XVI

Ce fut de nouveau une course effrénée. Collines et bois, rivières et carrefours, villages, canaux, bourgades, tout cela passait sans qu’on le vît beaucoup. De temps en temps, on faisait halte à une auberge pour manger ou boire. Parfois, Blaise s’arrêtait, lapait un peu d’eau dans une source, broutait quelques feuilles à un arbrisseau…

« Je suis repu ! » disait-il, ourlant ses lèvres avec sa langue…

Et l’on repartait à une allure d’orage. Nul ne prenait garde au dragon, et, tant qu’ils ne le quittaient pas, ses cavaliers restaient sous une éclipse. Parfois un chien, reniflant la grande bête et son fardeau, grognait à dents découvertes, mais l’homme ne partageait point cet effroi et, sans doute, quand, au passage de Blaise, il sentait du vent sur sa joue, croyait-il à quelque brise égarée.

Si Clorinde et Lautonne paraissaient prendre plaisir à cette course invisible, Sylvius, pour sa part, était d’assez méchante humeur. Il songeait à l’hamadryade et ne concevait pas qu’il l’eût quittée, alors qu’elle avait mis tant de bonne volonté, voire d’empressement, à lui tendre ses lèvres, et, pour achever son affliction, il ne pouvait que se plaindre de Chrysolet.

Ce petit être, délicieux, au demeurant, par ses façons vives et saugrenues, devenait insupportable. Il plaisait fort à Sylvius et ne laissait point de lui être à charge. Entreprenant dix sujets de causerie et n’en achevant aucun, regardant ceci quand son maître considérait cela, parlant comme tourne un moulin, se trémoussant, sautant, esquissant des gigues sans répit, Chrysolet se montrait compagnon difficile.

En route, Sylvius, ébloui par les éclats du soleil sur la peau de Blaise, par la splendeur du décor, et, quoi qu’il en eût, par ces émotions nouvelles, n’y pensait guère, mais, durant les heures de repos, l’incessante chanson, les questions tracassières qui n’attendaient pas de réponse et les mille et un propos du petit être le bourrelaient. Aussi finit-il par reléguer sa muse au fond d’une poche avec son mouchoir dessus. Alors le petit homme se tint tranquille, un temps.

Cette nuit-là, ils dormirent encore sous les étoiles. Sylvius était blotti contre le dragon qui, se disant recru, ne voulait point causer. Rien n’arriva qui fût remarquable, rien, non plus, le jour suivant ni le surlendemain, et ce voyage, commencé d’une façon que l’on peut dire surprenante, finissait en manière fort triviale d’excursion à prix réduit. Sylvius avait bâillé plus d’une fois, Blaise devenait triste, Chrysolet lui-même tempérait sa fièvre et gesticulait moins. Seuls, Clorinde et Lautonne, d’ailleurs muets comme deux mimes, semblaient heureux.

Or, un matin, on découvrit la mer. Brusquement elle se révéla aux yeux de Sylvius, derrière un bouquet de pins.

« Oh ! regardez ! la mer ! la Méditerranée ! »

Chrysolet sortit sa tête pour voir ce spectacle nouveau.

La mer ! — elle étincelait immensément, calme, joyeuse, souriante… la mer, enfin !

Ils sautèrent tous quatre sur le sable.

« Nous y voilà ! » murmura Blaise.

Et Lautonne ne disait mot, mais contemplait ce saphir démesuré comme il eût contemplé une femme.

On était près d’un port artificiel qui dépendait sans doute d’une propriété des environs, car il s’y balançait un petit yacht désarmé, dressant son mât nu près d’une cabane en planches. Cela faisait tout un joli sujet de paysage, avec des rochers verts, des rochers bleus, des rochers noirs et quelques pins.

Déjà Lautonne et Clorinde se caressaient quand Blaise les appela.

« Venez par ici, je vous prie, j’aurais un mot à vous dire en particulier. »

Il murmura des phrases sourdes, puis, comme Vincent et la muse se récriaient, il éleva la voix :

« Oui, je vous quitte ! Rien, ni supplications ni prières, ne me fera changer d’avis. J’en ai assez de ces promenades où, pour tout salaire, je gagne chaque soir une lourde lassitude. Je ne fais pas aux dieux l’injure de les croire assez neurasthéniques pour avoir créé un dragon de ma taille dans le seul but de le voir souffrir. Eh bien ! je vais chercher ma part de bonheur ! Je m’en vais ! Vous me demandiez de vous conduire vers une mer très bleue : la voici à vos pieds. J’ai donc tenu mes engagements. Si vous désirez continuer votre voyage, cherchez quelqu’un d’autre. Ne dirait-on pas que je suis le seul monstre ici-bas ? Il n’y a donc plus de licornes ? plus de sphinx ? plus de léviathans ? Se pourrait-il que l’oiseau Rok eût perdu ses ailes, que Béhémoth fût mort ! la Tarasque sans force et Pégase fourbu ? Allons ! j’en ai déjà trop dit ! Je vous salue, Lautonne, et vous, madame, aussi. Adieu, M. Persane, croyez que je suis tout aise de vous avoir connu. »

Il s’éloigna d’une allure de plus en plus rapide, sans tourner la tête. Un moment on le vit encore au sommet d’une colline et contre le soleil, beau dragon de sinople, lampassé de gueules, sur champ d’or, puis il disparut.

