L'INCORRIGIBLE SNOB

Un poète a dit excellemment (en termes plus choisis que les ci-joints, mais j'en oubliai la teneur exacte) que, si l'on désire se modeler sur un grand homme, c'est par ses bons côtés qu'il faut surtout chercher à l'imiter.

Réflexion fort sensée, car concevez-vous un monsieur qui s'imaginerait égaler Napoléon Ier parce qu'il prise du tabac ou Benjamin Franklin parce qu'il parle du nez?

Ce serait grotesque, et rien de plus!

Mon ami Leveau-Sauvage vient pourtant d'être la proie d'une erreur aussi stupide.

Mon ami Leveau-Sauvage est un brave garçon d'une trentaine d'années dont la laborieuse jeunesse se passa surtout à l'étude approfondie des cravates, des chapeaux, des cannes, des chemises et autres pièces d'habillement ou d'ornement.

Ayant hérité de sa famille d'une fortune assez considérable, il dissipa son patrimoine en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.

Pendant un an, ce fut le garçon le mieux vêtu de Paris, poussant le snobisme jusqu'à faire blanchir à Londres non seulement son linge, mais encore le jeune nègre qui lui servait de groom.

Ajoutons que diverses demoiselles haut cotées lui donnèrent un joyeux coup de main en vue d'activer l'immanquable déconfiture.

Voilà donc, un matin, mon pauvre ami Leveau-Sauvage sans un sou, presque.

Très courageusement, il s'embarqua pour la Nouvelle-Zélande où l'on venait de découvrir des champs d'émeraudes.

La fortune lui sourit; toute sa vieille réserve d'énergie, jusqu'à ce jour inutilisée, lui vint en aide: bref, en trois ans, il avait reconstitué quelques millions.

Le mois dernier, il débarquait au Havre où j'avais l'occasion de le rencontrer en je ne sais plus quel music-hall.

Grande joie mutuelle à se revoir!

Le croiriez-vous? depuis son départ de Paris, il n'avait pas lu un seul journal français, et je le trouvai barbotant dans l'inconcevable marécage de l'ignorance de tous événements modernes, même sensationnels.

D'ailleurs, n'est-ce pas, il s'en fichait: un vieux Parisien comme lui, on est pas long à reprendre pied dans la vie du boulevard.

(La vie du boulevard!).

—Tu retournes à Paris?

—Pas immédiatement. La traversée m'a beaucoup fatigué; le médecin du bord, un charmant garçon très bien élevé, m'a conseillé de passer une huitaine de jours en Normandie avant de regagner Paris.

—Où?

—Dans une auberge rustique, située non loin de Trouville, sur le bord de la mer. On déjeune sous les pommiers… Viens me voir, c'est exquis.

Et il me donna son adresse champêtre.

Quelques jours après, j'arrivai, j'arrivai même légèrement en retard.

Et qu'est-ce que je vis?

Leveau-Sauvage attablé seul, en train de déjeuner, les jambes enveloppées d'une couverture, les pieds reposant sur deux autres couvertures, dont l'une, celle de dessus, marquée à ses initiales.

Près de lui, debout, se tenait une femme d'un certain âge, qui recevait les plats des bonnes de l'auberge, les posait sur la table et coupait la nourriture de mon ami en petits morceaux.

—Quoi donc! m'écriai-je, cela ne va donc pas mieux?

—Au contraire, cela va très bien! Je suis entièrement retapé et je file, demain, sur Paris.

—Ah!

—Oui, oui… Je vois ce qui t'étonne: ces couvertures, cette femme qui me coupe ma viande… mais, mon ami, tu ne sais donc pas que c'est le grand chic, aujourd'hui?

—???

—Oui, un tuyau que j'ai eu la veine de piger avant-hier. Le Prince de S…. est venu ici même où il a déjeuné exactement dans ce cérémonial qui semble te paraître si bizarre!

* * * * *

Ainsi, mon ami Leveau-Sauvage croyait toujours auPrince!

Il ignorait la maladie qui avait frappé le pauvre ex-arbitre des élégances parisiennes, et ce qu'il prenait pour une mode nouvelle, c'était tout simplement, hélas! la fâcheuse hémiplégie.

Appuyée par le mot pressant d'un ami commun, je reçois la supplique suivante trop légitime pour que je ne lui offre point l'intégrale hospitalité de nos colonnes.

«Cher et bon maître,

» Vous excuserez, j'en suis sûr, la liberté que je prends de vous arracher à vos importants travaux quand vous connaîtrez le mobile qui me fait agir.

» Vous êtes le défenseur né des nobles causes et vous détenez la tribune du haut de laquelle on s'adresse à l'humanité, certain d'être entendu.

» Accordez-moi pour quelques instants, s'il vous plaît, un strapontin dans cette tribune.

» Peut-être, au cas où vos chères études vous en ont laissé le loisir, avez-vous lu dans les journaux de ce matin le fait-divers suivant, relatant une scène dont je fus le témoin:

»Un fou à la gare Saint-Lazare.—Hier, vers quatre heures de l'après-midi, dans un compartiment de seconde classe d'un train de Ceinture, un monsieur correctement vêtu, portant à la boutonnière la rosette d'officier du Mérite Piscicole, racontait à ses compagnons de voyage qu'il venait de se brûler les doigts en déplaçant l'une des bouillottes destinées à faire croire au chauffage du compartiment. Devant une affirmation aussi invraisemblable, faite sur le ton du plus grand sang-froid, les compagnons de voyage du malheureux, devinant à qui ils avaient affaire, remirent le pauvre fou aux mains du commissaire spécial qui, après un sommaire interrogatoire, le fit conduire à l'infirmerie du Dépôt.

» J'assistai, comme je l'ai dit plus haut, à cette pénible scène.

» Dans le premier moment, personne ne songea, démarche pourtant bien naturelle, à vérifier le dire du monsieur décoré. Ce n'est que lorsque le train eut quitté la gare que l'idée me vint de tâter la bouillotte, cause première de l'incident.

» Phénomène étrange et pourtant véridique—je le jure!—ma main s'échauffa à ce contact.

» Le malheureux que nous avions fait arrêter n'était pas fou. Tout au plus s'il avait légèrement exagéré.

» Ma conscience d'honnête homme m'obligeant à réparer, dans la mesure du possible, l'erreur que j'ai contribué à commettre, je viens vous demander, cher et bon maître, de mettre votre plume si autorisée au service de cette petite cause; mais en matière de justice est-il de petites causes?

