Ce promontoire du Songe! il est dans Shakespeare. Il est dans tous les grands poëtes.
Dans le monde mystérieux de l'art, il y a la cime du rêve. A cette cime du rêve est appuyée l'échelle de Jacob. Jacob couché au pied de l'échelle, c'est le poëte, ce dormeur qui a les yeux de l'âme ouverts. En haut, ce firmament, c'est l'idéal. Les formes blanches ou ténébreuses, ailées ou comme enlevées par une étoile qu'elles ont au front, qui gravissent l'échelle, ce sont les propres créations du poëte qu'il voit dans la pénombre de son cerveau faisant leur ascension vers la lumière.
Cette cime du rêve est un des sommets qui dominent l'horizon de l'art. Toute une poésie singulière et spéciale en découle. D'un côté le fantastique ; de l'autre le fantasque, qui n'est autre chose que le fantastique riant. C'est de cette cime que s'envolent les océanides d'Eschyle, les chérubins de Jérémie, les ménades d'Horace, les larves de Dante, les andryades de Cervantes, les démons de Milton et les matassins de Molière.
Ce promontoire du Songe quelquefois submerge de son ombre tout un génie, Apulée jadis, Hoffmann de nos jours. Il emplit une œuvre entière, et alors cela est redoutable, c'est l'Apocalypse. Les vertiges habitent cette hauteur. Elle a un précipice, la folie. Un des versants est farouche, l'autre est radieux. Sur l'un est Jean de Patmos, sur l'autre Rabelais. Car il y a la tragédie rêve et il y a la comédie songe.
Melpomène, aux sourcils rapprochés, a beau pleurer et rugir sur les rois ; Thalie, grâce autant que muse, a beau bafouer le peuple ; elles ont beau, l'une et l'autre, sembler humaines et être humaines : la clarté du surhumain apparaît dans les yeux stellaires de ces deux masques.
De là dans la poésie une sorte de monde à part. C'est le monde qui n'est pas et qui est. Niez donc la réalité de Caliban. Contestez donc l'existence du petit Poucet. Tâchez donc, à moins que vous ne soyez Boileau en personne, le vrai Boileau, Nicolas, fils de Gilles, tâchez donc de ne pas vous intéresser à l'Homme sans ombre. Dites à Titania : Tu n'es pas! Si vous lui donnez ce soufflet, elle vous le rendra. Car c'est vous, bourgeois, qui n'êtes pas.
Tout songeur a en lui ce monde imaginaire. Cette cime du rêve est sous le crâne de tout poëte comme la montagne sous le ciel. C'est un vague royaume plein du mouvement inexprimable de la chimère. Là on vit de la vie étrange de la nuée. Il y a dans tout de l'errant et du flottant. La forme dénouée ondule mêlée à l'idée. L'âme est presque chair, le corps est presque esprit. On pousse la réalité jusqu'à dire, le cas échéant, le mot de Cambronne, et l'on s'y appelle crûment Bottom ; un fantôme crie à l'autre : «Tais-toi, fils de putain!» Et l'on est impalpable au point de fondre comme Ariel dans le parfum d'une fleur.
C'est l'impossible qui se dresse et qui dit : Présent. L'être commencé homme s'achève abstraction. Tout à l'heure il avait du sang dans les veines ; maintenant il a de la lumière, maintenant il a de la nuit, maintenant il se dissipe. Saisissez-le, essayez, il a rejoint le nuage. Du réel rongé et disparaissant sort un fantôme comme du tison une fumée.
Tel est ce monde, autant lunaire que terrestre, éclairé d'un crépuscule.
Quant à la quantité de comédie qui peut se mêler au rêve, qui ne l'a éprouvé? on rit endormi.
