DOMESTIQUONS

Mon vieux camarade Bourdarie ne se contente pas, comme voudrait l'insinuer l'oncle Francisque, à collectionner des chaussettes pour nos joyeux Congolais, mais il applique encore toute son énergie au salut et à la conservation de l'éléphant d'Afrique. Il en démontre la facile domesticabilité et décrit les mille services que ce robuste animal pourrait rendre à la grande cause de la colonisation.

La voix de Bourdarie sera-t-elle écoutée?

J'en doute: les gens sont si bêtes!

Comme c'est intelligent, n'est-ce pas? d'avoir sous la main des serviteurs gratuits, vigoureux, et de les tuer au lieu de s'en servir.

Et pourtant, que serait l'humanité sans les bêtes, je vous le demande un peu?

Voyez-vous d'ici les bénéfices du pari mutuel, si les chevaux ne consentaient parfois à donner un petit coup de main à cette entreprise (un petit coup de pied plutôt).

Et la charcuterie? Dites-moi un peu à quoi se réduirait cette florissante industrie sans le concours infatigable que n'a cessé de lui apporter—avec quel désintéressement!—le cochon, depuis tant de siècles[5].

[Note 5: Je m'aperçois un peu tardivement que cet exemple marche à l'encontre de ma thèse. Il sera supprimé dans les prochaines éditions.]

Je pourrais multiplier les exemples, mais le temps me manque (le train qui emporte ce papier part à 10 h. 41 et il est en ce moment, 10 h. 30, sans compter que je suis à cinq bonnes minutes de la gare).

Je voulais en arriver à la baleine.

La baleine n'est pas ce qu'un vain peuple pense: un gros poisson qui sert à fabriquer des baleines de parapluie ou de corset.

La baleine est un mammifère des plus avisés doublé d'un cétacé qui, mieux employé et utilisé vivant, rendrait à l'homme d'ineffables services, lui traînerait ses esquifs à des vitesses inconnues jusqu'à ce jour et à des tarifs parfaitement rémunérateurs.

L'expérience en a été faite il y a deux ans par M. Adrien de Gerlache, le hardi marin belge qui explore actuellement les rives enchanteresses du Pôle Sud.

Il y a deux ans, M. de Gerlache fit un voyage vers ces régions, à bord de son trois-mâts leJules Renard.

Un jour qu'il se promenait sur une banquise deMoeterlinckland, il aperçut une pauvre baleine qui venait de s'y échouer, à bout de force et portant à son flanc une large blessure déterminée par le contact un peu vif de quelque harpon.

Bref, elle avait sur elle tout ce qu'il faut pour injustifier l'expression si connue: rigoler comme une baleine.

Loin d'achever l'infortunée, M. de Gerlache, n'écoutant en lui qu'une clameur de pitié, pansa la pauvre bête et parvint à la guérir.

Mais, auparavant, elle avait mis bas deux petits baleineaux, ou plutôt un petit baleineau et une petite baleinelle, deux amours, que l'équipage baptisa gaiement Léopold et Cléo.

* * * * *

Les personnes qui n'ont jamais connu de baleine en bas âge ne peuvent point se faire une idée de la douceur, de l'espièglerie et de l'intelligence de ces jeunes êtres.

La baleine, même parvenue à l'âge adulte, n'a qu'un défaut, son extrême timidité.

Connaissant par expérience la grossièreté et la trivialité des matelots de tout pavillon, les baleines ne voient pas plutôt surgir près d'elles quelque pirogue chargée de ces personnages sans retenue, que, le rouge au front, elles plongent immédiatement au plus profond des eaux.

Grosses bêtes!

Les animaux qui nous occupent en ce moment, la mère et ses deux petits n'échappaient point à la loi commune.

D'une timidité de jouvencelle, ils eurent beaucoup de peine à prendre un contact sérieux avec l'équipage duJules Renard.

Et Dieu sait pourtant si les braves marins y mirent de la complaisance!

Très éprouvée par sa blessure et sa double maternité, la mère baleine n'arrivait pas à allaiter suffisamment ses rejetons.

Ce fut alors un spectacle touchant.

Les rudes hommes de mer, touchés de tant d'infortune, n'hésitèrent pas à prélever sur leur nécessaire de quoi alimenter l'intéressant trio.

Tout le lait concentré du bord y passa.

On essaya bien de procurer aux bébés quelques nourrices sous forme de vaches marines, mais ces dernières y mirent si peu d'entrain qu'on dut bientôt renoncer à l'entreprise.

Cependant, les baleineaux croissaient et prenaient de la force.

Tout effarouchement de leur part disparut, et, même, ils accouraient au moindre appel de leur nom.

Le capitaine Adrien de Gerlache eut un jour l'idée d'utiliser ses élèves au remorquage de ses canots et de faire ainsi concurrence à ses propresbear-boats.

(Lebear-boatest un léger bâtiment fort en usage dans les contrées arctiques et même antarctiques. Imaginez une barque propulsée par une hélice qu'actionne la rotation d'une cage circulaire mue par un ours blanc qui se trouve à l'intérieur, dispositif analogue aux engins de nos climats actionnés par des écureuils.)

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, un ingénieux matelot avait taillé, dans la peau des morses, deux superbes harnais qui allèrent, tel un gant, à Léopold et à Cléo.

Et les voilà partis au large avec une vitesse de quinze à vingt noeuds à l'heure, pendant des cinq ou six heures sans dételer.

Malheureusement, la campagne prit fin et leJules Renarddut regagner Anvers, son port d'attache.

Les adieux furent littéralement déchirants, mais il fallait se quitter, car on apercevait déjà l'embouchure de l'Escaut, rivière universellement connue pour son manque d'hospitalité à l'égard de la baleine.

Mais qu'importe! L'expérience était faite et le premier jalon posé.

M. de Gerlache est retourné au Pôle Sud, il s'y trouve actuellement pour encore deux ans.

Quand il reviendra, nul doute que la question ne soit définitivement résolue.

La civilisation en général, et la navigation en particulier, auront fait un grand pas.

N'est-ce point inconcevable que l'homme si habile à faire des animaux ses utiles auxiliaires n'ait jamais songé à utiliser, autrement que pour ses parapluies, cet énorme et vigoureux cétacé qui a nom baleine?

Ce n'est pas seulement par ses fortes dimensions et par sa vélocité peu commune que se recommande la baleine; les navigateurs sont d'accord pour proclamer sa vive intelligence et son attachement sincère à tout être humain non pourvu de harpon.

