19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du Latium.
20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux grands trésorsdu droit naturel des gens considéré chez les Grecs.
Cette vérité et la précédente ne sont encore que despostulats, dont la démonstration se trouvera dans l'ouvrage.
21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils perdirent entièrement de vue leur histoiredivine; aussi l'âge des dieux, pour parler comme les Égyptiens (Voy.l'axiome28), est appelé par Varron letemps obscurdes Romains; les Romains conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des héros grecs.[19]
Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,moyen, dit Tite-Live,employé jadis par la sagesse des fondateurs de villes; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque. Voilà aussi pourquoi les Romains furent leshéros du monde, et soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers. Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer toute la grandeur de Rome.
22. Il existe nécessairement dans la nature unelangue intellectuelle commune à toutes les nations; toutes les choses qui occupent l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, maisexprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces maximes de lasagesse vulgaire, sont entendues dans le même sens par toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression elles aient suivi la diversité des manières de voir.—Cette langue appartient à lascience nouvelle; guidés par elle, les philologues pourront se faireun vocabulaire intellectuel commun à toutes les langues mortes et vivantes.
23-28.Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.—Déluge universel.—Géans.
23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître, avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de nature sous les patriarches (état de famille, dans le langage de lascience nouvelle). Cet état dont, selon l'opinion unanime des politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus.
24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base de leur religion; la divination au contraire est le principe de la société cheztoutes les nations païennes. Aussi tout le monde ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils.
25. Nous démontrerons ledéluge universel, non plus par les preuves philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits d'unehistoire physiquedont nous trouverons les vestiges dans les fables.
26. Il a existé desgéansdans l'antiquité, tels que les voyageurs disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les vaines explications que nous ont données les philosophes de leur existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à l'éducationsauvage, et pour ainsi direbestiale, des enfans.
27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son commencement dudéluge, et de l'existence des géans.
Cette tradition nous présente ladivision originaire du genre humainen deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature naturelle,celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette différence ne peut être venue que de l'éducationbestialedes uns, de l'éducationhumainedes autres; d'où l'on peut conclure que les Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.
28-40.Principes de la théologie pratique.—Origine de l'idolâtrie, de la divination, des sacrifices.
28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1oLes Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois âges,âge des dieux, âge des héros, âge des hommes; 2oPendant ces trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue hiéroglyphique ousacrée, langue symbolique ouhéroïque, languevulgaireouépistolaire, celle dans laquelle les hommes expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.
29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des dieux. (Voy.livre2, chap.6.)
30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant de besoins de la vienaturelle,morale,économique, ouciviledes premiers temps.—Concluons des trois traditions quiviennent d'être rapportées que,partout la société a commencé par la religion. C'est le premier des trois principes de la science nouvelle.
31. Lorsque les peuples sonteffarouchéspar la violence et par les armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.
Ainsi dans l'état sans lois(stato eslege), la Providence réveilla dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi eux.
Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmiles hommes violens et farouchesde son système, lui qui, pour en trouver l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point considérél'homme dans l'ensemble de la société du genre humain. Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20]
32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturellesdes phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit quel'aimant aime le fer. (Voy.l'axiome1er.)
33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.
34. L'observation de Tacite est très juste:mobiles ad superstitionem perculsæ semel mentes. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.
35. L'admiration est fille de l'ignorance.
36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus faible.
37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner les choses insensibles.—Il est ordinaire aux enfans de prendre dans leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des personnes vivantes.—Les hommes du monde enfant durent être naturellement des poètes sublimes.
38. Passage précieux de Lactance, sur l'originede l'idolâtrie:Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus erant ad humanitatem compositi; au commencement, les hommes encore simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient civilisés.
39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?
40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un enfant.
Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leursvictimes de Saturne(Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables conservent quelques traces desemblables consécrations.—Cette explication nous fera mieux entendre le vers fameux:La crainte seule a fait les premiers dieux. Les fausses religions sont nées de la crédulité, et non de l'imposture.—Elle répond aussi à l'exclamation impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (tant la religion put enfanter de maux!). Ces religions cruelles étaient le premier degré par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches,les fils des Cyclopes et des Lestrigons, à la civilisation des âges d'Aristide, de Socrate et de Scipion.
41-46.Principes de la Mythologie historique.
41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toutebestiale, redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le déluge. C'est alors queJupiter foudroie et terrasse les géans. Chaque nation païenne eut son Jupiter.—Il fallut sans doute plus d'un siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des vapeurs capables de produire le tonnerre.
43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte Varron en a compté jusqu'à quarante.—Voilà l'origine de l'héroïsme chez lespremiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros des dieux.
Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion, ni s'agrandir sans vertu.—En outre, si vous considérez l'isolement de ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous vous rappelez l'axiome:Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité, vous trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par conséquent être l'histoire des premiers peuples.