L'assoupissement du corps est-il un réveil des facultés inconnues, et nous met-il en relation avec les êtres doués de ces facultés, lesquels ne sont point perceptibles à notre organisme quand la bête le complique, c'est-à-dire quand nous sommes debout, allant et venant en pleine vie terrestre? Les phénomènes du sommeil mettent-ils la partie invisible de l'homme en communication avec la partie invisible de la nature? Dans cet état, les êtres, dits intermédiaires, dialoguent-ils avec nous? jouent-ils avec nous? jouent-ils de nous? Ce n'est pas ici le lieu d'aborder ces questions, plus scientifiques que ne le croit l'ignorance d'une certaine science. Nous nous bornons à dire que ceux qui observent sur eux-mêmes la surprenante vie du sommeil font beaucoup de remarques.
Le problème de la chair au repos a de tout temps sollicité et tourmenté les métaphysiciens sérieux. L'assoupissement a des parties transparentes ; une vague étude est possible dans ce nuage, et la fouille du sommeil tente les chercheurs. C'est une sorte de pêche aux perles dans l'océan inconnu. Ce qu'on peut extraire du sommeil étudié préoccupait particulièrement un grave et sagace esprit contemporain, Jouffroy. Béranger, son ami, riait et lui disait : «Vous voulez saisir l'insaisissable». En effet, on ne peut rien fixer, et par conséquent rien affirmer, dans ces mirages obscurs. Mais de certaines apparences persistantes finissent par se coordonner, et frappent, à travers la brume de l'assoupissement, l'attention des observateurs du sommeil. Tout demeure hypothèse, mais pourtant, sans perdre absolument leur caractère conjectural, quelques faits se condensent. Un de ces faits a on ne sait quoi de formidable ; le voici : il existe une hilarité des ténèbres. Un rire nocturne flotte. Il y a des spectres gais.
«Le Malin est dans la nuit,» disait la crédulité naïve du moyen âge, donnant à ce mot «malin» son double sens.
L'art s'empare de cette gaîté sépulcrale. Toute la comédie italienne est un cauchemar qui éclate de rire. Cassandre, Trivelin, Tartaglia, Pantalon, Scaramouche, sont des bêtes vaguement incorporées à des hommes ; la guitare de Sganarelle est faite du même bois que la bière du Commandeur ; l'enfer se déguise en farce ; Polichinelle, c'est le vice deux fois difforme,peccatum bigibbosum, comme parle le bas latin de Glaber Radulphus ; le spectre blanc coud des manches à son suaire et devient Pierrot ; le démon écaillé, à face noire, devient Arlequin ; l'âme, c'est Colombine.
L'homme danse volontiers la danse macabre, et, ce qui est bizarre, il la danse sans le savoir. C'est à l'heure où il est le plus gai qu'il est le plus funèbre. Un bal en carnaval, c'est une fête aux fantômes. Le domino est peu distinct du linceul. Quoi de plus lugubre que le masque, face morte promenée dans les joies! L'homme rit sous cette mort. La ronde du sabbat semble s'être abattue à l'Opéra, et l'archet de Musard pourrait être fait d'un tibia. Nul choix possible entre le masque et la larve.Stryga vel masca.C'est peut-être Rigolboche, c'est peut-être Canidie. Des brucolaques et des lycanthropes se perdraient dans cette foule. Ces voiles blancs et noirs traverseraient un cimetière sans le troubler. Un débardeur tutoie peut-être un vampire. Qui sait si cette cohue obscène n'a pas, en venant ici, laissé derrière elle des fosses vides? Il n'est pas bien sûr que ce sergent de ville qui passe ne mène pas un squelette au poste. Sont-ce des ivrognes? Sont-ce des ombres? Le mardi gras descend de la Courtille, à moins qu'il ne revienne de Josaphat.
Ce somnambulisme est humain. Une certaine disposition d'esprit, momentanément ou partiellement déraisonnable, n'est point un fait rare, ni chez les individus, ni chez les nations.
