X

« Monsieur Lautonne ?

— C’est bien ici… Dernier étage… Essuyez vos pieds… »

Se pencher sur un cristal de source donne l’envie d’y boire, et, dès l’instant où, vers midi, Sylvius se fut éveillé, il ne désira rien tant que se retrouver en présence de cette muse qu’il chérissait déjà, croyait-il, d’un si puissant amour. S’étant fatigué l’esprit à composer des stratagèmes qui le rapprocheraient de la belle enfant, et n’en ayant point trouvé d’efficaces, il résolut d’aller chercher l’idole dans son temple, le parfum dans son calice… Clorinde chez Lautonne.

Il avait gravi les sept étages ; s’arrêta pour souffler, puis, frappa à la petite porte.

« Entrez !… Ah ! c’est vous ! »

Lautonne était seul, assis à sa table de travail. Dans la chambre régnait toujours un désordre puissant. Au bouton de la fenêtre une jupe de femme pendait.

« Je vous dérange !… Vous travaillez ?…

— Vous ne me dérangez pas, et je travaillais à peine. Souffrez d’ailleurs que, sans plus tarder, je vous fasse mon baise-main pour les attentions providentielles que vous eûtes, hier soir, à mon endroit. »

Déjà Sylvius affirmait que ce n’était point un service qui méritât d’être reconnu, mais Lautonne insistait :

« Si ! si ! tout autre que vous m’eût laissé choir au ruisseau… »

Il considérait ses énormes mains de lutteur, et, de temps en temps, se les passait dans les cheveux.

« Je n’oublie pas un bienfait !… »

Sylvius regardait de droite et de gauche dans la chambre :

« Que fait donc, ce soir, votre délicieuse, votre parfaite amie ?

— Comment la connaissez-vous ? Ah ! vous la vîtes à la Taverne d’or, tandis que vous m’offriez à souper ! La réconciliation eut lieu le soir même, tard dans la nuit, je ne sais au juste à quelle heure. Si vous étiez resté quelque temps de plus à mes côtés, quand vous me ramenâtes, vous l’eussiez mieux qu’entrevue. Que fait-elle, demandez-vous ? A cette heure ? Elle court et peut-être se prostitue. Il faut bien vivre ! J’entends, il faut bien que je vive… Et puis ! à quoi servirait de la brider ? Elle deviendrait laide ! elle se flétrirait ! Que gagnerai-je à ce qu’un jour, pour une contrainte imposée la veille, elle se réveillât avec le nez difforme ?

Sylvius ne savait que penser. Depuis qu’il était entré, il sentait en lui des mouvements de haine sourde à chaque regard jeté au poète… De haine !… non, il se flattait !… de rancune, tout au plus, et il ne cessait, en outre, de s’étonner que Lautonne n’eût point encore fait d’allusion à leur céleste équipée de la veille, singulière, à coup sûr, et d’un charme assez neuf.

Lautonne poursuivit :

« Enlaidir Clorinde ! Ah ! Dieu garde ! il ne me resterait plus rien à contempler ! Lorsque j’interroge un miroir, Clorinde met sa tête sur mon épaule et cela fait une plaisante image. L’enlaidir en la contraignant ! Pensez-vous ! je suis, à moi tout seul, d’une laideur copieuse, apaisante, définitive… Ne protestez pas avant d’avoir vu mes mollets ! Ils sont extraordinaires ! mais Clorinde est belle. Je l’aime ainsi : libre, folle, avec ses beaux cheveux noirs souvent dépeignés, avec sa belle chair que je compare à celle d’une olive et que je prête aux passants pourvu qu’ils me la rendent aux heures où j’ai besoin de parfums et de tressaillements. Ah ! cher monsieur ! quand un âge mûr m’aura touché, j’entreprendrai peut-être de raisonner sa fièvre et de mettre en sa débauche quelque méthode, mais je suis jeune ! Laissons donc la brise souffler où bon lui semble et goûtons sans récriminer les teintes et les accords de l’heure ! »

Ici, Persane eût désiré interposer quelque remarque désobligeante et, pour le moins, traiter Lautonne, proprement, de petit saligaud, mais le monstre était en trop belle verve :

« J’aurais tort, disait-il, en accentuant ses paroles de gestes aisés, j’aurais tort de forcer ma nature. Depuis le jour où, sortant d’une brasserie, aux banquettes de laquelle vingt camarades en cénacle faisaient commerce d’admiration par compliments, je humai en moi certaine fleur de génie et ressentis, la nuit d’après, de fort prodigieuses émotions, je ne saurais trop laisser croître ce talent dont j’affirmais jadis l’excellence, sans beaucoup y croire, et dont je connais aujourd’hui la réalité. »

Voilà qui rappelait Sylvius à de pénibles pensées. De nouveau il brûlait de parler à Lautonne des aventures qu’ils avaient eues ensemble, mais pouvait-on avouer une fantasmagorie ? Ceux qui ont vu le visage des dieux doivent-ils rompre le secret de leur extase ? Pourtant, il avait de telles démangeaisons d’être indiscret qu’il ne put se tenir coi.

« Vous souvenez-vous bien de votre soirée d’hier ? »

Il attendait un sourire de complicité, — quelque signe qui reconnût son allusion. Sur la figure de Lautonne il n’y eut qu’une grimace perplexe. Il se tut, semblant rêver…

« Ah ! oui ! s’écria-t-il, la mémoire me revient ! Rentré chez moi, réveillé quelque peu de mon ivresse et ne vous trouvant plus là, j’eus une idée de poème que j’ébauchai tout aussitôt, en vers libres, à l’honneur et l’usage de mon amie. Achevé, il vous sera soumis afin que vous m’en donniez votre sentiment. Le titre :Clorinde vaincue, sans plus ! »

A cet instant, la porte s’ouvrit et ce fut Clorinde.

