Où donc s’en allait-il ? Sylvius eût voulu le savoir. Il partait, oui, sans doute, mais vers quelle terre ? Lautonne et Clorinde ne répondaient pas à ses questions. Ils cueillaient des roses dans le bosquet et le petit homme en or, toujours riant, toujours dansant une façon de tango métallique, les regardait faire, joyeusement.
Sylvius patienta. Il tâchait de se figurer par avance les parages qu’il visiterait avec ses compagnons. Se reposerait-il dans une grotte, la nuit prochaine, au flanc d’une ravine, sur les sables d’un désert haut en couleur ? Et dans huit jours, où seraient-ils, tous les quatre ?
Il voyait assez bien Lautonne au bord d’un récif de corail, chez les anthropophages, Chrysolet dans un écrin de soie, Clorinde sur un lit… mais comment concilier tout cela ?
Il tenait à la main son glaive, dont il ne savait que faire et se perdait en une songerie pénible, obscure et compliquée.
Sylvius en était à se rappeler, avec de grands efforts de mémoire, quelques souvenirs géographiques utiles au voyageur…
« Les Deux-Sèvres : chef-lieu Niort ; sous-préfectures : Bressuire, Parthenay… »
… Quand il entendit un grand bruit au fond de la cheminée dont Lautonne venait de relever la trappe, et, soudain, écrasant les fleurs, écartant les branches, cornant, ronflant, bavant, fumant des naseaux, tumultueux, horrible, couvert d’écailles, un immense dragon vert sortit de l’âtre son chef squameux.
Sylvius fit un écart du côté de la porte.
Alors, d’une voix de violoncelle, profonde et douce tout à la fois, le dragon dit :
« Ne nous quittez pas, jeune homme ! Je suis d’humeur accommodante. »
Et il acheva de tirer ses pattes et sa queue du tuyau qu’elles ramonaient.
« Voilà ! je me sens plus à mon aise !… Et qu’y a-t-il pour votre service, mon cher Lautonne ? »
Il ouvrait une gueule merveilleusement armée en roulant de droite et de gauche ses yeux pervenche.
Lautonne vint à lui, le caressa et dit :
« Blaise ! je veux voyager ! mes sujets d’inspiration ne sont point sans reproches ; leur vertu décline. Transporte-nous, Clorinde, ma muse, Sylvius Persane, mon ami, le jeune Chrysolet et moi, vers quelque mer très parfumée et sous un ciel très bleu. Laisse-moi épousseter de ton flanc droit ces quelques taches de suie, — prends ces roses dans ta gueule, et partons. »
Aussitôt, Clorinde s’assit de côté sur l’encolure de la bête, Lautonne, enfourché derrière elle, lui soutint la taille, et Sylvius, son sabre à la main, portant Chrysolet dans sa poche, choisit comme selle le milieu de la vaste échine.
« Blaise ! nous sommes prêts ! » cria Clorinde.
Il y eut un ébranlement de chair, un sourd reniflement et Blaise, descendant l’escalier avec sa quadruple charge, fut bientôt dans la rue.
C’était midi. — Omnibus, fiacres, passants, se bousculaient comme à l’ordinaire et le dragon, inaperçu, se faufila dans cette multitude. D’abord, son allure fut un galop rassemblé, puis, ayant atteint la barrière de Montrouge, il passa brusquement à un amble vertigineux. Sylvius sentait le vent lui cingler la face. Il n’eût jamais pensé que ce gros corps de lézard pût fournir une course pareille. Sans réactions, sans secousses, oscillant légèrement et tiquant à l’ours par larges embardées de son cou, le monstre filait d’un train si rapide que le paysage se déroulait comme une toile.
Sylvius ne ressentait aucune crainte, aucun malaise. Il était solidement assis, se sentait sûr de lui-même, et, pour singulière que fût cette façon de quitter Paris, il ne perdit pas de temps à s’en étonner.