Il est certain, par exemple, que tout autocrate est dans une situation cérébrale particulière. Le pouvoir absolu enivre comme le génie, mais il a cela de redoutable qu'il enivre sans contrepoids. L'homme de génie et le tyran sont l'un et l'autre pleins d'un démon ; ils sont tous deux souverains ; mais, dans l'homme de génie, la raison étant égale à la puissance, l'esprit reste en équilibre.
Dans le tyran, l'omnipotence étant habituellement accompagnée de la toute-bêtise, et d'ailleurs purement matérielle, la cervelle misérable bascule à chaque instant. Alors vous avez de ces spectacles-ci : Louis XV enseignant le catéchisme aux petites filles du Parc-aux-Cerfs.
Souvent l'état de rêve gagne les hommes graves, les savants, les théologiens, les remueurs d'in-folios. Je ne sais plus quel bonhomme docte, savantissime, fort farouche sur toute chose, dont parle Claude Binet, racontait ses rendez-vous d'amour avec une princesse du sang royal morte depuis cent cinquante ans. David Parens, oracle de la Sapience à Heidelberg, rêve qu'un chat lui égratigne le visage, et le mentionne dans son journal du 26 décembre 1617, avec cette note :Somnium sine dubio ominosum. Et il part de là pour dire : A quoi bon fortifier Heidelberg? Jurieu croyait avoir de la cavalerie se battant dans son ventre. Pomponace était devenu chimérique au point de ne presque plus savoir comment on s'y prend pour dormir, boire, manger et cracher ; il disait lui-même de lui-même :insomnis et insanus. Scioppius n'était évidemment pas sain d'esprit quand, par crainte des jésuites, il prenait un faux nez à chaque livre qu'il écrivait, s'appelant successivement Vargas, Sotelo, Hay, Krigsoeder, Denius,A Fano Sancti Benedicti, Junipère d'Ancône, Grosippe et Grobinius.
Les institutions graves ne sont pas plus exemptes d'insanité que les hommes graves. L'Église damne les sauterelles. On conserve dans les pouilles de la cathédrale de Laon un mandement de l'évêque de 1120 contre les charançons. En 1516, l'official de Troyes rend cet arrêt : «Parties ouïes, faisant droit sur la requeste des habitants de Villenoxe, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, à défaut de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées.» Le Parlement de Paris, faisant pendre une truie sorcière, rêve et extravague. La Sorbonne, faisant défense et inhibition de guérir les maladies au quinquina, «écorce scélérate», est complètement folle.
Les multitudes, ainsi que nous venons de l'indiquer, ne sont point exemptes de ces contagions. Les peuples, même libres, ont leurs tics comme les despotes ont leurs lubies. Le peuple anglais, en masse, copiant le nœud de cravate de Brummel, n'est-il pas en état de rêve tout autant que Charles-Quint montant des pendules, ou Domitien décapitant des mouches? Est-il un rêve plus absurde que celui d'Origène? Celui-là, certes, ne semble pas contagieux. Il l'est. La religion des eunuques volontaires existe. Allez en Russie, vous l'y trouverez. Les origénistes s'appellentSkopzi; ils sont trente mille ; et, en attendant le jour où le feu czar Pierre III, leur messie, viendra mettre en branle la grosse cloche du Kremlin à Moscou, ils se mutilent stoïquement, somnambules au point de n'être plus hommes.