» Par la même occasion, vous pourrez prémunir vos lecteurs contre cette nouvelle sorte d'accidents de chemins de fer non prévue chez les Compagnies d'assurances:la brûlure par bouillottes.

» Veuillez agréez, etc., etc.

» Eleuthère Melon, herboriste,» 69, rue Malthus.»

Mon honorable correspondant s'est trop éloquemment exprimé pour que j'éprouve le besoin d'ajouter un mot.

L'éprouverais-je, d'ailleurs, que le temps matériel m'en ferait défaut.

Alors!…

La scène se passe au tribunal correctionnel d'Andouilly-sur-Tourte:

LE PRÉSIDENT.—Noms et prénoms?

LE PRÉVENU.—Duculot (Georges-Adrien).

LE PRÉSIDENT.—Votre âge?

LE PRÉVENU.—Vingt-six ans.

LE PRÉSIDENT.—Profession?

LE PRÉVENU.—Marchand de journaux.

LE PRÉSIDENT,méprisant.—Si nous disionscamelot, plutôt?

LE PRÉVENU,non offusqué.—Disonscamelot, si ça peut vous faire plaisir, mon président. Le métier de camelot est une profession d'homme libre de laquelle il n'y a pas à rougir.

LE PRÉSIDENT.—Vous êtes accusé d'avoir volé un lapin au préjudice du sieur Lapoire (Placide), fermier à Coquinville. Qu'avez-vous à répondre?

LE PRÉVENU.—Rien de bien intéressant. J'ai, en effet, dérobé le dit lapin audit Lapoire.

LE PRÉSIDENT.—Les renseignements recueillis sur vous sont favorables. Vous n'avez jamais subi de condamnation. Votre passage dans l'armée s'est accompli sans punitions graves et même vous avez eu la médaille militaire à la suite de plusieurs campagnes au Sénégal.

LE PRÉVENU.—Je ne cherche pas à le nier.

LE PRÉSIDENT.—Et c'est un bon soldat comme vous qui va se déshonorer, qui va traîner sa médaille dans la boue en volant le lapin d'un honnête cultivateur! Vous ne rougissez pas, Duculot?

LE PRÉVENU.—Je ne rougis pas, monsieur le président, ou si je rougis, c'est au souvenir du peu d'importance de marazzia.

LE PRÉSIDENT.—Votrerazzia! Ce que vous appelez votrerazzian'est autre chose qu'un excellent vol.

LE PRÉVENU.—En Europe, je ne dis pas; mais en Afrique, nous appelons ça unerazzia. Quand un poste avancé manque de provisions: à cheval, messieurs! on s'en va à la recherche d'une centaine de boeufs qu'on trouve dans les villages noirs des environs. Si les nègres font de la rouspétance, on leur envoie quelques pruneaux Lebel qui leur inculquent vite la notion du silence. Les messieurs qui commandent cesrazziassont couverts de galons et d'honneurs. Plus ils ont tué de nègres et raflé de bestiaux, plus ils sont galonnés et décorés.

LE PRÉSIDENT.—Où voulez-vous en venir?

LE PRÉVENU.—À ceci, monsieur le président, qu'à force d'avoir pratiqué ce métier pendant trois ans en Afrique, je suis arrivé à me créer unementaliténouvelle et à voir mes idées sur la propriété tant soi peu embrumées. Quand j'ai volé le lapin du petzouille en question, je me croyais encore dans la boucle du Niger………. Heureusement que je n'avais pas de flingot, j'aurais été fichu de le dégringoler, l'honnête cultivateur… L'habitude, vous savez!

Le tribunal, après avoir délibéré quelques instants, décerne à notre ami Duculot une jolie pièce de trois mois de prison, en regrettant—étant donné le cynisme et le mauvais esprit dont l'inculpé a fait preuve au cours de son interrogatoire—de ne pas le faire bénéficier de la loi Bérenger.

Duculot se retire entre ses deux gendarmes et murmure joyeusement:

—Trois mois pour un lapin, ça n'est pas fichtre donné!… Alors, si j'avais volé un éléphant, qu'est-ce que je prendrais!…

Le conflit égypto-anglo-français, loin d'entrer dans la voie d'apaisement si souhaitée par tous les bons esprits, vient, au contraire, de s'aviver cruellement d'un élément nouveau.

Laissant aux diplomates des deux côtés de la Manche le soin d'arranger cette regrettable et cuisante affaire, contentons-nous de relater les faits, sans y ajouter la moindre passion personnelle.

Le sirdar Kitchener, débarqué, hier, à Paris, en vue d'y passer quelques jours, fit, au débotté, une visite à l'ambassade britannique.

Les propos qui s'échangèrent entre lord Kitchener et sir Edmund Monson, nous les ignorons: ils n'ont, très probablement d'ailleurs, aucun rapport avec ce qui se passa ensuite.

Le Sirdar sortit, vers quatre heures, de l'ambassade et gagna l'avenue des Champs-Élysées qu'il descendit jusqu'à la place de la Concorde.

Dès qu'il fut arrivé là, les regards de notre gentleman furent attirés par ce monolithe si connu des Parisiens et qu'on désigne sous le nom un peu arbitraire, d'ailleurs, d'Obélisque de Louqsor.

D'un coup d'oeil, l'Anglais devina l'origine du monument.

Il s'en approcha, en fit le tour, remarqua la présence, en dedans de la grille, d'un homme entre deux ou trois âges, vêtu de l'uniforme classique de nos gardiens de monuments.

Le chapeau à la main, et sur le ton de la plus exquise politesse:

—Pardon, monsieur, s'enquit le sirdar, comment nommez-vous ce bloc de granit?

—C'est l'Obélisque de Louqsor, monsieur.

—Et vous, monsieur, s'il vous plaît, qui êtes-vous?

—Moi?… Je suis le concierge de l'Obélisque.

—Pour le compte de quel gouvernement gardez-vous l'Obélisque?

—C'te question!… Pour le compte du gouvernement français, pardi!

—Alors, cher monsieur, je vous prierai de déguerpir au plus vite.

—Déguerpir! Et pourquoi déguerpir?

—Parce que, cher monsieur, l'Obélisque de Louqsor ayant appartenu jadis à l'Égypte, appartient maintenant et désormais à l'Angleterre.

—Allons donc!

—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

—Je ne prétends pas le contraire, cher monsieur, mais je ne quitterai mon poste que lorsque j'en aurai reçu l'ordre de ceux qui me l'ont confié, de mes chefs hiérarchiques.

