Il court ! il court ! il court !… si vite que le rouge lui monte aux joues et que ses yeux le brûlent. Son cœur tremble comme un oiseau que des mains captivent. La Mort le chasse donc, qu’il doive courir d’une telle allure ? ou si c’est la Fortune qu’il poursuit ?
Il court, et les passants s’arrêtent pour le regarder courir, ainsi que le font les bonnes vaches au passage d’une voiture automobile.
Il s’arrête enfin, tout ébranlé ; — il lui semble que ses jointures cèdent, que ses membres se disperseront avant peu.
Il se laisse tomber sur un banc… Devant lui, un chien, perché sur trois pattes, compisse un platane, puis il part…sans rien dire! Sylvius voudrait l’étreindre à cause de ce mutisme…
« Et que m’ont-ils raconté, en somme ? Que m’ont-ils conseillé ? Girafe, hippopotame, sarigue, tous, tant que vous êtes ! grognant, mugissant, hurlant, jappant, gloussant, barissant… et me parlant, hélas ! que m’avez-vous appris ? Quand je demandais le bout de ce fin fil d’or qui mène à la gloire, que m’avez-vous proposé ? A quoi bon voir mieux qu’un autre, si c’est pour ne rien tirer de cette vertu ? J’interroge le rêve et l’entretiens de moi… il me parle de lui ! Bêtes, vous me vantiez les seuls biens qui vous manquaient. De ceux-là, je n’ai que faire. C’est offrir une rose à la lune ! — Aujourd’hui, si je parlais de mes bras à un cul-de-jatte, il entreprendrait un sujet de jambes… ou bien un récit de balivernes, comme le fit ma docte fée d’hier soir dont le discours fut d’une ambiguïté superflue. »
Au vrai, il semblait à Sylvius que la marchande d’amours avait dessillé ses yeux pour lui apprendre que des peintres composaient de magiques peintures, et les lui avait fermés aussitôt, afin qu’il ne pût s’inspirer de cette vision.
« A quoi sert de comprendre ? et Dieu dans son ciel, n’éprouve-t-il pas un plaisir moindre à estimer le ton d’une plainte humaine qu’à façonner de ses doigts une nouvelle cigale ? C’est à lui ou à moi-même qu’il me faut demander un conseil… Mais où me trouver moi-même, et où découvrir Dieu ? »
Il se souvint qu’étant enfant il l’avait vu, parfois, dans la fumée des encensoirs.
« Le reverrai-je ? » se disait-il en reprenant sa promenade.
Il marchait, recrutant de vieilles émotions, songeant aux angelots qui volent d’un air extasié. Il portait alors des culottes courtes et, quand il allait à la messe, les saints le regardaient avec leurs grands yeux de pierre. Gentiment, il secouait sa tête bouclée, et les saints aux yeux de pierre semblaient sourire.
« Mais, où suis-je donc ! »
Il avait atteint sans le savoir les jardins du Luxembourg. Là, tout près, se dressait le Panthéon. Sylvius eut un sourire amer.
«Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante…Ah ! que je voudrais… »
Il n’osait achever. — Il brava sa pensée :
« Ah ! que je voudrais dormir mon dernier sommeil en ce lieu ! »
Sylvius résolut de s’y rendre.
Le Panthéon était vide, ou quasi… Trois visiteurs considéraient vaguement les peintures, une jeune femme murmurait à un jeune homme des paroles subites, un vieillard semblait attendre quelque chose… c’était tout. Et Sylvius marchait de long en large, assailli par des espérances de gloire et des souvenirs de religion. — Soudain, il se retourna, touché à l’épaule…
Il ne fut pas étonné. C’était tout naturel… Il y avait derrière lui, une petite femme, mince comme un fuseau, dont les cheveux jaunes, nattés et pressés contre la tête, semblaient la coiffer d’une corbeille précise. Sauf cette vannerie elle était toute nue, et sa chair mate semblait la chair d’un fruit. A ses côtés, un lièvre se blottissait qui portait entre les dents un long brin d’avoine.