Une science tout entière peut tomber en somnambulisme. La médecine est particulièrement sujette à cet accident. Le moyen âge a été pour elle une longue éclipse, et l'on pourrait presque dire que jusqu'au dix-huitième siècle la médecine a rêvé. Le bol d'Arménie, la thériaque, l'électuaire de Sennert contre les maladies du cœur, forgé de trente-deux substances, parmi lesquelles l'or, le corail, l'ambre, le saphir, l'émeraude et la perle, la fameuse poudre panacée faite avec des nombrils de singes du golfe Persique, tous ces remèdes semblent des cauchemars. De réalité, point. On damne, de par la Bible, Harvey, lecirculatordu sang, comme Galilée, lecirculatordes planètes. L'hygiène était formidable. En une seule année, Bouvart, médecin de Louis XIII, faisait traverser le roi par deux cent quinze médecines et deux cent douze clystères. Les facultés guerroyaient ; le diagnostic combattait la drogue ; saint Côme attaquait saint Luc ; les médecins se déclaraient homériques et les apothicaires bibliques ; les premiers se disaient descendants de Machaon et de Poladire, et les seconds entendaient remonter jusqu'au prophète qui inventa pour Ezéchias le cataplasme de figues sèches ; Fleurant prenait pour ancêtre Isaïe. Le tournoi médical pour et contre l'antimoine rendait fous furieux Renaudot, Guénaut, et Guy-Patin, et Courtaud, champion de Montpellier, et Guillemeaut, champion de Paris. Cependant mourait qui voulait. Les malades avaient la fièvre et les médecins le délire.
Quelquefois une époque est maniaque. La Renaissance a donné à l'Europe pendant trois siècles la folie païenne. Théagène et Chariclée et les pastorales de Longus créèrent une sorte de civilisation mythologique, galante et bergère. La Fontaine écrit :
Depuis que la cour d'AmathonteS'est enfuie à Bois-le-Vicomte…
Depuis que la cour d'Amathonte
S'est enfuie à Bois-le-Vicomte…
Apollon gardeur de moutons était le type auquel le cardinal de Richelieu s'efforçait de ressembler. En France, il y avait une sorte d'Olympe gaulois. Les dieux rencontraient les druides dans les oseraies fleuries du Lignon. On poussait la bergerie jusqu'à la bergerade. On n'était plus en France, mais en Arcadie. On écrivaitle Berger extravagant. Ronsard, épris d'une femme de la cour, changeait Estrée en Astrée. Les tritons et les néréides, Rubens l'atteste, débarquaient Marie de Médicis à Marseille, et Mercure assistait à son sacre dans l'église de Saint-Denis. Wolfgang Guillaume, duc de Neubourg, avait bâti un mont Ida dans son jardin, s'y accroupissait sur un aigle empaillé et faisait tirer le canon pour se croire Jupiter. Louis XIV se déguisait de bonne foi en soleil. Le maréchal de Saxe à Chambord avait un régiment de uhlans exquis et fantasque ; habits couleur limace, culottes vertes, bottes hongroises, turbans à crinières, piques à banderoles, avec une compagnie colonelle de nègres vêtus de blanc sur des chevaux blancs, et en queue une batterie de longs canons de cuivre dans des boîtes de sapin sur de petits chariots, et en tête une musique chinoise ; le comte de Saxe passait la revue de ce régiment joujou, en grand costume de maréchal-général, et suivi d'une pleine gondole de déesses à peu près nues, Junons, Minerves, Hébés, Vénus, Flores, etc., qui étaient des filles entretenues par lui dans son château des Pipes, près Créteil, et dans sa petite maison de la rue du Battoir. Élisabeth d'Angleterre, avant eux, avait eu son Parnasse et son Olympe. Cette pédante était digne d'être payenne. Elle habillait ses femmes en dryades et ses valets de pied en satyres ; à Hampton-Court, elle faisait danser autour d'elle les Jeux et les Ris, qui étaient ses pages. Elle ne se faisait point sacrer par Mercure, n'étant pas catholique comme Marie de Médicis, mais elle ne haïssait pas d'être conduite à sa chambre à coucher par ce dieu orné du caducée et des talonnières d'ailes. A Norwich, un beau jour, les aldermen lui servirent sur un plat d'argent un Cupidon qui offrit une flèche d'or aux cinquante ans de Sa Majesté. Leicester lui donna une fête à Kenilworth. Il y avait un étang ; occasion de mythologie. Laneham et sir Nicholas Lestrange étaient là et le racontent. Arion sur le dos d'un dauphin et Triton ayant la figure d'une sirène, sortirent des roseaux et chantèrent à Élisabeth des vers de Leicester. Tout à coup, Arion, troublé par la reine ou enroué par l'étang, s'arrêta court, déchira son habit mythologique et cria : «Je ne suis pas Arion, je suis l'honnête Henry Goldingham.» Élisabeth, déesse, rit. Elle redevenait réelle, et femme et reine pour de bon, quand il s'agissait de couper la tête à Marie Stuart, plus belle qu'elle.