44. Les premiers sages parmi les Grecs furent lespoètes théologiens, lesquels sans aucun doute fleurirent avant lespoètes héroïques, comme Jupiter fut père d'Hercule.
Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles lapoésie divine, ensuite l'héroïque.
45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est fondée la société où ils vivent.
46. Toutes les histoires des barbares commencent par des fables.
47-62.Principe des caractères poétiques.
47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.
Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte des fables en harmonie avec son caractère;mensonges de fait, sans doute, maisvérités d'idées, puisque le public n'imagine que ce qui est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que levrai poétiqueestvrai métaphysiquement, et que levrai physique, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.
48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque ressemblance, quelque rapport.
49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique,sur les mystères des Égyptiens: les Égyptiens attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie humaine.
Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de l'Égypte.
Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des fables et à les imaginer avec convenance.—Le second nous fait voir que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité, étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au type dusage dans les choses de la vie socialetoutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient atteindre cette abstraction, encore moins celle desagesse sociale, ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà philosophes, déjà capables de généraliser?
50-62.Fable, convenance, pensée, expression, etc.
50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire avec extension, ou composition.—Voilà pourquoi nous trouvons un caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut former le monde enfant.
51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.—Si la poésie fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.
52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.—Aux temps du monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est qu'imitation.
C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la nature, unepoésie réelle, si je l'ose dire.
53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils commencent à réfléchir.
Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles approchent duvrai; les premières au contraire deviennentplus certaines(c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à proportion qu'elles descendent dans les particularités.
54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages qui en dérivent.
Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent, et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens, obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver les dieux aussi contraires à leurs vœux, qu'ils devaient l'être à leursmœurs, attribuèrent ces mœurs aux dieux eux-mêmes, et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.
55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des seuls Égyptiens, il devient précieux:Originairement la théologie des Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une signification mystique.C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublimethéologie naturelle.
Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler (innarrivabile). Ils renferment en même temps deux puissans argumens en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne présente aucun récit dont il ait à rougir.
56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, se trouvent avoir été des poètes.
57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes matériels, qui ont des rapportsnaturels avec les idées qu'ils veulent faire entendre.
C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes les nations dans leur première barbarie. C'est celui dulangage naturel qui s'est parlé jadis dans le monde, si l'on s'en rapporte à la conjecture de Platon (Cratyle), suivi par Jamblique, par les Stoïciens et par Origène (contre Celse). Mais comme ils avaient seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans Aristote (περι ερμηνειας), et dans Galien (de decretis Hippocratis et Platonis); Publius Nigidius parle de cette dispute dans Aulu-Gelle. À celangage natureldut succéder lelangage poétique, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.
58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.
59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe dans l'excès de la douleur ou de la joie.
D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrentmuetscomme les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent seules les arracher à ce silence, et qu'ils formèrent leurs premières langues en chantant.
60. Les langues durent commencer par desmonosyllabes. Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles, commencent toujours ainsi.
61. Le vershéroïqueest le plus ancien de tous. Le vers spondaïque est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut originairement spondaïque.
62. Le versiambiqueest celui qui se rapproche le plus de la prose, et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.
Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord en vers, puis en prose.
63-65.Principes étymologiques.
63.L'âme est portéenaturellementà se voir au-dehors et dans la matière; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion, qu'elle en vient à se comprendre elle-même.—Principe universel d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont tirées des corps et de leurs propriétés.
64. L'ordre des idéesdoit suivre l'ordre des choses.
65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord lesforêts, puis lescabanes, puis, lesvillages, ensuite lescités, ou réunions de citoyens, enfin lesacadémies, ou réunions de savans.—Autre grand principe étymologique, d'après lequel l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons observer que tous les mots ont desorigines sauvages et agrestes:par exemple,lex(legere, cueillir) dut signifier d'abordrécolte de glands, d'où l'arbre qui produit les glands fut appeléillex,ilex; de même queaquilexest incontestablementcelui qui recueille les eaux. Ensuitelexdésigna la récolte deslégumes(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas de lettres pour écrire les lois,lexdésigna nécessairement la réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple constituaitla loiqui rendait les testamens authentiques,calatis comitiis. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.
66-86.Principes de l'histoire idéale.
66. Les hommes sentent d'abord lenécessaire, puis font attention à l'utile, puis cherchent lacommodité; plus tard aiment leplaisir, s'abandonnentauluxe, et en viennent enfin àtourmenter leurs richesses.[21]
67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuitesévère, puisdouxet bienveillant, puisami de la recherche, enfindissolu.
68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des caractèresgrossiers et barbares, comme le Polyphème d'Homère; puis il en vient d'orgueilleux et de magnanimes, tels qu'Achille; ensuite dejustes et de vaillans, des Aristides, des Scipions; plus tard nous apparaissent avec de nobles images devertus, et en même tempsavec de grands vices, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des caractèressombres,d'une méchanceté réfléchie, des Tibères; enfin desfurieuxqui s'abandonnent en même temps à unedissolution sans pudeur, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.