Que l’on puisse croiser dans le Panthéon l’ombre errante d’un homme illustre, je l’accorde sans peine, mais il est, avouez-le, tout à fait surprenant d’y faire la rencontre d’une adolescente nue.
Au printemps, et sous un abricotier, Sylvius se fût tout aussitôt livré sur elle à des tentatives déshonnêtes, mais, entre deux colonnes de monument public et avec le sourire naïf qu’elle portait aux lèvres, il n’y pouvait songer.
« Pardon ! dit-elle avec un léger accent oriental, suis-je la première ? »
Sylvius esquissa un salut :
« Qui attendez-vous donc, mademoiselle ?
— Quoi ? vous n’êtes point des nôtres ! Excusez-moi. Sachez au moins que je suis : Madame… oh ! depuis si longtemps ! Et qui êtes-vous, monsieur, vous qui parlez à la Sibylle d’Ancyre ?
— Je suis simplement Sylvius Persane. »
Elle rougit, non des joues mais des hanches, et, toute confuse :
« Pardonnez à mon ignorance, je ne vous connaissais pas. Il y a vraiment trop de gens sur terre. Podas Okus et moi, (Podas Okus est mon lièvre), nous sortons peu. »
Elle s’assit sur une chaise, et, tournant vers Sylvius sa bouche et son sourire :
« Puis-je attendre ici ? L’air de la rue est froid. »
Le lièvre s’en fut gambader, et la tige d’avoine verte et fine qu’il portait aux dents se pliait contre l’air. Sylvius s’assit tout près de la Sibylle, et, lui posant la main sur le genou, dit d’une voix gourmande et qui tremblait un peu :
« Vous êtes donc la Sibylle d’Ancyre !… Oh ! que je vous aime mieux ainsi que telle que j’imaginais votre sœur de Cumes, à travers les traductions juxtalinéaires, vieille, hargneuse, toujours à prophétiser derrière un trépied.
— Mais je suis très vieille ! » dit-elle en laissant se gonfler la bulle de son rire.
Elle se leva, pirouetta sur une pointe ; le lièvre accouru suivit la pirouette… puis elle tendit en l’air une jambe… une jambe inoubliable !… quelle jambe !
« … Et j’ai tant vu de choses !… »
Elle suça son doigt, et, soudain, devenue grave, dit lentement :
« Il me semble que j’ai chaud… »
Puis, très vite :
« Oh ! oui ! oui ! oui ! oui ! oui ! j’ai chaud ! très chaud !
— C’est que vous vous tenez sur la bouche du calorifère… dit Sylvius poliment.
— Tiens ! c’est vrai ! oh ! j’ai chaud comme sous un olivier d’Ancyre !… Et point de puits où boire, et point de pluie, et point de prés humides… Ah ! que je suis mal partagée… Rien ! rien ! J’ai si chaud ! »
Elle réfléchit :
« Ah ! je sais ! »
Elle fit un petit geste biscornu et, au même instant, un bourgeon vert parut entre deux de ses orteils. Il grandit ; il s’éleva ; une tige, des feuilles poussèrent ; un bouton s’ouvrit… et ce fut un grand arum lumineux plein de rosée. — Elle cueillit la fleur, en versa l’eau pure sur son épaule, laissa couler le long de sa chair les petites gouttes en riant sous leur caresse, et, comme les petites gouttes roulaient sur les dalles poussiéreuses, elle se jeta à leur poursuite avec des bonds de chatte et des cris de souris.
Le lièvre bondissait après elle, tenant toujours son brin d’avoine. L’épi, plus lourd, penchait à gauche.
La Sibylle, les mains et les genoux salis, secouait le fuseau de son corps.
« J’ai moins chaud, dit-elle. C’est drôle, l’eau qui court ! »
Elle mit le pied sur une chaise, examina l’ongle de son orteil qu’elle croyait froissé et vint s’asseoir, presque majestueuse en ses mouvements, sur les genoux de Sylvius.
