De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre, Savinski éprouva un moment de joie assez âpre à sentir battre le pouls fiévreux de la ville. L’automne voyait une situation chaque jour empirée. La lumière diminuait dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les âmes assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste : le parti bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une insolence extrême. On y annonçait un coup d’État prochain. Les gardes rouges du parti s’exerçaient ouvertement et en armes au métier militaire, cependant que le chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer des paroles sonores.
Savinski n’était pas sans entendre parler de complots monarchiques. Les salons en bourdonnaient furieusement. Mais, à ses yeux, il n’y avait là que vent et agitation. Et parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à un régime communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les bolchéviques gardassent le rôle avantageux d’opposants ? S’ils avaient le pouvoir, y dureraient-ils ? Le cours de la révolution s’accélérait sans cesse. Rien n’était stable. Les bolchéviques subiraient le sort commun et ne feraient que passer.
Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie Choupof-Karamine. Mais cela n’était pas qu’une matière à discussions idéologiques. Les bolchéviques, s’ils étaient au gouvernement, emploieraient la manière forte. De toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable : la Terreur. Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images qui remplissaient les âmes d’épouvante. L’annonce d’un coup d’État prochain tenait tous les esprits suspendus ; on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite pour être soulagé de l’anxiété de l’attente.
Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était emparée de la ville et dont la contagion se répandait par les conversations quotidiennement répétées. Malgré l’énervement que causait la rencontre de gens affolés, Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul. Il usait ainsi beaucoup de temps dans des conversations vaines dont il sortait plus irrité contre les autres et contre lui-même. Et souvent il se demandait pourquoi il restait encore à Pétrograd, où, autant qu’il en pouvait juger, rien ne le retenait.
L’automne avançait, l’automne triste du nord ; au cours des jours, les averses de neige et de pluie se succédaient, et Nicolas Savinski nourrissait des pensées changeantes comme le temps et grises comme lui. Une fin d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué, les nerfs crispés, incapable de supporter la solitude de son appartement, il décida d’aller passer une heure chez Nathalie Choupof-Karamine qu’il n’avait pas vue depuis son retour. Il descendit la Perspective Nevski. Les grands lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient d’une lueur blafarde la foule qui coulait continûment sur les trottoirs. Au coin de l’hôtel de l’Europe, des gamins criaient les journaux ; les tramways étaient pleins à déborder. Les passants semblaient être de mauvaise humeur ; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la villa finlandaise qui abritait sa femme et ses enfants… Il y avait en Europe des pays loin de la guerre où le soleil était encore chaud. Il revit Grenade sur ses collines arides et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit « J’y mourrais d’ennui ! »
Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse. Savinski fut d’abord la proie du maître de la maison qui, le tirant à part dans le premier salon, lui demanda une consultation sur des affaires qui le préoccupaient. Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses mines de fer dans l’Oural.
— Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à Stockholm. Un jour viendra où vous serez content d’avoir des couronnes suédoises.
Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des raisons très obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd, et surtout le Pétrograd à demi affamé, à demi ruiné de la révolution dans lequel il était assuré de trouver à vil prix et avec une impunité assurée par le désordre général la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait rencontré à différentes reprises dans les quartiers pauvres, entre chien et loup, vêtu assez misérablement, traînant sur les trottoirs, où jouaient des enfants, son obésité répugnante.
Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait Nathalie. Elle était fort entourée ce jour-là et, à peine fut-il entré, Savinski se demanda, comme chaque fois qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse idée l’avait de nouveau amené chez cette femme pour laquelle il n’avait aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait. Mais Nathalie n’allait pas se priver ainsi de la société d’un homme aussi notable, et, lui indiquant un fauteuil non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis, elle se tourna vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit :
— Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à Nicolas Vladimirovitch.
Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski, un verre de thé à la main. Il la regarda venir et soudain il la reconnut. Cette grande fille, mince, si jolie, elle s’était abattue à ses pieds devant l’hôtel de l’Europe au premier jour de la révolution. Il n’avait rien oublié d’elle, ni sa grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre de la main gauche et de la droite s’empara de la main de la jeune fille. Il s’inclina devant elle et lui dit :
— Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y a que votre nom que j’ignorais jusqu’à présent. Vous souvenez-vous de moi ? Maintenant que je vous ai retrouvée, je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi dans un endroit plus tranquille.
Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait pas, il l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y avait personne. Il y régnait une paix que l’agitation des salons voisins rendait plus précieuse encore. La lumière y était douce et, pour la première fois de la journée, Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur, à cent mille lieues de Pétrograd et de la révolution. Il interrogeait Lydia sur ce qu’elle avait fait depuis le jour où elle s’était laissée prendre dans le tourbillon de la foule. L’expérience qu’elle en avait eue l’avait-elle guérie de cet excès de curiosité ? Avait-elle compris qu’une jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les bagarres ? Il parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant.
— Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il. Ou bien attachez-moi à votre personne comme garde du corps et ne sortez qu’avec moi.
— Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé à vous depuis ce jour et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai jamais peur de rien… Pourtant, je suis horriblement poltronne, ajouta-t-elle en souriant.
Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée en arrière, les yeux larges ouverts. Elle retrouvait près de Savinski le sentiment de sécurité qu’elle avait eu soudainement dans ses bras sur le trottoir de la rue Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin aux inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une atmosphère dont, par une générosité qui lui était naturelle, il voulait bien faire partager la sérénité aux rares élus qu’il admettait près de lui. Elle sentait déjà à on ne sait quoi, à la façon dont il la regardait, au ton sur lequel il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un sur qui elle pourrait s’appuyer… Paul était délicieux ; elle l’aimait de tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant ! C’était elle qui le guidait…
Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle suivait intérieurement le cours de ses idées, Nicolas Savinski laissait ses yeux se reposer sur le frais visage de son interlocutrice, l’étudiait et réfléchissait à part lui. « C’est une vraie fille de la terre russe, pensait-il, une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au village. Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux celui qui sera aimé d’elle ! Est-il en aucun pays du monde une jeune fille qui vous regarde plus droit dans les yeux qu’une jeune fille russe ? »
Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été.
— Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près de Smolensk. Je voulais voir nos paysans pendant la révolution. Ah ! Nicolas Vladimirovitch, quelle curieuse expérience j’ai faite là-bas ! Je vous le raconterai un jour, si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans. Mais…
A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans le boudoir, suivie de Léon Séméonof.
— Où vous cachez-vous ? dit-elle. Je vous croyais partis. Voici Léon Borissovitch qui veut faire la connaissance de la petite princesse.
Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de recul à voir la figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu le regard qui l’avait glacée sur Nevski. Séméonof s’inclina cérémonieusement.
Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle.
— Je ne vous tiens pas quitte de ce que vous avez à me dire sur les paysans. Je suis bien mal renseigné sur ce qui se passe au village, et cela a de l’importance. C’est vous seule qui m’instruirez. Quand puis-je vous voir ?
— Venez demain chez nous, dit Lydia, avant le dîner. Je vous raconterai mon été.
Savinski sortit, laissant Séméonof avec la jeune fille.
Quand il quitta la banque le lendemain, après une journée difficile, Savinski se rendit chez le prince Volynski. Il le connaissait, mais ne le voyait que rarement. Le prince était souffrant et ne recevait pas. Il avait à cette heure-là son médecin près de lui. On introduisit Nicolas Savinski chez la princesse, qui prenait le thé en compagnie de sa fille et du général Vassilief. La princesse avait souffert de la solitude où elle était restée. Puis on lui avait ramené son mari en mauvais état. En descendant de voiture, il était tombé, ses jambes faibles refusant leur service, et s’était démis ou cassé le fémur. Il était maintenant tout à fait invalide. Il avait fallu le ramener à un chirurgien de Pétrograd. Le voyage de retour avait été un cauchemar. Vingt heures dans un wagon sans pouvoir se lever de sa place ; dix personnes dans le compartiment, sa fille au milieu des soldats.
Lydia souriait au discours véhément de sa mère. Sa saine jeunesse ne s’était pas alarmée de ces aventures et avait supporté allégrement ces fatigues. Une fois le thé pris, elle emmena Savinski dans un coin du salon et lui raconta ses expériences de l’été. C’était une joie pour elle de parler ; la vie qui l’emplissait colorait étrangement ses récits.