Donc, messieurs, de grâce, ne tuons plus la baleine, faisons-en plutôt notre alliée fidèle, notre grosse amie.

Comment utiliser la baleine?

1° En l'attelant à des navires comme on attelle un cheval à une voiture.

L'expérience en a été faite avec la plus complète réussite au Pôle Sud par le capitaine Adrien de Gerlache, avec ses deux baleineaux Léopold et Cléo (j'ai raconté cette piquante aventure, en de récentes colonnes).

2° En se servant de la baleine elle-même comme bateau.

Tout de suite, vous pensez à Jonas, n'est-ce pas, mes amis, et vous vous imaginez que je vais vous raconter des histoires de l'Ancien Testament.

Détrompez-vous, je n'eus jamais la prétention d'enfourner des marins dans les estomacs méphitiques des baleines. La position y serait malpropre et dénuée de confort. Non, le procédé dont je vais avoir l'honneur d'entretenir ma riche clientèle est infiniment plus moderne.

Il est dû à l'heureuse initiative, couronnée de succès, du capitaine américain Moonson, un brave garçon dont le nom est bien connu de tous nos lecteurs.

Voici de quelle façon manoeuvre l'ami Moonson.

Dès qu'il a capturé une baleine, il l'enferme dans un bassin assez étroit pour qu'elle ne puisse prendre aucun exercice, et il la gorge de nourriture.

À ce régime, la pauvre bête a bientôt fait d'engraisser terriblement.

Quand elle se trouve au mieux de sa forme (quelques baleines arrivent ainsi à doubler de volume), le capitaine Moonson la délarde en prenant toutefois la précaution de l'endormir au chloroforme.

Il la délarde, comprenez-vous bien?

C'est-à-dire qu'il lui enlève les énormes paquets de graisse qu'elle a sous la peau, aux deux flancs.

Moonson obtient de la sorte des espaces vides dans lesquels il introduit deux vastes coffres en ébonite épousant la forme exacte de la cavité produite.

Au bout de quelques jours, notre baleine, soigneusement pansée, est guérie de sa petite opération et ne demande qu'à reprendre la mer.

Moonson prend place alors dans un des coffres, son matelot dans l'autre, et adieu va! Vogue la galère.

La direction se fait électriquement, les deux nageoires pouvant être immobilisées par un courant.

Une supposition: Vous voulez virer tribord, vous n'avez qu'à faire passer votre courant dans la nageoire gauche et réciproquement. Rien n'est plus simple, comme vous voyez.

La baleine est mise dans l'impossibilité de plonger, grâce à des flotteurs adaptés de chaque côté.

D'ailleurs, les plus petits détails sont prévus, et nul doute que ce nouveau mode de navigation ne se généralise bientôt.

Moonson se propose de venir prochainement de New-York à Paris sur son curieux appareil. Je lui prédis un vif succès de curiosité.

Mon Dieu! qu'elle était jolie, la première fois que je la rencontrai dans je ne sais plus quelle rue des Batignolles!

Oh! ses grands yeux d'un noir si profond!

Oh! la copieuse torsade de sa chevelure d'un noir également si profond!

Oh! sa toilette toute noire de grand, grand deuil!

Une supposition que cette jeune fille eût été négresse: alors, elle eût été toute noire, toute noire.

Heureusement que non.

Sa peau, au contraire—oh! sa peau!—était d'un blanc!…

Imaginez-vous du lait dans lequel, un tout petit moment, on aurait fait macérer un menu fragment d'ambre clair.

C'est ainsi qu'elle m'apparut, blanche et noire, évoquant l'idée d'une magnifique épreuve de gravure à l'eau-forte, due au burin de quelque maître génial et charmant.

Elle me plut beaucoup.

Je ne le lui envoyai point dire, et, peu de semaines après cette rencontre, je devenais l'heureux époux de celle que j'avais baptisée, déjà en l'ignorance provisoire de son état civil, miss Black-and-White.

Tout le temps que dura son deuil[6], ma vie s'étira en extase incessée.

[Note 6: Elle était en deuil d'un sien oncle, colonel belge, lequel mourut héroïquement d'une pneumonie aiguë, après avoir eu un cheval tué sous lui d'un chaud et froid.]

Au bout de l'époque indiquée par le code des convenances, son grand deuil subit un déchet de cinquante pour cent.

(Je veux ainsi dire qu'elle prit le demi-deuil, et je ne suis pas fâché de protester, en passant, contre cette anomalie. On ne devrait, selon moi, porter le demi-deuil que pour les parents qui sont à moitié morts, ne vous semble-t-il pas?)

Puis vint le jour où ce dernier demi-deuil tomba de lui-même.

Alors, ce fut l'innommable torture.

L'ex-miss Black-and-White révéla des goûts de la plus criarde polychromie.

Véritablement, certaines pièces de sa toilette se réclamaient de couleurs inconnues chez les pires aras des forêts brésiliennes.

Le tout assorti avec un parti pris d'inharmonie et de mauvais goût fort agressifs.

Mes observations, douces ou rageuses, obtinrent le même résultat, à savoir celui que récolterait un tout petit enfant décochant des chiquenaudes sur le pilier N.-O. de la Tour Eiffel.

Parfois, je m'indignais:

—C'est dégoûtant! j'ai épousé une eau-forte et voici qu'aujourd'hui j'ai pour femme une image d'Épinal!

Mais ma petite compagne était butée.

—Je ne reprendrai du noir, se plaisait-elle à répéter, que le jour où je serai veuve.

—J'eus la très forte envie de me tuer… pour voir.

Une courte réflexion me fit revenir à une attitude plus sensée.

Et puis, sacrifier une existence humaine uniquement pour la simple couleur d'une toilette de dame, me parut excessif.

Je me contentai alors de tuer sa mère, démarche qui produisit, d'ailleurs, le même effet, à ce point de vue un peu spécial.

Depuis ce jour, j'ai retrouvé ma petite Black-and-White de l'année dernière, et je suis bien heureux.

Je reçois de ma très gracieuse amie miss Sarah Vigott, fille du major Vigott, actuellement en garnison à Malte, la lettre suivante de laquelle je me ferais scrupule de changer la plus pâle intonation.

«Bien cher camarade,

» Il faut que je vous raconte une chose qui va vous émerveiller excessivement fort.

