Formes religieuses que revêtent toutes les convictions des foules.
Ce qui constitue le sentiment religieux.—Il est indépendant de l'adoration d'une divinité.—Ses caractéristiques.—Puissance des convictions revêtant la forme religieuse.—Exemples divers.—Les dieux populaires n'ont jamais disparu.—Formes nouvelles sous lesquelles ils renaissent.—Formes religieuses de l'athéisme.—Importance de ces notions au point de vue historique.—La Réforme, la Saint-Barthélemy, la Terreur et tous les événements analogues, sont la conséquence des sentiments religieux des foules, et non de la volonté d'individus isolés.
Nous avons montré que les foules ne raisonnent pas; qu'elles admettent ou rejettent les idées en bloc; ne supportent ni discussion, ni contradiction, et que les suggestions agissant sur elles envahissent entièrement le champ de leur entendement et tendent aussitôt à se transformer en actes. Nous avons montré que les foules convenablement suggestionnées sont prêtes à se sacrifier pour l'idéal qui leur a été suggéré. Nous avons vu aussi qu'elles ne connaissent que les sentiments violents et extrêmes, que, chez elles, la sympathie devient vite adoration, et qu'à peine née l'antipathie se transforme en haine. Ces indications générales permettent déjà de pressentir la nature de leurs convictions.
Quand on examine de près les convictions des foules,aussi bien aux époques de foi que dans les grands soulèvements politiques, tels que ceux du dernier siècle, on constate que ces convictions revêtent toujours une forme spéciale, que je ne puis pas mieux déterminer qu'en lui donnant le nom de sentiment religieux.
Ce sentiment a des caractéristiques très simples: adoration d'un être supposé supérieur, crainte de la puissance magique qu'on lui suppose, soumission aveugle à ses commandements, impossibilité de discuter ses dogmes, désir de les répandre, tendance à considérer comme ennemis tous ceux qui ne les admettent pas. Qu'un tel sentiment s'applique à un Dieu invisible, à une idole de pierre ou de bois, à un héros ou à une idée politique, du moment qu'il présente les caractéristiques précédentes il reste toujours d'essence religieuse. Le surnaturel et le miraculeux s'y retrouvent au même degré. Inconsciemment les foules revêtent d'une puissance mystérieuse la formule politique ou le chef victorieux qui pour le moment les fanatise.
On n'est pas religieux seulement quand on adore une divinité, mais quand on met toutes les ressources de l'esprit, toutes les soumissions de la volonté, toutes les ardeurs du fanatisme au service d'une cause ou d'un être qui devient le but et le guide des pensées et des actions.
L'intolérance et le fanatisme constituent l'accompagnement nécessaire d'un sentiment religieux. Ils sont inévitables chez ceux qui croient posséder le secret du bonheur terrestre ou éternel. Ces deux traits se retrouvent chez tous les hommes en groupe lorsqu'une conviction quelconque les soulève. Les Jacobins de la Terreur étaient aussi foncièrement religieux que les catholiquesde l'Inquisition, et leur cruelle ardeur dérivait de la même source.
Les convictions des foules revêtent ces caractères de soumission aveugle, d'intolérance farouche, de besoin de propagande violente qui sont inhérents au sentiment religieux; et c'est pourquoi on peut dire que toutes leurs croyances ont une forme religieuse. Le héros que la foule acclame est véritablement un dieu pour elle. Napoléon le fut pendant quinze ans, et jamais divinité n'eut de plus parfaits adorateurs. Aucune n'envoya plus facilement les hommes à la mort. Les dieux du paganisme et du christianisme n'exercèrent jamais un empire plus absolu sur les âmes qu'ils avaient conquises.
Tous les fondateurs de croyances religieuses ou politiques ne les ont fondées que parce qu'ils ont su imposer aux foules ces sentiments de fanatisme qui font que l'homme trouve son bonheur dans l'adoration et l'obéissance et est prêt à donner sa vie pour son idole. Il en a été ainsi à toutes les époques. Dans son beau livre sur la Gaule romaine, Fustel de Coulanges fait justement remarquer que ce ne fut nullement par la force que se maintint l'Empire romain, mais par l'admiration religieuse qu'il inspirait. «Il serait sans exemple dans l'histoire du monde, dit-il avec raison, qu'un régime détesté des populations ait duré cinq siècles... On ne s'expliquerait pas que trente légions de l'Empire eussent pu contraindre cent millions d'hommes à obéir.» S'ils obéissaient, c'est que l'empereur, qui personnifiait la grandeur romaine, était adoré comme une divinité, du consentement unanime. Dans la moindre bourgade de l'Empire, l'empereur avait ses autels. «On vit surgir en ce temps-là dans les âmes, d'un bout de l'Empire àl'autre, une religion nouvelle qui eut pour divinités les empereurs eux-mêmes. Quelques années avant l'ère chrétienne, la Gaule entière, représentée par soixante cités, éleva en commun un temple, près de la ville de Lyon, à Auguste... Ses prêtres, élus par la réunion des cités gauloises, étaient les premiers personnages de leur pays... Il est impossible d'attribuer tout cela à la crainte et à la servilité. Des peuples entiers ne sont pas serviles, et ne le sont pas pendant trois siècles. Ce n'étaient pas les courtisans qui adoraient le prince, c'était Rome. Ce n'était pas Rome seulement, c'était la Gaule, c'était l'Espagne, c'était la Grèce et l'Asie.»
Aujourd'hui la plupart des grands conquérants d'âmes n'ont plus d'autels, mais ils ont des statues ou des images, et le culte qu'on leur rend n'est pas notablement différent de celui qu'on leur rendait jadis. On n'arrive à comprendre un peu la philosophie de l'histoire que quand on est bien pénétré de ce point fondamental de la psychologie des foules. Il faut être dieu pour elles ou ne rien être.