—Rassurez-vous, je ne vous ferai pas violence, mais je vais aviser immédiatement de cette situation les grosses légumes anglaises (the big british vegetables). Cet incident se videra, sans nul doute, diplomatiquement; mais, en attendant, vous ne trouverez pas offensant, j'espère, que je vous juxtapose deux autres concierges, l'un égyptien, l'autre anglais.

—Faites comme vous voudrez, cher monsieur.

Les deux hommes se quittèrent le plus cordialement du monde et, même, on observa que le concierge de l'Obélisque, remarquant l'extinction du cigare de lord Kitchener, offrit à ce dernier une allumette, gracieuseté à laquelle l'Anglais répondit par le cadeau d'une cigarette… turque, naturellement.

Les choses en sont là.

Rien n'a transpiré du quai d'Orsay; on sait seulement que ces messieurs n'en semblent pas mener large.

Tout de suite, ce jeune homme rencontré chez des amis communs m'avait énormément plu.

Son évident bon coeur, sa soif un peu candide de justice, et surtout la ravissante simplicité de son esprit, m'inculquèrent le désir de faire sa connaissance plus ample, comme on dit.

À l'instar, peut-être, des animaux qui aiment qui les aime, le jeune homme, de son côté, me manifesta une prompte sympathie.

—Venez, dit-il, passer une journée chez moi, ou plutôt chez nous, car je vis avec ma vieille bonne-maman qui m'a élevé, une femme de beaucoup d'esprit qui vous plaira, j'en suis sûr.

—Vous n'avez plus vos parents?

—Non. Mon père, je ne l'ai jamais connu; c'était, paraît-il, le cocher de mes grands-parents. Quant à ma mère, elle mourut de honte, je crois, peu de temps après ma naissance.

Quelques jours après cet entretien, je sonnais à la grille deCastelfêlé.

Ce fut le jeune homme lui-même qui, m'ayant aperçu du perron, accourut m'ouvrir.

—Bonne-maman! Bonne-maman! Voilà le monsieur dont je t'ai parlé l'autre jour… Ah! que c'est gentil à vous!… Justement, hier, j'ai tué un beau lièvre…

La vieille dame appartenait à cette race de vieilles dames qui parlent, parlent sans interruption, comme un moulin tourne, tourne.

Dès les premières paroles qu'elle dit, je crus n'avoir pas bien saisi et attribuai tout d'abord à ma propre incompréhension l'espèce d'ahurissement en lequel me plongeaient ses propos.

Mais non, c'était bien sa faute à elle, et ses dires respiraient, à n'en pas douter, la plus formelle incohérence.

En voici un échantillon:

«… Ce jour-là, mon enfant, comme le Vendredi-Saint tombait précisément un jeudi, nous en profitâmes pour aller manger la galette des Rois chez la vieille filleule de notre petite grand'mère qui se trouvait en nourrice chez la femme d'un bûcheron veuf dont j'ai oublié le nom.

» La pluie ne cessait pas de tomber, une de ces pluies d'orage, tièdes qu'on a souvent, dans ces pays-là, quand le temps est sec et froid.

» Nous partîmes dès le tout petit jour et nous arrivâmes à la nuit tombante, car il faut vous dire que la maison était à l'autre bout du village.

» La bonne femme nous reçut d'un air revêche: Entrez, mes petits enfants, nous disait-elle, entrez, et mettez-vous bien à l'abri au milieu du champ d'orge.

» Mais bientôt, sa figure s'adoucit. Un bon sourire éclaira ses yeux et elle nous mit tous à la porte à grands coups de serpe.

» Cinq minutes après, nous étions tous rentrés à la maison, tassés autour d'un grand feu de sarment devant lequel rôtissait un petit morceau de veau froid qu'on préparait pour le réveillon de la Toussaint.

» Oh! cette nuit-là, je ne l'oublierai jamais tant on s'est amusé!

» Seulement on avait tant bu à la santé du petit Jésus qu'on faillit manquer la grand'-messe.

» Et, à cette époque-là, manquer la grand'-messe le jour de Pâques, c'était péché mortel!

» Nous eûmes juste le temps d'arriver; toute la paroisse était déjà là, et je crois même que la première partie de quilles était commencée…»

* * * * *

La bonne vieille dame continua longtemps à causer de la sorte.

Elle aurait pu continuer davantage encore: la macédoine impétueuse de ses discours incohérents m'avait jeté dans une telle stupeur, que je ne percevais plus qu'une sorte de bourdonnement lointain.

Le déjeuner par bonheur, se composait de mets copieux et succulents; les vins surtout me plurent, jouissant d'une vieillesse qui touchait à la sénilité.

—Ce sont, en effet, de très vieux vins, me fit observer le jeune homme, car ils datent de mon grand-père, et ni bonne-maman, ni moi, ne faisons grand tort à notre cave,—n'est-ce pas, bonne-maman?—car nous ne buvons que de l'eau. Voici, entre autres, du malvoisie qui pourrait bien avoir un siècle d'existence.

La vieille dame s'écria:

—Ah! le malvoisie! Dire que s'est dans un tonneau de ce vin-là que s'est noyé le duc d'Orléans. Vous n'avez pas connu le duc d'Orléans?… Non, vous êtes trop jeune. Dieu! quel beau garçon c'était! Je l'ai vu, la première fois que je suis allée à Paris avec mes parents. Il était à cheval, à côté de Charles X qui passait l'armée en revue. Tout le monde criait:Vive l'empereur!…C'était très beau!…

Après déjeuner, nous allâmes, le jeune homme et moi, faire un tour dans le parc.

—Comment trouvez-vous bonne-maman?

—Charmante, charmante… Une grande dame, pour tout dire.

—Je savais bien qu'elle vous plairait. N'avez-vous pas remarqué parfois de légères confusions dans ses souvenirs.

—Ma foi, non! La mémoire de Madame votre aïeule m'a semblé, au contraire, d'une précision remarquable et fort rare chez une personne de son âge.

—Ah! tant mieux!… j'avais cru remarquer…

Nous nous approchions d'une volière, d'une immense volière, en très bon état, mais complètement vide.

—Tiens, observai-je, vous ne mettez pas d'oiseaux dans cette si magnifique volière?

Je vis alors les yeux du jeune homme, lesquels n'avaient reflété jusqu'ici qu'une ingénuité céleste, se voiler d'une mélancolie intense:

—Cette volière? Oui… C'est toute une histoire. Je vais vous la dire, parce que je vous aime beaucoup et que j'ai grande confiance en vous, mais je n'aime pas qu'on me rappelle cette horrible chose.

Il essuya ses yeux.