Le dragon était de l’espèce légendaire, sans ailes, mais monstrueux à souhait. Ses pattes griffues et la queue, qu’il recourbait en l’air pour assurer son équilibre, paraissaient lourdes. Son cou naissait goîtreux, puis s’effilait, tendu sous une peau flasque. Il portait basse et balançait de droite et de gauche sa petite tête qu’il avait triangulaire et dont les yeux, myopes et bleus, donnaient une impression de bonté charmante. Sa gueule, fermée sur le bouquet de roses laissait pendre à la commissure une souple et mince langue qui semblait toujours tordue pour caresser. Enfin, sur le sommet du front, brillait une légère couronne d’or, seule parure de cet animal. Seule parure, non pas ! car sa peau en était une, qui étincelait au soleil, toute imbriquée de merveilleuses écailles dont la couleur allait s’éclaircissant du vert olive au céladon.
Blaise était ainsi.
Vers le soir, Lautonne, par un sifflet vigoureux commanda la halte. Sylvius avait grand faim et Chrysolet, par des cris et des trémoussements, déplorait la longueur de l’étape. Ils mirent enfin pied à terre, quand le dragon s’arrêta dans l’ombre d’un petit bois, non loin d’une bourgade dont le clocher se dessinait sur le rouge du crépuscule. Blaise se coucha sous un arbre et les quatre voyageurs allèrent dîner à l’auberge. Clorinde, Lautonne et Sylvius mangèrent de bon appétit et Chrysolet recevait de temps en temps une miette qu’il croquait avec délices. Lorsqu’ils eurent fini, Sylvius paya la note et ils sortirent dans la nuit pour aller retrouver leur coursier.
Blaise, couché près d’un saule, tondait l’herbe en agitant son long cou. Une lune incomplète se levait, jonchant les belles écailles d’un semis d’émeraudes. Clorinde et Lautonne s’en furent dans un bosquet voisin et Sylvius, les ayant suivis, revint bientôt sur ses pas, écœuré du froissement de lèvres qui faisait vivre l’ombre où se cachaient les deux amants. Il s’étendit entre les pattes du dragon, Chrysolet se blottit dans l’herbe et, tandis que Blaise, avec sa mince langue, léchait affectueusement le petit homme en or, Sylvius se disposa à sommeiller.
« Appuyez-vous à mon ventre, dit la grande bête. Mes écailles y sont douces et ne vous meurtriront pas la joue. D’ailleurs, pour vous assoupir, je vous chanterai volontiers quelque berceuse. »
Mais cette voix sympathique donnait envie à Sylvius de veiller en causant.
« Blaise ! puisque tel est votre nom, nous n’avons pas encore échangé deux paroles et je voudrais pourtant vous remercier de nous avoir menés d’un train si rapide et si doux.
— Il n’y a vraiment pas de quoi ! dit Blaise modestement. Ah ! Monsieur ! quelle nuit d’élégie ! quelle nuit ! Causons un peu, si vous le voulez, mais de sujets qui ne me soient point personnels. Je souffre trop à parler de moi-même !
— Cependant, dit Sylvius, votre existence dut être toute nourrie de merveilles ! Pourquoi les tenir secrètes ? »
Le dragon eut des sanglots dans la voix.
« Ah ! Taisez-vous ! la vie d’un dragon ne compte que de tristes jours ! Songez à l’étendue de mon infortune ! Quelles délices je trouverais à vivre simplement, auprès de ma mère, dans ce farouche repli des monts Caucase où elle demeure, la chère vieille ! Or, je suis forcé de courir les routes comme une bête de somme. Parfois on m’oblige à garder un trésor, une princesse nue et pleine de grâce, un arbre dont les fruits ont quelque vertu précieuse. Voilà le plus clair de mon plaisir ici-bas : je regarde les beaux écus, l’aimable vierge, les branches lourdes… et le temps passe. Douces heures où j’avais avec Andromède sur son rocher, en Ethiopie, de si délicats entretiens ! Dans ce rôle de consignataire, je vois peu de monde, car mon aspect, que d’aucuns tiennent pour effrayant, éloigne les promeneurs. Au surplus, n’allez pas croire que j’inquiéterais jamais un passant curieux de l’or, de la chair ou des fruits qui me sont confiés ! Dieu garde ! Je tiens à vivre en paix avec tout le monde ! Mais, un jour, ma quiétude est troublée par l’arrivée d’un jeune homme, toujours le même, bien qu’il change de costume et de physionomie. A distance, je le reconnais et sais à quoi m’en tenir. C’est le héros ! Il est brun ou blond, il a le plus souvent une voix de ténor, il est jeune et joli, d’ailleurs, pas du tout dans votre genre, M. Persane. Il s’avance vers moi, fait quelques gestes comminatoires et récite son petit couplet de provocation. Moi qui ne ferais qu’une bouchée de ce bachelier ridicule, me voilà bien forcé de lui offrir le flanc. Il croit me transpercer, (une piqûre d’épingle !), dérobe, enlève ou cueille l’objet de ma surveillance, et s’en va, plein d’avantage. C’est ce que l’on nomme une action d’éclat… j’entends, de la part du héros. Que voulez-vous ! jamais je n’aurai assez de cœur et d’estomac pour manger quelqu’un ! J’aime mieux passer pour vaincu et donner de la gloire à des jeunes gens que plus tard un poète célébrera en alexandrins sonores. Judicieux, en vérité, le lecteur qui tient ces récits-là pour des légendes !… Oui, monsieur, mon sort est de garder les jeunes vierges que l’on séduit, les trésors que l’on dérobe, les pommes que l’on mange, et de cette dure infortune je passe plus d’un trait.