Et il ne faudrait pas croire que ce sont là des superstitions d'un autre âge que la raison a définitivement chassées. Dans sa lutte éternelle contre la raison, le sentiment n'a jamais été vaincu. Les foules ne veulent plus entendre les mots de divinité et de religion, au nom desquelles elles ont été pendant si longtemps asservies; mais elles n'ont jamais autant possédé de fétiches que depuis cent ans, et jamais les vieilles divinités ne firent s'élever autant de statues et d'autels. Ceux qui ont étudié dans ces dernières années le mouvement populaire connu sous le nom de boulangisme ont pu voir avec quelle facilité les instincts religieux des foules sontprêts à renaître. Il n'était pas d'auberge de village, qui ne possédât l'image du héros. On lui attribuait la puissance de remédier à toutes les injustices, à tous les maux; et des milliers d'hommes auraient donné leur vie pour lui. Quelle place n'eût-il pas pris dans l'histoire si son caractère eût été de force à soutenir tant soit peu sa légende!
Aussi est-ce une bien inutile banalité de répéter qu'il faut une religion aux foules, puisque toutes les croyances politiques, divines et sociales ne s'établissent chez elles qu'à la condition de revêtir toujours la forme religieuse, qui les met à l'abri de la discussion. L'athéisme, s'il était possible de le faire accepter aux foules, aurait toute l'ardeur intolérante d'un sentiment religieux, et, dans ses formes extérieures, deviendrait bientôt un culte. L'évolution de la petite secte positiviste nous en fournit une preuve curieuse. Il lui est arrivé bien vite ce qui arriva à ce nihiliste, dont le profond Dostoïewsky nous rapporte l'histoire. Éclairé un jour par les lumières de la raison, il brisa les images des divinités et des saints qui ornaient l'autel d'une chapelle, éteignit les cierges, et, sans perdre un instant, remplaça les images détruites par les ouvrages de quelques philosophes athées, tels que Büchner et Moleschott, puis ralluma pieusement les cierges. L'objet de ses croyances religieuses s'était transformé, mais ses sentiments religieux, peut-on dire vraiment qu'ils avaient changé?
On ne comprend bien, je le répète encore, certains événements historiques—et ce sont précisément les plus importants—que lorsqu'on s'est rendu compte de cette forme religieuse que finissent toujours par prendre les convictions des foules. Il y a des phénomènes sociauxqu'il faut étudier en psychologue beaucoup plus qu'en naturaliste. Notre grand historien Taine n'a étudié la Révolution qu'en naturaliste, et c'est pourquoi la genèse réelle des événements lui a bien souvent échappé. Il a parfaitement observé les faits, mais, faute d'avoir étudié la psychologie des foules, il n'a pas toujours su remonter aux causes. Les faits l'ayant épouvanté par leur côté sanguinaire, anarchique et féroce, il n'a guère vu dans les héros de la grande épopée qu'une horde de sauvages épileptiques se livrant sans entraves à leurs instincts. Les violences de la Révolution, ses massacres, son besoin de propagande, ses déclarations de guerre à tous les rois, ne s'expliquent bien que si l'on réfléchit qu'elle fut simplement l'établissement d'une nouvelle croyance religieuse dans l'âme des foules. La Réforme, la Saint-Barthélemy, les guerres de Religion, l'Inquisition, la Terreur, sont des phénomènes d'ordre identique, accomplis par des foules animées de ces sentiments religieux qui conduisent nécessairement à extirper sans pitié, par le fer et le feu, tout ce qui s'oppose à l'établissement de la nouvelle croyance. Les méthodes de l'Inquisition sont celles de tous les vrais convaincus. Ils ne seraient pas des convaincus s'ils en employaient d'autres.
Les bouleversements analogues à ceux que je viens de citer ne sont possibles que lorsque l'âme des foules les fait surgir. Les plus absolus despotes ne pourraient pas les déchaîner. Quand les historiens nous racontent que la Saint-Barthélemy fut l'œuvre d'un roi, ils montrent qu'ils ignorent la psychologie des foules tout autant que celle des rois. De semblables manifestations ne peuvent sortir que de l'âme des foules. Le pouvoir leplus absolu du monarque le plus despotique ne va guère plus loin que d'en hâter ou d'en retarder un peu le moment. Ce ne sont pas les rois qui firent ni la Saint-Barthélemy, ni les guerres de religion, pas plus que ce ne fut Robespierre, Danton ou Saint-Just qui firent la Terreur. Derrière de tels événements on retrouve toujours l'âme des foules, et jamais la puissance des rois.
LES OPINIONS ET LES CROYANCES DES FOULES
Facteurs lointains des croyances et opinions des foules.
Facteurs préparatoires des croyances des foules.—L'éclosion des croyances des foules est la conséquence d'une élaboration antérieure.—Étude des divers facteurs de ces croyances.—§ 1.La race.—Influence prédominante qu'elle exerce.—Elle représente les suggestions des ancêtres.—§ 2.Les traditions.—Elles sont la synthèse de l'âme de la race.—Importance sociale des traditions.—En quoi, après avoir été nécessaires, elles deviennent nuisibles.—Les foules sont les conservateurs les plus tenaces des idées traditionnelles.—§ 3.Le temps.—Il prépare successivement l'établissement des croyances, puis leur destruction.—C'est grâce à lui que l'ordre peut sortir du chaos.—§ 4.Les institutions politiques et sociales.—Idée erronée de leur rôle.—Leur influence est extrêmement faible.—Elles sont des effets, et non des causes.—Les peuples ne sauraient choisir les institutions qui leur semblent les meilleures.—Les institutions sont des étiquettes qui, sous un même titre, abritent les choses les plus dissemblables.—Comment les constitutions peuvent se créer.—Nécessité pour certains peuples de certaines institutions théoriquement mauvaises, telles que la centralisation.—§ 5.L'instructionet l'éducation.—Erreur des idées actuelles sur l'influence de l'instruction chez les foules.—Indications statistiques.—Rôle démoralisateur de l'éducation latine.—Rôle que l'instruction pourrait exercer.—Exemples fournis par divers peuples.
