Sylvius Persane avait mille raisons d’être content de lui-même. La première était qu’il faisait beau. On s’attribue volontiers les grâces que l’on estime chez autrui et l’agrément de la nature est un motif d’être avantageux. Aussi bien la tiédeur admirable de l’air, l’aménité du vent et le ciel turquoise donnaient-ils, ce jour-là, un plaisir d’autant plus vif, qu’à Paris les après-midi de février sont trop souvent glaciales. Autre raison : Sylvius Persane se sentait jeune. Le matin même, il s’était trouvé au miroir de son porte-manteau, du teint et de la mine. Ses vingt-cinq ans avaient tout à fait bonne allure. Etroitement pris dans un veston de coupe juste, avec une face fraîche, de grands yeux bleus, un casque de cheveux blonds et ce peu de moustache qui relevait la lèvre, Sylvius figurait fort bien l’adolescent délicat, rêveur, curieux de tout, mais qui tâche à ne point se commettre ni se crotter. Aussi marchait-il sur les Champs-Elysées avec un petit air de coq vainqueur où il y avait aussi un peu de la satisfaction du paon qui se déploie.
Pourtant, Sylvius Persane regardait les gens qui passaient, sans orgueil, car le contentement de soi incline volontiers à la mansuétude, mais, de leur côté, les passants avaient autre chose en tête que de considérer ce jeune homme. Il y avait une grosse femme qui se hâtait, les seins et le ventre en avant, et agitait son parasol vers un fiacre. Il y avait deux enfants qui faisaient tourner une toupie et voler un ballon. Il y avait des hommes qui semblaient aller à leurs affaires, et d’autres, plus anxieux, qui paraissaient courir vers les affaires d’autrui. Quelques bonnes se confiaient les secrets de leurs maîtres. Des mioches riaient à Guignol ; et sombres, ennuyeux, superflus, des sergents de ville faisaient les cent pas pour maintenir l’ordre.
Sylvius vit, clairement, que le monde ne s’occupait pas de lui. Il en conçut un certain déplaisir. Dans cette ville où il vivait depuis trois ans, pour la première fois il se sentait étranger.
Il avait quitté le Périgord, séjour de son enfance, sans regret. Rien ne l’y retenait plus que le charme de quelques souvenirs. D’ailleurs, lorsqu’on est orphelin, sans autres attaches d’affection que celles, très fortes, il est vrai, qui vous lient à vous-même, lorsque des rentes bien établies engagent l’avenir à vous ménager, et qu’on aie plus vif désir de connaître de la vie ce qu’elle offre de brillant et de sonore, le pavé de Paris est le seul terrain où l’on se sente à l’aise et l’air du boulevard le seul air qui vous grise.
Toutefois, en quittant les Champs-Elysées après une heure de marche au soleil, Sylvius était triste. Il revint par le Cours-la-Reine. Le fleuve s’était brusquement assombri, du fait d’un nuage qui occupait l’azur. L’eau huileuse et lourde, clapotante à cause des bateaux, salie par les écumes, était un spectacle sans beauté. Un mendiant, penché sur le parapet et qui regardait ces choses, tourna vers Sylvius ses yeux vitreux et tendit la main.
Oh ! que la vie est donc lugubre et laide, tout à coup, sans qu’on sache pourquoi ! D’office, elle impose une tristesse dont on ne peut se défaire.
Et, comme pour insister, le vent devint revêche. Les arbres, agités de brusques soubresauts quand des coups d’air visitaient leurs ramures nues, crièrent, gesticulèrent de leurs branches encore maigres.
Février laissait choir son masque de printemps.
Sylvius fut chassé par ces manifestations que donnaient les marronniers de leur mauvaise humeur. Pour hâter encore le pas du jeune homme, l’un d’eux remua soudain tout son petit squelette. Gestes mélancoliques !
Sylvius rentra chez lui.
Il s’assit dans le fumoir. C’était une chambre dont les meubles profonds convenaient aux heures de tristesse : des coussins orientaux endorment si bien un cœur ennuyé ! Aux murs, des eaux-fortes, achetées avec trop de hâte, témoignaient d’un goût curieux. De belles reliures s’alignaient sur une étagère, elles protégeaient des livres heureusement choisis ; un piano drapé coupait, un angle où se dressait la forme fantastique et gracile d’un vase couronné de trois orchidées.
