VIII

Avec un hurlement de bête, Lautonne courut vers la guenille lamentable qui ne palpitait même plus. Il s’agenouilla dans la boue, serra entre ses mains la gueule sympathique aux prunelles éteintes, baisa le museau, caressa la tête, flatta tendrement les pauvres pattes qui se raidissaient, et, presque à plat ventre, il pleurait avec de grands hoquets.

Ses jambes arquées faisaient sur le pavé gluant deux parenthèses ridicules.

Sylvius, qui l’avait rejoint, le tira par la manche. — De nouveau, l’émotion primait en lui la colère.

« Allons ! venez Lautonne ! ce désespoir est vraiment excessif !… Venez !… Venez donc ! »

Lautonne se releva, mais il ne prêtait aucune attention à Sylvius :

« Mon pauvre ami ! mon pauvre Amadis ! que vais-je faire sans toi ? s’écria-t-il. Toi ! tu m’aimais bien, tu me léchais les mains et n’avais sur l’esthétique humaine que des notions vagues. Tu ne remarquais pas mes difformités, mon pauvre ami ! J’ai été, en somme, un maître très acceptable ! Je t’ai rarement donné des coups, et, quand tu avais besoin d’une femelle, je te laissais prendre ton plaisir en paix. Tu t’en souviendras bien, mon vieux ? »

Ses sanglots redoublèrent.

« Pourquoi es-tu mort ? C’est comme si la moitié de moi-même m’avait quitté ?… Il était si bon ! ajouta-t-il en serrant la main de Sylvius. Il allait parfois voler un poulet dans les rôtisseries et me le rapportait, bien qu’il eût faim lui-même. Il était l’ami des pauvres ! Amadis ! Amadis ! pourquoi mourir aujourd’hui ? Si le printemps avait été moins jeune, je t’eusse enterré dans ce bois de Boulogne que tu charmais de tes gambades, près du lac où tu aboyais les canards dont c’était ta passion d’éveiller la terreur ; mais, va ! je te chanterai en beaux vers, plus dorés que les gigots des restaurants ! plus doux que la bonne panade ! plus fins que les os de poulet. Je dirai tes vertus dans les mètres les plus rares et je ferai de ta mort une si pathétique paraphrase que les dieux te placeront en plein azur au nombre des constellations… Mon bon chien !… Et ce n’est pas un harmonieux développement oratoire que je te fais ! Non ! bien que je sois ivre en ce moment, mes larmes coulent, chaudes et lourdes… Monsieur Persane en est témoin. »

Il se recueillit quelques instants, essuya ses yeux, et, voyant qu’un rassemblement s’était formé :

« Allons-nous en ! dit-il. Et vous, cher Monsieur, soyez bon ! Je crains d’avoir trop bu et que ma démarche ne soit hésitante ; accompagnez moi, je vous en supplie. Il serait vraiment regrettable qu’un agent me ramassât. J’habite rue du Temple no115 bis. Retenez avec soin le numéro, je l’aurai bientôt oublié. »

Et il s’accrocha au bras de Sylvius comme un lierre. Au même instant, une femme passa sur le trottoir d’en face et, dès qu’il l’aperçut, Sylvius sua de peur. Il ne pouvait voir son visage. Elle était en guenilles, relevait sur ses mollets une jupe trouée et portait, doublé sur sa cheville un ruban sale de couleur saumon. A la main elle tenait un lapin maigre par les oreilles. Déjà elle avait disparu dans une ruelle. Sylvius voulut la suivre, mais le bras de Lautonne nouait son bras de façon gordienne.

« Non ! non ! ne me quittez pas !…

— Qui est cette femme ? pensait Sylvius. Je flétris donc les divinités en m’approchant d’elles ! »

Il subissait le roulis du poète qui l’entraînait en murmurant de vagues paroles.

« Berceuse… berceuse pour la dépouille du plus beau des chiens… Quel rhythme choisir ? je le voudrais sautillant et funèbre tout à la fois…

— Qui est cette femme ? Mon Dieu ne pourrai-je garder même un souvenir ?