— J’étais contente, dit-elle, de retourner dans notre bien. Vous savez, chez nous, c’est la vraie campagne, des bois et des plaines à perte de vue. Nous sommes à deux heures, en voiture, d’une petite station près de Smolensk. Il y a là notre maison qui est très vaste, toute en bois, et ancienne, car elle a été bâtie à la fin du règne de Catherine la Grande. A quelques centaines de pas, la demeure de l’intendant, puis quelques bâtiments où papa garde ses plus belles vaches. Les autres sont dans des fermes voisines. Nous avons un village à dix minutes de la maison, un petit village de trois cents feux qui ressemble à tous les villages russes. C’est sale et misérable, bien que les paysans chez nous soient à leur aise et souvent riches. Papa a fait construire une école et entretient un docteur qui est une femme. C’est une Juive d’Odessa, aux cheveux courts et à lunettes, une drôle de personne qui s’habille à moitié comme un homme. Elle se dispute souvent avec papa, mais pas avec moi, car nous nous entendons bien toutes les deux. Malgré sa brusquerie, elle est bonne et se donne beaucoup de mal pour nos paysans. Ce n’est pas facile. Vous ne savez pas à quel point ils sont obscurs et méfiants. Quand on leur prescrit un remède, leur première idée est qu’on veut les empoisonner. Mais Rachel Pappe, c’est ainsi qu’elle s’appelle, les gronde durement et ils finissent par lui obéir. C’est elle qui mène les affaires de chacun. Déjà pendant la guerre, le village a beaucoup changé, en 1916 surtout. Tous les jeunes gens et les hommes jusqu’à quarante ans étaient partis. Il y en avait deux dont on savait qu’ils avaient été tués et dix qui étaient prisonniers en Allemagne. Mais on nous avait donné quelques prisonniers autrichiens. C’étaient de très bonnes gens ; ils vivaient tout à fait libres chez nous et nos babas les aimaient beaucoup. Elles prétendaient qu’ils étaient bien meilleurs que leurs maris. Il est vrai qu’ils travaillaient mieux, ne se grisaient jamais et ne les battaient pas. Leur chef s’appelait Fritz. Il venait de la Carinthie. C’était un bel homme qui était arrivé très maigre et qui s’était vite engraissé chez nous. Imaginez-vous, Nicolas Vladimirovitch, qu’il portait un amour de petit manchon en peau de taupe ! Il causait en allemand avec Rachel Pappe, mais en un rien de temps il sut assez de russe pour se faire comprendre des babas. Il était berger ; il gardait et soignait les bêtes dans la perfection. Bientôt, il eut toutes les bêtes du village. Il n’en a pas perdu une seule en dix-huit mois. Jamais on n’avait vu cela. Enfin, le village, malgré tant d’hommes partis, vivait très tranquille et très prospère pendant la guerre. Cette année, j’ai trouvé des changements. D’abord, une vingtaine de soldats étaient rentrés ; ils avaient simplement quitté le front et étaient revenus chez eux avec leurs fusils. Ils parlaient beaucoup et racontaient des histoires du matin au soir et jusque tard dans la nuit ; ils ne travaillaient guère. Il y avait toujours autour d’eux un groupe de paysans pour les écouter. Il va sans dire que tout le village savait qu’il allait avoir nos terres. La révolution, pour eux, c’étaient les terres de papa. Mais comment ils les prendraient, comment ils se les partageraient, comment ils les cultiveraient, cela était bien compliqué à résoudre et c’était sur ce point délicat que les conversations recommençaient chaque jour. Avec nous, très respectueux, très gentils. Il faut dire que papa a toujours été bon pour eux. Malgré cela, ils en ont peur. Alors, toujours de grands saluts et des inclinaisons de tout le corps. Leur indépendance, ils la manifestaient d’une façon bien curieuse… Comment vous expliquer ?… C’est très difficile…
Lydia fronça un peu son front et se prit à réfléchir. Puis tout à coup elle reprit :
— Savez-vous comment on chasse le vautour dans les Pyrénées ? demanda-t-elle.
Savinski se mit à rire.