» Quinze jours passés environ, après souper, la nuit paraissait splendid avec une claire de lune si belle que nous pensions tous à faire un léger promenade dans le jardin, avant le lit.

» Alors, combien forte était notre stupéfaction quand nous voyons notre jardin tout noir, tout plein de ténèbres obscures, tant que nous cognons contre nous-mêmes!

» Pourtant, partout ailleurs, le temps était tout à fait lumineux et si bien nous apercevions dans la mer les bateaux pêchants que nous pouvions compter leurs plus petites cordages.

» Alors, voilà que la frayeur de cette mystère refroidit notre sang et frissonne notre peau.

» Le petit Fred pleurait, car il disait que c'était la fin du monde.

» Oh! si noir, ça était partout dans notre parc, si noir!

» Notre parc, c'est une terrasse située en haut qui voit sur la mer et qui n'a pas des murs autour pour faire l'ombre.

» Papa aussi devenait très ennuyé, quand nous entendions subit Jim (le plus vieux de mes frères) qui riait avec grands éclats.

»—Quelle matière avez vous, Jim, disait papa, de rier si fort en cette instant?

»—Je ris, répondait Jim, parce que, en cette instant, c'est la plus comique chose de tout l'univers.

» Et comme il nous voyait chacun si inquiète, il expliquait nous la terrible mystère.

* * * * *

» Vous savez, bien cher camarade, quelle attention nous payons à tous vos travaux scientifiques, à vos si intéressantes découvertes.

» Chaque fois que vous publiez une nouvelle idée, immédiatement nous la pratiquons à la maison.

» Quelquefois, ça ne réussit pas, d'autres fois, le résultat dépasse l'espérance.

» Pour cette chose de vers-luisants que vous vous êtes occupé cet été, l'affaire était tout à fait bonne.

» Nous suivions attentivement votre recommandation et nous obtiennons maintenant de magnifiques bêtes avec une lumière très forte et très durante.

» Quand vous disiez que les vers-luisants éclairent vert parce qu'ils nourrissent avec la verdure et qu'ils pouvaient éclairer rouge quand ils mangent la rougure ou mauve quand c'est la mauvure, cette observation est positivement exacte.

» Plus de cent fois nous faisions cette amusante expérience et toujours le résultat n'était jamais contraire.

» Ainsi cette fameuse nuit que vous disais que notre pauvre jardin était si ténébreux malgré cette magnifique claire de lune, eh bien! c'est mon frère Jim qui avait amusé à donner aux vers-luisants toute la journée avant, à manger des tulipes noires que nous avons dans notre jardin, des tulipes si noires!

» Tout le monde dans notre maison vous embrasse et moi aussi deux fois, et même si vous voulez, un peu plus.

» Heartly yours,

Toute la question maintenant est de savoir si miss Sarah Vigott ne s'aurait pas payé ma fiole, comme disent les gens.

Oh! ces Anglaises!

Au risque de passer pour un cosmopolite de bas étage, pour un sans-patrie, pour un Gannelon, je vais publier ici la lettre d'un Allemand.

En certains cas, la voix de l'humanité doit couvrir toute autre clameur, même celle de notre chère nation. N'est-ce point votre avis?

Et puis, il s'agit de médecine, question qui, tel l'art, ne comporte point de frontières.

Voici le principal fragment de la lettre en question de mon Bavarois.(On voudra bien en excuser les légères incorrections grammaticales).

* * * * *

«Je voulais vous voir à mon passage dans Paris, mais le temps manque et je vous écris ce billet pour vous faire savoir le moyen qu'un de mes amis, qui est un médecin à Anspach, vient de trouver pour débarrasser ses malades du ver solitaire, si ils l'ont.

» Mon intention avait été de l'envoyer à ma revue de médecine deParis, si j'aurais écrit français mieux et comme un médecin ici.

» Comme on m'a dit que vous êtes très influent, peut-être vous pourriez le publier, ce serait un bon service à rendre pour l'humanité.

» Donc, Herr Professor Ruhlmann, mon ami, a chez lui un gros ver solitaire qu'il nourrit richement et qu'il est en train d'habituer.

» Si un malade en a un dans le corps, il ordonne une sévère diète pendant quatorze jours.

» Le ver du malade dépérit, il n'a plus bientôt aucune force.

» Alors H. Prof. Ruhlmann, fait avaler au malade le gros sien, la tête en avant, mais pas tout entier, car il garde la queue dans sa main.

» Le gros rencontre l'autre qui est très faible, il se bat avec lui et le mange.

» Puis, H. Prof. Ruhlmann le retire doucement en arrière et le malade est débarrassé.

» À la vérité, ce système a réussi mal au premier essai, parce que le gros s'est fixé dans l'intestin du malade et il n'a pas voulu sortir, le pauvre homme a fallu le garder complètement, de sorte que il en a deux maintenant.

» Mais c'était sans doute que le gros n'avait encore aucune habitude de ce qu'il devait faire et H. Prof. Ruhlmann fera un nouveau essai bientôt.

» Je vous ferai connaître le résultat.»

* * * * *

Je ne sais pas au juste ce que pensera l'Académie de Médecine de ce bien curieux procédé, mais je crois être l'interprète de tous nos lecteurs en remerciant Herr Professor Ruhlmann (de Munich) de son intéressante communication.

La graphologie, longtemps considérée comme une science à côté, prend aujourd'hui une éclatante revanche.

Ça durera ce que ça durera, mais, pour le moment, les graphologues sont bien contents.

La cause de cette agitation? Inutile, n'est-ce pas d'y insister; d'autres que moi s'en chargent, et j'ai juré de ne, tant que je serai vivant, écrire plus jamais le motbordereau.

* * * * *

Ah! la graphologie!

J'ai raconté jadis qu'un graphologue fut poussé, par la conscience qu'il mettait à son art, jusqu'aux extrémités les plus regrettables.

Ayant un beau jour découvert dans sa propre écriture les signes indéniables auxquels on reconnaît l'assassin, le voilà qui s'en va vers le commissaire de police le plus voisin et le prie de le mettre en état d'arrestation.

—Vous arrêter, fait le magistrat, pourquoi?

—Parce que je suis un meurtrier.

—Vous avez tué quelqu'un?

—Pas encore, mais je tuerai.

—Qui?

—Je n'en sais rien, mais je tuerai. Je tuerai puisque je suis, graphologiquement et, à n'en point douter, un terrible assassin.