Nous venons d'étudier la constitution mentale des foules. Nous connaissons leurs façons de sentir, de penser, de raisonner. Nous allons examiner maintenant comment naissent et s'établissent leurs opinions et leurs croyances.
Les facteurs qui déterminent ces opinions et ces croyances sont de deux ordres: les facteurs lointains et les facteurs immédiats.
Les facteurs lointains sont ceux qui rendent les foules capables d'adopter certaines convictions et absolument inaptes à se laisser pénétrer par certaines autres. Ces facteurs préparent le terrain où l'on voit germer tout à coup certaines idées nouvelles, dont la force et les résultats étonnent, mais qui n'ont de spontané que l'apparence. L'explosion et la mise en œuvre de certaines idées chez les foules présentent quelquefois une soudaineté foudroyante. Ce n'est là qu'un effet superficiel, derrière lequel on doit chercher tout un long travail antérieur.
Les facteurs immédiats sont ceux qui, se superposant à ce long travail, sans lequel ils n'auraient pas d'effet, provoquent la persuasion active chez les foules, c'est-à-dire font prendre forme à l'idée et la déchaînent avec toutes ses conséquences. Par ces facteurs immédiats surgissent les résolutions qui soulèvent brusquement les collectivités; par eux éclate une émeute ou se décide une grève; par eux des majorités énormesportent un homme au pouvoir ou renversent un gouvernement.
Dans tous les grands événements de l'histoire, nous constatons l'action successive de ces deux ordres de facteurs. La Révolution française—pour ne prendre qu'un des plus frappants exemples—eut parmi ses facteurs lointains les écrits des philosophes, les exactions de la noblesse, les progrès de la pensée scientifique. L'âme des foules, ainsi préparée, fut soulevée ensuite aisément par des facteurs immédiats, tels que les discours des orateurs, et les résistances de la cour à propos de réformes insignifiantes.
Parmi les facteurs lointains, il y en a de généraux, qu'on retrouve au fond de toutes les croyances et opinions des foules; ce sont: la race, les traditions, le temps, les institutions, l'éducation.
Nous allons étudier le rôle de ces différents facteurs.
Ce facteur, la race, doit être mis au premier rang, car à lui seul il dépasse de beaucoup en importance tous les autres. Nous l'avons suffisamment étudié dans un autre ouvrage pour qu'il soit inutile d'y revenir encore. Nous avons fait voir, dans notre précédent volume, ce qu'est une race historique, et comment, lorsque ses caractères sont formés, elle possède de par les lois de l'hérédité une puissance telle, que ses croyances, ses institutions, ses arts—en un mot tous les éléments de sa civilisation—ne sont que l'expression extérieure de son âme. Nous avons montré que lapuissance de la race est telle qu'aucun élément ne peut passer d'un peuple à un autre sans subir les transformations les plus profondes6. Le milieu, les circonstances, les événements représentent les suggestions sociales du moment. Ils peuvent avoir une influence considérable, mais cette influence est toujours momentanée si elle est contraire aux suggestions de la race, c'est-à-dire de toute la série des ancêtres.
Dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, nous aurons encore occasion de revenir sur l'influence de la race, et de montrer que cette influence est si grande qu'elle domine les caractères spéciaux à l'âme des foules; de là ce fait que les foules de divers pays présentent dans leurs croyances et leur conduite des différences très considérables, et ne peuvent être influencées de la même façon.
Les traditions représentent les idées, les besoins, les sentiments du passé. Elles sont la synthèse de la race et pèsent de tout leur poids sur nous.
Les sciences biologiques ont été transformées depuisque l'embryologie a montré l'influence immense du passé dans l'évolution des êtres; et les sciences historiques ne le seront pas moins quand cette notion sera plus répandue. Elle ne l'est pas suffisamment encore, et bien des hommes d'État en sont restés aux idées des théoriciens du dernier siècle, qui croyaient qu'une société peut rompre avec son passé et être refaite de toutes pièces en ne prenant pour guide que les lumières de la raison.
Un peuple est un organisme créé par le passé, et qui, comme tout organisme, ne peut se modifier que par de lentes accumulations héréditaires.
Ce qui conduit les hommes, surtout lorsqu'ils sont en foule, ce sont les traditions; et, comme je l'ai répété bien des fois, ils n'en changent facilement que les noms, les formes extérieures.
Il n'est pas à regretter qu'il en soit ainsi. Sans traditions, il n'y a ni âme nationale, ni civilisation possibles. Aussi les deux grandes occupations de l'homme depuis qu'il existe ont-elles été de se créer un réseau de traditions, puis de tâcher de les détruire lorsque leurs effets bienfaisants se sont usés. Sans les traditions, pas de civilisation; sans la destruction de ces traditions, pas de progrès. La difficulté est de trouver un juste équilibre entre la stabilité et la variabilité; et cette difficulté est immense. Quand un peuple a laissé des coutumes se fixer trop solidement chez lui pendant beaucoup de générations, il ne peut plus changer et devient, comme la Chine, incapable de perfectionnement. Les révolutions violentes n'y peuvent rien, car il arrive alors, ou que les fragments brisés de la chaîne se ressoudent, et que le passé reprend sans changements son empire, ouque les fragments restent dispersés, et alors à l'anarchie succède bientôt la décadence.