— Mais non, répondit-il. Du reste, quel rapport entre la chasse au vautour et les paysans qui veulent la terre ?
— Attendez, attendez, dit Lydia. Vous allez voir. L’année avant la guerre, nous étions en été dans les Pyrénées avec un oncle à moi, grand chasseur. On lui proposa une chasse au vautour dans la montagne. L’homme qui voulait l’emmener donna des détails si passionnants que je suppliai mon oncle de me prendre avec lui. Naturellement, comme vous pensez, il ne put me refuser.
— Je comprends très bien qu’on ne vous refuse rien, Lydia Serguêvna, intervint Savinski.
— Enfin, voilà, nous partîmes vers minuit et, avant le jour, nous arrivions à une cabane dans un endroit désert. A deux cents pas à peu près de la cabane, notre guide jeta un petit agneau mort sur un roc bien en vue. Et nous attendîmes, cachés dans la cabane. Le jour vint ; j’avais grande envie de dormir, mais maintenant il s’agissait de regarder. A peine le soleil levé, on vit très haut dans le ciel un point noir qui décrivait de longues courbes lentes. C’était un vautour qui avait aperçu l’agneau mort. Et, quelques minutes après, un second vautour se joignit à lui et se mit à tourner dans les airs. Puis d’autres encore. Il y en eut bientôt une dizaine. Et, peu à peu, leurs grands cercles se rétrécissaient, s’abaissaient, et enfin les vautours s’abattirent sur un roc, à trois cents pas du cadavre de l’agneau. Alors, cela devint tout à fait intéressant. Deux ou trois vautours venaient, sautillant, se dandinant, dans la direction de l’agneau. Ils le regardaient de loin, semblaient conférer ensemble, puis, pour je ne sais quelle raison, retournaient d’où ils étaient venus. Et, quelques minutes après, la même scène recommençait. Je pense que cela dura bien une heure avant qu’ils arrivassent tout près du cadavre. Quelle patience ! quelle lenteur ! Et enfin, après un temps qui me parut interminable, un grand vautour se risqua à donner un coup de bec dans le ventre de l’agneau. De ma place, je vis le petit corps tressaillir. Le vautour de nouveau s’envola, mais, quelques minutes plus tard, tous les vautours étaient là et s’acharnaient après le cadavre. C’est alors que mon oncle et le guide tirèrent dans le tas. Avec un grand fracas d’ailes, les vautours s’envolèrent à perte de vue. Mais trois d’entre eux restaient morts sur le terrain. Eh bien, comprenez-vous, Nicolas Vladimirovitch, à la campagne, cet été, nos paysans m’ont fait penser à ces vautours. Comme eux, ils s’approchaient peu à peu des fermes et de notre maison. On les voyait par groupes de trois ou quatre autour des bâtiments : ils regardaient avec attention et causaient entre eux. Si on les abordait, ils étaient très polis, comme autrefois. Si on leur demandait ce qu’ils faisaient là, ils répondaient : « Nous nous promenons, barine, nous nous promenons seulement. » Mais ils revenaient, regardaient encore, discutaient à voix basse et, chaque jour, de plus en plus près de la maison. Cela finissait par créer une impression d’angoisse dont on ne pouvait se défaire. Une fois, mon père en rencontra un dans le vestibule même. Il l’interpella et lui dit : « Que veux-tu, Foma Fomitch ? » Le paysan s’inclina jusqu’à terre. « Je regarde, barine, je regarde », dit-il du ton le plus soumis. Mon père entra dans une grande colère (cela lui arrive, vous savez) : « Sauve-toi, malheureux, cria-t-il, ou je te fais périr sous les coups. » Le paysan s’en alla, très tranquillement, à demi souriant. Et, le lendemain, on le revoyait à quelques pas devant les fenêtres du salon, causant à voix basse avec d’autres paysans. Cela devenait intolérable ; cela me rappelait à chaque fois les vautours qui tournent autour de l’agneau mort, attendant de le manger. Alors, nous sommes partis. Papa a fait transporter à Smolensk les plus beaux livres et quelques tableaux anciens. Et maintenant que nous ne sommes plus là, les paysans sont entrés dans la maison. Ils ne l’habitent pas, mais ils ont pris tous les meubles et les ont emportés chez eux. J’aimerais bien savoir qui couche dans mon lit, conclut-elle avec un sourire.