— En ferai-je ma soixante unième ballade :

« Princesse ! il n’est plus doux regard« Que dans l’œil d’un chien de poète ! »

« Princesse ! il n’est plus doux regard

« Que dans l’œil d’un chien de poète ! »

— Et cet homme ! je ne sais si je le hais ou le prends en pitié ! »

Une amère détresse courbait Sylvius. Il se laisserait mener n’importe où, cela lui était égal. Même il finit par prendre une façon de plaisir aigre à cette marche que Lautonne balançait toujours d’une houle d’ivresse, — et le gnome était plus étrange encore, maintenant que, les doigts aux dents, la bouche gonflée, il cherchait dans sa mémoire une chaîne de rimes. Pesant sur l’une, puis sur l’autre de ses jambes, hoquetant parfois, poussant sa grosse tête en avant comme un bélier, il semblait, silène trapu, poursuivre avec une savante et vaine volonté la forme vivante d’un poème.

Ils arrivèrent enfin à ce numéro 115 bis que portait une maison d’apparence assez malpropre. — Avec d’énormes gestes qui manquaient chaque fois leur effet, Lautonne chercha la sonnette. Sylvius la tira pour lui. L’escalier sombre à rampe poisseuse terminait sa courbe sous une boule de verre qui brillait vaguement. — Suivi de Sylvius, Lautonne se mit à monter. — Les paroles qu’il murmurait ne faisaient plus qu’un bruit indistinct et fluide comme les confidences d’une source. Ils gravirent tous deux l’escalier noir. Ils dépassèrent six paliers que Lautonne annonçait chaque fois par un faux pas et une imprécation et s’arrêtèrent au septième. Sylvius dut encore prêter son aide pour ouvrir une petite porte que le poète lui indiqua. Ils s’enfoncèrent enfin dans des ténèbres encore plus épaisses. Sylvius les dissipa par l’éclair et la flamme d’une allumette. Bientôt une lampe brilla. A son indigente lueur, le jeune homme vit une mansarde affreuse et presque vide. Il posa la main sur une table qui clocha devant sa chaise. Des paperasses tombèrent.

« Mes poèmes ! » cria Lautonne.

Et, comme si la vue de son œuvre entreprise eût doublé sa folie, il se mit à tourner autour de la chambre du même pas précipité qu’il avait dans la rue. Il tournait librement. La pièce était vide. Ni lit, ni bibliothèque. Quelques livres et une couverture traînaient à terre. A chaque tour, Lautonne les repoussait du pied.

Sur ses lèvres bouillonnait toujours une rumeur vague. Elle se condensa soudain en mots dix fois remâchés, soupirés d’abord sur un ton de prière, puis, criés comme des ordres.

« Viens ! murmurait Lautonne. Viens ! je t’attends ! hurlait-il. Viens ! emporte-moi ! »

Et il tendait ses bras et menaçait du poing.

Dans l’escalier il y eut un dur vacarme. Toute la maison en résonna. Le plancher vibra et les vitres chantèrent. Rapidement le tumulte se rapprochait, montait à l’assaut de la chambre. On eût dit que des géants démolissaient l’escalier à coups de hache.

« Qu’est ce donc ? » cria Sylvius, la voix prise.

Mais Lautonne ne pouvait répondre. Il continuait sa course autour de la pièce et gesticulait comme un démoniaque : folle apparence de cauchemar, monstre hirsute, convulsé, retordu et qui, par de sourds grognements terminés par des cris, semblait se préparer à quelque sabbat.

Tout à coup, le tonnerre creva sur le palier de l’étage ! Sylvius courut à la porte, mais elle s’ouvrit au même instant, poussée par une tempête, et, fantastique vision qui jetait sur les murs des scintillations d’étoiles bleues, un grand cheval de neige bondit dans la chambre, hennissant, superbe, victorieux et battant l’air de ses deux ailes d’or.

