Chapter 15

Ce promontoire du songe, dont nous montrons l'ombre projetée sur l'esprit humain, l'Olympe antique l'avait fait presque visible. Dans l'Olympe, la cime du rêve apparaît. La chimère propre à la pensée de l'homme n'a jamais été plastique à ce point. Le songe mythologique est presque palpable par la détermination de la forme.

L'empreinte laissée par l'Olympe au cerveau humain est telle, qu'aujourd'hui encore, après deux mille ans d'empiétement chrétien sur les imaginations, nous avons, grâce à l'utile éducation classique grecque et latine, peu d'effort à faire pour apercevoir distinctement au fond du ciel l'éternelle montagne ayant à son sommet la fête de la toute-puissance. Là sourient en plein azur les douze passions de l'homme, déesses.

Un excès de fréquentation de la mythologie en a fait la surface banale ; toutefois, pour peu que l'on creuse, le grand sens énigmatique se révèle. La foule s'amuse tant de la fable qu'il n'y a plus de place dans son attention pour le mythe ; mais ce mythe multiple n'en est pas moins une puissante création de la sagacité humaine, et quiconque a médité sur l'unité intime des religions prendra toujours fort au sérieux ce symbolisme payen auquel ont travaillé, selon le compte d'Hermodore dans sesDisciplines, tous les mages d'Asie pendant cinq mille ans, et plus tard tous les penseurs grecs depuis Eumolpe, père de Musée, jusqu'à Posidonius, maître de Cicéron.

Les fictions sont des couvertures de faits. L'allégorie extravague, attentivement écoutée par la logique. La mythologie, insensée et délirante en apparence, est un récipient de réalité. Histoire, géographie, géométrie, mathématique, nautique, astronomie, physique, morale, tout est dans ce réservoir, et toute cette science est visible à travers l'eau trouble des fables. Rien n'est admirable, je dirais presque, rien n'est pathétique, comme de voir de cette Source où fume et bruit le bouillonnement des rêves, sortir ces deux grands courants de raison humaine, la philosophie ionienne, la philosophie italique ; Thalès aboutissant à Théophraste, Pythagore aboutissant à Épicure.

Le christianisme est plus humain dans un sens, et moins dans l'autre, que le paganisme. Le mérite du christianisme, c'est d'être humain du beau côté. Le paganisme ne choisit pas ; il s'approprie étroitement à l'humanité, à l'humanité toute, et telle qu'elle est. C'est là la qualité et le défaut du symbolisme payen. Grattez le dieu, vous trouvez l'homme.

Quoi qu'il en soit, pour qui étudie curieusement la mythologie polythéiste dans les poëtes et les philosophes, il y a la sensation d'une découverte ; cette chose réputée banale reprend vie et fraîcheur ; l'approfondissement la renouvelle. Le sens religieux est partout saisissant, le détail légendaire est souvent imprévu.

Nous avons perdu la familiarité de tous ces dieux-là. Mais on peut se rendre compte par la pensée de ce qu'était la superposition de la théogonie payenne à la civilisation antique. Une lumière étrange tombait de l'Olympe sur l'homme, sur la bête, sur l'arbre, sur la chose, sur la vie, sur la destinée. Cette apothéose était au-dessus de toutes les têtes. Elle était ravissante et inquiétante, jetant parfois un rayon tragique.

Soyez payen et tâchez de vivre tranquille ; impossible. L'ubiquité divine vous harcèle. Elle accable le panthéiste par l'immanence ; elle obsède le polythéiste par l'apparition et la disparition. Elle se masque, se démasque, se remasque ; c'est une perpétuelle poursuite à faire, et rien n'est troublant comme ce va-et-vient imperturbable du surnaturel dans la nature. Pour le payen, Dieu est fourmillement. Toute sa religion est protée.

