XIII

Ce petit homme figurait, en son ensemble, une délicieuse pièce d’orfévrerie. Sylvius le regardait, se frottait les yeux et le regardait encore. Parfaitement humain de proportions, avec un visage si expressif, une allure si jeune et ses fragiles doigts, il était très vivant, trop vivant, car il ne tenait pas en place et Sylvius le sentait danser sur son genou. Tantôt il se grattait la tête, tantôt il trépignait, mettait un doigt dans sa bouche, écoutait la brise, indiquait une fleur, — et riait, paraissant prendre à vivre un grand plaisir. — Il était nu, avec une ceinture d’or autour des reins.

« Mais… qui es-tu ?

— Je suis celui-là même que tu appelais, dit le petit homme en accents d’or. Tu demandais ta muse ; — me voici. Je suis le petit démon de la fantaisie, je vois bien, j’entends bien, je goûte à chaque chose, je touche à tout, et mes services te sont assurés.

— Ah ! très bien ! murmura Sylvius, tu es ma muse ? du diable si je l’imaginais ainsi !… et tu te nommes Chrysolet ?…

— Oui, Chrysolet, C, H, R, Y… Laisse-moi m’asseoir dans ta main. Là ! je suis à mon aise. Oh ! regarde ce nuage qui se dévide !… et ce papillon, ici !… Est-il assez jaune ! hein !… Allons nous promener !

— Nous ferons mieux, dit Sylvius gravement, nous allons partir en voyage.

— Où donc ? loin ? au nord ? au midi ?

— Je ne sais pas. Cela dépendra.

— Oh ! je veux tout voir ! Les Turcs et les Lapons et les Indiens et les gens qui s’habillent avec des peaux de bêtes, et ceux qui ne s’habillent pas, et les femmes d’hier, et les femmes de demain !…

— Quel drôle de petit corps tu fais !…

— Comment ! tu ne te connais pas toi-même ? »

Sylvius, étonné, le dévisagea.

« Rentrons en ville, dit-il d’un air gêné. Mais de quelle façon vais-je te transporter ?

— Mets-moi dans la poche de ton veston ! »

Et, dans cette poche, Chrysolet se blottit, puis se remua, passant parfois la tête pour jeter un coup d’œil au dehors, maniant les cigarettes de Sylvius et vidant sa boîte de tisons.

Peu à peu, tandis qu’il revenait à pas lents vers la barrière, Sylvius eut des mouvements d’orgueil. Ainsi, cette muse qui le rapprocherait de Clorinde, il l’avait trouvée, et, pour imprévue qu’elle fût, ce n’en était pas moins une muse de prix. — Tout en or ! quel être sans pareil !

Il prit l’omnibus.

Sitôt qu’il fut assis, Persane flatta Chrysolet de la main, afin qu’il se tînt tranquille, mais le petit homme continua de se trémousser comme un fou. — Sylvius rougit de peur : une voix venait de sortir de sa poche :

« Oh ! cette grosse dame, en face de toi ! quelle figure ! Non ! ce menton bourgeois et ces yeux satisfaits ! Bon personnage pour un roman ; qu’en penses-tu ? »

Tout le monde aurait pu entendre. Personne ne se retourna. Sylvius fut rassuré, mais il n’osa répondre.

La voix reprit, plus vive et plus haute :

« Je regarde par un trou de ton veston ! c’est très drôle ! Le jeune homme qui est à côté de toi est en train de toucher sa voisine.

— Tais-toi donc ! » dit Sylvius.

Et les occupants de l’omnibus fixèrent, d’un air défiant, ce jeune homme qui parlait sans interlocuteur.

On était à la Madeleine, Sylvius descendit, alla chez son banquier, où il prit de l’argent, — chez lui, — enfin, chez Lautonne.

En montant l’escalier sombre il tira Chrysolet de sa poche. — Il avait une muse ! Il avait une muse ! Il aurait Clorinde ! De ces deux idées Sylvius était tout possédé. Une odeur de fleurs lui venait déjà du septième étage, — de fleurs et de verdure. Il poussa la porte.

C’était toujours l’extraordinaire taillis coloré de pétales, hanté de papillons et murmurant d’un gazouillis qui ne cessait pas. Lautonne se tenait debout, monstrueux comme à son ordinaire, plus roux que jamais, plus échevelé, semblait-il que la veille. Il agitait son énorme main avec un geste de semeur au-dessus de Clorinde nue, allongée parmi les fleurs et la mousse, et, tout de bon, il semait du grain sur le beau corps.

« J’épouse le ciel ! Venez vite, dit Clorinde, Lautonne sème du blé sur ma chair ! J’épouse le ciel ! »

Et, en vérité, quand Lautonne eut fini, cent oiseaux se bousculèrent au-dessus de Clorinde, piaillant et picorant le grain.