Aussi, l'idéal pour un peuple est-il de garder les institutions du passé, en ne les transformant qu'insensiblement et peu à peu. Cet idéal est difficilement accessible. Les Romains, dans les temps anciens, les Anglais, dans les temps modernes, sont à peu près les seuls qui l'aient réalisé.
Les conservateurs les plus tenaces des idées traditionnelles, et qui s'opposent le plus obstinément à leur changement, sont précisément les foules, et notamment les catégories de foules qui constituent les castes. J'ai déjà insisté sur l'esprit conservateur des foules, et montré que les plus violentes révoltes n'aboutissent qu'à un changement de mots. À la fin du dernier siècle, devant les églises détruites, devant les prêtres expulsés ou guillotinés, devant la persécution universelle du culte catholique, on pouvait croire que les vieilles idées religieuses avaient perdu tout pouvoir; et cependant quelques années s'étaient à peine écoulées que, devant les réclamations universelles, il fallut rétablir le culte aboli7.Effacées un instant, les vieilles traditions avaient repris leur empire.
Aucun exemple ne montre mieux la puissance des traditions sur l'âme des foules. Ce n'est pas dans les temples qu'habitent les idoles les plus redoutables, ni dans les palais les tyrans les plus despotiques; ceux-ci peuvent être brisés en un instant; mais les maîtres invisibles qui règnent dans nos âmes échappent à tout effort de révolte, et ne cèdent qu'à la lente usure des siècles.
Dans les problèmes sociaux, comme dans les problèmes biologiques, un des plus énergiques facteurs est le temps. Il est le seul vrai créateur et le seul grand destructeur. C'est lui qui a fait les montagnes avec les grains de sable, et élevé jusqu'à la dignité humaine l'obscure cellule des temps géologiques. Il suffit pour transformer un phénomène quelconque de faire intervenir les siècles. On a dit avec raison qu'une fourmi qui aurait le temps devant elle pourrait niveler le mont Blanc. Un être qui aurait le pouvoir magique de faire varier le temps à son gré aurait la puissance que les croyants attribuent à Dieu.
Mais nous n'avons à nous occuper ici que de l'influence du temps dans la genèse des opinions des foules. À ce point de vue son action est encore immense. Il tient sous sa dépendance les grandes forces, telles que la race, qui ne peuvent se former sans lui. Il fait naître, grandir, mourir toutes les croyances: c'est par luiqu'elles acquièrent leur puissance et par lui aussi qu'elles la perdent.
C'est le temps surtout qui prépare les opinions et les croyances des foules, ou tout au moins le terrain sur lequel elles germeront. Et c'est pourquoi certaines idées sont réalisables à une époque et ne le sont plus à une autre. C'est le temps qui accumule cet immense détritus de croyances, de pensées, sur lequel naissent les idées d'une époque. Elles ne germent pas au hasard et à l'aventure; les racines de chacune d'elles plongent dans un long passé. Quand elles fleurissent, le temps avait préparé leur éclosion; et c'est toujours en arrière qu'il faut remonter pour en concevoir la genèse. Elles sont filles du passé et mères de l'avenir, esclaves du temps toujours.
Le temps est donc notre véritable maître, et il suffit de le laisser agir pourvoir toutes choses se transformer. Aujourd'hui, nous nous inquiétons fort des aspirations menaçantes des foules, des destructions et des bouleversements qu'elles présagent. Le temps se changera à lui seul de rétablir l'équilibre. «Aucun régime, écrit très justement M. Lavisse, ne se fonda en un jour. Les organisations politiques et sociales sont des œuvres qui demandent des siècles; la féodalité exista informe et chaotique pendant des siècles, avant de trouver ses règles; la monarchie absolue vécut pendant des siècles aussi, avant de trouver des moyens réguliers de gouvernement, et il y eut de grands troubles dans ces périodes d'attente.»
L'idée que les institutions peuvent remédier aux défauts des sociétés; que le progrès des peuples est la conséquence du perfectionnement des institutions et des gouvernements et que les changements sociaux peuvent se faire à coups de décrets; cette idée, dis-je, est bien généralement répandue encore. La Révolution française l'eut pour point de départ et les théories sociales actuelles y prennent leur point d'appui.
Les expériences les plus continues n'ont pas réussi encore à ébranler sérieusement cette redoutable chimère. C'est en vain que philosophes et historiens ont essayé d'en prouver l'absurdité. Il ne leur a pas été difficile pourtant de montrer que les institutions sont filles des idées, des sentiments et des mœurs; et qu'on ne refait pas les idées, les sentiments et les mœurs en refaisant les codes. Un peuple ne choisit pas ses institutions à son gré, pas plus qu'il ne choisit la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les institutions et les gouvernements sont le produit de la race. Ils ne sont pas les créateurs d'une époque, mais en sont les créations. Les peuples ne sont pas gouvernés comme le voudraient leurs caprices d'un moment, mais comme l'exige leur caractère. Il faut des siècles pour former un régime politique, et des siècles pour le changer. Les institutions n'ont aucune vertu intrinsèque; elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes. Celles qui sont bonnes à un moment donné pour un peuple donné, peuvent être détestables pour un autre.
Aussi n'est-il pas du tout dans le pouvoir d'un peuple de changer réellement ses institutions. Il peut assurément, au prix de révolutions violentes, changer le nom de ces institutions, mais le fond ne se modifie pas. Les noms ne sont que de vaines étiquettes dont l'historien qui va un peu au fond des choses n'a pas à se préoccuper. C'est ainsi par exemple que le plus démocratique des pays du monde est l'Angleterre8, qui vit cependant sous un régime monarchique, alors que les pays où sévit le plus lourd despotisme sont les républiques hispano-américaines, malgré les constitutions républicaines qui les régissent. Le caractère des peuples et non les gouvernements conduit leurs destinées. C'est un point de vue que j'ai essayé d'établir dans mon précédent volume, en m'appuyant sur de catégoriques exemples.