Quoi qu’il en eût, Sylvius ne pouvait reconnaître en cette petite femme, à peine jolie dans la lumière du jour, toute simple et qu’on aurait dite vouée à des travaux d’aiguille, la merveilleuse muse de la veille, si nue sous ses cheveux noirs. Pour reprendre l’apparence qu’elle avait à la Taverne d’or quand elle embrassait Lautonne, au grand dégoût de Sylvius, il ne lui manquait en vérité qu’un chapeau à plumes en place de la modeste coiffure dont elle accentuait l’ombre de ses cheveux, et quelques touches de fard.

Elle s’arrêta au seuil de la chambre.

« Je suis de trop ! Vous devez causer de choses que je ne comprendrai pas !

— Viens donc, dit Lautonne et ne fais pas la bête ! »

Clorinde s’avança de quelques pas. L’expression craintive qu’elle avait aux lèvres fit brusquement place à un air de fureur. Elle regarda Sylvius :

« C’est vous qui soûliez Vincent, l’autre soir, à la Taverne d’or ? Ah ! que je vous y reprenne ! »

Persane se défendit. Lautonne haussa les épaules.

« N’ennuie donc pas mon ami ! Assieds-toi par terre puisque les deux chaises sont occupées et laisse-nous tranquilles.

— Tu le prends ainsi ? Eh bien ! j’avais quelque chose à te dire… tu vas l’entendre ! Je m’en moque un peu que ton ami soit là ! »

Et Clorinde se mit à vomir des imprécations. Dans cette algarade où la voix montait vers l’aigu, il y eut toutes les injures, les lourdes, les vives, les basses, les intimes, toutes, et d’autres encore que Sylvius ne comprit pas. Elle reprocha à son amant de la prostituer sans qu’il lui en sût gré et la remerciât par autre chose que du mépris. Elle ridiculisa l’art de Lautonne, sa peine, ses rêves, et, peu à peu, élevant le ton de l’apostrophe, s’en prit aux formes où se plaisait son talent.

« Péridots ! saphirs ! smaragdites ! béryls ! escarboucles ! Quoi encore ? ah ! oui ! Topazes ! chrysolithes et lapis-lazuli !… Voilà tes vers !… avec des parfums en plus où tu n’as jamais mis le nez et des fleurs que tu n’as jamais vues. Pourquoi tout cela quand il est si simple de me regarder !… Pauvre garçon ! »

Lautonne était un peu pâle.

« Vraiment, je ne saurais endurer plus longtemps… »

Il marcha vers elle d’un pas lourd. — Clorinde recula jusqu’à la cloison. Elle s’y tint collée, les bras ouverts, les mains plates, le coin gauche de sa bouche un peu tordu, Lautonne, hanché sur une jambe la regardait en silence. Soudain, avec un ahan de bûcheron, il la renversa par une dure gifle. Le cœur de Sylvius battait à grande fièvre, mais il ne sut avoir ni paroles ni gestes de secours, car l’étonnement le tenait interdit. A ses pieds, Clorinde, allongée comme une couleuvre, contemplait Lautonne avec des yeux suppliants, mais dont l’expression était douce… mieux que douce : ravie. C’est ainsi qu’un bon chien contemple son maître, même sous la cravache. Puis la colère secoua le jeune homme. Ah ! tenir Clorinde contrite et prosternée, comme une idole tient son suppliant !… Il se jeta sur Lautonne et, lui saisissant le poignet :

« Vous osez !…

— Ah ! mêlez-vous de vos affaires, n’est-ce pas ?… »

Mais déjà Sylvius lâchait prise en poussant un cri. Vive comme le serpent qu’elle paraissait être, Clorinde avait rampé vers le jeune homme et, cruellement, venait de le mordre à la jambe. — Alors, il perdit tout orgueil. Lautonne, herculéen et monstrueux, le considérait d’un œil gai, Clorinde souriait à son amant… Percé par cette double injure, Sylvius s’assit dans un coin de la chambre, se prit la tête dans les mains et ne bougea plus. — Il y avait dans cette immobilité, le dépit de l’enfant qui boude et le saisissement glacé de l’homme qu’une aventure a par trop surpris. De temps, en temps, il risquait un regard vers le couple singulier.

Lautonne roulait une cigarette et sifflait une queue de chanson. Clorinde, toujours à terre, défaisait son corsage. La voici qui se lève et, lentement, se dévêt. Ses cheveux dénoués couvrent ses épaules bientôt nues ; sa jupe tombe ; toute sa belle chair paraît. Elle tend sa bouche à Lautonne.

« Viens ! je serai ton Printemps ! Dis-moi, que te faut-il ? Je te donnerai des fleurs, et des oiseaux chanteront, blottis dans la cage de mes doigts.

— Oui, dit-il en s’agenouillant devant elle, oui, donne-moi tout le printemps ! »

Et ce mendiant contrefait, ce gnome de cauchemar presse entre ses mains démesurées la fine taille pliante qui vibre d’un soupir. Sylvius, écœuré, se détourne mais n’ose encore s’en aller : Clorinde est trop belle. Par la fenêtre, il regarde le paysage. De ce septième, on voit la ville comme la voit un sonneur de cloches : mille toits sombres coupés de petits fossés. Tout en bas, la cour minuscule semble perdue au milieu de cet essaim de constructions. Dans cette cour un arbre pousse, mince et miséreux. Voilà le point que Sylvius considère. Il pense détacher ainsi son attention d’un autre spectacle. A travers la vitre mal lavée où Clorinde, sans doute, inscrivit à la pointe :J’aime Vincent pour la vie !Sylvius ne veut voir que le médiocre végétal, sous lui, très loin…


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