« J’épouse le ciel ! l’impératrice Théodora fit ainsi !… »

De nouveaux oiseaux descendirent. Clorinde se tordait de joie et mordait ses lèvres.

« Un peu de repos, » dit-elle.

Les oiseaux disparurent dans les branches. Clorinde se vêtit, Lautonne prit une chaise. Sylvius attendait.

« Très réussi, ce petit divertissement, dit Lautonne. Eh bien ! qu’avez-vous fait ? Partons-nous ?

— Mon cher Lautonne, commença Persane, mon cher Lautonne… »

Il était tout ému. Entre ses mains, il tenait Chrysolet, couvert d’un mouchoir.

« Voici… ah ! comment dirais-je ?… Voici… En un mot… voici mon compagnon de voyage. »

Et il enleva le mouchoir, à regret, comme un avare découvre son trésor.

Lautonne toussa, étouffant un rire.

« Ah ! voilà donc votre fortune et le répondant de vos fantaisies !… fort bien !… une muse de poche ! »

Il regarda Clorinde du coin de l’œil.

« Je comprends ! dit-elle en pinçant la bouche et considérant Chrysolet, votre muse ne fait que naître, c’est un avorton ! une muse dans ses langes ! un soupçon, une once, un scrupule de muse !

— Eh ! oui ! reprit Lautonne, une miette ! Vous lésinez, mon cher ! Venir avec un doigt de muse ! une muse atomique ! une… musette, si j’ose dire ! Nous avons là un tant soit peu de muse tout à fait singulier !

— Que veux-tu, dit Clorinde, il faudra s’en contenter ! D’ailleurs, cette parcelle de Calliope, ce rudiment de Clio m’égaie ! C’est Melpomène rabougrie, Uranie en herbe, un rien d’Erato, un souffle de Polymnie, une Euterpe-mouche, une Thalie en réduction, une fraction de Terpsichore !

— En somme… un résumé des Piérides… Quel âge a-t-il ? »

Sylvius avait pris le parti de rire, mais Chrysolet était fort en colère et agitait ses minuscules bras.

« Quand vous aurez fini de m’insulter ! tas de… »

Déjà, il pensait à autre chose.

« Oh ! le joli jardin ! Que cette rose sent bon ! et que vous êtes belle, madame !

— C’est un gentil petit être, dit Sylvius. Ne l’offensez pas. Il s’appelle Chrysolet. »

Clorinde se baissa, voulant le poser sur sa main, mais il s’enfuit, courut vers une fleur qui poussait dans un coin de la chambre et mit son nez dans le calice afin de voir ce qu’il y avait au fond.

« Partons-nous ? dit Sylvius, mes malles sont prêtes, j’ai passé chez mon banquier…

— Tout de suite, si vous voulez, dit Lautonne.

— Je vais donc chercher mes bagages.

— Non pas ! cria la voix fine de Chrysolet ! j’irai, moi ! Mais oui ! mais oui ! je me débrouillerai ! Ouvrez donc la porte ! »

Il était parti et descendait l’escalier de son pas sonore et menu.

« Comment fera-t-il ? dit Sylvius, très inquiet. Mon domestique deviendra fou ! et jamais Chrysolet ne pourra…

— N’importe ! ne pensons qu’à ce voyage.

— Soit. Composons l’itinéraire, dit Sylvius, et j’irai prendre les billets. Un tour en Suisse vous plairait peut-être… »

Il s’approcha de Clorinde.

« … Et nous pourrions revenir par l’Italie. »

Lautonne l’interrompit avec violence :

« Quoi ! que dites-vous ? Tour en Suisse ! billets ! itinéraires ! Nous voyagerons ! ce mot ne suffit donc pas ? Nous voyagerons, vous dis-je ! Je vous montrerai un étang où nous puiserons des étoiles, une vague où flottent des méduses, la source où Narcisse s’est miré ! cette autre qui se nomme Castalie, et celle même de Jouvence ! J’écrirai des odes immortelles sous un arbre orné d’oiseaux beaux comme des fleurs ; une abeille lourde s’échappera de ma bouche et je serai tout vêtu d’harmonie. Plus tard, dans la forêt où, seule, la mince voix des cascades résonne, je doublerai ces chants de perle par leurs louanges en strophes de cristal. Mes yeux seront brûlés par d’incroyables flammes ; le vent m’enlèvera comme un oiseau que l’orage aspire et je fuirai vers… ah ! Dieu !… vers Naples, Malte, Gabès, Ténériffe, et toutes les îles aux bleus contours et toutes leurs palmes. Enfin je quitterai d’un pied étincelant où déjà une aile se greffe la terre et son piteux décor, pour, Hermès nouveau, m’en aller, en plein azur, agiter deux serpents d’airain devant l’œil borgne de la lune !