C'est donc une tâche très puérile, un inutile exercice de rhétoricien ignorant que de perdre son temps à fabriquer de toutes pièces des constitutions. La nécessité et le temps se chargent de les élaborer, quand nous avons la sagesse de laisser agir ces deux facteurs. C'est ainsi que les Anglo-Saxons s'y sont pris, et c'est ce que nous dit leur grand historien Macaulay dans unpassage que devraient apprendre par cœur les politiciens de tous les pays latins. Après avoir montré tout le bien qu'ont pu faire des lois qui semblent, au point de vue de la raison pure, un chaos d'absurdités et de contradictions, il compare les douzaines de constitutions mortes dans les convulsions des peuples latins de l'Europe et de l'Amérique avec celle de l'Angleterre, et fait voir que cette dernière n'a été changée que très lentement, par parties, sous l'influence de nécessités immédiates et jamais de raisonnements spéculatifs. «Ne point s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de l'utilité; n'ôter jamais une anomalie uniquement parce qu'elle est une anomalie; ne jamais innover si ce n'est lorsque quelque malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le cas particulier auquel on remédie; telles sont les règles qui, depuis l'âge de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement guidé les délibérations de nos 250 parlements.»
Il faudrait prendre une à une les lois, les institutions de chaque peuple, pour montrer à quel point elles sont l'expression des besoins de leur race, et ne sauraient pour cette raison être violemment transformées. On peut disserter philosophiquement, par exemple, sur les avantages et les inconvénients de la centralisation; mais quand nous voyons un peuple, composé de races très diverses, consacrer mille ans d'efforts pour arriver progressivement à cette centralisation; quand nous constatons qu'une grande révolution ayant pour but de briser toutes les institutions du passé, a été forcée de respecter cette centralisation, et l'a exagérée encore,disons-nous bien qu'elle est fille de nécessités impérieuses, une condition même d'existence, et plaignons la faible portée mentale des hommes politiques qui parlent de la détruire. S'ils pouvaient par hasard y réussir, l'heure de la réussite serait aussitôt le signal d'une effroyable guerre civile9qui ramènerait immédiatement d'ailleurs une nouvelle centralisation beaucoup plus lourde que l'ancienne.
Concluons de ce qui précède que ce n'est pas dans les institutions qu'il faut chercher le moyen d'agir profondément sur l'âme des foules; et quand nous voyons certains pays, comme les États-Unis, arriver à un haut degré de prospérité avec des institutions démocratiques, alors que nous en voyons d'autres, tels que les républiques hispano-américaines, vivre dans la plus triste anarchie sous des institutions absolument semblables, disons-nous bien que ces institutions sont aussi étrangères à la grandeur des uns qu'à la décadence des autres. Les peuples sont gouvernés par leur caractère, et toutes les institutions qui ne sont pas intimement moulées sur ce caractère ne représentent qu'un vêtementd'emprunt, un déguisement transitoire. Certes, des guerres sanglantes, des révolutions violentes ont été faites, et se feront encore, pour imposer des institutions auxquelles est attribué, comme aux reliques des saints, le pouvoir surnaturel de créer le bonheur. On pourrait donc dire en un sens que les institutions agissent sur l'âme des foules puisqu'elles engendrent de pareils soulèvements. Mais, en réalité, ce ne sont pas les institutions qui agissent alors, puisque nous savons que, triomphantes ou vaincues, elles ne possèdent par elles-mêmes aucune vertu. Ce qui a agi sur l'âme des foules, ce sont des illusions et des mots. Des mots surtout, ces mots chimériques et puissants dont nous montrerons bientôt l'étonnant empire.
Au premier rang de ces idées dominantes d'une époque, dont nous avons marqué ailleurs le petit nombre et la force, bien qu'elles soient parfois des illusions pures, se trouve aujourd'hui celle-ci: que l'instruction est capable de changer considérablement les hommes, et a pour résultat certain de les améliorer, et même de les rendre égaux. Par le fait seul de la répétition, cette assertion a fini par devenir un des dogmes les plus inébranlables de la démocratie. Il serait aussi difficile d'y toucher maintenant qu'il l'eût été jadis de toucher à ceux de l'Église.
Mais sur ce point, comme sur bien d'autres, les idées démocratiques se sont trouvées en profond désaccord avec les données de la psychologie et de l'expérience.Plusieurs philosophes éminents, Herbert Spencer entre autres, n'ont pas eu de peine à montrer que l'instruction ne rend l'homme ni plus moral ni plus heureux, qu'elle ne change pas ses instincts et ses passions héréditaires; qu'elle est parfois—pour peu qu'elle soit mal dirigée—beaucoup plus pernicieuse qu'utile. Les statisticiens sont venus confirmer ces vues en nous disant que la criminalité augmente avec la généralisation de l'instruction, ou tout au moins d'une certaine instruction; que les pires ennemis de la société, les anarchistes, se recrutent souvent parmi les lauréats des écoles; et, dans un travail récent, un magistrat distingué, M. Adolphe Guillot, faisait remarquer qu'on compte maintenant 3.000 criminels lettrés contre 1.000 illettrés, et que, en cinquante ans, la criminalité est passée de 227 pour 100.000 habitants, à 552, soit une augmentation de 133 p. 100. Il a noté également avec tous ses collègues que la criminalité augmente surtout chez les jeunes gens pour lesquels l'école gratuite et obligatoire a, comme on sait, remplacé le patronat.
Ce n'est pas certes, et personne ne l'a jamais soutenu, que l'instruction bien dirigée ne puisse donner des résultats pratiques fort utiles, sinon pour élever la moralité, au moins pour développer les capacités professionnelles. Malheureusement les peuples latins, surtout depuis vingt-cinq ans, ont basé leurs systèmes d'instruction sur des principes très erronés, et, malgré les observations des esprits les plus éminents, tels que Bréal, Fustel de Coulanges, Taine et bien d'autres, ils persistent dans leurs lamentables erreurs. J'ai moi-même, dans un ouvrage déjà ancien, montré que notre éducation actuelle transforme en ennemis de la sociétéla plupart de ceux qui l'ont reçue, et recrute de nombreux disciples pour les pires formes du socialisme.
Ce qui constitue le premier danger de cette éducation—très justement qualifiée de latine—c'est qu'elle repose sur cette erreur psychologique fondamentale, que c'est en apprenant par cœur des manuels qu'on développe l'intelligence. Dès lors on a tâché d'en apprendre le plus possible; et, de l'école primaire au doctorat ou à l'agrégation, le jeune homme ne fait qu'apprendre par cœur des livres, sans que son jugement et son initiative soient jamais exercés. L'instruction, pour lui, c'est réciter et obéir. «Apprendre des leçons, savoir par cœur une grammaire ou un abrégé, bien répéter, bien imiter, voilà, écrit un ancien ministre de l'instruction publique, M. Jules Simon, une plaisante éducation où tout effort est un acte de foi devant l'infaillibilité du maître, et n'aboutit qu'à nous diminuer et nous rendre impuissants.»
Si cette éducation n'était qu'inutile, on pourrait se borner à plaindre les malheureux enfants auxquels, au lieu de tant de choses nécessaires à apprendre à l'école primaire, on préfère enseigner la généalogie des fils de Clotaire, les luttes de la Neustrie et de l'Austrasie, ou des classifications zoologiques; mais elle présente un danger beaucoup plus sérieux. Elle donne à celui qui l'a reçue un dégoût violent de la condition où il est né, et l'intense désir d'en sortir. L'ouvrier ne veut plus rester ouvrier, le paysan ne veut plus être paysan, et le dernier des bourgeois ne voit pour ses fils d'autre carrière possible que les fonctions salariées par l'État. Au lieu de préparer des hommes pour la vie, l'école ne les prépare qu'à des fonctions publiques où l'on peut réussirsans avoir à se diriger ni à manifester aucune lueur d'initiative. Au bas de l'échelle, elle crée ces armées de prolétaires mécontents de leur sort et toujours prêts à la révolte; en haut, notre bourgeoisie frivole, à la fois sceptique et crédule, ayant une confiance superstitieuse dans l'État-providence, que cependant elle fronde sans cesse, s'en prenant toujours au gouvernement de ses propres fautes et incapable de rien entreprendre sans l'intervention de l'autorité.
L'État qui fabrique à coups de manuels tous ces diplômés, ne peut en utiliser qu'un petit nombre et laisse forcément sans emploi les autres. Il lui faut donc se résigner à nourrir les premiers et à avoir pour ennemis les seconds. Du haut en bas de la pyramide sociale, du simple commis au professeur et au préfet, la masse immense des diplômés assiège aujourd'hui les carrières. Alors qu'un négociant ne peut que très difficilement trouver un agent pour aller le représenter dans les colonies, c'est par des milliers de candidats que les plus modestes places officielles sont sollicitées. Le département de la Seine compte à lui seul 20.000 instituteurs et institutrices sans emploi, et qui, méprisant les champs et l'atelier, s'adressent à l'État pour vivre. Le nombre des élus étant restreint, celui des mécontents est forcément immense. Ces derniers sont prêts pour toutes les révolutions, quels qu'en soient les chefs et quelque but qu'elles poursuivent. L'acquisition de connaissances dont on ne peut trouver l'emploi est un moyen sûr de faire de l'homme un révolté10.
Il est évidemment trop tard pour remonter un tel courant. Seule l'expérience, dernière éducatrice des peuples, se chargera de nous montrer notre erreur. Elle seule sera assez puissante pour prouver la nécessité de remplacer nos odieux manuels, nos pitoyables concours par une instruction professionnelle capable de ramener la jeunesse vers les champs, les ateliers, les entreprises coloniales, qu'aujourd'hui elle cherche à tout prix à fuir.
Cette instruction professionnelle que tous les esprits éclairés réclament maintenant fut celle qu'ont jadis reçue nos pères, et que les peuples qui dominent aujourd'hui le monde par leur volonté, leur initiative, leur esprit d'entreprise ont su conserver. Dans des pages remarquables, dont je reproduirai plus loin les parties les plus essentielles, un grand penseur, M. Taine, a montré nettement que notre éducation d'autrefois était à peu près ce qu'est l'éducation anglaise ou américaine d'aujourd'hui, et, dans un remarquable parallèle entre le système latin et le système anglo-saxon, il a fait voir clairement les conséquences des deux méthodes.
On consentirait peut-être, à l'extrême rigueur, à accepter encore tous les inconvénients de notre éducation classique, alors même qu'elle ne ferait que des déclassés et des mécontents, si l'acquisition superficielle de tant de connaissances, la récitation parfaite de tant de manuels élevait le niveau de l'intelligence. Mais l'élève-t-elle réellement? Non, hélas! C'est le jugement, l'expérience, l'initiative, le caractère qui sont les conditions de succès dans la vie, et ce n'est pas là ce que donnent les livres. Les livres sont des dictionnaires utiles à consulter, mais dont il est parfaitement inutile d'avoir de longs fragments dans la tête.
