Tas de pierresIV

La Providence s'écrit souvent en toutes lettres dans la destinée des grands hommes.

*

Génie : le surhumain de l'homme.

*

Les grands poëtes et les grands philosophes ont, comme les esprits vulgaires, leurs parties confuses, douteuses, et en apparence inexplicables. Seulement, chez les esprits médiocres, les parties vagues ne sont en effet que brume, ombre et obscurité, tandis que, chez les grands penseurs, ce sont des amas de choses resplendissantes et sublimes trop lointaines et trop entassées. C'est la différence d'une nuée à une nébuleuse.

*

Ronces, épines, pierres, cailloux, escarpements, fondrières, inconvénients et conditions des grandes renommées.

Ce qui ferait la laideur d'un jardin fait la beauté d'une montagne.

*

Qui a le génie a tous les talents. Pour savoir faire quelque chose, il faut savoir faire tout. Les qualités sont l'envers l'une de l'autre : la grâce est l'autre côté de la force ; l'ombre est le côté opposé de la lumière.

Pas de génie s'il n'a les deux pôles ; on n'est sphère qu'à cette condition ; on n'est astre que si l'on est sphère.

*

Un grand artiste, c'est un grand homme dans un grand enfant.

*

Les petitesses d'un grand homme paraissent plus petites par leur disproportion avec le reste.

*

Donner de l'ombrage. Mot qui s'applique également aux grands arbres et aux grands hommes.

*

Qui gloire a guerre a.

*

La haine, en tourmentant les grands hommes, fait la même chose que le vent qui tourmente les drapeaux, elle les déploie.

*

Conditions du génie : attaquable, inexpugnable.

*

Les hommes de génie n'ont jamais que le lendemain, mais ils l'ont toujours.

Perdre la partie et gagner la revanche, en d'autres termes, avoir tort le premier jour et raison le second, voilà l'histoire de tous les grands apporteurs de vérité.

*

Il arrive souvent que les hommes de génie ont, en dehors des religions formulées, une religion à eux, laquelle même semble parfois la négation des autres.

Les grands esprits, comme les mondes, paraissent se soutenir et se mouvoir dans le vide ; mais en réalité ils subissent, selon des courbes immenses, selon les données mêmes de l'infini, une loi de gravitation mystérieuse autour du centre des centres. C'est même sur ces majestueuses exceptions, soleils et génies, qu'on peut étudier à nu la grande loi d'équilibre universel qui régit aussi bien le monde moral que le monde physique.

*

Un puits profond réfléchissait les cieux constellés et les splendeurs de l'espace infini. Un enfant passe, se penche et jette une pierre dans le puits. Cette pierre brise le miroir et y efface les étoiles.

Tel est le penseur. Il lui suffit du souci le plus vulgaire de la vie, ramassé à terre et jeté dans son esprit par le premier passant venu, pour le troubler dans la contemplation des choses éternelles. Mais ce trouble n'est que d'un moment, la pierre tombe au fond du puits, le souci tombe au fond de l'âme, et le mystérieux miroir se remet à refléter le ciel.

La France et le monde viennent d'avoir, sans compter le dix-neuvième siècle, trois cycles successifs de lumière, et quant à moi, je n'ai jamais accepté cette appellation de «grand siècle» donnée au moindre des trois.

*

Luther, après avoir sapé à sa base la grande unité catholique, essaya vainement de fonder à son tour et de laisser après lui une unité religieuse.

Calvin règne à Genève, Zwingle à Zurich dans les montagnes de l'Albis, le frère Martin à Marbourg, Bucer à Strasbourg, Acolampade au pied du Hauenstein de Bâle, Mélanchton à l'université de Wittenberg.

Ce phénomène, au reste, se reproduit, presque avec les mêmes circonstances, dans l'histoire de toutes les philosophies et de toutes les religions. Il vient un moment où la pensée mère, l'auguste pièce d'or marquée à la royale face du maître, disparaît. Un tas de petites idées de cuivre ou de plomb, frappées à l'effigie d'une foule de petits hommes, se mettent à circuler parmi la multitude. On avait une philosophie, on a des systèmes ; on avait un sequin d'or, on a de la monnaie.

Est-ce un bien? Est-ce un mal? Faut-il nous plaindre de ce que le faux se mêle ainsi fatalement toujours au vrai dans une certaine proportion? Le mensonge est-il nécessaire à la vérité, pour le rendre propre aux usages humains, comme l'alliage au métal?

Je pose ces questions. Les résolve qui pourra.