Le commissaire envoya coucher le maniaque.

Qu'arriva-t-il?

Il arriva que notre graphologue, irrité de n'être pas pris au sérieux, tua, en rentrant, son concierge, avec un fort couteau à découper et revint, couvert de sang, vers l'incrédule magistrat:

—Me croirez-vous une autre fois? disait-il d'un air triomphant.

Les histoires arrivées aux graphologues ne sont pas toutes d'aussi funèbre ton.

J'en connais une, entre autres, en laquelle il apparaît clair comme le jour que le plus subtil devin en écritures peut être roulé par une innocente fillette à peine ornée de vingt et un printemps.

Un vieux graphologue était le père de la délicieuse jeune fille en question.

À plusieurs reprises, la pauvre enfant avait éperdument adoré différents fiancés, mais, chaque fois, son vieux maboul de père lui avait fait le coup de l'écriture.

—Tu n'épouseras pas ce garçon-là, ma fille!

—Pourquoi, papa?

—Parce que, ma chérie, à sa façon de mettre les points sur les i, je devine qu'il ne tarderait pas à te mettre les siens sur la figure.

—Il a l'air si doux, pourtant!

—L'air n'est rien, l'écriture est tout.

La pauvre petite commençait à se désespérer sombrement, car douze fiancés avaient été balancés déjà.

Un treizième soupirant se déclara.

—Celui-là, décida la jouvencelle, celui-là, il n'y a pas de tonnerre de Dieu qui m'empêchera de l'épouser!

Et elle fit comme elle l'avait dit.

Un soir, le vieux têtu était à dîner en compagnie de sa charmante fille, quand la bonne apporta une lettre.

—Je n'ai pas mes lunettes, dit le bonhomme, lis-moi cette missive.

—Tiens!… C'est un mot de Monsieur Albert.

(Monsieur Albert était le nouveau fiancé.)

—Monsieur Albert, continua la jeune fille, s'excuse de ne pouvoir venir ce soir, comme il l'avait promis.

—Attends un instant, fifille, je vais quérir mes bésicles et étudier de près l'écriture de ce gaillard.

Fifille pâlissait.

Ce qui d'abord sautait aux yeux dans l'écriture de Monsieur Albert, c'en était l'extraordinaire déclivité.

Signe de dépression, de faiblesse, de manque d'énergie.

* * * * *

… De même que l'amour donne des ailes, il procure du génie.

Les trois ou quatre lignes de Monsieur Albert étaient tracées non point sur du papier à lettres, mais sur un de ces cartons dont se servent les personnes qui n'ont que quelques mots à écrire.

En quatre coups de ciseaux, pendant que le bonhomme cherchait ses toujours égarées lunettes, la jeune fille avait modifié la forme du carton de telle sorte que l'écriture du fiancé, au lieu de tomber au bas de la page, se relevait, au contraire, conquérante, luronne…

—À la bonne heure! fit le vieux papa. Voilà enfin l'écriture d'un lascar! Qui est-ce qui aurait dit ça, à le voir!

Ajoutons, pour rassurer toute la partie saine de nos lecteurs, que le mariage eut lieu peu après et que les deux jeunes gens, parfaitement heureux, rigolent beaucoup quand on parle chez eux de la graphologie infaillible.

Consultez nos excellentes ménagères, elles seront unanimes à vous affirmer que les souris sont la plaie des maisons etplaiene me semble pas trop fort.

Mille procédés sont en usage en vue de supprimer ces intolérables parasites.

Quelques personnes arrivent à ce résultat en infligeant subrepticement aux souris une alimentation des plus toxiques, tord-boyaux, mort-aux-rats ou autres.

D'autres attirent insidieusement la gent trotte-menue en des pièges d'où elle ne sort que pour être livrée au trépas.

Le chat est également fort employé, son instinct le poussant à la destruction de nos petits ennemis.

Certains inventeurs ont préconisé différents systèmes qui se signalent surtout par leur originalité.

Rappellerai-je brièvement le procédé de M. de Gautier de la Hulinière, le célèbre créateur del'air factice des montagnes(dont j'entretiendrai prochainement mes lecteurs)?

M. Gautier de la Hulinière fait périr ses souris, rats, cancrelats, punaises et autres nuisances au moyen d'un simple chaud et froid.

De grands feux allumés durant quelques jours par toute sa maison sont brusquement éteints un beau soir, les portes et fenêtres sont alors ouvertes à tous ballants et la pleurésie fait son oeuvre.

Quelle bête résisterait à ce régime?

(Inutile d'ajouter que ces messieurs et dames habitent, pendant cette expérience, un autre séjour.)

Évidemment, l'idée est ingénieuse, mais la pratique en est-elle bien commode? Je ne le crois pas.

Je travaille la question de la destruction des souris depuis bientôt un an, je la travaille sans relâche, et je puis affirmer que mon âme ignore le découragement autant que s'il était encore à naître.

Je crois modestement avoir réussi.

Le fruit de mes veilles, je vous le livre, sans espoir d'autre récompense que ma conscience satisfaite et la joie de nos ménagères enfin rassurées sur leurs provisions.

Le système consiste à capturer quelques souris qu'on enferme dans une boîte de fer blanc (autant que possible) et auxquelles on fait suivre un traitement spécial.

Pas de pain, pas de grain, en un mot rien de végétal dans leur alimentation.

De la viande, rien que de la viande.

La souris, qui, à l'état libre, est éminemment panphage, devient carnivore avec une facilité surprenante.

Non seulement carnivore, mais carnassière, dois-je dire, et cruellement carnassière.

Au bout d'un mois, toute souris soumise au régime exclusif de la viande s'est transformée en une sorte de petit animal féroce qui n'hésite pas à tuer ses congénères pour s'abreuver de leur sang et se repaître de leur chair.

C'est à ce moment qu'on remet en liberté ces inexorables barbares.

Alors, se produit un indicible carnage, un massacre général qui rappelle les plus tristes pages de notre histoire.

Puis, soudain, un grand silence.

Les vainqueurs repus s'endorment sur les cadavres mi-rongés des victimes: l'ordre règne à Varsovie.

Recommandation importante: Pour arriver à créer une race de ces souris fratricides il faut, bien entendu, se servir d'animaux des deux sexes, mais pour accomplir l'oeuvre de la destruction, ne lâcher que des femelles, beaucoup plus féroces que les autres et incapables ensuite de procréer des lignées de rongeurs qui se retourneraient un jour contre nous.