« Je suis folâtre ! oh ! oui ! mais ne vous en offensez pas ! Quand on a vu tant de choses, on s’en moque ! »
Prenant le menton de Sylvius, d’un doigt elle montra les traits.
« Joli front ! jolis yeux ! belle bouche… Embrasse-moi !… Non ! non ! voilà Merlin… »
Dans la nef s’avançait un vieillard inattendu, léger et dansant. Sur sa figure rose, beaucoup d’années avaient inscrit des rides. Une admirable chevelure blanche tombait en boucles sur ses épaules et il était coiffé d’un bonnet pointu, cornet d’azur où brillaient des étoiles. Sa robe était ample, à manches larges et toute composée d’églantines fraîches que des liserons reliaient. Chacun de ses pas faisait un son grêle de fêlure, car il était chaussé d’escarpins de cristal blanc. Il tenait à la main une branche de pommier fleuri, marchait obliquement et fredonnait :
« La rose vient d’éclore !« La fauvette a chanté,« Tout chante avec l’aurore,« En attendant l’été,« La brise est sur la branche,« Le muguet s’est ouvert« Et la chemise blanche« Sèche dans le pré vert. »
« La rose vient d’éclore !
« La fauvette a chanté,
« Tout chante avec l’aurore,
« En attendant l’été,
« La brise est sur la branche,
« Le muguet s’est ouvert
« Et la chemise blanche
« Sèche dans le pré vert. »
Puis il lança en l’air un de ses escarpins qui rebondit comme une sauterelle.
« Bonjour, jeune homme, dit-il en serrant la main de Sylvius… Monsieur Sylvius Persane, je crois ? oui, la marchande d’amours m’a parlé de vous. »
Il caressa la Sibylle.
« Bonsoir, petite ! Tiens ! voici nos amis ! »
Ils se retournèrent. Deux personnes venaient d’entrer. L’une d’elles était une jeune femme vêtue d’une robe en soie verte au tissu de laquelle douze cigognes blanches étaient comprises. Des yeux bridés et petits, une peau de citron clair dénonçaient sa race. Japonaise, cette femme l’était jusqu’en son moindre geste, jusqu’en sa coiffure faite à l’image d’un labyrinthe. Elle portait sur l’épaule un parasol en papier, où un artiste savant, sincère et biscornu avait peint de vives gymnastiques d’amour.
L’homme blond et pâle qui donnait le bras à cette mousmé était en plus simple appareil. Seul un duvet bleu l’habillait et l’on eût dit qu’on l’avait vêtu de plein ciel, qu’il s’était roulé sur des flots méditerranéens, que toutes les choses bleues qui passent dans l’esprit des jeunes filles s’étaient posées contre sa chair. Je ne le décrirai pas davantage. Imaginez-le seulement de teint livide, couvert d’une neige azurée, et de figure fort indécente.
« Déesse de la Longévité, dit Merlin à la japonaise, je crois que le moment est venu. »
Tous quatre marchèrent vers le fond en causant et sans plus prêter d’attention à Sylvius. Merlin agitait sa robe d’églantines et claquait à chaque pas une note avec ses escarpins. La Sibylle était suivie de son lièvre, l’homme bleu que l’on appelait le dieu du Vent glissait comme une brise, et la petite japonaise tournait le manche de son parasol. Elle s’arrêta un instant devant un pilier, sortit un crayon de sa poche, et, vite, dessina sur la pierre un petit étang rond, un volcan, un brin de bambou, un nuage en spirale, puis elle reprit sa place auprès des autres.
Sylvius les suivait, quelque peu surpris, mais point épouvanté. Le commerce des dieux, tel qu’un vin fort, lui faisait une âme légère et cordiale.
L’homme bleu alla chercher des sièges et, aussitôt, sans préambule, Merlin l’Enchanteur parla :
« De divers côtés on se plaint d’une grande misère poétique. On ne chante plus, paraît-il. Paris est affamé de rhythmes… »
Sa voix fine semblait être une voix de cascade.
« … Il nous faut donc créer un poète. Je vous ai réunis pour le doter de vertus… »
Les trois dieux exprimèrent leur mécontentement par des grimaces et des moues.