*

Trois est le nombre parfait.

L'unité est au nombre trois ce que le diamètre est au cercle. Trois est parmi les nombres ce que le cercle est parmi les figures.

Le nombre trois est le seul qui ait un centre. Les autres nombres sont des ellipses et ont deux foyers.

De cette perfection du nombre trois naît la curieuse loi que voici, applicable au seul nombre trois : — Additionnez les chiffres composant un multiple quelconque du nombre trois, le total sera toujours divisible par trois.

*

La force des peuples barbares tient à leur jeunesse et disparaît avec elle.

La force des peuples civilisés tient à leur intelligence, et se développe avec elle.

Il n'y a pas d'exemple d'un peuple barbare à la fois vieux et puissant. Il se civilise ou il meurt.

Dans le premier cas, il est la Russie ; dans le second cas, il est la Turquie.

*

On gâte l'Orient. Il n'y a plus de Grand-Turc. Le sérail est en acajou. L'idéal des pachas est de ressembler à nos caporaux. Le mufti s'écourte et devient bonasse. Abd-el-Kader, qui écrivait comme Job, écrit comme Prudhomme. La pelisse fait place au paletot. Alger va avoir une rue de Rivoli, Delhi a un Strand ; l'Afrique se francise, l'Inde s'anglaise. Vous verrez que, de proche en proche, sous prétexte de civilisation, l'Europe finira par casser la Chine.

*

Une république comme les États-Unis d'Amérique, faite d'un seul principe, accepte avec calme les luttes et les chocs de la pensée sous toutes ses formes les plus grandioses et les plus farouches. Toutes les libertés de l'esprit humain peuvent sans péril y faire leurs bonds formidables. Les taureaux sont vastes, les éléphants sont énormes, les lions sont gigantesques, mais le cirque est de granit.

*

John Brown.

Le despotisme qui tue un libérateur, se défend ; la liberté qui tue un libérateur, se suicide.

*

Ce siècle accomplit l'office de cantonnier pour les sociétés futures. Nous faisons la route, d'autres feront le voyage.

*

Nous voyons le temps passé au télescope et le temps présent au microscope. De là les énormités apparentes du temps présent.

*

1850.

Dans ce temps où l'on ne fait que changer d'abîme, voici toute ma politique : je m'attelle en avant dans les montées et en arrière dans les descentes.

Cela fait dire aux esprits superficiels que je varie.

*

1850.

Le penseur militant ne doit pas plus s'ébahir d'être tour à tour populaire et impopulaire que le marin d'être tour à tour sec et mouillé.

Avoir le vrai pour étoile, le droit pour boussole, faire le voyage, sauver le vaisseau, entrer au port, arriver au but, voilà l'unique question.

*

1850.

J'aime être populaire, c'est le bonheur ; mais je veux être utile, c'est le devoir.

Inutile et populaire ou impopulaire et utile? mon choix serait vite fait. Souffre, mais sers.

*

1852.

Je n'écris que d'une main, mais je combats des deux.

*

1860.

L'exil commence par être un pêle-mêle et finit par être un choix. Qui y reste est meilleur. L'exil tamise.

*

Guernesey. 1861.

Quand j'étais pair de France sous la monarchie ou représentant du peuple sous la république, si quelqu'un m'eût prédit qu'un jour viendrait, où, moi Victor Hugo, je serais frappé par un statut de la chambre étoilée du temps de Charles Ier, et qu'un autre jour viendrait où je paierais, comme tenancier féodal, le droit de poulage à la reine d'Angleterre, j'eusse souri de ces rêves. Ces rêves sont arrivés. L'impossible n'est pas. Les petites comme les grandes destinées doivent s'attendre à tout. Prévoyez l'imprévu.

*

1862.

Les révolutions comme les volcans ont leurs journées de flamme et leurs années de fumée.

Nous sommes maintenant dans la fumée.

*

1862.

Oh! ces hommes de tous les régimes, de toutes les intrigues, de toutes les servitudes, de tous les despotismes! Ils ont une tache, ces hommes, partout où la patrie a une cicatrice!

*

1863.

Gaudet equis canibusque.Horace le disait il y a deux mille ans, de tout temps la jeunesse a aimé les chevaux. Seulement la façon a changé. Nos pères, les jeunes gens d'autrefois, aimaient les chevaux comme des chevaliers. Les jeunes gens d'aujourd'hui aiment les chevaux comme des palefreniers.

*

1869.

Le despotisme est un crime long.


Back to IndexNext