Le payen vit haletant. Qu'est ceci? c'est une prairie ; non, c'est une napée. Qu'est ceci? c'est une colline ; non, c'est une oréade. Qu'est ceci? c'est une pierre ; non, c'est le dieu Lapis qui peut vous changer en tortue ou en crapaud. Qu'est ceci? c'est un arbre ; non, c'est Priape. Qu'est ceci? c'est de l'eau ; non, c'est une femme. Prenez garde à l'eau. Elle est perfide comme Vénus. L'océan a la néréide et l'étang a la limniade. Si vous naviguez, Poséidon vous guette ; méfiez-vous du Brise-Vaisseaux. Egéon est sous l'écume. Redoutez de rencontrer les sept îles Vulcaines ; vous ne sortiriez pas de leurs détroits. Vous n'auriez d'autre ressource que de vous couper la main droite pour Mulciber et la main gauche pour Tardipes, qui sont le même dieu, Vulcain. Ce boiteux vous veut manchot. Évitez aussi les îles Echinades ; c'est là que Neptune Ypéus cache les filles qu'il enlève, et il n'aime point les curieux. Vous devinerez la bonne route et, chemin faisant, le sens des présages qu'on rencontre si, par aventure, vous avez dans votre équipage un matelot telmessien, car à Telmesse tout le monde naît devin.

Un port s'ouvre, n'y entrez point, la tempête vaut mieux ; il est gardé par le dieu Palémon qui tient une clef dans sa main droite. Attention : je crois que ce paquet d'algues à vau-l'eau est un Glaucus ; les Glaucus sont trois, et fort méchants. Faites un sacrifice à Elpis, la déesse Espérance, et aux Muses couronnées des ailes hideuses arrachées aux sirènes ; craignez les érynnides, sœurs aînées des euménides ; et le soir ne vous endormez pas dans votre hamac fait d'une voile sans avoir adoré les sept étoiles, couronne de Clotho, la parque qui file, moins mauvaise que Lachesis qui tourne et qu'Atropos qui coupe. Tremblez d'apercevoir à travers la brume marine le feu de Lyncée sur la tour de Lyrcos et le feu d'Hypermnestre sur la tour de Larissa. Les phares sont des spectres. Ne touchez pas à cette outre ; elle contient peut-être un géant. Une outre crevée donne passage à un ouragan. Surtout ne confondez pas Téthys avec Thétis, vous seriez perdu. Ne vous brouillez pas avec l'aurore, mère des Vents. Tâchez d'être en bons termes avec Busiris, dieu des pirates et roi d'Espagne. Il est utile aussi quelquefois d'invoquer Eudémonia, la déesse de Lucullus. Si Démogorgon, le vieillard du centre de la terre, est pris d'un accès de toux, cela fera sauter les flots, et vous pourrez bien naufrager. Brûlez de la rognure d'ongles en l'honneur des deux sœurs farouches Pephredo et Enyo qui vinrent au monde avec des cheveux blancs. L'une est la lame, l'autre est la houle. Je ne parle pas des syrtes, des acrocéraunes, des écueils, des dogues aboyant sous l'onde. Autant de vagues, autant de gueules. Chantez un hymne àBonus Eventus, le mari de l'Eau, et àRubigus, le mari de Flore.Bonus Eventusobtiendra peut-être de l'Eau qu'elle vous lâche etRubigusobtiendra de Flore qu'elle vous reçoive. Flore c'est la terre. Si la terre est de bonne humeur, si la Nuit ne lui a pas trop durement écrasé sa torche sur la tête, si vous lui faites une libation avec une pleine jarre de ces bons vins du mont Tmolus, si vous êtes assez riche pour avoir dans votre navire une statue de Jupiter et une statue d'Esculape, toutes deux en or et en ivoire, et celle d'Esculape plus petite de moitié que celle de Jupiter, si vous êtes dévot à la Gorgone et prêt à baiser son bras de chair pour éviter sa main d'airain, si toute votre vie vous avez timidement salué, en passant, les autels dédiés aux dieux d'en haut et les fosses dédiées aux dieux d'en bas, si enfin vous n'avez jamais insulté les junons des femmes, vous avez chance de débarquer. Vous êtes à terre.