Sylvius regrettait Blaise, Lautonne avait l’air vexé, Clorinde haussa les épaules.

« Quel sot ! Bah ! nous voyagerons par mer. »

Et, de fait, le petit yacht propret engageait aux plaisirs nautiques.

Bien que Lautonne jugeât la précaution superflue, Sylvius s’en fut au village voisin demander si le bateau pouvait être loué. Il revint, chargé de provisions et accompagné d’un matelot. On sortit de la cabane les voiles et leurs agrès, puis, comme le matelot offrait ses services :

« Inutile, dit Lautonne, je connais la manœuvre.

— Etes-vous bien sûr ?… murmura Sylvius.

— En doutez-vous ? »

Sylvius se tut. — Une heure plus tard, ils filaient au plus près de la brise.

Lautonne n’avait point vanté à tort ses vertus nautiques. Ce yacht, l’« Opale », à demi ponté, rapide et de formes fines lui obéissait comme Pégase. Il s’était assis auprès de Clorinde qui tenait la barre, et Sylvius dont on avait refusé l’aide avec mépris, se tenait à l’avant, morose et silencieux. Quant à Chrysolet, couché à plat ventre, l’oreille contre les planches, il écoutait le murmure incessant que faisait l’eau sur la quille et battait le pont de ses petits pieds d’or.

Sylvius songeait, son sabre entre les jambes. Ah ! que lui importaient l’harmonie de la voile blanche contre le ciel et les nuances délicates de la mer ! L’ennui prodigieux qu’il ressentait fortifiait en lui la volonté d’arrêter là ses aventures. Il s’y était engagé pour se rapprocher de Clorinde, et, depuis leur départ, à peine lui avait-elle adressé vingt paroles, — celles-là narquoises ou glacées ! — Mais dans une heure, quand ils seraient rentrés au port, il irait à Marseille, ville proche, et de là gagnerait Paris en chemin de fer, dans un compartiment bien capitonné où il dormirait à l’aise. Lautonne pouvait se rendre sur les rives de Thulé, et Clorinde le suivre. Il n’y ferait point opposition.

De parti pris, les deux amants semblaient vouloir humilier Sylvius par le paysage de leur bonheur. C’était une allégresse qui tournait en nature, un poème ininterrompu de joie, un « donne-moi tes lèvres » sans fin. Odieux spectacle pour un homme ennuyé, qu’une couple de bouches souriantes ou qui se baisent. Persane se sentait dépassé par ce bonheur, de même qu’il s’était senti dominé par tous les événements où il avait joué un rôle… dominé à tel point qu’il se perdait dans leur ombre. Désireux d’avoir rang de héros dans son propre roman, il n’y tenait emploi que de comparse. Il était celui qui ferme les portes, qui paye les notes, qui introduit les nouveaux acteurs et les salue bien humblement quand, après avoir fait leurs trois petits tours, ils s’en vont.

Lautonne souriait, Clorinde souriait. Sans doute parce qu’ils manquaient tous deux de monde et d’usage, un si grand bonheur paraissait trop franc, immodeste, pour tout dire. — Ah ! que le contentement dispose d’offensantes grimaces ! — Il y avait en Lautonne un pétulant, un glorieux, et puis un puéril et un rêveur qu’on n’aurait pu considérer sans envie. Banal, à coup sûr, mais point médiocre, le supplice qu’endure un homme altéré devant l’eau courante et fraîche qu’il ne peut atteindre !

« Voici la paix, disait Lautonne, la paix que je n’ai pu trouver jusqu’à ce jour. Loin des fiacres, des concierges et des huissiers, je puis enfin reprendre ma lyre… Mais quelle corde toucherai-je ? quels échos s’éveilleront à ma voix ? où me plaira-t-il de chercher un sujet de poème ? »

Sylvius sentait croître sa mauvaise humeur.

« Au fond de la mer » dit-il, comme il eût dit : « Au fond de votre poche. »

Parmi des paroles passagères un poète trouve parfois celle qui l’inspirera. — Lautonne réfléchit, puis, tout à coup :

« Au fond de la mer ? dit-il. Au fond de la mer ! Soit ! »


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