Si l'année prochaine, il subsiste une seule souris en France, avouez que ce ne sera pas de ma faute.

Ce titre seul, à la rigueur, me dispenserait d'en dire plus long, si mon contrat avec mon éditeur ne stipulait point, de ma part, un nombre minimum de lignes, et si, d'ailleurs et surtout, ma conscience exigeuse ne m'incitait à pousser davantage une aussi pâle ébauche.

La vérité, c'est que j'arrive de Montargis, bourgade dont le nom seul nous dispense d'en dire plus long sur le sublime dévouement de sa race canine.

Pour ce qui est de la Fidélité poussée jusqu'au Sacrifice, le chien de Montargis tient, sur l'échelle de l'estime générale, le même rang que l'oie du Capitole dans le domaine de la Vigilance.

(Et même—pourquoi ne le dirait-on pas puisque voici justement une parenthèse?—quels admirables résultats ne donnerait-il pas, le croisement de ces deux sortes de bestiaux pour la création d'une race spécialement applicable à la garde et à la défense des habitations isolées!)

Mais toutes ces considérations nous entraînent loin de notre sentier.Ainsi que l'a dit notre digne maître Franc-Nohain:

RevenonsÀ nos moutons.

Or donc, pour employer la forte expression de Chincholle, j'assistai récemment,comme par une sorte de hasard prémédité, à une expérience des plus intéressantes accomplie au 89° d'infanterie sous les ordres et d'après l'inspiration du bien connu lieutenant Th. Machin.

… Les personnes qui habitent une ville de garnison ne sont point sans avoir remarqué le mouvement oscillatoire et mêmependulaire, dirait l'ami Serpollet, qu'imprime la marche au bras gauche du vaillant petit pioupiou français.

Il va sans dire que si ces messieurs portaient l'arme sur l'épaule gauche, ce serait le bras droit qui profiterait de ce balancement.

Après une dizaine d'années d'un labeur opiniâtre, le lieutenant Th. Machin est arrivé à utiliser ce phénomène, et cela le plus ingénieusement du monde.

Des cordes tendues que les hommes tiennent de la main gauche, cordes qui correspondent à un treuil placé sur une voiture, lequel treuil met en mouvement des bielles, lesquelles bielles, finalement, actionnent les roues de la dite voiture.

C'est désormais la suppression des chevaux et mulets attelés aux voitures régimentaires: et voilà, du coup, une énorme économie réalisée sans que les hommes en aient le moins du monde à pâtir, car il est démontré qu'ainsi employé, le travail d'une trentaine d'hommes correspond, sans trace de fatigue pour ces derniers, à l'effort d'un cheval.

Pour plus de détails, consulter le numéro del'Illustrationde la semaine prochaine qui publiera, sur ce sujet, d'intéressants croquis et dessins avec le portrait du lieutenant Th. Machin.

J'ai raconté, dans le temps, à quelques centimètres de la place où vous lisez ces lignes, le curieux accident dont je fus témoin et auquel beaucoup de personnes ne crurent point devoir fournir la moindre foi.

Un immense chaland, relatais-je, chargé de papier buvard, s'étant heurté contre une des piles du Pont-au-Change, une voie d'eau se déclarait et aussitôt le chaland coulait, lui et sa marchandise, au fond de la Seine.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le chargement de papier buvard absorbait l'eau de la rivière, d'où brusque et énorme abaissement du niveau de la Seine, abaissement qui faillit un instant friser la dessication complète.

Mais bientôt arrivèrent les pompiers, et la Seine ne fut pas longue à reprendre son étiage normal.

Tel est le fait divers que j'avais fidèlement raconté à mon million et demi de lecteurs.

Beaucoup de ces messieurs et dames protestèrent.

Les uns m'accusèrent formellement d'être un «blagueur» (sic), et de relater à plaisir des désastres qui n'avaient lieu que dans mon imagination.

D'autres se refusèrent à croire que le papier buvard fut d'un emploi assez considérable pour provoquer à lui seul d'aussi fortes cargaisons.

L'épithète de «blagueur», je la renvoie à ceux qui m'en affublèrent.

Quant aux personnes qui m'accusèrent d'exagérer les transactions en matière de papier buvard, je les prie seulement d'assister aux expériences qui vont avoir lieu sur la chaussée des boulevards, à partir de lundi prochain.

Elles y verront de gigantesques rouleaux semblables, en plus grand, à ceux dont se servent les bureaucrates pour sécher l'encre de leur écriture.

Ces rouleaux, de 1m 80 de diamètre, traînés par des chevaux, seront promenés sur nos principales artères à seule fin d'éponger la boue qui les souille.

Dire qu'il a fallu quatre-vingt-trois ans (ce papier a été inventé en 1804 par le vénérable abbé Buvard qui lui donna son nom), pour penser à une application si simple et pourtant si avantageuse d'un produit tellement connu!

Ne récriminons pas trop, mais félicitons-nous au contraire d'en finir avec la boue, cet humide fléau qui souille nos souliers, le bas de nos pantalons et celui des jupes de nos compagnes.

Et pourquoi n'élèverait-on point une statue à feu Buvard, à ce modeste et utile citoyen?

(Fait-Divers)

Dans la nuit de mercredi à jeudi, deux gardiens de la paix, opérant leur ronde, place de la Concorde, ne furent pas peu surpris en apercevant de la lumière qui filtrait à travers l'une des crevasses de l'Obélisque de Louqsor.

Tout d'abord, ils se crurent le jouet d'une illusion.

Mais, en s'approchant, aucun doute ne leur fut permis et les braves agents se virent forcés de se rendre à l'évidence: une lueur filtrait par la crevasse.

Positivement, une lueur filtrait.

Un peu ahuris, les agents firent le tour du monument et ne purent que se convaincre de cette étrange réalité: il y avait de la lumière dans l'Obélisque.

À grands pas, ils rentrèrent au poste, signalèrent le fait au brigadier qui n'hésita pas à envoyer quérir le commissaire de police.

Ce magistrat crut d'abord à une mystification.

—C'est probablement, dit-il en ricanant, le concierge de l'Obélisque qui aura oublié de souffler sa chandelle.

Sur l'insistance du brigadier, le commissaire se décida à se porter sur les lieux, et force lui fut bien de constater que les agents n'avaient point la berlue.