Bon. Une question : avez-vous, en abordant le rivage, pensé aux six couples des dieuxConsentes? Non? je vous plains. Le mouchard Ascalaphe vous aura probablement dénoncé. Cérès sera furieuse. Elle ameutera les Atlantes contre vous. Attendez-vous à des malheurs. Vous allez entendre bourdonner à vos oreilles Mellona, la déesse abeille. C'est fait. Elle vous a piqué. Furoncle. Ménédème en est mort. Bubona, la déesse bouvière, vous donnera quelque coup de corne. Le dieu Domiducas refusera de vous ramener chez vous ; le dieu Jugatinus vous fera cocu. Tirez-vous d'affaire comme vous pourrez, saluez à haute voix Ops, Idea, Bérecynthia, Dindymène, Vesta Prisca et Vesta Tellus, offrez de la marjolaine et un voile de pourpre jaune à Hymenéus, battez du tambour en l'honneur des dix Dactyles ; vous pouvez être un peu rassuré maintenant. Cependant ne vous asseyez pas sur cette herbe ; elle vous ferait poisson. Vous avez une captive avec vous, alors abstenez-vous de ce temple, c'est le temple de Leucothoë ; il est fermé aux femmes esclaves ; abstenez-vous aussi de celui-ci et passez vite, c'est un templeOpertum, les hommes n'y entrent point. Détournez-vous de ce taillis, il est sacré, il y a là des Ménades, vous pourriez être mordu par leur lynx. Ayez peur de ces feuilles où il y a de la clarté, c'est le corymbe de Dionée. Tiens, votre cheval rue et vous renverse à terre, je le crois bien, et c'est tout simple, vous avez oublié que Neptune s'appelle Hippius, et vous n'avez jeté aucune touffe de poil dans la mer. Que cette leçon vous profite. Pressez la mamelle de la première nourrice que vous rencontrerez et faites-en tomber une goutte de lait en l'honneur de chaque ville où il est né un dieu. Car les dieux sont d'un pays. Priape est de Lampsaque, Saron est de Corinthe, Protée est de Tentyris en Égypte ; vous savez, pour peu que vous ayez lu Pindare, que Silène est de Malée, et, pour peu que vous ayez lu Hérodote, vous n'ignorez pas que Neptune est Libyen. A propos, avant de partir pour ce voyage, avez-vous confié votre patrimoine au Jupiter Horius de l'Hellade et au Jupiter Terminalis du Latium? c'est que vous pourriez bien ne plus retrouver votre champ. Mercure a si bien volé au roi Othréus la montagne Phrygos qu'on n'a jamais pu remettre la main dessus. Il y avait quatre Anticyres ; il n'y en a plus que trois ; Mercure en a dérobé une. Et la conséquence de cela, c'est qu'on ne peut plus guérir qu'une folie sur quatre. C'est Mercure qui a escamoté le grand chemin qui menait à Testudopolis, si bien qu'on ne retrouve plus cette ville. Marchez avec prudence. Que rencontrez-vous là? un paysan qui fume sa terre et un paysan qui moud son blé. Point. Ce sont deux génies. L'un est Pilumnus, dieu du sillon, et l'autre est Picumnus, dieu de la meule. Tenez-vous sur vos gardes, la déesse Anna Perinna est debout derrière ces pâtres qui purifient leurs troupeaux avec de la fumée de soufre. Vénérez ce tas de fumier, c'est peut-être Saturne. Saturne se nomme Sterculius.

Votre chien jappe ; vous voici devant votre maison. La porte est fermée. Avez-vous la clef? Espérons que la gâche et le pêne n'ont pas été brouillés par la hargneuse cousine d'Apollon, Clathra, la déesse serrurière des étrusques. La clef joue, la porte tourne ; à merveille, entrez. N'embrassez personne, courez d'abord au pénate. En a-t-on eu bien soin? Il faut qu'il soit dans un coin, mais pas dans un trou. Il aime l'ombre, mais abhorre la poussière. Lui a-t-on bien pendu au cou la bulla du petit enfant? C'est votre tuteur domestique. Soyez-lui pieux plus qu'à votre père. Il y a pour chaque homme le dieu lare dans la maison et le dieu mane dans le sépulcre. Malheur à qui néglige ces deux amis! ils deviennent ennemis. Craignez lesSuperi, redoutez lesInferi. Ayez présent à l'esprit Pluton, le Riche Triste qui pousse et qui lave.Dis,Adès,Orcus,Februus; quatre noms inquiétants. Le lieu inférieur est entr'ouvert sous tous les pas de l'homme. Là est l'horreur. Caron signifie Colère. Il y a, dans cette obscurité, l'Achéron, c'est-à-dire l'angoisse, le Cocyte, c'est-à-dire la larme, le Styx, c'est-à-dire le silence, le Léthé, c'est-à-dire l'oubli. Les olympiens sont sévères. Aristandre de Telmesse a visité l'enfer et y a vu l'âme d'Hésiode liée à un poteau de bronze et grinçant des dents, et l'âme d'Homère pendue à un arbre. Homère et Hésiode sont là pour avoir dit trop de choses des dieux. Le cinquième des sept Xénophons, l'auteur du Livre des Prodiges, a fait aussi la visite de l'enfer ; il a constaté les supplices infligés aux hommes qui n'ont pas rempli le devoir viril vis-à-vis des femmes, et ce récit a rendu ce philosophe respectable chez les Crotoniates.