Sylvius s’assit à son bureau. Là, il projetait parfois de travailler à quelque chose. Il remua des papiers, lut des notes, ouvrit des livres, étouffa ses bâillements.
« Est-il possible, se disait-il, que la vie soit si pareille à elle-même et que chaque jour n’apporte rien de nouveau qu’un chiffre à l’éphéméride ! »
Sur une feuille, il dessina à la plume un paysage allégorique, et, toujours bâillant, tâcha de s’y intéresser… Avoue donc que tu t’ennuies, Sylvius !… Voilà maintenant que tu changes de place et d’expression, que tu regardes la poussière qu’on a laissée sur ton piano, que tu déplies un journal, (inutile de le lire il est d’hier !) Va ! remue-toi ! tu ne t’ennuieras pas moins !… Eh ! oui ! je sais ! chaque jour tu sors de chez toi d’un air victorieux, le cœur léger, l’œil brillant ! A quoi bon, si c’est pour rentrer tout penaud ?
Pourtant, ces livres, ces fauteuils, cette existence facile, n’est-ce rien ?
Non ! — Sylvius se dit qu’étant venu au monde un jour de juin où le soleil brillait, où les mésanges s’évertuaient à rendre l’air joyeux… (comment le savait-il ?… son institutrice le lui avait dit)… il ne pouvait, entré avec tant de splendeur dans ce monde, le parcourir indifféremment. — Tenez ! on voit déjà le bout de l’oreille. — Sylvius est un peu suffisant.
Cela lui a poussé sans qu’il y mît beaucoup du sien, parce qu’étant enfant et seul de son espèce, (les petits paysans, ses camarades, ne comptaient pas), la victoire lui restait toujours. Puis, il était sujet à certaines poussées d’imagination, comme en ont les grands hommes. Il songeait, sans prendre beaucoup de peine, à divers aspects plaisants de l’univers et tout le monde admirait que l’on pût rêver si jeune. — Alors, que voulez-vous ! roi dans son petit royaume d’arbres, de vaches et de pâturages, bientôt il désira, quand ses parents furent sous terre et la campagne vendue, être roi autre part. L’ambition le poussa à ne point se tenir tranquille ; il ne voulut pas devenir simplement un homme de goût et apprécier le miel d’une oisiveté honnête.
« Ah ! Dieu ! soupirait-il. Parfois, s’éveille en moi une émotion imprévue, mais la cruelle se rendort. Quand donc viendra-t-elle cette gloire qui doit me couronner d’un laurier double et vert ? »
L’image lui revenait alors de ce parc où il vivait jadis de façon si princière, du grand parc et de ses entours… oh ! la prairie surtout ! la prairie en pente qui menait aux reflets de la rivière. Dominant cet univers d’herbe douce, il y avait deux grands chênes qui bruissaient majestueusement…
Il fait dans la chambre une chaleur d’étuve. Sylvius sent sa tête peser. Les souvenirs sont toujours malsains. Il ouvre la fenêtre et s’assied sur le bord. De ce rez-de-chaussée qu’il habite, on a une perspective de promeneur.
Des voitures passent, emportant de jolies personnes, plus jolies d’avoir passé si vite. Une victoria vernie s’arrête devant la maison d’en face. Deux femmes en descendent, minces, bien habillées : deux gravures de modes. Des gens se retournent et regardent. — Les beaux manteaux ! et ces chapeaux à fleurs sombres !
« Mâtin ! » dit une bourgeoise admirative.
Et le défilé continue :
Voici un général. Son cheval piaffe comme dans les tableaux de revue.
Voici un vieillard à lunettes que Sylvius a entendu professer au Collège de France. C’est un sage et un orateur.
Ah ! cette figure joyeuse et rasée qu’on dirait aplatie par un coup de poing ! Sylvius a reconnu l’acteur en renom. Il l’a si souvent applaudi !
Vraiment, c’est comme si des symboles se promenaient.
Et cet autre ! Il est anonyme, mais il représente tant de choses ! Il regagne son quartier en traversant des rues ennemies. La casquette basse, la démarche balancée, le pantalon étroit, un certain air malpropre et suffisant… On l’a vu, sur les boulevards extérieurs, surveiller les amours d’une fille blonde qui l’adore.