—L'an passé, elle était pleine d'oiseaux, cette volière, d'oiseaux venus de tous les pays du monde et jolis comme on n'en peut pas rêver… Il a fait très froid, l'année dernière. Les pauvres oiseaux sauvages ne trouvant plus rien à manger par cette neige qui tombait si fort—vous vous souvenez?—tournaient autour de la volière, quêtant les vagues bribes de nourriture qui pouvaient s'en échapper. Un jour, j'assistai à cette scène: un petit bouvreuil s'en venant picorer dans une branche de millet, accrochée à l'intérieur du treillage, reçut d'un gros canari un si violent coup de bec au crâne qu'il en fut tué du coup… Vous dire la colère que je ressentis à cette vue serait impossible. Alors, furieux, j'ouvris les portes de la volière et en chassai tous ces mauvais hôtes. Puis, avec des pièges posés dans tout le parc, je capturai les pauvres petits oiseaux sauvages que j'enfermai à la place des égoïstes… Quelques jours après cette opération, ils étaient tous morts, les oiseaux privés, inhabitués à trouver pitance et abri, trépassèrent de faim et de froid; les autres, les petits oiseaux, fiers et libres, moururent d'ennui et peut-être même d'indigestion… Et voilà comment, dans la vie, avec les meilleures intentions, on cause du dommage à tout le monde… Vous nous restez à dîner, bon ami?

—Volontiers, mon cher.

Les imaginations exorbitantes des mélodramaturges les plus en délire, de même que les irrésistibles cocasseries de nos meilleurs vaudevillistes, tout cela n'est rien auprès de l'imprévu, de l'inouï que la vie, la vie toute nue, nous apporte quelquefois dans les plis de son fruste tablier.

Comme le dit fort bien M. Francisque Sarcey, chaque fois qu'il lui arrive un événement tant soit peu étrange:On mettrait ça dans les journaux, que personne ne le croirait.

….. Ce petit préambule est placé là pour préparer mon honorable clientèle au récit d'un fait que beaucoup de nos lecteurs et lectrices accueilleront avec un sourire d'incrédulité coupé de quelque haussement d'épaules (une interjection désobligeante, peut-être même, brochant sur le tout).

Je ne saurais en vouloir à ces sceptiques, vu le bizarre des circonstances, et j'avoue que moi-même, si je ne connaissais les gens à qui advint l'histoire, je me refuserais franchement à y apporter la moindre foi.

Vendredi dernier, vers dix heures et quart du matin (je tiens à préciser), la femme de mon jardinier dit à son petit garçon:

—Tiens, Julien, voilà cinq francs, tu vas aller à la poissonnerie me chercher une anguille… Il paraît qu'il y en a de superbes, aujourd'hui, à ce que vient de me dire la veuve Pointu… Une anguille dans les vingt sous, et tâche de ne pas te faire voler!

Fort intelligent, Julien, dès son plus tendre âge, fut habitué par sa mère à faire les mille petites commissions du modeste ménage.

Ajoutons que l'enfant s'en tirait à merveille, dirait Coppée dans un vers immortel.

Voilà donc mon bambin parti dans la direction de la poissonnerie, tout fier de la confiance qu'on lui témoigne, car c'est la première fois qu'il a mission d'acquérir une anguille.

Chemin faisant, il s'amuse avec sa pièce de cinq francs, la faisant sauteler dans sa main, la jetant en l'air et la rattrapant, non sans une certaine prestesse.

Malheureusement, à un moment, il manqua son coup: la pièce, après avoir roulé sur le quai, s'en vint choir dans l'eau du bassin dit du Nord, par sept ou huit mètres de fond.

Voyez-vous d'ici la détresse du pauvre petit bougre?

Comble de malheur: comme il se penchait, hébété, sur le parapet, contemplant l'endroit fatal de la disparition de son argent, un coup de vent lui enlève son béret!

Crac, voilà sa coiffure à l'eau!

Sauter dans un canot et godiller vers le béret fut, pour l'enfant, l'affaire d'une minute.

Il était temps: complètement humecté, l'objet était sur le point de sombrer à jamais.

Quelle ne fut point la stupeur de notre jeune ami en constatant qu'au fond du béret grouillait une anguille, une magnifique anguille qui pouvait bien peser—je n'exagère pas—dans les une livre et demie, une livre trois quarts.

Cette pêche aussi miraculeuse qu'inattendue consola légèrement Julien de sa mésaventure.

Mais voici où la chose se corse.

En écorchant l'anguille, en lui ouvrant l'estomac, que pensez-vous que trouva la femme de mon jardinier?

Une pièce de cinq francs?

Non.

L'anguille, un poisson plutôt en longueur, n'est nullement outillée pour avaler de gros écus: ni son orifice buccal, ni son estomac, ne se prêteraient à pareille prouesse.

Ce que la femme du jardinier rencontra dans l'intérieur de l'anguille, c'est, ou plutôt ce sont huit pièces de cinquante centimes, soit un total de quatre francs, représentant exactement ce que la brave femme comptait voir revenir sur sa pièce de cent sous.

Comme coïncidence (car il ne faut voir dans tout cela qu'une simple coïncidence), avouez que c'est assez coquet!

Et cette aventure ne vous rappelle-t-elle pas certaines légendes génoises et vénitiennes où des jeunes filles (à Venise, c'était souvent la demoiselle du doge qui se livrait à ce sport, par esprit d'imitation sans doute) où des jeunes filles, dis-je, après avoir jeté leur anneau dans la mer, le retrouvaient dans le ventre des poissons qu'on leur servait à table?

À Florence, pareils faits ne se produisirent point, sans doute à cause de la distance qui sépare cette magnifique cité de la mer.

Fidèle à mon engagement, je n'ai pas soufflé mot de cette entreprise tant que tout n'a pas été conclu, signé, paraphé, enregistré.

Aujourd'hui, je puis parler et ma satisfaction n'est point mince d'être le premier à donner la sensationnelle nouvelle.

Il s'agit, vous le devinez, d'un nouveau clou pour l'Exposition de 1900…

Après mille démarches, mille refus, M. Bigfun, le grand imprésario australien si connu, vient enfin d'obtenir l'autorisation d'ouvrir et… d'exploiter son théâtre, ce théâtre dont les débuts soulevèrent aux antipodes tant d'indignations, tant de colères.

Contrairement à cette Compagnie d'assurances qui s'appelleTheMutual Life, le théâtre de M. Bigfun pourrait s'intitulerThe MutualDeath.

