XV

Sylvius obéit. Près de lui, le saule balançait toujours ses branches pleurantes. Pourtant il n’y avait plus la moindre brise, et, de même qu’à travers les eaux profondes du sommeil s’élèvent de vagues visions, il lui sembla que, peu à peu, une forme humaine transparaissait dans l’écorce de l’arbre.

C’était un corps de femme. Bientôt il se précisa : un torse, légèrement penché à gauche, des bras minces, un cou marqué de veines bleues, une face encore confuse… et, comme pour dire à Sylvius qu’elle était bien vivante, l’hamadryade cueillit, de ses doigts verdâtres, trois feuilles sur son épaule, les fit tournoyer en l’air, (une brise les eût apportées de même), et les posa dans la main du jeune homme.

Il recula de quelques pas.

Un froissement de branches… La nymphe avait paru tout entière, sombre, belle et lui tendant ses verdures.

Sylvius regarda de droite et de gauche comme s’il avait peur d’être surpris. Le dragon semblait dormir ; sans doute, Lautonne et Clorinde en faisaient autant, car rien ne troublait plus la paix de la nuit. Sylvius revint à pas silencieux vers le saule vivant. Un rameau lui prit la tête et l’attira ; un autre rameau lui caressait la joue de son extrême bouquet de feuilles.

Emu par ce trouble qui surprend dans les temples et les forêts, il s’assit au pied de l’arbre.

L’idylle dura jusqu’au matin.

D’abord l’hamadryade frémit sous son écorce, puis, entr’ouvrant ses vertes lèvres, elle se mit à chanter, tandis qu’avec un peigne d’or elle peignait sa chevelure. Sylvius n’entendait point de paroles, mais les pathétiques accents qui se répandaient dans la nuit avaient l’éloquence et le ton séducteur des meilleurs discours qu’il pût concevoir. Une forêt ne parle pas avec des mots, quand l’ouragan la déchire, et pourtant on comprend sa plainte.

L’hamadryade parle ainsi.

Elle raconte sa vie de nymphe solitaire parmi des arbres sourds, les longues heures de son enfance où toute brise était meurtrière, l’espoir souvent déçu que donnent les bourgeons et le poids allégé des branches qui se sèchent. Elle est la dernière hamadryade du pays et ne se connaît point de sœur, aussi loin que le vent peut porter sa voix. Jadis, au temps ancien, chaque saule enserrait une nymphe, comme les ormes et les chênes aussi, mais l’une après l’autre est morte, celle-ci foudroyée, celle-là surprise par l’hiver, tandis que plus d’une a saigné sous la hache du bûcheron. Elle dit la fiévreuse activité des sous-bois, les mille murmures que personne n’écoute et les chansons dédaignées. L’homme est plus indifférent que les ruisseaux, les fleurs et les pierres, car les ruisseaux chantent, les fleurs sourient à l’aurore et l’on ne sait à quoi songent les pierres sous leurs voiles de mousse, mais la froide frivolité de l’homme se lit dans ses yeux.

L’hamadryade vit solitaire et n’a d’autre divertissement que de peigner sa chevelure avec un peigne d’or.

Elle a vu tant de printemps s’enfuir en battant l’air de leurs ailes parfumées, tant d’étés se gonfler de soleil, tant d’automnes se parer d’or, tant d’hivers pleurer leurs neiges !…

Elle dit le vol des saisons, le cours de la lune, barque peinte glissant dans une écume d’étoiles, et celui de Phébus glorieux… Elle dit les oiseaux du jour, et les oiseaux de nuit, craintifs et veloutés… Elle dit les baisers de l’aube, les jeux de la pénombre, les arbres ridés qui craquent de vieillesse, les mousses, le gui, les insectes rôdeurs et les feuilles tournoyantes.

Eaux qui tombez du ciel ! qui montez de la terre ! qui serpentez dans l’herbe ! elle dit vos prestiges : ceux des lourds orages qui la fouettaient de leurs rafales et les pluies au frais ruissellement…

Elle dit…

Sa voix persuasive se répand comme un parfum ou comme une buée.

Sylvius ne soufflait mot, Sylvius écoutait, Sylvius tremblait d’émotion… Alors l’hamadryade baissa vers lui ses longues branches, et, l’étreignant de verdure, l’absorba dans son ombre.

Sylvius vibrait d’un délicieux effroi :

« Je vais atteindre à l’extase ! »

Ils s’unirent bouche à bouche. Un nid gazouillait quelque part près de leurs têtes. Sylvius, appuyé contre l’épaule de la nymphe, étendait son corps sur un des longs bras dont l’écorce amollie avait des souplesses merveilleuses. Il sentait l’hamadryade vivre et le cœur végétal, par de sourds battements, refouler vers la pointe de ses branches son sang décoloré.