Savinski passa une heure charmante avec la jeune fille.
— Je ne sais comment vous vous y prenez, lui dit-il. Vous me racontez des histoires très tristes, mais, quand elles passent sur vos lèvres, elles ne m’attristent pas. Je pense que vous êtes une petite fée qui transforme toutes choses avec sa baguette magique. Je ne verrai plus nos paysans que comme ces méfiants vautours des Pyrénées.
Il y eut un silence. Puis Lydia parla :
— Devinez-vous ce que Séméonof m’a proposé hier ? Il veut me prendre comme secrétaire quand les bolchéviques seront au pouvoir. Il jouera un grand rôle, il l’affirme. Il hésite entre les Affaires étrangères et la Guerre. Aux Affaires étrangères, il déclare ne pouvoir se passer de moi, car je sais l’allemand, l’anglais et le français. Il veut que j’apprenne à écrire à la machine. Je ne l’aime pas, ce Séméonof ; il me glace, je ne travaillerai pas avec lui. Mais j’apprendrai tout de même à écrire à la machine. J’ai commencé mes leçons dès ce matin, tout près de votre banque, au coin de Litiéiny et de Nevski.
— Si vous voulez une place quand tout le monde sera obligé de travailler, dit Savinski, c’est moi qui vous l’offrirai tant que les banques seront ouvertes. Mais, croyez-moi, ajouta-t-il, suivant la tournure que prendront les événements, il vous faudra émigrer. La Russie ne sera pas habitable pour une jeune fille comme vous. Nous nous en irons ensemble en Europe. D’ici là, si cela ne vous ennuie pas, si vous ne craignez pas la compagnie d’un homme qui pourrait être votre père, voyons-nous souvent.
Comme il quittait Lydia, Paul Volynski arriva. Il était de nouveau en uniforme de junker. Il avait fait une décevante expérience à l’armée. Le régiment auquel il avait été attaché n’avait pas pris part à l’offensive ; les soldats désertaient en si grand nombre que le colonel l’avait renvoyé à Pétrograd. Là, ne sachant où se rendre utile et possédé par l’idée de servir, il était rentré à l’École des junkers pour avoir un grade régulier au jour où l’ordre se rétablirait en Russie. Il venait dîner chez sa cousine, revenue depuis peu de Smolensk. Lydia, ce soir-là comme d’habitude, avait mille choses à lui dire.
— Où se passe-t-il donc, commença-t-elle, des choses aussi extraordinaires que chez nous ? Comme la vie doit être ennuyeuse partout ailleurs ! Il paraît que bientôt nous allons tous être obligés de travailler. Ce sera très amusant. J’apprends déjà à écrire à la machine. Je gagnerai ma vie, Paul ; j’aurai un poste important aux Affaires étrangères. C’est arrangé.
Paul regarda sa cousine et lui dit avec un sérieux incroyable qui la fit pouffer de rire :
— Tu es une enfant, Lydia, tu joues avec tout. Mais Dieu sait ce que l’avenir nous réserve.
— Eh bien, moi, je n’ai pas peur, lança Lydia, dès qu’elle eut recouvré son sang-froid. On aura un tel besoin de « capacités », comme ils disent, que nous sommes sûrs, toi et moi, de nous tirer d’affaire. Regarde : j’ai déjà deux situations offertes, l’une plus brillante que l’autre. Et, si tu ne trouves rien, je te prendrai à mon service. Tu seras le secrétaire de la secrétaire.
Cette perspective rasséréna le jeune Paul. Sa figure reprit l’expression, qui lui était naturelle, de bonne humeur et d’insouciance et, pendant toute la soirée, Lydia et lui jouèrent au bolchévisme, en épuisèrent à l’avance les félicités et le vidèrent de ses terreurs.
— Tout est bien, pourvu que je ne te quitte jamais, dit Paul en partant.
Et Lydia lui répondit, en l’embrassant sur les deux joues :
— Mais oui, on ne sépare pas un frère de sa sœur.
Paul n’aima pas cette réponse.