D'un bond, ces messieurs franchirent la grille et vinrent appuyer leur oreille contre la paroi extérieure de l'édifice.

Dans l'intérieur du vieux monument égyptien, résonnaient des bruits d'orgie, des chocs de verres, des propos sacrilèges et blasphématoires, des refrains populaciers, d'obcènes poésies.

Un rapide examen permit à ces messieurs de constater qu'aucune porte, dissimulée ou non, ne permettait l'accès dans l'Obélisque.

Les malfaiteurs avaient donc dû pénétrer par en dessous.

* * * * *

Ce n'est pas une petite affaire que de réveiller les agents du Service des Égouts à trois heures du matin.

Il le fallut bien, pourtant.

Ajoutons que ces braves fonctionnaires ne regrettèrent point leur repos interrompu, car le spectacle qu'ils eurent à contempler sortait véritablement du banal.

Partant d'une petite branche d'égout (rarement explorée), des malfaiteurs avaient pratiqué un long trou qui venait aboutir juste au-dessous de l'Obélisque.

De là, et verticalement, grâce à des instrumentsad hoc, une patience inaltérable et une énergie qui, mieux appliquée, aurait produit de grandes choses, ces bizarres cambrioleurs avaient réussi à évider l'antique bloc de granit, ne lui réservant qu'une épaisseur d'un centimètre à peine.

* * * * *

Quand, précédés du commissaire ceint du son écharpe, les braves agents pénétrèrent dans l'Obélisque, quatre individus, deux hommes à face patibulaire et deux filles dites de barrière, s'y trouvaient, s'adonnant à la plus crapuleuse orgie.

Pour ne point mentir, ces personnages n'étaient point rangés autour d'une table circulaire.

L'exiguïté du local les avait contraints à s'espacer sur une échelle verticale en fer creux, dérobée dans un grand magasin non loin du pont Notre-Dame.

Pour se communiquer aliments ou breuvages, ces indélicats personnages employaient le système américain ditup and down, c'est-à-dire que celui d'en bas passait litre ou charcuterie variée à son voisin d'au-dessus, lequel en faisait autant, et ainsi de suite.

* * * * *

Tout ce joli monde a été envoyé au Dépôt.

J'ai dit assez de mal des chiens, j'ai assez blâmé leur platitude et leur servilité, j'ai assez souvent bafoué ces pauvres cabots pour leur rendre, aujourd'hui, un semblant de tardive justice.

Je proclame donc que les chiens sont très intelligents et même plus intelligents qu'on ne croit.

Les exemples de chiens malicieux foisonnent dans les traités spéciaux où il est question de l'esprit des bêtes, mais je ne crois point qu'un cas pareil à celui qui suit ait jamais figuré dans un de ces recueils.

L'histoire m'en a été contée par une jeune femme dont l'excessive frivolité n'enlève rien au charme de son commerce.

Je laisse la parole à cette évaporée:

—Imaginez-vous, mon pauvre monsieur, que j'ai failli perdre Jip, ma petite Jijip, la petite Jijip à sa mémère (baisers répétés sur le noir et frais museau de Jip, dérisoire échantillon de la race canine).

Oui, monsieur, Jip avait pris la clef des champs. Oh la vilaine qui a fait de la peine à sa mémère! Jip s'était tiré des papattes, un beau matin, et sans son collier, encore!

Ah! mon pauvre monsieur, si vous m'aviez vue! Une folle, monsieur, une vraie folle!

Immédiatement, j'envoie tout mon monde dans les environs. Jip! Jip!Jip!

Pendant toute la journée, on n'entendit que ce cri dans le quartier!

La nuit vient: pas de Jip!

Ah! mon pauvre monsieur, la nuit que j'ai passée! Je n'en souhaiterais pas une semblable à mes pires ennemis.

Dès le lendemain, on va chez l'imprimeur et on lui commande des tas d'affiches: «Il a été perdu une petite chienne, etc., etc., répondant au nom de Jip, etc., etc., le signalement, etc., etc., l'adresse, etc., etc., récompense, etc., etc.,» enfin, tout ce qu'il fallait pour retrouver cette petite horreur. (Baisers frénétiques comme plus haut.)

En deux heures, toutes ces affiches étaient collées sur les murs deParis (je croyais même que c'était plus long à exécuter, ce travail).

La journée se passe, nulle Jip! Le soir tombe, nulle Jip! Sur nous la nuit se prépare à étendre ses voiles, pas plus de Jip que sur la main!

Tout à coup, je pousse un cri d'horreur!

Mes yeux venaient de se fixer sur un spécimen de l'affiche en question:Il a été perdu… etc…

Cet imbécile d'imprimeur n'avait-il pas écrit Gyp au lieu de Jip, vous savez bien Gyp, comme le nom de cette dame qui écrit des choses si amusantes!

Tout était à refaire.

J'allais me jeter sur un canapé eu poussant des sanglots inarticulés quand voilà ma femme de chambre qui entre en criant: «Jip! Jip! Jip est retrouvée!»

Et cette abomination de Jip qui se jette à moi, folle de joie!

Dans l'antichambre, il y avait un homme mal mis, un individu, je crois, qui me dit avoir trouvé Jip dans un quartier perdu, du côté de la rue de Rivoli. Il l'avait reconnue d'après le signalement donné par l'affiche, l'avait appelée Gyp! Gyp! et rapportée docile à sa pauvre mémère en pleurs. Et voilà!

Ainsi, cette petite bête avait parfaitement compris, quand on l'appelaitGyp, qu'il se commettait une erreur, et que c'est bien d'elle,Jip, qu'il s'agissait.

Combien d'hommes qui s'appellent Durand ne se retourneraient pas si on les appelait Martin, même s'il s'agissait de leur salut!

A Georges Darien, auteur de cet admirableVoleurqu'on devrait voir dans toutes les mains vraiment dignes de ce nom.

Notre meilleur jour, à nous autres cambrioleurs, ou, pour parler plus exactement notre meilleure nuit, c'est la nuit de Noël.

Surtout dans les départements.

Principalement dans certains.

Dans ceux (vous l'avez deviné) où la foi subsiste, fervente, candide, au coeur de ces bons vieux vrais Français, comme les aime Drumont (Édouard).

En ces naïfs districts, c'est encore plus par allégresse que par devoir religieux que les fidèles accourent à la messe de minuit, et, dans cette assemblée, c'est plus des poètes qui rêvent que des chrétiens qui prient.

