Clorinde et Sylvius restaient immobiles, interdits, muets. Il semblait que la brise voulût renaître. Elle se leva d’abord par molles bouffées suivies de caresses lentes et douces. Enfin elle souffla continûment. Clorinde prit la barre. Sylvius restait à grelotter sur l’avant. Une heure passa. On entendait, avec les gémissements de Clorinde, des bruits d’eaux et de voile tendue, puis, durant que l’aube écartait sur les étoiles son ample robe tissée d’ombre et de jour, les gémissements de Clorinde se changèrent en implorations vers les quelques astres pâles qui restaient dans les cieux :
« Etoiles ! Etoiles qui scintilliez pour lui ! Etoiles qu’il aimait voir renaître à travers les fumées du crépuscule, étoiles qu’il reconnaissait chaque soir et qu’il se plaisait à suivre, vous qui donnez l’enthousiasme et les heures où la mélancolie se fertilise, dites-moi, belles étoiles, dites-moi laquelle de vous est morte qui, par mes regards et mes étreintes, l’inspirait !
— Clorinde ! murmurait Sylvius, écoutez moi !… »
Mais, lorsqu’elle tournait vers lui son regard lourd de haine, il ne trouvait rien à dire et rien à faire, sinon de serrer mieux le glaive qu’il avait repris et dont il venait de laver dans une vague l’acier sanglant.
Clorinde tenait toujours la barre. Le vent fraîchissait. Sylvius eut faim et descendit dans la coupée pour y chercher de la nourriture. Il revint, mordant une croûte. — Il ne savait pas où Clorinde dirigeait le bateau…
« Vers la terre… oui, vers la terre… »
Et d’ailleurs, que lui importait !
Cependant le jour sortait de la mer, éclatant et prompt comme un ouragan. Les écarlates, les carmins, les laques et les roses composaient entre eux de tumultueuses nuées pleines de lumière, et, bientôt, le ciel en fut tout occupé. Puis, lentement il s’azura.
De temps en temps, Sylvius tournait vers Clorinde un œil furtif ; ensuite, il considérait le ciel ou bien la mer, et la turquoise de l’un comme aussi le saphir de l’autre n’offraient rien qui ne fût usuel. Le vent gonflait la voile, le bateau filait d’une allure unie et rapide. N’eût été sur le pont l’affligeante présence de la flaque de sang, on aurait dit une heureuse croisière.
Mais qu’arrivait-il donc à Clorinde ? Sur sa bouche un sourire semblait s’être posé, si l’on peut entendre par ce vocable une grimace où le contentement le cède fort à la haine. — Ses yeux élargis avaient fixé leur regard à la base du mât ; or, la base du mât était lisse et propre ; nul détail ne la distinguait des bases de mâts que l’on voit communément. — Sylvius reprit donc sa contemplation céleste et méditerranéenne. — Il s’en fatigua bientôt. — Il n’est pas toujours possible de faire naître en soi des pensées poétiques à l’aspect des éléments ; et qu’on ne s’ébahisse point qu’il soit malaisé, après meurtre accompli, de dévisager la nature de féconde façon. — Essayez plutôt vous-même ! — Quelques minutes passèrent. Sylvius bâilla. Il vit que Clorinde n’avait pas diverti son regard. Elle ne quittait point des yeux la base du mât. — Encore une fois, que pouvait-elle bien y découvrir ? — S’étant rapproché, Persane sut enfin la cause de cette fascination. — Il y avait là une grosse araignée qui remuait les pattes comme si elle voulait dire quelque chose, s’exprimer plus complètement.
Depuis l’enfance, Sylvius avait montré peu d’amitié pour les araignées.
Maintenant, Clorinde parlait à l’araignée en paroles basses.
Dès lors, Sylvius n’eut pour les araignées que du dégoût et du plus vif.
Clorinde permit à l’araignée de gravir sa robe et de dévaler le long de son bras, puis, levant la main, elle lui dit encore quelques mots que Sylvius n’entendit pas. — L’araignée parut les avoir fort bien compris. A l’aide de son derrière elle se laissa couler jusqu’aux planches du pont et s’avança fort rapidement vers Sylvius.
Sylvius eut pour les araignées la plus excessive répulsion.
La bête s’approcha sans pudeur. Sylvius ne broncha point, (peut-on fuir devant un insecte !) même il tâchait de conserver de l’indifférence à son regard… Le ciel était fort beau… oui… le ciel était fort beau… Et que pensez-vous, chère madame, de la pièce que le Vaudeville vient de nous donner… Il est certain que la peinture moderne… Et le cigare facilite la digestion…
Inutiles pensées ! — Sylvius poussa un hurlement. L’araignée venait de se glisser sous son pantalon et faisait l’ascension de sa jambe. Sylvius tâchait en vain de la tuer par des claques sonores. L’araignée atteignit sa taille. Sylvius se tordit de douleur. Ah ! elle tournait autour de lui. — Sylvius se mit à danser, et, au même instant, Clorinde se mit à rire.