Merlin poursuivit son discours :
« … Ne prenons pas, si vous m’en croyez, un nouveau né, mais quelque rimeur déjà connu. Il suffira de lui donner un peu de génie. Nous évitons ainsi les dangers de l’enfance : maladies, parents inhumains, accidents divers. J’ai réuni, sous un prétexte de cénacle, tous les poètes qui ont publié un livre, cette année. Si l’un de vous veut se charger de le choisir ?… L’assemblée a lieu dans la Taverne, tout à côté. Allez-y, dieu du Vent, je vous sais rapide et perspicace. Vous aurez bientôt fini, n’est-ce pas ! »
Le dieu du Vent pinça les lèvres, salua et sortit.
Un poète allait donc paraître ! Un poète sur le front duquel le laurier double serait posé !
Sylvius gémit en songeant à cela. Il devait donc assister au couronnement d’un inconnu le jour même où lui, Sylvius, briguait la couronne !
« Oh ! ne te lamente pas ! »
Une flûte amoureuse avait passé dans l’air.
« Ne te lamente pas ! Ecoute ! »
C’était la Sibylle d’Ancyre qui se dressait sur la pointe de ses pieds et penchait son buste vers Sylvius.
Elle s’assit à califourchon sur une chaise…
« Voyez vous, madame d’Ancyre, murmura le jeune homme sans se douter du ridicule de ce début, je suis bien malheureux de n’avoir pas été choisi. J’aimerais tant être un grand homme ! Qui choisira-t-on ? Je le déteste déjà !
— Je ne sais trop, dit-elle, en arrangeant le lacis blond de sa chevelure, mais tu peux faire de grandes choses par toi même… Prends mon exemple. Je ne suis qu’une petite Sibylle et n’ai d’autre vertu que d’aimer les jolis hommes… pourtant, je suis célèbre, oh ! tout à fait !… Tu veux mon secret ? Donne-moi ta bouche ! »
Sylvius joignit ses lèvres aux lèvres fines.
« Tu embrasses bien ! » dit la Sibylle d’un air entendu.
Elle remua un peu ses hanches pour s’asseoir plus commodément, gratta son petit ventre brun, cueillit avec deux doigts de pied une corolle naïve dans un des tableaux de Puvis de Chavannes, et murmura :
« Voici : il faut savoir observer… Au seuil de mon jardin magique, je vois, tout le long du jour, et jusque très avant dans la nuit, venir à moi des suppliants. Il y a des marchands, appuyés sur leurs hautes cannes et suivis d’esclaves qui posent à mes pieds de belles étoffes où mille tisserands usèrent leur regard. — Je les observe, comprends-tu ?…
« Gagnerai-je encore beaucoup d’argent ? » demandent-ils :
« Et, pour leur agréer, je regarde les feux dansants qui tourbillonnent dès le crépuscule autour de certain buisson d’épines que je plantai au temps de Salomon. Je compose mon oracle d’après leur agitation… et les marchands partent, joyeux ou tristes, et je les vois décroître et disparaître sur la route.
« A mon seuil je trouve aussi des petites filles qui pleurent et qui portent à leurs cuisses les traces sanglantes d’un premier amour. Elles se tiennent devant moi et tremblent, craignant de se voir dédaignées, car elles ne m’apportent guère que des fleurs ou des colombes…
« Garderai-je mon amant ? »
« Alors je considère la révolution des âges dans un bassin dont j’ai rendu l’eau prophétique, et j’y vois leurs larmes… Mais, avant de les renvoyer, je joue avec elles, dans ma prairie, à des jeux enfantins qui les consolent mieux que des paroles de magie.
« Je vois aussi des faunes qui craignent de perdre leur divinité, des vieillards qui me consultent pour l’incubation d’un songe heureux, des enfants blonds qui me demandent une étoile, et j’entends venir du fond des campagnes la plainte enthousiaste des Hermès triviaux qui se lassent d’être immobiles dans leurs gaines. — Pour eux, je regarde les points de feu qui tombent du ciel, j’étudie le vol des alouettes, j’écoute la résonnance de l’écho, et, couchée dans l’herbe, le bourdonnement des eaux souterraines.