L'étoile… les rois mages… l'étable… le Bébé-Dieu sur son dodo de fins copeaux… la jolie petite Maman-Vierge rose d'émoi et un peu pâle, tout de même, et fatiguée de recevoir tant de monde qui n'en finit pas d'arriver, d'entrer, de sortir, de bavarder… et dans un coin, le menuisier Josef, quelque peu effaré, un tantinet ridicule (d'ailleurs, amplement dédommagé depuis par un fort joli poste fixe au Séjour des Bienheureux).

* * * * *

C'était le mille-huit-cent-nonante-troisième anniversaire de cette date bénie.

Et cela se passait à A. sur B. (département de C. et D.).

Une sale nuit!

Un ciel gorgé d'étoiles.

Pas un nuage.

Une pleine lune, toute ronde, aveuglante, bête comme elle-même.

On se croirait dans quelque hall monstrueux éclairé par une électricité en délire.

Ah! oui, ça va être commode tout à l'heure de travailler, dans ces conditions-là!

Un joli coup, pourtant:

Rien que des bijoux, de l'argent, des valeurs au porteur, dont—les imbéciles!—ils ont noté les numéros sur un petit carnet enfermé dans le même tiroir que les valeurs.

Je vais être forcé d'entrer par le jardin, derrière.

Il y a un chien.

Heureusement, les boulettes à la strychnine n'ont pas été inventées pour les… je suis bête… elles ont été justement inventées pour les chiens.

En attendant que la messe sonne, je pioche mon plan.

Une merveille de plan, dressé par un camarade, lieutenant de génie fraîchement démissionné pour raisons qui ne regardent que lui.

Oh! le joli plan, si précis!

Un aveugle s'y reconnaîtrait.

Et il y a des gens qui veulent supprimer l'École Polytechnique!

Enfin, minuit!

Voici la messe qui sonne.

Un silence.

Tout le monde est à l'église.

* * * * *

Ouah! ouah! ouah!

Te tairas-tu, sale cabot!

Tu as faim? Tiens, boulotte cette boulette, boulette cette boulotte!

Pattes en l'air, le fidèle chien de garde bientôt contracte un silence religieux.

Me voilà dans la place!

* * * * *

Me voilà dans la place!

Mais, plus vite encore, me voilà sur le toit!

Car a surgi, revolver au poing, un homme sur lequel je n'étais pas en droit de compter, un homme qui faisait des réussites au lieu d'acclamer la venue du Sauveur!

Cet homme gueule comme un putois.

Je me trotte!

—Par ici! par ici! crie l'homme.

Des sergots, des pompiers me pourchassent.

… La balade sur les toits n'est généralement pas d'un irrésistible attrait; mais, par la neige, ce sport revêt je ne sais quelle mélancolie.

Tout à coup, des cris de triomphe: «Nous le tenons! Nous le tenons!Ah! vieille fripouille, ton compte est bon!»

Ce n'est pas moi qu'ils tiennent.

Alors qui?

Je risque un oeil derrière la cheminée où je me cramponne.

Les hommes de police étreignent les bras, la tête, la torse d'un pauvre vieux qui se débat.

Et une grande pitié me saisit.

Celui qu'ils ont pris pour moi, pour le cambrioleur, c'est le Bonhomme Noël, en train d'apporter dans les cheminées des cadeaux pour les gosses, de la part du petit Jésus.

—Eh bien, mon vieux Cap, que pensez-vous de cela?

—De quoi?

Je tendis au Captain le numéro duJournalen lequel Marcel Prévost traitait, avec son autorité et son charme coutumiers, la question de la maison moderne.

D'un rapide coup d'oeil, d'un de ces coups d'oeil que l'aigle le plus perspicace n'hésiterait pas à signer, notre vaillant camarade eut bientôt fait de dévorer la dite chronique.

Puis il haussa les épaules, et d'une attitude qui lui est familière:

—Votre ami Prévost, dit-il, me semble bien ingénu de tant s'effarer pour un monte-charge à ordures ménagères et pour le chauffage des W.-C.

—Vous avez vu mieux que cela, Cap?

—Enfant!

—Dans les Nouvelles-Galles du Sud, sans doute?

—Pas si loin, dans la région Nord du Canada, à Winnipeg; j'ai vu la maison idéalement construite pour ce climat, glacial l'hiver, torride l'été.

—Calorifères? Ventilateurs?

—Mieux que cela! J'habitai l'immeuble qui, durant la rude saison, se trouve toujours du côté du soleil…

—Ah! mon vieux Cap!… On ne me la fait plus, celle-là! je la connais!

—Qu'est-ce que vous connaissez?

—Il y a à San-Remo un hôtel qui, entre autres alléchances, met sur son prospectus cette curieuse indication: «Grâce à une ingénieuse combinaison, toutes les chambres de l'hôtel sont exposées au Midi.» Or, l'ingénieuse combinaison, la voici: L'hôtel, fort mince, ne comporte qu'une épaisseur de chambres, lesquelles, naturellement, ont toute la même orientation, celle du Midi. Si c'est ça que vous appelez la maison idéale!

—Quand vous aurez fini de parler, je causerai.

—Allez.

—Semblable à votre hôtel de San-Remo, ma maison de Winnipeg est assez étroite, puisqu'elle ne comporte que l'épaisseur de deux pièces; mais ce qui fait sa singularité, c'est qu'elle est posée sur un immense chariot qui tourne sur des rails circulaires.

—Je commence à comprendre.

—Ma maison est une maison tournante. Sur le devant, sont placées chambres de maîtres, salles à manger, salons, etc.; sur le derrière, cuisines, chambres de domestiques, niches à belles-mères, etc. Pendant l'hiver, saison où le moindre rayon de soleil est ardemment béni, ma maison, dès le matin exposée au ponent, tourne, tourne, jusqu'au soir, où elle se trouve virée vers le plein couchant, pour recommencer le lendemain.

—Très ingénieux.

—Pendant l'été, l'été torride de ces parages, on opère le manège contraire et l'on peut ainsi fuir l'horreur des calcinants midis.

—Admirable!

—Nous voilà loin, n'est-ce pas, mon cher, de la maison moderne et Marcel Prévost, aux tuyaux émaillés qui empêchent les microbes de remonter dans l'appartement!

* * * * *

—Un petitcorpse reviver, Captain?