Comme dans les autres théâtres, on y joue des drames humains et des mélos surhumains. Mais, détail qui corse l'intérêt du spectacle, les victimes sont de vraies victimes, et il ne se passe pas une seule représentation, chez M. Bigfun, sans, au moins, un réel meurtre ou un suicide véritable.

Le plus étrange, dans cette étrange entreprise, c'est que, depuis l'ouverture de son théâtre, M. Bigfun ne s'est jamais trouvé à court de victimes volontaires.

Tout d'abord ce furent de pauvres diables qui, pour laisser quelque argent à leur famille indigente, n'hésitèrent pas à faire le sacrifice de leur vie.

Puis, vinrent des désespérés des deux sexes, amants malheureux, jeunes filles délaissées, que tentèrent ce cabotinage et cette mise en scène dans le trépas.

Enfin, le snobisme s'en mêla et beaucoup de personnes, sans raison apparente, s'offrirent au rôle de victimes, simplement pour épater la galerie.

Les gageures se mirent aussi à sévir, et il n'est pas rare de voir, dans les bars de Melbourne et de Sydney, d'excellents pochards tenir des paris dont l'enjeu est, tout bêtement, leur mort violente, mais décorative, sur la scène du bon Bigfun.

Malgré ses frais énormes (certains de ces macabres protagonistes touchant un millier de livres), notre imprésario a fait une fortune considérable.

Quand la victime volontaire possède quelque talent et surtout une jolie voix, le prix des places ne connaît plus de limites.

Ainsi, lorsque miss Th. K… consentit à jouer Juliette dansRoméo, représentation qui se termina par son vrai suicide, les places les plus modestes atteignirent des prix de vertige. (Un strapontin de quatrième galerie fut payé par notre sympathique confrère de la presse française M. Brandinbourg, pas loin de douze mille francs.)

Reste à savoir si le théâtre de M. Bigfun rencontrera à Paris sa vogue de là-bas.

Je le crois, pour ma part, à moins qu'une campagne de sentimentalerie niaise ne soit menée contre lui dans une certaine presse.

(Drame lyrique en deux actes)

La scène représente la grand'place d'un modeste village. Un vieillard péniblement appuyé sur un bâton vient d'y arriver. Des enfants, les uns goguenards, les autres pitoyables, contemplent le bonhomme et l'entourent.

LES ENFANTS,animés de sentiments divers

Où vas-tu, blanc vieillard, par ces tristes novembres?Cherches-tu quelque endroit où reposer tes membres?Vas-tu chez l'Espagnol ou bien chez le Kroumir?

LE VIEILLARD,bien las, si las…

L'épave choisit-elle un lieu pour y dormir?Que sais-je? Ah! mes enfants, voici la nuit qui tombe,Peut-être, au lieu d'un toit, trouverai-je une tombe!

PREMIER ENFANT,hypocrite

Pourquoi ne viens-tu pas, alors, chez mes parents?(Demande à mes amis qui s'en portent garants)Ils te réserveront une place à leur table.

DEUXIÈME ENFANT,rageur, au premier

Dis plutôt, camarade, une place à l'étable;Car ton père fort dur et ta mère sans coeurRecevront ce pauvre homme avec un air moqueur.

TROISIÈME ENFANT,fier

Vieillard viens chez mon oncle. Il est garde champêtre.Vois ces riches troupeaux qui s'en vont aux champs paître:À leurs maîtres, il peut dresser procès-verbal.

QUATRIÈME ENFANT,cossu

Papa tient cabaret, épicerie et bal.Chez lui, sans crainte, avant de reprendre ta route;O pâle voyageur, viens-t'en boire une goutte.

CINQUIÈME ENFANT,une petite fille

Vivant d'une pension de veuve de sergent,Ma mère, cher Monsieur, n'a pas beaucoup d'argent.Mais, ce qui vaut bien mieux, elle est jeune et jolie.

LE VIEILLARD,enthousiaste, à la petite fille

De tous ces galopins, c'est toi la plus polie,Blonde enfant! Conduis-moi jusques à ta mamanCar (je le sens déjà) je l'aime énormément.

Le vieillard, tenant l'enfant par la main, s'éloigne dans la direction de la maison de la petite.—Rideau.

La scène représente un perron orné d'une vigne vierge rouge, devant une maison rustique. Au lever du rideau, ils sont rangés là, tous les trois, le vieillard tenant dans sa main gauche la main de l'enfant et, du bras droit, enlaçant la taille de la jeune femme qui (la petite fille n'a nullement exagéré) est en effet fort jolie.

LE VIEILLARD,véhément

Accourez tous, enfants, vieillards et hommes mûrs!Celui que vous voyez aujourd'hui dans vos mursN'est pas—et tant s'en faut!—ce qu'un vain peuple pense.La bonté, tôt ou tard, trouve sa récompense.

Désignant la jeune femme.

J'épouse cette dame au si charmant accueil.Pour elle, ils sont finis, les sombres jours de deuil!

Il l'embrasse.

Du bonheur mérité, Clara, voici l'aurore!

Il la rembrasse.

Qu'un beau soleil d'amour te caresse et nous dore!

Il l'embrasse de nouveau; puis, comme devenu la proie subite d'une inconcevable frénésie, il arrache sa perruque, sa fausse barbe et les guenilles dont il était revêtu. Il apparaît alors en joli homme, sanglé dans une tunique de la meilleure coupe avec, sur la poitrine, les palmes d'officier d'Académie, et au côté, une épée administrative. Puis, il s'écrie:

Si haut placé qu'il soit, honte à celui qui ment!Je suis le sous-préfet de l'arrondissement.

Tableau—Rideau

Dans un article récent de M. Sarcey, je relève le passage suivant:

«…Du reste, on ne saurait s'imaginer à quel point d'ingénuité, de superstition, pour ne pas dire plus, en sont restés les gens de mer.

» N'ai-je point entendu, cet été, entendu de mes propres oreilles, à Concarneau où je passai quinze jours avec ma famille, un brave homme de pêcheur m'affirmer sans rire que le va-et-vient des marées n'était dû qu'à l'influence de la lune, de la lune, oui, vous avez bien lu!

» Tous les efforts que je fis pour détromper ce naïf furent en pure perte.

» Qu'est-ce que la lune venait faire là-dedans? m'acharnais-je à lui demander. On ne s'attendait guère à voir la lune en cette affaire.