« Enfin, parfois, quand la foule vient assiéger ma demeure, se plaignant du vent ou de l’ardeur apollinienne, je choisis un bûcheron, le plus robuste de la troupe, et, lui mettant aux mains une hache divinatoire, je l’enjoins de la lancer contre le chêne qui couvre ma maison… L’homme est là, suant au grand soleil, le torse nu, il lève la hache et la jette. Elle s’enfonce jusqu’au cœur… Son bois vibre… Ah ! qu’il est doux de guetter l’avenir dans ces vibrations… La foule s’en va, lentement, mais je garde le bûcheron, et, jusqu’au matin, je ris près de ses lèvres.
« Vois-tu, Sylvius, j’ai tant regardé les hommes naître, aimer et mourir que je comprends sans peine les songes des divinités. »
Sylvius écoutait, la tête basse. Quand la Sibylle eut achevé, il leva son regard.
Merlin l’Enchanteur était tout près de lui donnant la main à la petite japonaise qui faisait toujours virer son parasol.
Au moment où elle allait parler, Merlin dit :
« Non ! laissez-moi le consoler d’abord ! Je comprends votre chagrin ! écoutez-moi, Sylvius, je suis très vieux, je connais la vie. Vous voulez arriver à de hautes destinées ? Ayez le sens du mystère !
— Il se trompe, interrompit la petite japonaise ! C’est de patience que vous avez besoin ! »
Et, ce disant, elle secoua l’édifice de sa chevelure d’où s’échappa un papillon.
« Quand le monde eut cessé de flotter dans l’éther comme une tache d’huile, je me suis assise au fond d’un temple en porcelaine…
— … Tout cela c’est de la cosmogonie, dit Merlin brusquement. Appréciez bien le mystère qu’éveille l’image d’une colombe perdue, battant des ailes dans une forêt, au crépuscule… »
Sans se troubler la petite japonaise reprit :
« … Je me suis assise dans un temple orné de losanges en papier vert, et, depuis lors, j’attends, immobile…
— Regarde, s’écria Merlin, au fond des puits, tu y verras l’anneau de tes fiançailles, mais prends soin de…
— Et depuis lors, j’attends, immobile, que jaillisse hors des eaux le beau dragon Izanakami qui doit me féconder du dernier Dieu…
— Regarde les étoiles ! disait Merlin, apprécie leur scintillement !
— Sois patient ! dit la déesse. Je fus si patiente que je fascinai, pour le donner à la Sibylle d’Ancyre, ce lièvre qui poursuivait sans trêve, une avoine aux dents, le petit démon de la fantaisie, nain rapide, dont la chair est d’or. La patience…
— Le mystère seul…
— Voilà qui est fort bien, dit Sylvius en les interrompant, mais, quand bien même je serais observateur, patient et saurais apprécier le mystère, cela me rendra-t-il poète, héros, génie ? »
Il interrogea du regard les deux déesses et Merlin qui ne répondirent pas à cette question. Disons plus, ils eurent l’air gêné et se retournèrent hâtivement quand le dieu du Vent rentra.
Il paraissait de très méchante humeur. Son duvet bleu était taché de poussière, et, par endroits, de boue. Il portait dans ses bras un corps que Sylvius vit mal, ou plutôt dont il ne vit que la chevelure, rousse et mêlée.
Le dieu du Vent s’approcha.
Sylvius prévoyait qu’il allait se passer quelque chose, et pourtant il était distrait, intéressé surtout par un chien galeux et maigre qui venait d’entrer dans le Panthéon à la suite du dieu et semblait vouloir chercher noise au lièvre de la Sibylle.
Les quatre dieux s’étaient assis. L’homme bleu avait déposé son fardeau. La lumière avait diminué comme par enchantement. On ne voyait plus que la tête rousse prosternée devant Merlin et les visages des divinités qui brillaient par eux-mêmes.