Comment l'instruction professionnelle peut-elle développer l'intelligence dans une mesure qui échappe tout à fait à l'instruction classique: c'est ce que M. Taine montre fort bien.
«Les idées ne se forment que dans leur milieu naturel et normal; ce qui fait végéter leur germe, ce sont les innombrables impressions sensibles que le jeune homme reçoit tous les jours à l'atelier, dans la mine, au tribunal, à l'étude, sur le chantier, à l'hôpital, au spectacle des outils, des matériaux et des opérations, en présence des clients, des ouvriers, du travail, de l'ouvrage bien ou mal fait, dispendieux ou lucratif: voilà les petites perceptions particulières des yeux, de l'oreille, des mains et même de l'odorat, qui, involontairement recueillies et sourdement élaborées, s'organisent en lui pour lui suggérer tôt ou tard telle combinaison nouvelle, simplification, économie, perfectionnement ou invention. De tous ces contacts précieux, de tous ces éléments assimilables et indispensables, le jeune Français est privé, et justement pendant l'âge fécond; sept ou huit années durant, il est séquestré dans une école, loin de l'expérience directe et personnelle qui lui aurait donné la notion exacte et vive des choses, des hommes et des diverses façons de les manier.»«... Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine, plusieurs années de leur vie, et des années efficaces, importantes ou même décisives: comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se présentent à l'examen, je veux dire les refusés; ensuite, parmi les admis, gradués, brevetés et diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, je veux dire les surmenés. On leur a demandé trop en exigeant que tel jour, sur une chaise ou devant un tableau, ils fussent, deux heures durant et pour un groupe de sciences, des répertoires vivants de toute la connaissance humaine; en effet, ils ont été cela, ou à peu près, ce jour-là, pendant deux heures; mais, un mois plus tard, ils ne le sont plus; ils ne pourraient pas subir de nouveau l'examen; leurs acquisitions, trop nombreuses et trop lourdes, glissent incessamment hors de leur esprit, et ils n'en font pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a fléchi; la sève féconde est tarie; l'homme fait apparaît, et, souvent c'est l'homme fini. Celui-ci, rangé, marié, résigné à tourner en cercle et indéfiniment dans le même cercle, se cantonne dans son office restreint; il le remplit correctement, rien au delà. Tel est le rendement moyen; certainement la recette n'équilibre pas la dépense. En Angleterre et en Amérique, où, comme jadis avant 1789, en France, on emploie le procédé inverse, le rendement obtenu est égal ou supérieur.»
«Les idées ne se forment que dans leur milieu naturel et normal; ce qui fait végéter leur germe, ce sont les innombrables impressions sensibles que le jeune homme reçoit tous les jours à l'atelier, dans la mine, au tribunal, à l'étude, sur le chantier, à l'hôpital, au spectacle des outils, des matériaux et des opérations, en présence des clients, des ouvriers, du travail, de l'ouvrage bien ou mal fait, dispendieux ou lucratif: voilà les petites perceptions particulières des yeux, de l'oreille, des mains et même de l'odorat, qui, involontairement recueillies et sourdement élaborées, s'organisent en lui pour lui suggérer tôt ou tard telle combinaison nouvelle, simplification, économie, perfectionnement ou invention. De tous ces contacts précieux, de tous ces éléments assimilables et indispensables, le jeune Français est privé, et justement pendant l'âge fécond; sept ou huit années durant, il est séquestré dans une école, loin de l'expérience directe et personnelle qui lui aurait donné la notion exacte et vive des choses, des hommes et des diverses façons de les manier.»
«... Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine, plusieurs années de leur vie, et des années efficaces, importantes ou même décisives: comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se présentent à l'examen, je veux dire les refusés; ensuite, parmi les admis, gradués, brevetés et diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, je veux dire les surmenés. On leur a demandé trop en exigeant que tel jour, sur une chaise ou devant un tableau, ils fussent, deux heures durant et pour un groupe de sciences, des répertoires vivants de toute la connaissance humaine; en effet, ils ont été cela, ou à peu près, ce jour-là, pendant deux heures; mais, un mois plus tard, ils ne le sont plus; ils ne pourraient pas subir de nouveau l'examen; leurs acquisitions, trop nombreuses et trop lourdes, glissent incessamment hors de leur esprit, et ils n'en font pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a fléchi; la sève féconde est tarie; l'homme fait apparaît, et, souvent c'est l'homme fini. Celui-ci, rangé, marié, résigné à tourner en cercle et indéfiniment dans le même cercle, se cantonne dans son office restreint; il le remplit correctement, rien au delà. Tel est le rendement moyen; certainement la recette n'équilibre pas la dépense. En Angleterre et en Amérique, où, comme jadis avant 1789, en France, on emploie le procédé inverse, le rendement obtenu est égal ou supérieur.»
L'illustre psychologue nous montre ensuite la différence de notre système avec celui des Anglo-Saxons. Ces derniers ne possèdent pas nos innombrables écoles spéciales; chez eux l'enseignement n'est pas donné par le livre, mais par la chose elle-même. L'ingénieur, par exemple, se forme dans un atelier et jamais dans une école; ce qui permet à chacun d'arriver exactement au degré que comporte son intelligence, ouvrier ou contremaître s'il ne peut aller plus loin, ingénieur si ses aptitudes l'y conduisent. C'est là un procédé autrementdémocratique et autrement utile pour la société que de faire dépendre toute la carrière d'un individu d'un concours de quelques heures subi à dix-huit ou vingt ans.