» Je ne sais pas si cette bizarre croyance, qui doit remonter aux vieux Druides, est répandue chez tous les marins français, mais en Bretagne et en particulier à Concarneau, elle est admise comme parole d'évangile, et si d'aventure vous essayez de démontrer leur erreur à ces nigauds, ils vous feront comme à moi, ils vous traiteront de vieil imbécile…»

* * * * *

Mon cher oncle, je suis au désespoir de prendre parti contre vous, mais ils avaient raison, les gens du Concarneau et d'ailleurs: c'est vous qui avez tort.

Le mécanisme des marées ne connaît point d'autre ressort que l'attraction lunaire.

Et ce sujet fut même, au cours de l'été passé, la thèse d'une fort belle conférence que proféra M. Tristan Bernard au casino d'Étretat, sous ce titre:La terre aux terriens.

M. Tristan Bernard y déplorait qu'une planète de l'importance de la terre eût à compter pour la réglementation de ses marées avec—je ne veux froisser personne, mais enfin!—avec ce pâle satellite qu'est la lune.

Le savant cosmographe étudia les différents moyens proposés pour échapper à cette influence et pour devenir maîtres chez nous, que diable!

Un système de barrages fut celui qui me parut le plus pratique, mais voici où je diffère d'avis avec M. Bernard: cette question qui n'est, en somme, qu'affaire de vanité assez mesquine, mérite-t-elle tant d'efforts et de si fortes dépenses?

Une autre entreprise, autrement intéressante celle-là et combien plus pratique, pourrait se réaliser presque sans bourse délier.

Ne serait nécessaire que la parfaite entente d'un Congrès international, composé de savants, de géographes, de calculateurs, etc.

Suivez-moi bien.

Les deux pôles jouissent d'une basse température, chacun sait ça, comme dit la chanson.

À quoi tient ce frigide état de choses?

Tout le monde vous le dira: à leur éloignement de l'équateur.

Si les pôles étaient près de l'équateur, on n'y verrait plus d'icebergs, et les ours blancs se transformeraient en lamas.

Or, voulez-vous avoir l'obligeance de me dire ce que c'est que l'équateur?

C'est une lignefictive(n'oubliez pas ce détail),fictiveet périmétrique d'un grand cercle perpendiculaire à l'axe des pôles.

Qui nous empêcherait—je vous le demande un peu,—qui nous empêcherait de la déplacer, cette ligne, puisqu'elle est fictive?

Car s'il y a quelque chose de facile à déplacer au monde, c'est bien une ligne fictive, nom d'un chien!

On la ferait alors passer par les pôles qui dégèleraient bientôt et offriraient plus de confortable aux navigateurs.

Voilà un projet pratique, simple, peu coûteux; mais les régions équatoriales consentiront-elles?

Au nom de l'humanité, on saura les y contraindre à coups de canon.

Je possède une cousine, jeune encore, mais que le ciel a gratifiée du plus exorbitant des sang-froids et d'un peu commun esprit de répartie.

Ajoutons qu'elle est veuve et qu'elle jouit d'une vingtaine de mille livres de rente, ce qui n'a jamais rien gâté, n'est-ce pas? (Rien des agences.)

La petite histoire qui vient de lui arriver n'est pas de nature, pour vrai dire, à déranger l'ordre établi du firmament; mais comme elle relève du tapis de l'actualité, je vais me permettre de vous la narrer, si toutefois vous voulez bien m'y autoriser. Vous en mourez d'envie, dites-vous.

Allons-y.

Il y a peu de jours, ou plutôt peu de soirs, ma cousine se trouvait au théâtre en société de l'une de ses amies.

Ces deux dames occupaient chacune un fauteuil d'orchestre.

Tout à coup, elles se retournèrent, attirées par du vacarme.

Un gros monsieur, placé juste derrière ma cousine, menait un tapage d'enfer.

—Y a-t-il du bon sens, hurlait-il, y a-t-il du bon sens, je vous le demande, messieurs, à venir au théâtre avec un chapeau pareil!

(Ma cousine—elle est, d'ailleurs, la première à le reconnaître—était affublée, ce soir-là, d'un chapeau un peu excessif pour assister à la comédie.)

—Mais, madame, insistait le monsieur de plus en plus furibond, quand on a un chapeau comme cela, on le laisse au vestiaire.

Et autres aménités semblables.

Ma cousine, laquelle se sentait légèrement dans son tort, ne répliqua rien et, pour avoir la paix, se contenta de changer de place.

À quelques jours de là, ces deux mêmes dames se trouvèrent dans un autre théâtre, toujours aux fauteuils d'orchestre.

Soudain, qui ma cousine aperçut-elle, installé juste dans le fauteuil devant elle?

Vous l'avez deviné, astucieuses lectrices, c'était le gros et tumultueux monsieur de l'autre soir.

Ce gros monsieur, non satisfait d'être de corps énorme, aggravait son cas par une tête plus énorme encore, une tête énorme, énorme, qu'une toison crépue hissait au fantastique dans l'énorme!

Et cela n'était encore rien, si on n'avait pas vu ses oreilles!

Oh! ses oreilles!

Imaginez-vous deux éventails plantés dans cette tête et plantés bien perpendiculairement au plan des joues.

C'est alors que ma cousine sentit éclater au meilleur creux de son coeur l'allègre fanfare des justes revanches.

—Y a-t-il du bon sens, s'écria-t-elle, empruntant au monsieur les propres termes de son trivial répertoire, y a-t-il du bon sens, je vous le demande, messieurs et mesdames, à venir au théâtre avec une tête pareille et de tellesesgourdes!

Ce fut au tour du monsieur à en mener beaucoup moins large que ses oreilles.

—Madame, balbutia-t-il, madame.

—Mais, monsieur, insista ma cousine! quand on a une tête et des oreilles comme cela, on les laisse au vestiaire. Madame l'ouvreuse, veuillez débarrasser monsieur de sa tête et de ses oreilles, car, interposés entre la scène et moi, ces appendices me prohibent en totalité la vue du spectacle.

Le monsieur passa par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, sans oublier les fameux rayons ultra-violets.

Après le premier acte, il prit son air de rien, et disparut sans qu'on le revit par la suite.

Encore un, je le parie, qui n'osera plus hurler contre les chapeaux féminins au théâtre, ou s'il hurle, ce sera tout bas.

[Note 4: Cette histoire fut, bien entendu, écrite avant le trépas du regretté M. Félix Faure.]

—Oui, monsieur, si le Président de la République savait ce que j'ai été malheureux grâce à lui, il n'hésiterait pas à me décorer.

—Grâce à lui?

—C'est une façon de parler; je ne lui en veux pas, d'ailleurs, car, à vraiment dire, Félix Faure n'a jamais rien fait contre moi; mais si notre Président n'avait jamais existé ou si, seulement, il n'était pas parvenu aux honneurs, moi, je serais le plus heureux des hommes.