« Je vais atteindre à l’extase ! se disait-il, vibrant d’une crainte délicieuse. Je vais atteindre à l’extase ! »

Il n’était attentif qu’à lui-même, et, parcouru par les premiers frissons d’un plaisir qui déjà lui rendait la peau rugueuse, il se sentait près de cueillir un laurier inattendu. Mais, à l’instant même où, si parfaitement, le jeune homme et l’arbre se mêlaient, à l’instant où Sylvius, entouré de bras et de branches, ravi de chants et de baisers, frôlé de feuilles et de caresses, heurtait sa poitrine à la poitrine de la nymphe, il se détacha un peu de cette étreinte, puis resta immobile et attentif.

Un couple de promeneurs venait de s’asseoir au pied du saule. Sylvius les voyait déjà enlacés et se murmurant des paroles sur les lèvres. Flasque, informe, répandue, la femme était une prostituée de garnison, l’amant, un jeune soldat. — Sylvius l’entendit parler. La voix montait entre les bras du saule, non comme une voix humaine, mais telle que s’exhalait la voix de l’hamadryade, indistincte, sans vocables, vraie voix de l’esprit, et le jeune soldat, secoué par le rut de la mégère qu’il tenait sous lui, semblait dire… disait assurément :

« La nuit n’était pas plus belle quand Ferida m’embrassait les yeux de ses petites lèvres dures… la lune n’était pas plus blanche ! Les arbres n’étaient pas plus verts quand elle venait à moi, un bracelet de cuivre cerclant son pied et joyeuse à cause de ses douze ans et de son amour… Les mousses n’étaient pas plus molles !

« J’allais la rejoindre, quand les camarades dormaient, au bas de la côte de Tlemcen. Elle m’attendait sur le bord de la route… Ensemble nous entrions dans le bois… Elle était si nue sous le chiffon bleu qui ne pouvait à la fois cacher ses hanches et sa poitrine… Elle n’avait pas encore de seins et riait toujours ! On entendait dans le bois des bruits mystérieux comme ceux des histoires que l’on raconte à la veillée… Ferida s’éloignait un peu, me regardait, la tête sur l’épaule, puis elle courait à moi, soulevait sa jupe, en voilait son visage et collait le long de mon corps son petit corps excité… Ses cheveux étaient chargés de narcisses, elle avait le goût d’une grenade mûre…

Et maintenant il faut aimer cette outre de chair parce que j’ai quitté Ferida, et les minarets, et les fruits qui fondaient dans la bouche… Pourtant la nuit était pareille, alors, et comme aujourd’hui, les étoiles jonchaient le ciel, plus nombreuses que les grains sur l’aire !… Comme aujourd’hui !… comme aujourd’hui !… »

La fille prononçait des mots gras et tendres. Le soldat se délivra d’un soupir.

« Voilà ce qui m’attend ! pensait Sylvius. Demain, dans un an, toujours, je regretterai le baiser de la nymphe. Pour moi, tout plaisir est perdu à cause de ma joie présente. »

Mais cette joie, il la regrettait si vivement par avance qu’il oubliait de la boire.

Le couple parti, Sylvius songeait encore à sa déception future. L’hamadryade relâchait son étreinte et restait muette. Alors seulement, le jeune homme comprit sa faute. En songeant qu’une rose se flétrirait, plus tard, il avait laissé se flétrir une rose.

« Persane ! Ohé ! Persane ! que faites-vous là-haut ? Quelle idée d’aller dormir dans un arbre ! On est si bien sur l’herbe ! Cette nuit, Clorinde m’a récréé de façon inoubliable ! »

Hélas ! l’hamadryade pâlissait sous l’écorce et déjà l’aubier de chair avait disparu.

« Maître ! venez vite ! on vous attend !

— Oui ! Je viens ! » dit Sylvius.

Il sauta à terre. Le dragon paissait l’herbe à grands coups de langue. Clorinde se lavait les joues dans un ruisseau. Lautonne, pour se réchauffer, agitait son corps ridicule et Chrysolet sifflait comme un pinson.

« Allez manger, dit le dragon, vous trouverez du pain et du lait dans une ferme au bord de la route. Je vous attendrai là.

« Eh bien ! jeune homme, murmura-t-il, en se tournant vers Sylvius, êtes-vous satisfait ? »

Blaise avait un sourire d’entremetteur matrimonial. Sylvius haussa les épaules.

« Non ! et puis, à quoi bon avoir été heureux, puisqu’il faut s’en aller ?

— Aussi, vous en demandez trop, cher ami ! Retenez bien le beau souvenir et adoucissez votre départ en songeant à Bérénice laissée ! »

Sylvius se tourna vers le saule. Il lui sembla y voir deux grands yeux tristes qui le regardaient.

Il s’éloigna, l’âme lourde.


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