«À l'hôpital, dans la mine, dans la manufacture, chez l'architecte, chez l'homme de loi, l'élève, admis très jeune, fait son apprentissage et son stage, à peu près comme chez nous un clerc dans son étude ou un rapin dans son atelier. Au préalable et avant d'entrer, il a pu suivre quelque cours général et sommaire, afin d'avoir un cadre tout prêt pour y loger les observations que tout à l'heure il va faire. Cependant, à sa portée, il y a, le plus souvent, quelques cours techniques qu'il pourra suivre à ses heures libres, afin de coordonner au fur et à mesure les expériences quotidiennes qu'il fait. Sous un pareil régime, la capacité pratique croît et se développe d'elle-même, juste au degré que comportent les facultés de l'élève, et dans la direction requise par sa besogne future, par l'œuvre spéciale à laquelle dès à présent il veut s'adapter. De cette façon, en Angleterre et aux États-Unis, le jeune homme parvient vite à tirer de lui-même tout ce qu'il contient. Dès vingt-cinq ans, et bien plus tôt, si la substance et le fonds ne lui manquent pas, il est, non seulement un exécutant utile, mais encore un entrepreneur spontané, non seulement un rouage, mais de plus un moteur.—En France, où le procédé inverse a prévalu et, à chaque génération, devient plus chinois, le total des forces perdues est énorme.»
«À l'hôpital, dans la mine, dans la manufacture, chez l'architecte, chez l'homme de loi, l'élève, admis très jeune, fait son apprentissage et son stage, à peu près comme chez nous un clerc dans son étude ou un rapin dans son atelier. Au préalable et avant d'entrer, il a pu suivre quelque cours général et sommaire, afin d'avoir un cadre tout prêt pour y loger les observations que tout à l'heure il va faire. Cependant, à sa portée, il y a, le plus souvent, quelques cours techniques qu'il pourra suivre à ses heures libres, afin de coordonner au fur et à mesure les expériences quotidiennes qu'il fait. Sous un pareil régime, la capacité pratique croît et se développe d'elle-même, juste au degré que comportent les facultés de l'élève, et dans la direction requise par sa besogne future, par l'œuvre spéciale à laquelle dès à présent il veut s'adapter. De cette façon, en Angleterre et aux États-Unis, le jeune homme parvient vite à tirer de lui-même tout ce qu'il contient. Dès vingt-cinq ans, et bien plus tôt, si la substance et le fonds ne lui manquent pas, il est, non seulement un exécutant utile, mais encore un entrepreneur spontané, non seulement un rouage, mais de plus un moteur.—En France, où le procédé inverse a prévalu et, à chaque génération, devient plus chinois, le total des forces perdues est énorme.»
Et le grand philosophe arrive à la conclusion suivante sur la disconvenance croissante de notre éducation latine et de la vie.
«Aux trois étages de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, s'est prolongée et surchargée, en vue de l'examen, du grade, du diplôme etdu brevet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par l'application d'un régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par l'internat, par l'entraînement artificiel et le remplissage mécanique, par le surmenage, sans considération du temps qui suivra, de l'âge adulte et des offices virils que l'homme fait exercera, abstraction faite du monde réel où tout à l'heure le jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut l'adapter ou le résigner d'avance, du conflit humain où pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas; tout au rebours; bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ de l'action pratique ne sont, le plus souvent, qu'une suite de chutes douloureuses; il en reste meurtri, et, pour longtemps, froissé, parfois estropié à demeure. C'est une rude et dangereuse épreuve; l'équilibre moral et mental s'y altère, et court risque de ne pas se rétablir; la désillusion est venue, trop brusque et trop complète; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop forts11.»
«Aux trois étages de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, s'est prolongée et surchargée, en vue de l'examen, du grade, du diplôme etdu brevet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par l'application d'un régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par l'internat, par l'entraînement artificiel et le remplissage mécanique, par le surmenage, sans considération du temps qui suivra, de l'âge adulte et des offices virils que l'homme fait exercera, abstraction faite du monde réel où tout à l'heure le jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut l'adapter ou le résigner d'avance, du conflit humain où pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas; tout au rebours; bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ de l'action pratique ne sont, le plus souvent, qu'une suite de chutes douloureuses; il en reste meurtri, et, pour longtemps, froissé, parfois estropié à demeure. C'est une rude et dangereuse épreuve; l'équilibre moral et mental s'y altère, et court risque de ne pas se rétablir; la désillusion est venue, trop brusque et trop complète; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop forts11.»
Nous sommes-nous éloignés, dans ce qui précède, de la psychologie des foules? Non certes. Si nous voulons comprendre les idées, les croyances qui y germent aujourd'hui, et qui écloront demain, il faut savoir comment le terrain a été préparé. L'enseignement donné à la jeunesse d'un pays permet de savoir ce que sera ce pays un jour. L'éducation donnée à la génération actuelle justifie les prévisions les plus sombres. C'est en partie avec l'instruction et l'éducation que s'améliore ou s'altère l'âme des foules. Il était donc nécessaire de montrer comment le système actuel l'a façonnée, et comment la masse des indifférents et des neutres est devenue progressivement une immense armée de mécontents, prête à obéir à toutes les suggestions des utopistes et des rhéteurs. C'est à l'école que se forment aujourd'hui les socialistes et les anarchistes et que se préparent pour les peuples latins les heures prochaines de décadence.
6Cette proposition étant bien nouvelle encore, et l'histoire étant tout à fait inintelligible sans elle, j'ai consacré dans mon dernier ouvrage (Les Lois psychologiques de l'évolution des peuples) quatre chapitres à sa démonstration. Le lecteur y verra que, malgré de trompeuses apparences, ni la langue, ni la religion, ni les arts, ni, en un mot, aucun élément de civilisation, ne peut passer intact d'un peuple à un autre.