La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à l'homme dans l'état de famille, fût préparé à obéir aux lois dans l'état civilqui devait suivre; les seconds incapables de céder à leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille lesrépubliques aristocratiques; les troisièmes à frayer le chemin à ladémocratie; les quatrièmesà élever lesmonarchies; les cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.
69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui sont gouvernés.—D'où il résulte que l'école des princes, c'est la science des mœurs des peuples.
70-82.Commencemens des sociétés.
70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les faits): dupremier état sans loi et sans religionsortirent d'abord un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent lesfamilles, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps après en seréfugiantsur les terres cultivées par les premiers pères de famille.
71.Les habitudes originaires, particulièrement celle de l'indépendance naturelle,ne se perdent point tout d'un coup, mais par degrés et à force de temps.
72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une divinité quelconque, lespèresfurent sans doute, dans l'état de famille, lessagesen fait de divination, lesprêtresqui sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par lesauspices, et lesroisqui transmettaient les lois divines à leur famille.
73 et 76. C'est une tradition vulgaire que lemonde fut d'abord gouverné par des rois,—que lapremière forme de gouvernement fut la monarchie.
74. Autre tradition vulgaire:les premiers rois qui furent élus, c'étaient les plus dignes.
75. Autre:les premiers rois furent des sages. Le vain souhait de Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant lesquelsles philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes.
Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la sagesseréfléchie(riposta) celle des philosophes, mais lasagesse vulgairedes législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.
77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer unpouvoir monarchique, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens de leursfils, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leursserviteurs. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne l'Écriture Sainte en lesappelantpatriarches, c'est-à-dire,pères et princes. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome:Patri familias jus vitæ et necis in liberos esto, le père de famille a sur ses enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant,quidquid filius acquirit, patri acquirit, tout ce que le fils acquiert, il l'acquiert à son père.
78. Lesfamillesne peuvent avoir été nommées d'une manière convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de cesfamuli, ou serviteurs des premiers pères de famille.
79. Si les premierscompagnons, ouassociés, eurent pour but unesociété d'utilité, on ne peut les placer antérieurement à ces réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui les avaient reçus.—Tels furent les véritablescompagnons des héros, dans lesquels nous trouvons plus tard lesplébéiensdes cités héroïques, et en dernier lieu lesprovinces soumisesà des peuples souverains.
80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance, lorsqu'ils espèrent retenir une partie dubienfait, ou en tirer une grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre dans la vie sociale.
81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons lesprincipes éternels des fiefs, qui se traduisent en latin avec élégance par le motbeneficia.
82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout queclientèlesetcliens, mots qu'on ne peut entendre convenablement que parfiefsetvassaux. Les feudistes ne trouvent point d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots queclientesetclientelæ.
Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du 70e), nous font connaître l'origine des sociétés. Nous trouvons cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce premier gouvernement dut êtrearistocratique, parce que les pères de famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues auxfeuda rustica (fiefs roturiers)du moyen âge. Ils se trouvèrent eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on peut comparer auxfiefs nobles) à lasouveraineté de l'ordredont ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le fait;mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment l'autorité civiledériva de l'autorité domestique; comment le patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers; comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les familles composées seulementde fils, et nonde serviteurs, cette formation des sociétés a été impossible.
83. Ces concessions de terres constituèrent la premièreloi agrairequi ait existé, et la nature ne permet pas d'enimaginer, ni d'encomprendreune qui puisse offrir plus de précision.
Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:domaine bonitaireappartenant aux Plébéiens;domaine quiritaireappartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquentnoble;domaine éminent, appartenant au corps souverain. Ce dernier genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans les républiques aristocratiques.
84-96.Ancienne histoire romaine.
84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de laroyauté héroïque, où les rois, chefs de la religion, administraient la justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.
Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et de Romulus.Voyezla vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de Rome étaient appelés rois des choses sacrées,reges sacrorum. Et même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des féciaux, ou hérauts de la république.
85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote:Les anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à tous les peuples barbares. En effet les peuples ne sont barbares dans leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les lois.—De là lanécessité des duels et des représailles personnellesdans les temps barbares, où l'on manque delois judiciaires.
86. Troisième passage non moins précieux du même livre:Dans les anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle inimitié.Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ilspressaient[23]les plébéiens, et les forçaient de les servir à la guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire, dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme les plus vils esclaves.
87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens.
88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet ordre.—C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôterleurs armes, et leur laissaient la jouissance de leurs biens (dominium bonitarium), sous la condition d'un tribut supportable.—Si l'aristocratie romaine combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.