Puis on entendit la voix de Merlin :
« Couronnons ce poète ! que les balbutiements d’Orphée trouvent sur sa bouche un léger écho ! Déesses et dieux, faites-lui vos présents, et toi, dieu du Vent, inspire-le d’un souffle poétique, modéré mais sensible ! »
Il ajouta sur un ton bourru :
« Poète ! sois touché par le mystère !
— Sois patient ! » dit la japonaise avec une grimace de dépit.
Et la voix de la Sibylle s’éleva comme le chant d’une flûte alexandrine :
« Observe bien ! »
Elle accompagna ces deux paroles d’un geste de mauvaise humeur.
Le dieu du Vent se pencha, souffla vaguement sur les cheveux roux et tourna le dos.
Ce fut tout.
Sylvius écoutait à peine, cela le laissait indifférent… Le chien galeux poursuivait toujours le lièvre. Merlin l’Enchanteur vérifiait le timbre de ses escarpins en les choquant l’un contre l’autre. La déesse de la Longévité s’amusait à s’asseoir dans sa jupe et la Sibylle courut sauver du trépas Podas Okus poursuivi.
Puis, ils s’apprêtèrent à partir. Chacun d’eux saluait Sylvius, en passant, d’un petit geste amical.
« Comme vous êtes gentils ! » murmura le jeune homme humblement…
Il arrêta le dieu du Vent :
« Soufflez un peu sur moi s’il vous plaît ! J’ai si envie d’être…
— D’être poète ! pensez-vous ! dit le dieu, narquois. Il y en a bien assez d’un pour aujourd’hui ! J’espère qu’on ne nous dérangera plus ! Le monde ne saurait marcher sans les poètes, paraît-il ! Ah ! misère ! Regardez-le sortir, « le nouvel Orphée » avec son chien galeux ! Quelle tournure ! »
Sylvius regarda vers la porte, mais il ne vit que la queue du chien.
« Non ! voyez-vous, reprit le dieu du Vent en lissant son duvet, cela me dégoûte d’être dérangé avec Merlin et ces dames pour fortifier un ennemi ! C’est nous qui dotons l’homme de génie, il s’en sert pour démolir nos temples ! Vous verrez ! nous finirons par coucher sous les ponts ! Ah ! bonsoir ! »
Le dieu du Vent partit. Un peu de poussière tourbillonna dans son sillage.
« Il dit vrai ! murmura la Sibylle. Nous vous aimons bien, vous qui ne pensez pas à créer ! Vous ne nous faites point de mal, au lieu que les grands hommes ! Vous… Toi… tu as les yeux clairs, l’oreille fine, le nez délicat, tu entends, tu goûtes, tu vois… Serais-tu capable de meurtrir une déesse ? Non ! n’est-ce pas ! »
Elle sourit avec des lèvres molles, rêva un peu, puis, prenant Sylvius par le cou :
« Partirai-je sans emporter rien de toi ? Une mèche de cheveux !… pour ma collection !
— Je ferai mieux, dit Sylvius en tâchant de poser ses lèvres sur la coiffure en corbeille de la Sibylle. Je te donnerai une jarretière. »
Et il prit à son genou le ruban dont le petit amour s’était fait un collier.
La Sibylle doubla la jarretière à sa cheville, leva la jambe pour voir l’effet de la soie saumon contre une chair brune, saisit la main de Sylvius, la pressa entre ses petits seins et, brusquement, s’enfuit en criant :
« Adieu ! Tu es joli ! tu es joli ! Je t’aime bien ! »
Une jambe… la jarretière… un pied nu… puis plus rien ! Sylvius se trouva seul. L’Enchanteur et la japonaise avaient disparu… Il ne restait plus personne.
Sylvius s’en alla.
« La gloire ! un inconnu s’en est emparé ! Ah ! pourquoi n’irais-je pas la demander aux saints figurés en pierre qui me souriaient jadis ?… aux angelots ?… à Dieu lui-même ! »
Il partit hâtivement, mais, s’étant retourné, il lut encore sur le Panthéon ces mots :
Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante.