De l’air sifflant, un fouillis de toits, de cheminées, de girouettes, des plumes, de l’ombre, et, tout soudain, mille étoiles qui scintillèrent en chaque lieu du ciel, des nuées monstrueuses dans lesquelles Pégase donna des naseaux et de la crinière, auxquelles il se mêla, dont il jaillit, cheval irisé, — un galop libre, enfin, sur une plaine de vapeurs tourmentées où des éclairs et des lumières anguleuses décelaient une vallée, un précipice, un sentier, une fleur limpide et embaumant, un fil de cascade, un palais à tuiles d’or, et creusaient de grands puits d’espace, gouffres extraordinaires et vagues au fond desquels Paris luisait obscurément par certaine émanation de jour, — tel fut leur voyage, aussi rapide que si quelque vocable de magie l’eût suscité.
Maintenant, le coursier divin flotte sur un massif de nuages. Il flotte en faisant de grands cercles et ralentit de plus en plus son essor. Une chanson plaintive irradie de ses ailes et toutes les teintes diurnes, exhalées de la terre vers cette région sublime, étincellent sur lui.
Région sublime, en vérité, région pénétrée de la douceur d’une aube, région verdâtre, mais où des étoiles sont suspendues !… A l’horizon se courbent des montagnes légères, et, dans des bosquets d’arbres, de grands lacs flous dorment, chargés de cygnes. Des arches, des colonnades, des portiques, de larges hémicycles se dressent en tous lieux, et ces architectures, faites d’une matière si lucide et si simple qu’on les dirait bâties de seule clarté, se fondent soudain en eaux écumantes, fleurissent, ou vacillent comme des flammes, ou bien parlent entre elles…
Et c’est ainsi : — Persane en face de l’émerveillement.
Pégase plane toujours. De temps en temps il baisse la tête, broute au passage une corolle de cristal brillamment éclose, et son sabot s’embarrasse alors de quelques flocons. Penché sur l’encolure du cheval, Lautonne interroge les gouffres d’un œil passionné. Son regard qui dédaigne les apparences de ce pays est attiré vers en bas, mais Sylvius crie de bonheur.
Sur cette plaine dont le sol mouvant se gonfle de vagues grises, dans cette atmosphère peuplée des couleurs du prisme et dont la teinte fondamentale est celle d’un abîme aquatique, il ne sait plus quelle Ombre contempler. — Les planètes laissent pendre leurs fils de flamme qu’une incertaine brise agite mollement, du sein de la lune se dévide la fumée d’un arome, et toutes les étoiles grésillent.
Sylvius, la folie au front, regarde.
Voici un cèdre majestueux qui chante gravement, voici une rose livide qui soupire. Des fruits d’opale, d’émeraude et de rubis pendent à des branches que nul arbre ne porte et qui, apparues soudain, tendent leurs oranges, leurs groseilles acides, leurs mirabelles, leurs cerises, comme des désirs. Voici que surgit un vol de papillons, fleurs frêles du jour… une spirale d’air accourt en chantant et les enlève… Une grande corolle, un lis renversé, danse sur le tapis d’une feuille, mais trois accords qui se succèdent en mineur l’enlacent et s’évanouissent… Un parfum d’éther palpite sur ce pétale flottant. Sur cette pierre, rêve un parfum d’œillet… Un souvenir passe, liquide et doux… Un regret danse solitairement sur le sable d’une allée. Couchée dans un pur rayon, une joie d’enfant se lamente… Soudain, tandis qu’un sistre jouaille au loin, une étoile descend du ciel… chante… s’en va… Une autre étoile sort d’un bosquet, poursuivie par un songe, mais le songe blêmit, se fige, devient statue, et l’étoile se retire à pas lents… Un frêne qui murmure de beaux vers évente une troupe d’oiseaux voltigeants, puis, les rappelle pour les prendre dans son feuillage, cependant que sur les branches un serpent d’opium laisse glisser son très long corps et, pendu, se balance.
Sylvius tend les bras, voulant saisir quelque chose de ces beautés. Une pivoine se moque de lui, luxuriante, pompeuse et belle. Sylvius hurle sa joie, mais il effraie un sanglot qui souriait au bruit de mer d’un coquillage… Sylvius agrippe dans l’air une merveilleuse passante : c’est une brise… elle élude l’étreinte et s’enfuit, à reculons, une pervenche aux lèvres…
Regarde ! regarde ! ah ! pour Dieu ! regarde bien ! Regarde ! touche ! écoute ! respire ! repais-toi de ces choses ! Entends ces trois roseaux prolonger une plainte fluviatile et ces trois nuages chanter un chant d’amour ! Mêle toutes les séductions qui s’offrent à toi et ne cherche pas plus outre. Un astre laisse tomber une larme, l’air s’obscurcit, trois ballerines se joignent, le vent tourne avec elles… à leurs pieds une gerbe d’argent s’effeuille, épi par épi ; elles prennent les minces tiges et s’en couronnent, (on dirait que la lune s’est posée sur leur front), puis elles disparaissent, pleurantes. — Un essaim de rires accourt, des fleurs s’ouvrent, une impitoyable gaieté tombe du ciel et l’on voudrait, oui, l’on voudrait vraiment que, sur cette pelouse d’un vert audacieux, un herboriste à chapeau pointu cherchât des simples.
La bouche grande ouverte, Sylvius se renverse sur la céleste croupe. Tout à coup, Lautonne qui serre dans sa main un flot de crinière se retourne vers lui :
« Taisez-vous donc ! comment voulez-vous que je trouve la jeune personne, si vous criez ainsi ? »
Il plonge encore son regard dans un gouffre qui vient de s’ouvrir, et, grinçant d’un petit rire acide, il murmure :
« Ah ! la mâtine ! je la tiens ! Pégase ! pique droit ! »
Le cheval flaira l’abîme, renifla, refusa d’abord, puis, repliant ses ailes et prenant son appui sur un coin de nuage, il tomba dans ce vide obscur comme une gigantesque alouette.
Le temps de pousser un cri, et l’air les portait de nouveau, soutenant les grandes ailes frémissantes, mais la terre était proche. Sylvius essuya ses yeux noyés et reconnut l’endroit. — C’était les lacs du Bois de Boulogne. La lune lui révélait des lieux familiers.
« A droite ! criait Lautonne. Tout droit maintenant ! Non ! plus à gauche ! Elle doit être près de ce bosquet, là-bas, où il y a un globe électrique. Le vent m’apporte son odeur. »
Frôlant de ses sabots la cime des arbres, Pégase voltigeait, et son passage rapide faisait chanter les feuilles. — Il dépassa le lac d’un long coup d’aile, hésita un instant, puis, suivant l’ordre de son maître, vola vers la Muette.
« Halte ! » cria Lautonne.
Le cheval chercha un passage, et, plongeant tout à coup dans les ramures, léger, il atterrit. Aussitôt les deux cavaliers glissèrent le long des flancs humides, et Sylvius fut quelque temps avant de retrouver son équilibre naturel.
Déjà Lautonne bouchonnait Pégase.
« Va paître près d’ici ! dit-il, je te sifflerai dans une heure ; il y a de l’eau fraîche au bout du sentier. »
Puis il entraîna Sylvius en se hâtant d’un pas inégal, les cheveux en désordre, le nez au vent.
« Par ici ! je la flaire ! marchez doucement. »
Le sous-bois était baigné dans une ombre frêle où la tunique du poète rayonnait. Elle traînait à terre, et, parfois, au passage d’une herbe rude, il s’en détachait des lucioles.
Sylvius eût voulu ralentir sa marche, la douceur de l’air le charmait et il se fût volontiers attardé à jouir de ce mystère humide et pénétrant qui hante un bois nocturne, lorsqu’une eau sommeille ou jase alentour.
Et voici qu’un jour blafard brille à cet endroit tout proche où le chemin qu’ils suivent fait un coude. On eût dit d’une petite aube artificielle et blanche. Lautonne étouffa un rire :
« Elle va être bien étonnée. »
Ils se trouvèrent devant un bouleau assez majestueux et que l’éclat d’une lampe à arc, suspendue non loin, ornait de sa lumière dure. Cela sentait, dans un lieu vaguement concerté en vue d’effets mélancoliques, l’éclairage d’une gare provinciale. Sur les branches basses, festonnées d’un lierre indigent, des loques de velours noir pendillaient. Elles remuaient parfois, révélant une compagnie de chauves-souris.
Lautonne se retourna vers Sylvius.
« Enfin nous y voici. Pardon de vous avoir fait courir, mais je craignais qu’elle ne vous échappât.
— Qui poursuivez-vous donc ?
— Etes-vous bête ! Je poursuis Clorinde, ma muse ! Vous ne la voyez pas ? Sa cachette n’aurait pas trompé un enfant ! »
Et il montra le feuillage supérieur du bouleau où Sylvius aperçut, en effet, lorsqu’il se fut approché, la forme accroupie d’une femme vêtue d’un maillot vert.
Lautonne la menaça du doigt.
« Clorinde ! je te vois ! tu es prise, coquine ! »
Un rire limpide répondit avec ces mots :
« Oh ! pas encore ! Viens donc me toucher ! Ce soir tu mordras la poussière ! »
Alors Lautonne injuria la muse ; elle répliqua, et ce fut une cascade d’imprécations. — Monstrueux, burlesque et grave cependant le poète recula de quelques pas. — Lentement il défit le rayon de lune qui l’enveloppait. Les arbres murmurèrent de surprise, à l’aspect de cette hideur nue, et un oiseau s’enfuit en criant. Lautonne fixa un bout du rayon sous son pied, et, soudain, d’un brusque mouvement, jeta le reste vers la branche où Clorinde était assise.
Le rayon se dévida, trembla dans l’air puis, ayant atteint les feuilles hautes, il les écarta et se tendit, comme lorsqu’il quittait la lune.
Le bois entier se tut. On n’entendait que la course musicienne du ruisseau et le frôlement que faisaient les chauves-souris avec leurs ailes…
La muse se dressa, verte dans la verdure, et, posant sur la route de lumière bleue un pied délicat, elle s’apprêtait à le suivre ainsi, prudemment, jusqu’à terre, mais elle trébucha et tomba assise. Ce fut dans cette attitude et les jambes hautes qu’avec une claire clameur elle glissa le long du rayon de lune jusque dans les bras de Lautonne.
Reculant de quelques pas, celui-ci se campa fièrement, montra sans pudeur son abominable corps et s’écria :
« Je ne veux point profiter d’une maladresse ! Prenons nos distances, ma chère ! »
Un peu confuse, Clorinde se retira en un coin obscur, enleva son maillot vert et reparut, délicieusement dépouillée de tout voile, brune et les seins hauts. Elle frappa sa peau nue de deux divines paumes comme si elle s’apprêtait à quelque lutte. Lautonne fit les mêmes gestes avec une exubérance désordonnée, et, tout à coup, les deux corps coururent l’un à l’autre et se joignirent dans un enlacement. — Ils roulèrent sur le sol et s’y tordirent. — Le gnome se mêlait à la superbe enfant dont les jambes parfaites alternèrent avec des mollets en ceps de vigne ; la chevelure noire coula sur les crins roux, comme une nuit sur une ardente aurore, et des cris aussi se mêlèrent, cris de bête et cris de déesse, si bien qu’on ne savait plus si c’était de colère ou d’amour qu’ils se démenaient ainsi.
Le bois entier haletait d’émotion, des rameaux se penchèrent pour mieux voir, à petits bonds un lapin s’approcha et les pierres écartèrent leurs aveuglantes mousses.
Parfois, les deux lutteurs se séparaient d’une secousse, sales de poussière et de sueur, s’épiaient, penchés sur les genoux et couraient encore l’un à l’autre. Ils roulaient de nouveau, et, toujours, la muse résistait à Lautonne, vaillante et soutenant le choc de cette difformité, quand, soudain, il y eut un double cri. La muse, renversée, touchait la terre des deux épaules, tandis que Lautonne trépignait sur le beau corps et le battait avec ses pieds tordus dont les orteils se dressaient de joie.
« Evohé ! cria-t-il.Clorinde vaincue, poème en vers libres ! »
Sylvius bondit, le sang aux joues, repoussa une branche qui tâchait de l’arrêter, trébucha contre une autre et se jeta vers Lautonne, mais le poète avait déjà saisi la muse par les cheveux et la traînait dans le bois, sifflant follement. Pégase qui, après boire, était allé galoper un peu au-dessus des arbres, fondit au même instant devant son maître. Il piaffait sur la mousse, prêt à repartir… Un frémissement, un large coup d’ailes et la Bête avait pris l’essor, chevauchée de Lautonne, qui, lui-même, portait sur son dos, renversée et les jambes ouvertes, la merveilleuse femme riant aux éclats ! — Sous le souffle des plumes divines, les chauves-souris s’étaient détachées de leur bouleau et suivaient le vol de l’étalon.
Hurlant de colère, Sylvius au galop suivait dans le bois le sillage de Pégase qui volait au ras des arbres, tout près de lui.
Elle ! c’était elle qu’il voulait ! Elle dont la chair saignait sur la blanche croupe du fait d’une blessure. Trois gouttes rouges apportées par le vent tombèrent sur sa main. Il se cognait aux arbres, se hâtait, insoucieux des chutes, les yeux toujours fixés vers la vision qui s’éloignait peu à peu, majestueusement, la splendide vision du demi-dieu, du monstre et de la muse que suivait comme une ombre le vol velouté des noctules.
Ils montèrent, ils pâlirent, ils se mêlèrent à la nuit supérieure, puis, tout à coup, dans un ample rougeoiement qui brasillait là-haut, Sylvius vit, tendue entre Hercule et le Cygne, une gigantesque lyre d’or dont les cordes donnaient un chant et, dans le réseau desquelles, ainsi qu’en une toile d’araignée, Lautonne, roux, Clorinde, brune, et le neigeux Pégase étaient pris et se débattaient.
Ce fut le mirage d’une seconde ; bientôt on ne vit plus rien sous les étoiles que deux grands nuages qui comblaient peu à peu le ciel entier.
Des traits de pluie cinglèrent Sylvius. Il marchait toujours droit devant lui.
Il regardait les trois gouttes de sang qui tachaient son poignet. Il en porta la marque à ses lèvres.
Il croisa une route où brillaient des fleurs jaunes de réverbères.
Il la suivit.
« Malheur ! malheur à moi ! Elle est partie, celle que j’aimais ! Malheur ! Quand reviendra-t-elle me toucher de ses inoubliables mains ? »
La pluie tombait dru. Sylvius marchait vite et pleurait en marchant. Il marchait sans but. Il vit enfin devant lui, la Seine, huileuse et sombre.
Où était-il ? Comment le savoir ?
Sous un pont, deux falots rouges trouaient le fleuve de deux blessures. Il longea la berge. Des péniches lourdes brillaient par un point de feu et les reflets de la lune réapparue. — Sur l’arrière d’un chaland, une lanterne éclairait deux seaux et une cage où dormait un merle. Sur la route, des charrettes craquèrent joyeusement. Sylvius arrêta ceux qui les conduisaient.
« Où suis-je, ici ?
— A Billancourt, mon brave monsieur. Nous allons à Paris. Si vous voulez vous asseoir sur la charrette, c’est assez propre… rien qu’un peu de fumier. »
Et, de cette façon, Sylvius Persane atteignit une rue voisine de la sienne.
Il sanglotait toujours, il grelottait aussi. Rentré dans sa chambre, il se jeta tout habillé sur ses draps, et, pleura au creux de son oreiller, comme un gosse. Possédé par une bruyante tristesse il criait :
« J’aime ! j’aime ! j’aime à en mourir une muse évanouie dans le ciel ! Je veux qu’elle soit à moi ! Je veux le rêve et la gloire qu’il donne, et toucher les cordes de la grande lyre, et cultiver en moi d’impérissables fleurs ! »
Et, cependant, il descendait tout lentement dans le sommeil.