—Volontiers! fit Cap.

—Moi, dit une dame, avec un accent anglais, je l'ai visité leHohenzollern. C'est un magnifique bateau.

Suit la description détaillée de l'impérial bâtiment.

Tous, dans le wagon, nous écoutions la dame, n'épargnant aucun effort pour donner à nos physionomies l'apparence de l'intérêt le plus passionné.

Seul, dans un coin, un monsieur âgé ne semblait goûter aucun plaisir au détail de cette tudesque et flottante splendeur.

Bientôt, même, il perdit patience, haussa les épaules et grommela:

—Des bateaux! Ah! oui, parlons-en! Quelque chose de propre, les bateaux! Et à quoi ça sert-il, je vous le demande un peu?

—Pardon, monsieur, l'interrompis-je poliment: les bateaux, c'est encore ce qu'on a trouvé de mieux pour aller sur l'eau.

—Pardon vous-même! répliqua le vieux monsieur. J'ai trouvé mieux que cela, moi qui vous parle!

—Mieux que des bateaux?… pour aller sur l'eau?

—Oui, monsieur, pour aller sur l'eau!

—Ah! par exemple!… Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir…

—Il ne tient qu'à vous, monsieur. Si vous voulez me faire l'honneur de venir chez moi, je vous ferai assister à de curieuses expériences.

Et il me tendit sa carte:Duc de Pauvrelieu, château de Pauvrelieu, près Salbec-en-Auge.

J'avais beaucoup entendu signaler ce vieux gentilhomme comme un fier original, mais c'est la première fois que je me trouvais en sa présence.

Je n'eus garde, comme vous pensez bien, de manquer à son alléchante invitation.

Le domaine de Pauvrelieu, comme tous les domaines qui appartiennent à des gens lotis d'une idée fixe, est un domaine fort négligé.

De l'herbe pousse emmy les allées, et les vieux arbres séculaires ne perdraient rien à être ébranchés en de plus fréquents laps.

…. Nous étions arrivés au fond du parc devant une assez grande surface plane dont je ne m'expliquai pas, tout d'abord, la nature.

Un immense manège, eût-on dit, un manège à air libre et couvert d'une forte couche de sciure de bois.

—Qu'est-ce que c'est que ça, d'après vous, me demanda brusquement mon hôte…. Ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas: c'est un étang.

—Un étang?… Un étang sans eau, alors.

—Un étang plein d'eau, au contraire mais dont l'eau est recouverte d'une couche de liège grossièrement pulvérisé.

—Je commence à comprendre.

—Cette couche de liège pulvérisé a une épaisseur de trente centimètres, épaisseur suffisante pour supporter, non seulement le passage des gens, mais encore la circulation des voitures.

—C'est à peine croyable.

—L'expérience en est à votre portée.

En effet, nous nous acheminâmes sur le liège du bonhomme et je constatai que nous n'enfoncions nullement.

On avait la sensation de marcher sur un tapis élastique, sur un matelas de caoutchouc, eton n'enfonçait pas.

Le duc de Pauvrelieu enfourcha un vieux tricycle et fit plusieurs tours sur la pièce d'eau.

Même résultat.

—Eh bien! triompha le bonhomme, êtes-vous convaincu, maintenant?… Car, ce qu'on fait sur un étang, rien n'empêche de le réaliser en grand sur la mer.

—Oh! permettez…

—Je prévois vos objections et je vais les démolir l'une après l'autre, ainsi que le ferait un tireur habile pour les pipes d'un établissement forain.

Et, en effet, ce diable d'inventeur me convainquit totalement.

Seulement, dame, il eu faudrait du liège, pour couvrir toute la surface liquide du globe, il en faudrait!

Le duc a calculé qu'en mettant de la bonne volonté dans tous les pays civilisés de la terre, en contraignant tous les citoyens du monde entier à cultiver du liège dans leurs propriétés, sur le bord des routes, partout enfin où peut pousser le liège, il suffirait d'une vingtaine d'années pour arriver à un résultat définitif.

Mais aussi, quel résultat!

Plus de marine! Plus de ces coûteux et fragiles bateaux à la merci d'un coup de vent ou d'une collision!

Et le railway direct entre Paris et New-York (trois jours et demi de voyage).

Je n'insiste pas sur tous les progrès, sur tous les avantages qu'apporterait à l'humanité la réussite de cette magnifique entreprise.

Malheureusement, l'Angleterre est là, l'Angleterre moins disposée que jamais à négliger sa toute-puissance maritime, l'Angleterre égoïste et mercantile, l'Angleterre, en un mot, toute prête à étrangler dans son oeuf l'idée splendide et civilisatrice du duc de Pauvrelieu!

Un monsieur qui s'intitule ingénieur international m'adresse une lettre en laquelle il reproche aigrement au duc de Pauvrelieu, l'auteur de ce projet, de s'être inspiré d'une idée à lui, idée qu'il développa jadis dans les journaux spéciaux.

Il s'agit desroutes flottantes, dont le souvenir est encore vivace (c'est l'ingénieur international qui l'affirme) chez toutes les personnes qui s'occupent sérieusement (sérieusementest souligné) des progrès de l'humanité.

Comme son nom l'indique, la _route flottante est une longue queue de solides radeaux mis bout à bout, mouillés en mer au moyen d'ancres et de chaînes à ressort.

Ces chaînes à ressort permettent à nos radeaux de se disjoindre momentanément pour donner passage aux bateaux; après quoi lesdits radeaux n'ont plus qu'à se rabouter[7].

[Note 7: Le vrai mot français estraboutir; mais, je ne sais pas pourquoi, ce mot-là me dégoûte.]

De forts bourreletsad hocatténuent les inconvénients du heurt et du frottage.

L'ingénieur international affirme que rien n'est plus pratique que son idée et, dans un post-scriptum véritablement touchant, il m'offre, si je veux préconiser son entreprise et lui procurer, par moi (!) ou mes amis, la dizaine de millions nécessaire à établir une route flottante Calais-Douvres, il m'offre, dis-je, une forte part dans les bénéfices.

Avis aux amateurs.

En plus des énormes profits que rapportera l'affaire, MM. les actionnaires auront droit à une carte de circulation sur les routes flottantes, pour eux et leur famille.

Avouez que c'est tentant.

D'autres communications me sont parvenues sur le même sujet.

J'y reviendrai, la chose en vaut la peine.


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