Un écrivain tellement mystérieux qu'il est presque sinistre, positif cependant et pratique jusqu'à l'horreur, poussant l'obéissance à la réalité jusqu'à l'acceptation du crime, une sorte de pontife effrayant du fait accompli, Machiavel, qui le croirait? est, ou semble être, lui aussi, en proie au rêve. Les lignes qu'on va lire sont de lui :
«Je ne saurois en donner la raison, mais c'est un fait attesté par toute l'histoire ancienne et moderne que jamais il n'est arrivé de grand malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait été prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des prodiges ou autres signes célestes. Il seroit fort à désirer que la cause en fût discutée par des hommes instruits dans les choses naturelles et surnaturelles, avantage que je n'ai point. Il peut se faire que, notre atmosphère étant, comme l'ont cru certains philosophes, habitée par une foule d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes de leur nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, les avertissent par ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes. Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours après ces annonces on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires.» (Machiavel,Discours sur Tite-Live, 1, 56.)
Ainsi le machiavélisme se complique de la foi aux présages. Machiavel, devin, eût rencontré sans rire Machiavel, augure.
Cette tendance de l'homme à verser dans l'impossible et l'imaginaire est la source duCredo quia absurdum. Elle crée dans la religion l'idolâtrie et dans la poésie la chimère. L'idolâtrie est mauvaise. La chimère peut être belle.
Tout un art complet, la musique, admirable en Italie et plus admirable encore en Allemagne, appartient au rêve. La musique est belle en Italie ; en Allemagne, elle est sublime. Cela tient à ce que l'Italie rêve la volupté et l'Allemagne l'amour. De là le sourire de Cimarosa et le sanglot immense de Glück. L'Allemagne a cette gloire d'avoir jusqu'ici à elle seule la suprématie absolue d'un art, toutes les autres nations étant forcées au partage des autres arts. Le grand poëte n'est pas grec, car s'il y a Eschyle, il y a Isaïe ; il n'est pas hébreu, car s'il y a Isaïe, il y a Juvénal ; il n'est pas latin, car s'il y a Juvénal, il y a Dante ; il n'est pas italien, car s'il y a Dante, il y a Shakespeare ; il n'est pas anglais, car s'il y a Shakespeare, il y a Cervantes ; il n'est pas espagnol, car s'il y a Cervantes, il y a Molière ; il n'est pas français, car s'il y a Molière, il y a tous ceux que nous venons d'énumérer. Le grand musicien est allemand.
Le grand allemand moderne, ce n'est pas Gœthe, c'est Beethoven.
Nous venons de nommer Molière. Si quelque chose pouvait démontrer la puissance du rêve dans l'art, ce serait de le voir envahir Molière.
Le prophète, le jour où les montagnes se mirent à sauter comme des béliers, résista à l'effarement du prodige jusqu'à l'instant où il vit le mont Ararat lui-même entrer en danse. Eh bien, Molière aussi, de même que tous les autres poëtes, entre en rêve.