Maintenant embrassez votre femme. Informez-vous si, en votre absence, elle a bien suivi les recommandations du pénate, qui sont : — «Ne nettoyez pas votre chaise avec de l'huile. — N'ayez point d'image gravée sur votre anneau. — Ne vous asseyez pas sur le boisseau. — Enfouissez les traces de la marmite dans les cendres. — Ayez toujours vos couvertures pliées. — Gardez-vous de lâcher de l'eau le visage tourné vers le soleil.» — A cette heure, saluez votre voisin ; il faut le ménager, il a peut-être un lare plus puissant que le vôtre. Les démons attachés à chaque homme sont de force inégale ; le génie d'Antoine craignait celui d'Auguste. En parlant à ce voisin, efforcez-vous de pénétrer sa pensée, et invoquez tout bas Momus, le dieu qui tâche de faire une fenêtre au cœur de l'homme. Faites votre promenade ensuite. Ah! les hamadryades sont à considérer. Préoccupez-vous de Lucas, dieu des branchages ; c'est une personne étrange et bizarre. Les bois sont aux buveurs et aux voleurs ; n'y allez pas sans vous recommander à la nymphe Nicéa, amie de Bacchus, et à la nymphe Yptimé, maîtresse de Mercure. Qu'Yptimé ou Nicéa ne vous fassent pas oublier Calisto, celle de Jupiter ; et, quant à Écho, ne lui parlez point de Pan, vous rendriez jalouse Pythis. Ces précautions prises, vous pouvez vous promener dans un bois. Surtout, le soir, en rentrant chez vous, évitez le marais d'à côté, et n'écoutez pas les bavardages des roseaux sur le roi Midas. Cet âne est dieu.

Cet à-peu-près donne quelque idée de la vie fort essoufflée du payen. Le polythéisme, c'est le rêve éveillé poursuivant l'homme.

Croyait-on donc à tout cela? Sans nul doute. Onomacrite fut chassé d'Athènes pour avoir été surpris comme il employait les incantations de Musée à tâcher de faire engloutir par la mer les îles voisines de Lemnos. Il se réfugia en Perse et se vengea de son expulsion en déchaînant Xercès sur la Grèce. De là l'attaque de l'Asie à l'Europe.

Ainsi, c'est de la foi aux chimères qu'est venue cette vaste catastrophe où la civilisation grecque a failli sombrer, et voyez l'enchaînement, sans ce traître fou, Onomacrite, vous n'auriez pas ce héros, Léonidas.

Ah! ces chimères, vous n'y croyez pas! Savez-vous qui s'étonne de votre étonnement? c'est Horace.

Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides?

Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,

Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides?

Et Virgile ajoute :Non temnere divos.

Les grands olympiens, suppliés à propos, venaient volontiers en aide aux petits peuples ; ces forts secouraient ces faibles ; c'est grâce à Belus-Apollon que les éthiopiens battirent Cambyse, et c'est grâce à Mégalé, qui n'est autre que Junon, que les Massagètes battirent Cyrus.

Toutefois les dieux haïssent d'être importunés. «Il est dangereux, dit Hérodote, de souhaiter beaucoup de choses.» On est pour ou contre ces dieux, mais on les affirme. Personne n'en doute. Eschyle est ennemi de Jupiter par dévotion à Saturne. Ce même Eschyle ne parle pas sans anxiété des trois Phorcydes, lesquelles n'ont qu'un seul œil et qu'une seule dent, dont elles se servent l'une après l'autre. Le magicien Aceratos épouvante Alexandre en lui offrant de remplacer Bucéphale par Pégase, cheval qui désarçonne les bellérophons, et qui d'une ruade va aux astres, seule écurie digne de lui. Tout voyageur prudent qui traverse la Libye se botte très haut de peur des serpents, et se met son manteau sur la tête à cause des gouttes de sang qui tombent de la tête coupée de Méduse, laquelle va et vient dans ce ciel.De terra anguis, de cœlo sanguis.Euryloque, ce philosophe si colère qu'il poursuivait son cuisinier dans la rue, une broche fumante et chargée de viandes à la main, cet Euryloque, tout disciple de Pyrrhon qu'il était, priait le dieu Orphée Thesprote de venir tirer les verrous de sa prison. Pyrrhon lui-même, au dire de Stobée et de Sextus Empiricus, croyait fort à tous ces dieux-là ; il était grand-prêtre, mais cela ne prouve rien.