— C’est très joli, tout cela, dit Sylvius, mais moi ?

— Vous ?

— Vous ! »

Lautonne rit aux éclats et Clorinde en sourdine. Enfin Lautonne répliqua sur un ton de jeune empereur :

« Vous, mon ami ? Eh bien ! vous paierez les dépenses et nous regarderez être heureux, puisque tel est votre métier ! »

Puis, comme Sylvius éclatait, il ajouta tranquillement :

« Vous n’aviez qu’à ne pas vous engager ! Maintenant il faut me suivre !

— C’est ce que nous verrons ! »

Sylvius toucha du doigt le bouton de la porte… Clorinde, ayant achevé de s’habiller, allumait une cigarette.

« Oh ! vous viendrez ! M. Persane ! »

Elle sourit au jeune homme, mais l’orgueil de Sylvius était engagé. Il regarda Clorinde une dernière fois, murmura des regrets d’une voix trouble… (qu’il était donc difficile de se faire une volonté contraire à son désir !)… et franchit le seuil.

On entendait, dans l’escalier, le battement de petits pas et la respiration fréquente de quelqu’un à court d’haleine. C’était Chrysolet. Il franchit la dernière marche, traînant avec de grands efforts un objet mince et long compris dans une gaine.

« Ah ! mon petit ! Ta course était inutile ; nous ne partons pas.

— Songes ! balivernes ! histoires ! dit Chrysolet, je veux partir, moi ! »

Et, poussant la porte, il entra chez Lautonne.

Curieux de savoir la nature de son fardeau, Sylvius dut le suivre.

« Vous voilà déjà revenu, et pacifié, j’espère », dit Lautonne en offrant sa lourde main.

Malgré un reste de courroux, Sylvius lui fit bon visage. Il haussa les épaules.

« Ce n’est pas la première incorrection que je vous passe, » dit-il.

Et Clorinde riait, assise dans les fleurs.

« Maintenant, dit Lautonne, parlons de choses sérieuses. Ce sont vos malles que Chrysolet porte là ?

— Mais… je ne sais !

— Oui ! dit Chrysolet. Je me suis rendu chez mon maître, et, désirant préciser son bagage en un faible volume, j’ai pris ceci. »

Il tira du fourreau un sabre japonais, brillant, tranchant, pointu, presque droit et dont la garde était un lotus de fer. Puis, avec des gestes, des grimaces, et en ponctuant ses phrases de petits cris, il expliqua.

« Maître ! ce sabre que j’ai décroché au mur de votre antichambre sera pour vous tout un équipement. C’est, à vrai dire, le train d’un galant homme. Et d’abord, son seul aspect ne fait-il point rêver d’aventures, de guerres décoratives, de vingt plaies, de mille bosses ?… Un glaive !… Ce seul mot !… il stimule à marcher plus avant, à pourfendre, à courir les routes !… et japonais !… Songez aux chrysanthèmes, aux volcans, aux ciels dégradés, aux cigognes attentives ! Songez à ces rivages lointains où les fleurs sont plus belles, les jardins à ma taille et les dieux centimanes ! Ah ! peut-on oublier les fêtes de nuit qui se donnent aux lanternes près d’un lac de saphir étale ? Songez à tout cela, et, maintenant, admirez ce glaive pour lui-même. Il est beau ! Il orne, il grandit, il honore. C’est une tige dont la garde en corolle siéra, maître, à votre main. Prenez-la ! Le traître ne peut s’approcher ; l’orpheline, près de vous, cherche un refuge ; la passante se retourne, surprise, et le passant salue avec respect, car seul un seigneur glorieux peut avoir un sabre aussi fier. De plus, prenez garde aux conseils discrets que cette arme vous donne ! Effilée, elle vante la diplomatie ; rigide, la droiture ; froide, la chasteté, et forte, l’endurance. Elle est toute une morale ! Que dis-je ! elle va plus outre, puisque, retournée contre la poitrine, son fil léthifère console mieux qu’un traité de philosophie !… Ajouterai-je enfin, dit Chrysolet avec un sourire, la liste de ses vertus accessoires ? Rappelons seulement que vous pourrez, maître, reprendre le dessin de votre chevelure en vous mirant dans ce plat d’acier.

— Sans doute ! dit Sylvius, impatienté par ce flux de paroles, mais… »

Déjà Vincent Lautonne avait bondi.

« Non ! pas de réponse ! Chrysolet, vous tenez un langage plein de sens ! Tout cela est fort convenable ! Nous n’avons plus qu’à partir. »

Sylvius se sentait happé par un tourbillon de folie. Il leva les bras. Il voulut résister.

« Un instant !… Et… ma chemise de nuit !

— Ah ! pauvre jeune homme ! cria Clorinde… Et vos pantoufles ! »


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