Molière est Poquelin, comme Voltaire est Arouet ; Molière est le produit du pilier des Halles, il est élève de Gassendi, il est l'essayeur d'une traduction de Lucrèce, il est sceptique, il est le critique perpétuel de son propre enthousiasme ; il est Alceste, mais il est Philinte ; Molière est le grand raisonneur qui, heureusement, n'a pas, comme Voltaire, poussé le raisonnement jusqu'au point où le raisonnement fait évanouir la comédie ; Molière est homme de génie valet de chambre tapissier… N'importe, ce désillusionné, ce philosophe qui fait le lit d'un roi, est, à ses heures, chimérique. «La lune, comme dit Othello, vient de passer trop près de la terre.» C'est fait, Molière est atteint, comme un simple Shakespeare. Brusquement, tout à coup, Molière est ivre. Il est ivre de la grande ivresse sombre qui pousse la tragédie à l'abattoir et la comédie au tréteau. Abattoir sublime ; tréteau splendide. Molière, subitement éperdu, chancelle du trop plein de la coupe divine, et, comme Horace, il dit : Ohée!Dicit Horatius : Ohe!Ce sage devient fou ; et voilà le fantasque qui arrive, et le grotesque, et le bouffon, et la parodie, et la caricature, et l'excentrique, et l'excessif ; Boileau, glacé d'horreur, «ne reconnaît plus» Molière ; les intermèdes font irruption, la farce fait éclater la comédie ; la bouche du mascaron Thalie s'ouvre jusqu'aux oreilles et vomit les satyres dansants, les sauvages dansants, les cyclopes dansants, les furies dansantes, les procureurs dansants, les importuns dansants, les espagnols chantants, les turcs bâtonnants, les lutins faisant des sauts périlleux, le muphti et le dervis, les matamores parlant patois, et l'ours, et Moron sur l'arbre, et Scapin avec son sac, et Jupiter dans son nuage, et Mercure dans Sosie, et Sbrigani, et Pourceaugnac, et Diafoirus, et Desfonandrès ; le bourgeois gentilhomme et le malade imaginaire donnent la réplique aux révérences ironiques, Argan se coiffe d'un pot de chambre idéal, le latin sorbonesque fait rage, le mamamouchi baragouine, les tiares de chandelles s'allument, les seringues tourbillonnent, l'apothéose des apothicaires flamboie ; et toute cette folie, ô Molière, ajoute à ta sagesse!
Si cela arrive à Molière, cela arrivera à tous.
Le poëte est le fils de la Muse ; il en est aussi l'enfant. Mais cette enfance ressemble à celle du Nazaréen au temple. Elle enseigne. Les docteurs l'écoutent ; elle a le doigt levé.
Une signification sérieuse et forte se dégage de ces lupercales de l'art. C'est le vice accentué, c'est le ridicule barbouillé de lui-même, c'est la lie au front de l'ivrogne. Le laid devient grotesque. La grimace souligne la figure. C'est la physionomie poussée au noir. Qui n'était que poltron est lâche, qui n'était que pédant est idiot, qui n'était que bête est sot, qui n'était que vil est abject. Toute une philosophie sort de la bouffonnerie. C'est le défaut marqué par l'excès. Il semble que la farce délie Molière. Ses cris les plus hardis, c'est là qu'il les jette ; ses conseils les plus profonds, c'est là peut-être qu'il les donne. Cela n'empêche pas le duc de Saint-Aignan de s'indigner duBourgeois gentilhomme, et de profiter du silence du roi pour crier : «Molière baisse. Molière n'y est plus.Balachon,Balaba, que veut dire cela? Molière est en délire!»
Soit dit en passant, le duc de Saint-Aignan, si difficile en fait de bon sens, était le même qui, en 1664, aux fêtes de Versailles, maréchal de camp, armé à la grecque, coiffé d'un casque à plumes incarnates avec dragon, vêtu d'une cuirasse de toile d'argent à petites écailles d'or, bas de soie pareils, représentait Guidon le sauvage.
Oui, loin d'être un défaut, comme le croient les critiques de surface, cette quantité de rêve inhérente au poëte est un don suprême. Il faut qu'il y ait dans le poëte un philosophe, et autre chose. Qui n'a pas cette quantité céleste de songe n'est qu'un philosophe.
Cequid divinum, Voltaire l'a eu dans ses Contes ; Là seulement il est poëte. Remarque frappante, dans ses Contes Voltaire rêve, il pense d'autant plus. Il sort du réel et entre dans le vrai. Cette gorgée de chimère, bue par sa raison, la transfigure, et cette raison devient divination. Voltaire dans ses Contes entrevoit presque, et entrevoit avec amour, la conclusion, disons plus, la catastrophe finale du dix-huitième siècle ; catastrophe qui, historien, l'épouvanterait. Il invente, il imagine, il se laisse aller aux conjectures, il perd pied ; il s'envole. Le voilà en plein azur de suppositions et d'hypothèses. La pensée étoilée était jusque-là restée fermée. C'est l'ouverture de la déesse.Patuit dea.
Dans toutes les autres œuvres de ce grand Arouet, l'inquiétude du maître lui tire la manche, la nécessité de plaire aux puissances crée un contre-courant à la bonne volonté ;Trajan est-il content?Cette courbette revient sans cesse. Le courtisan encombre le penseur. Le valet déconseille le titan. A Versailles, il est gentilhomme ordinaire ; à Potsdam, il a sa clef derrière le dos. De là force platitudes en présence du fait. La sphère imaginaire rend ses coudées franches à cet esprit. Candide est sincère ; Micromégas prend ses aises. Quand d'une enjambée on est dans Sirius, on est libre. Voltaire dans l'histoire n'est qu'à peu près un philosophe ; dans le conte, c'est presque un apôtre.
Poëtes, voici la loi mystérieuse : Aller au delà. Laissez les sots la traduire parextravagare. Allez au delà, extravaguez, soit, comme Homère, comme Ezéchiel, comme Pindare, comme Salomon, comme Archiloque, comme Horace, comme saint Paul, comme saint Jean, comme saint Jérôme, comme Tertullien, comme Pétrarque, comme Alighieri, comme Cervantes, comme Rabelais, comme Shakespeare, comme Milton, comme Mathurin Régnier, comme Agrippa d'Aubigné, comme Molière, comme Voltaire. Extravaguez avec ces doctes, extravaguez avec ces justes, extravaguez avec ces sages.Quos vultAUGEREJuppiter dementat.
Ce que les pédants nomment caprice, les imbéciles déraison, les ignorants hallucination, ce qui s'appelait jadis fureur sacrée, ce qui s'appelle aujourd'hui, selon que c'est l'un ou l'autre versant du rêve, mélancolie ou fantaisie, cet état singulier de l'esprit qui, persistant chez tous les poëtes, a maintenu, comme des réalités, des abstractions symboliques, la lyre, la muse, le trépied, sans cesse invoquées ou évoquées, cette ouverture étrange aux souffles inconnus, est nécessaire à la vie profonde de l'art. L'art respire volontiers l'air irrespirable. Supprimer cela, c'est fermer la communication avec l'infini. La pensée du poëte doit être de plain-pied avec l'horizon extra-humain.
Silène, au dire d'Épicure, était un sage tellement pensif qu'il semblait éperdu. Il s'abrutissait d'infini. Il méditait si avant dans les choses qu'il allait hors de la vie et qu'on l'eût dit pris de vin. Ce vin était la rêverie terrible.
Le poëte complet se compose de ces trois visions : Humanité, Nature, Surnaturalisme. Pour l'Humanité et la Nature, la Vision est observation ; pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition.
Une précaution est nécessaire : s'emplir de science humaine. Soyez homme avant tout et surtout. Ne craignez pas de vous surcharger d'humanité. Lestez votre raison de réalité, et jetez-vous à la mer ensuite.
La mer, c'est l'inspiration.
A proprement parler, toute la haute puissance intellectuelle vient de ce souffle, l'inconnu. Souffle qui est une volonté.Flat ubi vult.