Apollodore le Calculateur raconte que Pythagore immola une hécatombe le jour où il découvrit le carré de l'hypothénuse. Démocrite, voyant son agonie coïncider avec des jours fériés, se faisait approcher un pain chaud des narines, afin de ne pas expirer pendant les fêtes de Cérès. Socrate n'osait pas mourir sans sacrifier un coq à Esculape.

Toute cette chimère est pleine de contre-coups. Il faut prendre garde, en heurtant un de ces dieux, d'en fâcher plusieurs. Il y a des parentés dans ce cauchemar ; ces monstres vivent en famille dans ces ténèbres. Les gorgones sont tantes de Polyphème et sœurs du serpent des Hespérides. Et que de sens mystérieux à ces allégories! Ce mot, nymphe, vient-il du greclymphè, eau, ou du phéniciennéphas, âme? Le mystère est contagieux. On s'y englue, on s'y enlise. Qui l'étudie s'y amalgame. Les philosophes en viennent à participer de la vie mythologique. Hercule ordonne en songe aux rois de Sparte de croire Phérécyde. Pythagore, s'étant un jour déshabillé par hasard devant ses trois cents disciples qui gouvernaient avec lui les Italiotes, tous voient qu'il a une cuisse d'or. Une autre fois, comme il traverse le fleuve Nessus, le fleuve l'appelle à haute voix par son nom : Pythagore! Cratès l'Ouvreur de portes met un doigt sur sa bouche chaque fois qu'il aperçoit un trou dans la terre, fût-ce le trou d'un ver, et à qui l'interroge, il dit :Ils sont là!Pausanias, en sortant de l'antre de Trophonius, a l'air d'un homme ivre. On n'ose pas, seul dans un lieu désert, parler à voix haute de peur que quelqu'un ne vous réponde. Toute chose est effrayante à cause de la présence possible d'un dieu. L'horreur panique est telle qu'on prend la fuite dans les bois.

On le voit, derrière la mythologie, lieu commun des rhétoriques de Demoustier et de Chompré, il y en a une autre, à peu près inédite. Elle est çà et là, dans Apulée, dans Strabon, dans Aulu-Gelle, dans Philostrate, dans Longus, dans Hésychius, dans leLexicon Græcum Iliadis et Odysseæ, d'Apollonius d'Alexandrie, dans laThéogonieet leBouclier d'Herculed'Hésiode, dans Étienne de Bysance, tout mutilé qu'il est, même dans Suidas, lu d'une certaine façon, enfin dans Lactance, qui en réfutant le paganisme le raconte, l'explique et l'approfondit. Nous venons de soulever un peu ce rideau des fables.

Toute cette fantasmagorie du polythéisme, étudiée aux origines mêmes, reprend sa figure réelle. Ces dieux si connus et si usés semblent autres. Ainsi, c'est dans Lactance seulement que la Circé vulgaire des opéras et des cantates devient cette étrange magicienne des marins, Marica, femme de Faune. Ainsi, tout le monde connaît les Teleboes, ces peuples qui occupèrent ce guerroyeur malavisé d'Amphitryon pendant que Jupiter faisait chez lui Hercule, et qui plus tard colonisèrent Caprée destinée à Tibère ; mais pour avoir quelque idée du demi-dieu Taphius, qui donna son nom à leur île Taphos, et de sa mère Hippothoë, concubine de Neptune, il faut lire le scholiaste d'Apollonius. Ainsi, la hache proverbiale de Ténedos consacrée dans le temple de Delphes et insigne bizarre d'Apollon, ne s'explique que dans Suidas par les écrevisses du ruisseau Asserina dont l'écaille était en fer de hache. Ainsi encore, si l'on poursuit les déesses jusque dans lesAlexipharmaquesde Nicandre, une Vénus assez inattendue se révèle. Vénus, là, se dispute avec le lys ; cette querelle entre deux blancheurs finit mal, et c'est Vénus qui, jalouse, met au beau milieu du lys ce qu'on y voit encore, et ce que Nicolas Richelet appelle «la vergogne d'un âne.»Virgam asini.Une vague esquisse de Titania et de Bottom semble apparaître ici.


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