La gloire, tout cela !
Sylvius quitte la fenêtre et va dîner. Il ne veut pas prêter trop d’attention aux sauces, au vin, aux fruits… Il rêve ailleurs… Très haut.
Ici, dans l’appartement de garçon qu’il meubla avec tant de soin, c’est la vie médiocre et facile, indulgente, paresseuse, douce à l’homme… Là-bas, c’est l’action, la fièvre, les soucis… mais, lorsqu’on passe dans la rue, les gens se retournent.
Le choix de Sylvius est fait. Il veut le laurier… Et Sylvius retourne à la fenêtre ouverte d’où l’on voit le monde.
La nuit est acide et mordante. La rue tranchée de lumières et d’ombres, blafarde ou noire, froide, trop droite, va jusqu’à ce lointain où elle se mélange à des brumes. Sylvius soupire. Un bec de gaz le considère, ironique, avec son œil de cyclope clignant sous un sombre chapeau.
En vérité, le paysage n’a rien qui séduise : des échafaudages autour d’une maison à moitié construite, des palissades, des plâtras, une brume de fumée… Et Sylvius, un peu transi, songe à la prairie en pente qui mène à la rivière.
« Peut-être, à cette heure même, les deux chênes bruissent-ils divinement à feuillage mêlé. »
Persane pose un doigt sur sa tempe et ses lèvres ébauchent des paroles :
« Sous ce toit innombrable, tu venais t’allonger, petit Sylvius, à l’époque heureuse des mollets nus et des boucles blondes. Tu te choisissais une place où tes pieds fussent bien enfouis parmi les herbes chaudes et ta tête reposée dans de l’ombre. Tu perdais ton regard suivant le réseau des moindres branches et te prenais à rêver, sans dormir, parce que l’on rêve plus longtemps ainsi et que l’on goûte mieux ses imaginations. »
Qu’elle était belle cette grande masse de feuillage poreux ! Quand il la regardait jadis, l’esprit à la dérive, son rêve, à force d’être rêvé, prenait corps, et, bientôt, dans le monde supérieur de la verdure, des femmes paraissaient, nues et charmantes, qui lui souriaient entre les feuilles et lui chantaient parfois sa gloire future.
Sylvius prêta l’oreille aux bruits de la ville endormie pour les dénigrer et les haïr. — Il y en avait beaucoup, c’était très compliqué : un fracas de charrettes, une cheminée en querelle avec le vent, des murmures, des pas de passants, mille autres choses…
Seuls, quelques sons indistincts lui plurent par certain air de chanson gracieuse et défaillante. On eût dit le cri d’un marchand ambulant : deux notes hautes d’abord, puis deux notes basses, et le reste en notes hautes avec une fin tout à fait pointue.
Et le jeune homme vit, en se penchant vers la rue, la forme grise d’une vieille femme qui se hâtait. Elle portait sur l’épaule un long bâton au-dessus duquel flottaient des choses rondes et colorées, assez semblables aux ballons que des vendeurs retiennent dans les allées d’un parc à la mode.
Deux noctambules dépassèrent la vieille et ne parurent point l’avoir vue…
Sylvius soupira, songeant aux vagues murmures du feuillage, aux entretiens des rossignols, aux corolles des roses. La ville lui parut un lieu morne et lui-même se sentit désolé, plus désolé encore, parce qu’il était trop seul. Il eût désiré la caresse d’une chevelure, des gestes voluptueux, un nuage qui passe, le sourire du soleil, des paroles apaisantes, un champ de blé où les coquelicots mettent des points de sang clair, un baiser surtout, ce baiser qui fait toucher à la gloire, ne fût-ce qu’un instant… Pourtant n’était-ce point à Paris que se distribuent les étreintes et les couronnes ?
Et, comme si cette incertaine nuit, elle-même, avait parlé, une voix ancienne, fine et tremblante, dit à Sylvius :
« Jeune homme, qu’avez-vous ? Quelle tristesse vous navre et que cherchez-vous dans le ciel ? Phœbé et son croissant qui penche, ou la figure de vos songes ? »