—Daignez vous expliquer.

—Oh! mon Dieu, c'est bien simple: Je suis marié à une charmante femme que j'aime beaucoup et qui me le rend bien. Malheureusement, mon épouse a une mère…

—Et cette mère est votre belle-mère?

—On ne peut rien vous cacher à vous!…….

Ce détail n'aurait, à la rigueur, que peu d'importance; mais voici le terrible de la chose: jadis, alors qu'elle n'était qu'une simple jeune fille comme vous et moi, ma belle-mère fut demandée en mariage, par un jeune homme qui s'en trouvait, paraît-il, éperdument amoureux et qui ne lui était pas du tout indifférent. Les parents de ma belle-mère, jugeant la situation du jeune homme pas en rapport avec la fortune de leur demoiselle, s'opposèrent au mariage.

—Jusqu'à présent, je ne vois pas bien…

—Vous comprendrez tout, monsieur, quand j'aurai ajouté que le jeune homme en question n'était autre qu'un nommé Félix Faure, employé dans une grande maison de cuirs du faubourg Saint-Martin.

—L'histoire est, en effet, des plus piquantes.

—Mon supplice commença peu de temps après mon mariage. Les débuts de notre union avaient été des plus cordiaux, des plus paisibles, des plus patriarcaux, oserai-je dire. Un beau jour, un lundi, lendemain d'élections générales, nous lûmes dans le journal qu'un nommé Félix Faure, négociant, venait d'être élu député du Havre.—«Tiens! s'écria ma belle-mère, Félix Faure, ce doit être mon ancien amoureux. J'ai dû, dans le temps, épouser un garçon qui portait ce nom-là.»

—Et alors?

—Elle s'informa et acquit bientôt la certitude que le nouveau député ne faisait qu'un avec son ancienne passion.

L'humeur de ma belle-mère s'altéra légèrement à cette découverte: «Si mes parents, répétait-elle, ne s'étaient point opposés à ce mariage, je serais, aujourd'hui, la femme d'un député!…» Quelques années plus tard, Félix Faure devenait ministre de la marine. Cette fois, le caractère de la bonne femme tourna franchement à l'aigre, et comme elle n'avait plus ses parents à qui adresser de sanglants reproches, ce fut moi qui écopai: «Si, tout de même, j'avais épousé cet homme-là, quel beau mariage tu aurais pu faire, ma pauvre fille!»

—Et quand Félix Faure fut nommé Président de la République?

—Oh! alors, mon pauvre monsieur!… De telles scènes ne sauraient se raconter… Et quand il a reçu le tsar et la tsarine, donc!… Et quand il a été en Russie!… Et encore l'autre jour, quand il a reçu la Toison d'or!… Ma vie n'est plus tenable!… Quelquefois je perds patience et j'eng… la pauvre femme comme un pied!

—Que dit-elle?

—Elle tombe sur une chaise d'un air accablé et gémit: «Ce n'est pasM. Berge qui se conduirait comme ça avec moi!»

Les personnes qui m'ont conté l'anecdote ci-dessous m'en garantissent la rigide authenticité: ces gens se trouvant être d'honorables commerçants prospères et jouissant, dans leur quartier, de la considération générale, je n'hésite pas à nantir cette aventure d'une flatteuse publicité.

….. Le charbonnier qui occupe la petite boutique au coin de la rue Legendre et de l'avenue de l'Observatoire vint à mourir d'une bronchite aiguë qui l'enleva sans qu'il eût le temps de direbougri!

La veuve désolée télégraphia au frère du défunt qui arriva aussi rapidement que le permet le train omnibus qui va de Saint-Flour à Paris.

Ce fut une scène déchirante quand le voyageur fut mis en présence du pauvre défunt, une scène véritablement déchirante! (Car ce serait un grand tort de croire que les instincts du lucre, si fertiles en l'âme de certains Auvergnats, abolissent chez eux tout sentiment du coeur.)

—Avez-vous au moins un portrait de lui? fit-il à sa belle-soeur.

—Hélache, non! je n'en aipoigne.

(Pour le restant du dialogue, prière au lecteur d'apporter lui-même l'accent auvergnat duquel la notation exacte me coûterait trop de peine et deviendrait, à la longue, monotone.)

—Pauvre frère! je vais aller chercher un photographe pour qu'il nous tire un souvenir de Pierre…

Le photographe manifesta de terribles exigences: il ne parlait de pas moins de trente francs pour se transporter à domicile, lui et son matériel.

—Mais, disait l'autre, il y a sur votre tableau en bas:Portraits depuis 10 francs la douzaine.

—Les portraits que je fais ici, dans mon atelier, oui! Mais à domicile, c'est forcément plus cher.

Notre homme se gratte la tête, ainsi que font les Auvergnats pour exprimer leurs sentiments perplexes.

(Cette coutume ne date pas d'hier, car César, dans sesCommentaires, raconte que Vercingétorix n'arrêta pas de se gratter la tête pendant tout le siège d'Alésia.)

Trente francs, dame, c'est une somme, pour de pauvres charbonniers!

Puis, brusquement:

—Bon, fit-il.

Et le voilà, revenu au domicile funéraire, qui raconte la chose à sa belle-soeur.

—Donnez-moi un grand sac à braise, dit-il en matière de conclusion.

Quelques minutes après, le médecin des morts s'amène et très désinvolte, demande le défunt.

—Le défunt! répond tranquillement la femme. Il faut que vous l'attendiez un petit instant; il est chez le photographe avec son frère.

Pour peu qu'on soit affublé de la moindre fille, ou de la moindre jeune soeur, ou de la moindre pas très âgée cousine ou de toute autre gracieuse et analogue parente, on connaît laRevue pour les jeunes filles.

Chaque fois qu'il m'arrive de feuilleter cet aimable périodique—bien que n'étant point jouvencelle—je suis certain d'y enrichir mon esprit de quelque connaissance nouvelle.

C'est ainsi que, ayant luSur les routes de Russie, une relation des plus intéressantes, signée Mme Stanislas Meunier, j'ai appris l'existence, du côté de Bakou, desoies bottées.

Je laisse la parole à la charmante et littéraire femme du savant géologiste bien connu:

Ces oies sont très abondantes dans le steppe: tout comme les chameaux, les chevaux, les moutons, elles y font des bandes nombreuses; et quelquefois toutes ces bêtes disparates de forme, mais également végétariennes et paisibles, sont réunies en un troupeau commun.