« Une fée, un homme de lettres, un magicien veut-il voir du pays sans bourse délier ?…
« Ici ! Blaise ! »
« Un prophète veut-il frapper l’imagination de ses ouailles ?…
« Blaise ! j’ai besoin de toi ! »
« Si, du moins, l’on pensait à me savoir gré de mon dévouement ! mais, tout au contraire, on me bafoue. En somme, ayant, moi aussi, ma petite vanité, je trouve intolérable d’être dépeint sous un aspect grotesque dans vingt tableaux célèbres et de servir de larmier aux toits des cathédrales. C’est la monnaie de ma disgrâce ! Viendra-t-il jamais le poète qui rhythmera une histoire authentique et justicière où les faits seront repris, honnêtement, à mon point de vue ? »
Et Blaise, pour laisser choir une larme de façon plus discrète, caressa de sa langue Chrysolet endormi.
Sylvius rêvait aux paroles du dragon. Si la bête disait vrai, pourquoi chercher la gloire avec tant de sollicitude ? Que sert de boire à une coupe que l’on sait vide ou ne contenant qu’un breuvage amer. Aux lamentations de Blaise il répondit du mieux qu’il put.
« Votre histoire est fort triste, et pourtant ne croyez pas être seul à voir vos heures se perdre inutilement. Moi-même… »
Mais Sylvius se disait que Blaise était peut-être une de ces âmes infortunées à qui rien ne réussit, et, regardant son sabre, il espérait encore voir ce glaive pourfendre glorieusement… Sinon, quel était le rôle de Chrysolet ? Une muse ne doit-elle pas inspirer de belles actions ?
« J’aime les jeunes gens de votre espèce, poursuivit le dragon. Vous n’êtes pas assez naïf pour défier un monstre qui, la plupart du temps, ne vous veut que du bien ! Vous regardez passer les rêves en homme de goût et ne tentez pas de les contraindre. Par exemple, cette arme que vous tenez à la main ne servira jamais, je pense, qu’à refléter dans son acier un astre ou de beaux yeux. Lautonne, s’il l’empoignait, l’assénerait aussitôt sur un mirage pour s’en rendre maître et s’en nourrir. Monsieur Persane, vous me plaisez ! »
Sylvius eut un accès de franchise.
« Non, mon ami ! je rêve aussi de gloire à mes heures et, souvent, j’envie Vincent Lautonne. Ecoutez-le dans ce bosquet où il s’est retiré avec Clorinde ! »
Du bosquet nuptial montait un bruit de baisers et comme un murmure de beaux vers.
« Prêtez l’oreille à cette harmonie ardente ! Oui, sans doute, je vois mon rêve mieux que Lautonne, mais, seul, Lautonne le possède ; or, on se lasse de contempler les papillons voltigeant sur la prairie, un jour vient où l’on veut les prendre, au risque de ternir leurs ailes !
— Hélas ! dit le dragon c’est priser un camélia cueilli plus qu’une rose à la branche ! Vous aspirez à un baiser de femme ? Vous enviez ce chant d’amour !… Levez les yeux ! »