Ce fut, à bord du bateau, tandis que s’achevait l’aurore, une manière de rivalité, de dispute à qui emporterait le prix : Clorinde, de la gaîté, Sylvius, de la chorégraphie.
Sylvius sautait d’un pied sur l’autre, ainsi que les gamins que le froid mord. — Clorinde jetait autour d’elle de petites notes claires et courtes. — Sylvius eut des mouvements d’une almée pressée d’en finir avec la danse. — Clorinde décocha la flèche d’un rire. — Sylvius, sentant l’araignée sous son bras, voltigeait de droite et de gauche, pirouettait, faisait suivre d’une matassinade un effort d’acrobatie ; et que de voltes, que de ronds de jambe, que de jetés-battus involontaires ! — Clorinde riait comme font les ruisseaux qui tombent. — Un entrechat de l’un provoquait un hoquet de l’autre. — Sylvius mêlait la tarentelle à la carmagnole, des pirouettes à des convulsions de nègre ; il faisait suivre une chute d’un bond, une glissade d’un écart. — Et Clorinde ne cessait de rire. — Sylvius suait à grosses gouttes. — Clorinde s’épongeait le front. — Exténué, Sylvius s’évanouit. — Il s’en fallut de peu que Clorinde ne défaillît. Pourtant, dès qu’elle vit sa victime vaincue, elle cessa presque de rire. Seuls, quelques petits roucoulements gonflaient sa gorge, tandis que des larmes tombaient encore de ses yeux.
L’araignée reparut contre le col de Sylvius. Industrieusement, elle se mit à filer. Elle était fort grosse. Elle filait vite. Elle fixa d’abord un câble délicat sur le col du jeune homme, et, durant ce temps, dix, vingt, quarante, deux cents, trois mille, deux millions, dix millions d’araignées sortirent de la coupée du bateau et vinrent en aide à leur sœur. Elles filaient toutes avec cette diligence extrême qui les fait estimer des moralistes. Déjà le veston de Sylvius était gris de soie, déjà son bras droit était lié à son corps, déjà ses jambes étaient unies, et, maintenant, le voilà mué en cocon, en momie, en quenouille, en objet gris clair, effilé, d’où sortent une tête et deux bottines.
Le cœur me fault pour vous décrire l’état de Sylvius, lorsque, s’étant réveillé, il se rendit compte de sa situation nouvelle. Disons pourtant qu’il fut plus ébahi qu’effrayé et ne fit montre, devant la souriante Clorinde, d’aucun effroi. Ses mouvements étaient, d’ailleurs, limités. Il pouvait battre des cils, froncer le sourcil et donner à sa bouche de l’expression ; il pouvait encore se tordre un peu, mais sans grâce. Il était couché sur le côté, face à la mer.
Depuis l’aube, il avait beaucoup regardé la mer. Il était pénétré du sentiment de la connaître bien. Plus tard il en parlerait savamment. — Soudain, il fut distrait par une apparition délicieuse. — Tout là -bas, tout là -bas, mais très visible, on distinguait une terre avec des verdures. Ah ! Dieu ! une terre ! Le bateau semblait être dirigé vers elle. — La terre grandissait. En Sylvius un espoir de délivrance augmentait dans la mesure de ce rapprochement. — Déjà le soleil était haut.
Une heure passa, longue, aux longues minutes ; une autre, interminable, mais à la fin de laquelle le bateau atteignit le rivage si longtemps espéré. — Alors, Clorinde quitta la barre, fit tomber la voile, jeta l’ancre, s’agita de droite et de gauche pour quelques autres manœuvres, puis elle s’arrêta devant Sylvius et lui tint à peu près ce langage :
« Je vous déposerai ici. Vous trouverez sans doute quelques fruits qui sauront vous nourrir et un ruisseau pour vous désaltérer. Ne bougez pas, restez muet, appréciez par le silence et, plus tard, par des méditations la charité dont je fais preuve en vous permettant de vivre. »
Clorinde saisit quelques milliers de fils que les araignées avaient laissés derrière elles en s’éloignant de Sylvius, sauta dans l’eau peu profonde, traîna le jeune homme, le fit tomber par dessus bord, le laissa boire amèrement, le tira loin des vagues, planta près de lui le sabre japonais qu’elle avait pris avec elle, et dit, la bouche ronde :
« Monsieur, un amateur ne doit jamais importuner un poète. »
Elle sourit, salua et s’en fut.