Les oies ne sont pas créées pour pâturer éternellement, toutes blanches sur des terres noires. Elles doivent achever leur destinée, dorées dans un plat. Mais pour arriver du steppe dans le plat, il faut faire bien des étapes, car les distances sont longues, et cinq cents kilomètres séparent quelquefois le nid du four. Transporter les oies en chemin de fer, vous n'y songez pas! On ne voiture là-bas que les chrétiens, ou tout au plus les musulmans, quand ils sont riches. Les oies vont à pied. Mais comme elles ont les pattes tendres, on les botte.

On les botte!… Ne vous récriez pas. Les fausses nouvelles du Congrès, rarement absurdes, s'appuient ordinairement sur de la vraisemblance. Les bottes des oies ne sont pas de celles qu'on fabrique dans les cordonneries; elles sont une invention simple et sublime, comme celle des tuyaux à pétrole et des wagons-citernes. Donc, on chasse les oies, à coup de trique, sur une aire résineuse, puis sur une aire de petits cailloux; les pattes poissées se recouvrent de gravier; l'enduit s'agglutine et sèche. Comprenez-vous?… Les oies ayant la palmature protégée par des brodequins pierreux à double semelle, peuvent hardiment aller de l'avant, ce qu'elles font à grand bruit, comme autant de statues du Commandeur en marche.

Je crois que le journaliste scientifique bien connu,M.Alphonse Allais, était membre du Congrès.

* * * * *

Non, madame Stanislas Meunier, je ne faisais pas partie du Congrès de Bakou, ces messieurs organisateurs ayant totalement négligé de m'inviter, et moi n'ayant pas coutume de me rendre aux endroits où je ne suis pas mandé.

Je le regrette, car sur ces questions desoies bottées, j'aurais pu émettre quelques idées tant personnelles qu'acquises et singulièrement perfectionner le système russe.

Écoutez plutôt:

En Nouvelle-Zélande un procédé analogue est appliqué aux pattes des autruches, mais combien plus scientifique et plus ingénieux! Suivez-moi bien.

On fait barboter les volatiles dans une auge contenant une solution de caoutchouc mélangée à du carbonate de magnésie.

Au bout de quelques séances successives de trempages et de dessications, les pattes des autruches se trouvent enfermées dans une grosse boule de substance élastique.

Mais ce n'est pas tout!

Pour rendre cette substance plus élastique encore, on promène nos autruches sur du sable surchauffé.

Qu'arrive-t-il?

Le carbonate de magnésie se décompose sous l'influence de la chaleur: de grosses bulles d'acide carbonique se forment dans la masse de caoutchouc, produisant autant de petits pneux et augmentant incroyablement l'élasticité de la matière.

D'autre part, la magnésie devenue libre n'a plus qu'une ressource, c'est de vulcaniser notre caoutchouc, mission dont elle s'acquitte à la satisfaction générale.

Les autruches se trouvent ainsi bottées pour la vie et bottées d'admirables pneux qui donnent à leur allure une légèreté, une grâce inexprimables, sans compter que la vitesse des bêtes s'en trouve presque doublée et la fatigue pour ainsi dire abolie.

Voilà du progrès ou je ne m'y connais pas!

Bien entendu, il s'appelait Legrand.

Et même Alexandre Legrand.

Enfant, il était déjà tout petit et en grandissant, il devint plus petit encore.

Je m'explique: dès le jeune âge, sa taille était fort exiguë; mais à mesure que vinrent les années, le torse seul et la tête consentirent à croître normalement, cependant que les bras et les jambes conservaient leurs menues dimensions longitudinales, de sorte que l'ensemble de notre ami Legrand à l'âge viril constitue le corps d'un excessivement petit bonhomme.

Ce qui désole le plus Alexandre dans cette disgrâce, c'est qu'elle lui interdit toute apparition sur la plus quelconque de nos scènes lyriques.

Et cela est fort dommage, mes pauvres amis, car Legrand possède un organe comme on en souhaiterait à plus d'un pensionnaire de M. Gailhard.

Une voix de basse taille, bien entendu.

Et même une superbe voix de basse taille.

À quoi diable a pu penser le bon Dieu le jour où il enferma un tant merveilleux instrument au sein d'une si piètre enveloppe?

Voulut-il s'amuser un brin, le Maître de toute chose?

Peut-être… Est-ce qu'on sait!

Notre pauvre Alexandre, tout en déplorant chaque jour sa triste situation, n'a point cessé de cultiver l'art lyrique comme s'il devait un jour en être l'une des étoiles.

L'Opéra, l'Opéra-Comique et tous les concerts sérieux ne pourraient compter de plus fidèle spectateur et les partitions des maîtres s'entassent sur son piano.

Quelques rares occasions s'offrent à notre ami de faire sonner le splendide métal de son beau creux: fêtes de famille (de la sienne, comme de juste), banquets entre camarades (les siens) et surtout les concerts dans les établissements de jeunes aveugles (public peu préoccupé de la plastique des protagonistes).

À part ces chauves circonstances, Legrand en est réduit à chanter pour lui, chez lui, sans gloire.

Ne pouvant charmer les abonnés de l'Opéra, Legrand gagne sa vie comme employé dans une banque de la place Vendôme.

Il occupe une table installée près d'une fenêtre, situation qui lui permet, avec une bonne jumelle, de voir le prince de Galles entrer à l'hôtel Bristol et en sortir, les jours naturellement où ce blond présomptif est à Paris.

Maigre dédommagement!

* * * * *

Aussi, quelle ne fut point ma légitime stupeur en apercevant, hier, au café de Suède, mon ami Alexandre Legrand!

Mais quel Legrand!

La face entièrement rasée à la façon des acteurs, un chapeau à bords plats légèrement incliné sur l'oreille, une cravate dite Lavallière, un mac-ferlane, bref tout à fait l'aspect de ces artistes lyriques de provenance souvent toulousaine.

En plus, il appelait, non sans affectation, les garçons du café par leur petit nom, et deux un peu trop grosses bagues étincelaient à ses doigts.

Il tint à m'offrir un quinquina Dubonnet et m'expliqua:

—Oui, mon cher, j'ai balancé la finance! À bas les bureaux! Vive leRépertoire!

—Tu as un engagement?

—Superbe!

—Ah bah! Et où ça?

—Tu peux m'entendre partout, mon vieux, à Paris, en province, à l'étranger!…

J'ai cru qu'il devenait fou.

—Parfaitement, mon ami, je chante des morceaux d'opéra dans les phonographes de la maison Lioret!


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