Ce sont là les grands effluves. Les divers ordres de faits qui se rattachent à l'inspiration débordent de toute part la région du rêve et les créations de la poésie imaginaire. Ce majestueux phénomène psychique, l'inspiration, gouverne l'art tout entier, la tragédie comme la comédie, la chanson comme l'ode, le psaume comme la satire, l'épopée comme le drame. Mais, pour le moment, nous ne regardons qu'un détail de ce vaste ensemble.
Donc songez, poëtes ; songez, artistes ; songez, philosophes ; penseurs, soyez rêveurs. Rêverie, c'est fécondation. L'inhérence du rêve à l'homme explique tout un côté de l'histoire et crée tout un côté de l'art. Platon rêve l'Atlantide, Dante le Paradis, Milton l'Éden, Thomas Morus la Cité Utopia, Campanella la Cité du Soleil, Hall leMundus Alter, Cervantes Barataria, Fénelon Salente.
Seulement n'oubliez pas ceci : il faut que le songeur soit plus fort que le songe. Autrement danger. Tout rêve est une lutte. Le possible n'aborde pas le réel sans on ne sait quelle mystérieuse colère. Un cerveau peut être rongé par une chimère.
Qui n'a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible? Le hanneton de mai, pauvre larve informe, a volé, voleté, bourdonné ; il a fait des rencontres, il s'est heurté aux murs, aux arbres, aux hommes, il a brouté à toutes les branches où il a trouvé de la verdure, il a cogné à toutes les vitres où il a vu de la lumière, il n'a pas été la vie, il a été le tâtonnement essayant de vivre. Un beau soir il tombe, il a huit jours, il est centenaire. Il se traînait dans l'air, il se traîne à terre ; il rampe épuisé dans les touffes et dans les mousses, les cailloux l'arrêtent, un grain de sable l'empêtre, le moindre épillet de graminée lui fait obstacle. Tout à coup, au détour d'un brin d'herbe, un monstre fond sur lui. C'est une bête qui était là embusquée, un nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert, pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des griffes. C'est un insecte de guerre casqué, cuirassé, éperonné, caparaçonné ; le chevalier brigand de l'herbe. Rien n'est formidable comme de le voir sortir de l'ombre, brusque, inattendu, extraordinaire. Il se précipite sur ce passant. Ce vieillard n'a plus de force, ses ailes sont mortes, il ne peut échapper. Alors c'est terrible. Le scarabée féroce lui ouvre le ventre, y plonge sa tête, puis son corselet de cuivre, fouille et creuse, disparaît plus qu'à mi-corps dans ce misérable être et le dévore sur place, vivant. La proie s'agite, se débat, s'efforce avec désespoir, s'accroche aux herbes, tire, tâche de fuir, et traîne le monstre qui la mange.
Ainsi est l'homme pris par une démence. Il y a des songeurs qui sont ce pauvre insecte qui n'a point su voler et qui ne peut pas marcher ; le rêve, éblouissant et épouvantable, se jette sur eux et les vide et les dévore et les détruit.
La rêverie est un creusement. Abandonner la surface, soit pour monter, soit pour descendre, est toujours une aventure. La descente surtout est un acte grave. Pindare plane, Lucrèce plonge. Lucrèce est le plus risqué. L'asphyxie est plus redoutable que la chute. De là plus d'inquiétude parmi les lyriques qui creusent le moi que parmi les lyriques qui sondent le ciel. Le moi, c'est là la spirale vertigineuse. Y pénétrer trop avant effare le songeur.
Du reste toutes les régions du rêve veulent être abordées avec précaution. Ces empiétements sur l'ombre ne sont pas sans danger. La rêverie a ses morts, les fous. On rencontre çà et là dans ces obscurités des cadavres d'intelligences, Tasse, Pascal, Swedenborg. Ces fouilleurs de l'âme humaine sont des mineurs très exposés. Des sinistres arrivent dans ces profondeurs. Il y a des coups de feu grisou.