roy ne manqua pas à demander aux Faucheux à qui estoit ce Pré qu'ils fauchoient. C'est à Monsieur le Marquis de Carabas, dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avoit fait peur. Vous avez là un bel heritage, dit le Roy, au Marquis de Carabas. Vous voyez, Sire, répondit le Marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondament toutes les années. Le maistre chat qui alloit toûjours devant, rencontra des Moissonneurs, & leur dit,Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blez appartiennent à Monsieur le Marquis de Carabas, vouz serez tous hachez menu comme chair à pasté. Le Roy qui passa un moment aprés, voulut sçavoir à qui appartenoient tous les blés qu'il voyoit. C'est à Monsieur le Marquis de Carabas, répondirent les Moissonneurs, & le Roy s'en réjoüit encore avec le Marquis. Le Chat qui alloit devant le Carosse, disoit toûjours la même chose à tous ceux qu'il rencontroit; & le Roy estoit estonné des grands biens de Monsieur le Marquis de Carabas. Le maistre Chat arriva enfin dans un beau Château dont le Maistre estoit un Ogre, le plus riche qu'on ait jamais veu, car toutes les terres par où le Roy avoit passé estoient de la dépendance de ce Chasteau: le Chat qui eut soin de s'informer qui estoit cet Ogre, & ce qu'il sçavoit faire, demanda à luy parler, disant qu'il n'avoit pas voulu passer si prés de son Chasteau, sans avoir l'honneur de luy faire la réverence. L'Ogre le receut aussi civilement que le peut un Ogre, & le fit reposer. On m'a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'Animaux, que vous pouviez, par exemple, vous transformer en Lyon, en Elephant? cela est vray, répondit l'Ogre brusquement, & pour vous le montrer, vous m'allez voir devenir Lyon. Le Chat fut si éfrayé de voir un Lyon devant luy, qu'il gagna aussi-tost les goûtieres, non sans peine & sans peril, à cause de ses bottes qui ne valoient rien pour marcher sur les tuiles. Quelque temps aprés le Chat ayant veu que l'Ogre avoit quitté sa premiere forme, descendit, & avoüa qu'il avoit eu bien peur. On m'a assuré encore, dit le Chat, mais je ne sçaurois le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par exemple, de vous changer en un Rat, en une souris; je vous avoüe que je tiens cela tout à fait impossible. Impossible? réprit l'Ogre, vous allez voir, & en même temps il se changea en une Souris qui se mit à courir sur le plancher. Le chat ne l'eut pas plustost aperçûë, qu'il se jetta dessus, & la mangea. Cependant le Roy qui vit en passant le beau Chasteau de l'Ogre, voulut entrer dedans. Le Chat qui entendit le bruit du Carosse qui passoit sur le pont levis, courut au devant, & dit au Roy: Vostre Majesté soit la bien venuë dans le Chasteau de Monsieur le Marquis de Carabas. Comment Monsieur le Marquis, s'écria le Roy, ce Chasteau est encore à vous, il ne se peut rien de plus beau que cette cour & que tous ces Bastimens qui l'environnent: voyons les dedans s'il vous plaist. Le Marquis donna la main à la jeune Princesse, & suivant le Roy qui montoit le premier, ils entrerent dans une grande Sale où ils trouverent une magnifique colation que l'Ogre avoit fait preparer pour ses amis qui le devoient venir voir ce même jour-là mais qui n'avoient pas osé entrer, sçachant que le Roi y estoit. Le Roy charmé des bonnes qualitez de Monsieur le Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en estoit folle; & voyant les grands biens qu'il possedoit, luy dit, aprés avoir beu cinq ou six coups, il ne tiendra qu'à vous Monsieur le Marquis que vous ne soyez mon gendre. Le Marquis faisant de grandes réverences, accepta l'honneur que luy faisoit le Roy; & dés le même jour épousa la Princesse. Le Chat devint grand Seigneur, & ne courut plus aprés les souris, que pour se divertir.

MORALITÉ.


Back to IndexNext