Sylvius se laissa couler à terre. Son cœur battait la charge. Il se sentait enveloppé d’un linge froid. Les yeux grands, il regarda.

Lautonne avait arrêté sa course. Il posa son front sur l’éblouissant poitrail du cheval et s’écria :

« Viens, que je t’enfourche ! Nous galoperons tous deux suivant le sillon de la lune, mais sans nous laisser prendre aux filets des étoiles ! Nous irons nous perdre entre deux nuages, dans un frais vallon, et je chanterai suivant le rhythme de tes ailes sur une colline de fraîcheur ! Viens, que je t’enfourche ! Nous forcerons la muse dans sa dernière retraite et je lutterai avec elle afin de plier ses genoux, puis, je la poserai sur ta croupe, et nous rejoindrons follement l’ineffable azur nocturne, emportant notre prisonnière échevelée, nue, riante, dont la toison d’ombre humide se marie à la comète blanche de ta queue. »

Celui dont le pied est sonore agitait sa crinière effarée comme une livide flamme et Sylvius, devant ce spectacle, était brûlé d’une joie féerique. Les divines phalanges de quelque dieu passager faisaient courir en lui des arpèges de béatitude et plaquaient de longs accords voluptueux. — L’air brillait vaguement ; non du regard jaune de la lampe que le souffle des grandes ailes avait éteinte, mais du fait mystérieux d’une lueur, d’une phosphorescence, d’un parfum rayonnant. Dans la pâle nébuleuse émanée du demi-dieu, dans cette brume de clarté, passaient parfois des fulgurations, et, à chaque hochement de la tête olympienne, naissaient, puis mouraient confusément des astres céruléens.

Soudain, la lune, apparue entre deux girouettes, décocha dans la chambre un rayon de saphir.

Alors Lautonne hurla un rire strident, une clameur épanouie, joyeuse, enthousiaste, arracha tous ses vêtements, les dispersa autour de lui, ouvrit la fenêtre, saisit à pleines mains le beau rayon de lune, le froissa, et, tout à coup, le déchira comme une gaze. Un large pan lui en restait aux doigts et qui brillait, telle qu’une merveilleuse étoffe dont la chaîne serait un ruisseau et la trame une nuit bleue. Avec ce voile il drapa sa hideuse nudité, ses jambes tordues, son long torse difforme, puis, d’un brusque effort qui tourmenta ses muscles sous le vêtement de lumière, il enfourcha son neigeux coursier.

« Envole-toi ! » murmura-t-il d’une voix lente et chaude.

Mais il le retint un instant par la crinière et l’on eût dit qu’il réfléchissait. Tout à coup, il cria sur un ton rauque :

« La lune est là qui nous regarde« De son œil pur ;« Que ton sabot d’or se hasarde« Au sombre azur !« Les planètes et les étoiles« M’ont reconnu !« Le plus bel astre perd ses voiles« Et reste nu !« Viens ! la Lyre nous a fait signe…« Prenons l’essor,« O vertigineux cheval-cygne« A plumes d’or !

« La lune est là qui nous regarde

« De son œil pur ;

« Que ton sabot d’or se hasarde

« Au sombre azur !

« Les planètes et les étoiles

« M’ont reconnu !

« Le plus bel astre perd ses voiles

« Et reste nu !

« Viens ! la Lyre nous a fait signe…

« Prenons l’essor,

« O vertigineux cheval-cygne

« A plumes d’or !

« Et croyez bien, ajouta-t-il en se penchant un peu vers Sylvius, que ce n’est là qu’une improvisation sans poids, valeur ni conséquence ! »

Mais la Bête blanche hennissait de plaisir et, sur l’appui de la fenêtre, posait deux sabots éblouissants… Sylvius, que l’enthousiasme enivrait, se jeta vers lui, sauta sur sa large croupe, s’accrocha à Lautonne, et, soudain, d’un élan magnifique, Pégase fit un bond dans la nuit.


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