Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande, à une cinquantaine de kilomètres de Pétrograd, sa femme et ses enfants. Il restait seul chez lui, mais, chaque samedi, il allait en automobile les rejoindre. Sonia, dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec passion et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations qu’il voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne jamais le voir troublé. Il lui apportait à chaque fois une sérénité ironique et souriante où beaucoup de scepticisme se révélait. « Est-ce une comédie ? se demandait-elle. Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse et feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir ? »
Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait ne se prendre à rien. Il disait parfois à sa femme :
— Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je suis, dans la Russie d’aujourd’hui, comme un homme sain dans une maison de fous. Je me refuse pour l’instant à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont des malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans regret. Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton choix. J’ai quelques livres sterling. C’est une belle valeur ; elle montera encore. Boris fera, très jeune, le tour d’Europe auquel chaque Russe est condamné. Et, quand la crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si tant est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie de travailler.
Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait avec plus de sérieux.
— Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans une époque intéressante. Ne crois pas ce que te racontent les gens, ne crois pas qu’il s’agisse d’une crise éphémère et que nous retrouverons la Russie que j’ai connue. Les temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe s’agite confusément. Dans la société qui se prépare, mon enfant, il y aura toujours une aristocratie. Mais ce ne sera plus l’ancienne, qui avait perdu conscience de son rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe dirigeante se créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît aujourd’hui. Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien d’argent je te laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de moi. Cela n’a aucune importance. Ce qui comptera, c’est ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que j’aurai mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la société de demain, une place plus haute que la mienne dans celle d’hier. Il faut travailler à être un homme, Boris, voilà l’essentiel.
Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient de plaisir à s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque sorte, au-dessus de son âge. Il était fier de son père ; il voulait s’efforcer de l’égaler.
— Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans une école en Angleterre pour deux ans.
Le petit intervint, très rouge.
— Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il.
La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était qu’aux occasions le maître y fouettait ses élèves.
Son père rit.
— De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous paraît bizarre, mais les Anglais, qui ont des qualités de caractère, prétendent qu’on n’est pas un homme si on n’a su accepter jeune une bonne correction.
— Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera pas, je me battrai, je préfère mourir.
— Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un lycée français. On y travaille plus sérieusement que chez les Anglais, et là ta chère peau ne courra pas le risque d’une fustigation doctorale.
A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence un peu distante. Il ne se mêlait pas à la chose publique. Plusieurs fois, le gouvernement provisoire lui demanda des conseils et même son appui. Il donnait les conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme un bouchon flottant sur des eaux agitées. Les braves gens qui le composaient étaient sans compétence, sans pouvoir et, chose pire, sans volonté, bonne ou mauvaise. Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce néant ? Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch Kerenski. Mais chez celui-là non plus Savinski ne découvrait rien de positif. L’apparence de la force seulement. Il le comparait à un ingénieux hercule de foire qui jonglerait, aux applaudissements de la foule ébahie, avec des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme sain, avait horreur des manifestations hystériques qui signalaient partout, sur le front, à l’arrière, et dans la capitale, le passage de ce rhéteur ivre de mots. Savinski attendait une catastrophe, mais il l’attendait avec un sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun Russe ne peut se débarrasser. Il comprenait que des forces immenses, obscures, mal définies, inconscientes, étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne pouvait alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne manquait pas de raisonnements ingénieux et subtils pour justifier son point de vue. « Nous faisons une maladie grave, disait-il, dont les causes se perdent dans la nuit des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore de prévoir quel il sera. Attendons et regardons. »
En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes descendirent dans la rue et furent maîtres de la ville pendant quarante-huit heures. Puis, d’une façon inexplicable, le gouvernement l’emporta, presque sans lutte, et la vie reprit son cours paisible et anarchique. Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut un grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains (mille mitrailleuses !), s’était montré incapable d’établir un plan et de prendre une décision, — et un mépris plus grand encore pour Kerenski, qui, maître de la situation par une victoire inespérée, n’avait pas su en profiter pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski, ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la Russie de respirer un peu dans un ordre si aisément rétabli. Il eut beau jeu à la campagne pour montrer à sa femme combien il avait raison de ne pas se passionner et combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se prolongerait indéfiniment, sans incidents graves.
Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît, et peut-être même sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait prodigieusement aux événements qui se déroulaient sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le cours incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de Saturne la révolution qui agitait cet empire immense, et, d’autre part, l’acteur qu’il était, de bon ou de mal gré, dans cette même révolution. Il se rendait compte de la dualité de ces points de vue, les jugeait inconciliables, mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à sa banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés pour profiter des moindres occasions, jouant dans des circonstances difficiles un jeu serré et hardi, se glissant sans bruit à la faveur du désarroi général dans de nouvelles affaires qui, l’ordre rétabli, lui donneraient une force décuple et feraient de lui la première puissance de la Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose de hasardeux qui était fort séduisant. Le travail acharné auquel il se livrait, au lieu de le fatiguer, semblait lui donner des forces nouvelles. Il était dispos et, quand il sortait de son cabinet, il marchait dans la ville avec une sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute taille, bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les femmes le regardaient encore et, au passage, il voyait de beaux yeux rieurs ou attendris se tourner vers lui. Il n’y était pas insensible, et, bien qu’il n’en usât pas, il lui était agréable de constater qu’il avait gardé le pouvoir ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables et fugitives.
Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation d’avec sa femme, dont il s’était habitué pourtant, pendant quatorze ans, d’avoir la présence continue près de lui. Il dîna plus souvent au restaurant et chez des amis, revit un peu de monde. La société de Pétrograd s’était dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la grande difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés dans la capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns, effrayés aux premiers coups de feu, avaient passé la frontière et s’étaient installés en Finlande ; d’autres, terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède, emportant ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une leurs pierres précieuses pour subsister pendant les quelques mois que, selon eux, durerait la crise. Mais il restait dans la capitale un noyau de l’ancienne aristocratie et les gens d’affaires fort préoccupés de sauver dans la tourmente les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir d’accepter gaiement, tout au moins en société, les coups du sort qui pleuvaient comme grêle. On apprenait ainsi en dînant et par le propriétaire même, qui en faisait un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son château historique de X… et fait un feu de joie des beaux livres duXVIIIesiècle français qui ornaient sa bibliothèque. « Et l’on accuse nos paysans d’obscurantisme, concluait-il, alors qu’ils se chauffent et s’éclairent à la lumière même de Voltaire et de Rousseau ! »
Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui obligeait à regarder toutes choses sous un angle inaccoutumé, s’adaptaient avec la souplesse qui leur est propre aux conditions nouvelles de vie que la révolution leur apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus que partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société régulièrement constituée et réglée à l’occidentale dans ses moindres détails. Elles étaient habituées à suivre, sans calculer trop, leurs caprices ou leurs passions. Les contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur étaient pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient qu’il sortirait un monde inconnu où elles seraient plus libres. La peur qu’elles avaient éprouvée et qui était encore en elles leur donnait un goût plus ardent à goûter les plaisirs d’une existence qu’elles sentaient menacée et précaire. Elles ne connaissaient plus les heures grises où naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage, on allait parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes. Le risque de l’aventure, la rencontre probable de soldats maraudeurs, les coups de fusil possibles, ajoutaient un peu de poivre à l’agrément d’une fête naguère trop banale.
Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux, sans s’y engager trop. C’était un spectacle dont il ne prenait que les dehors. Il se prêtait et ne se donnait pas. Il échappait par une plaisanterie légère aux attaques trop directes et rentrait chez lui où, pourtant, la solitude de son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus sage de ne pas rester, pendant ces temps troublés, seul en face de soi-même et que l’époque faisait, même pour un homme de sa trempe, du divertissement, une nécessité.
Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé les lui faisait chercher dans tous les partis. Il accordait peu d’importance aux programmes et aux étiquettes. Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en trouver autour de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de quelques-uns. Il ne rencontrait le plus souvent, avec des qualités d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude, brouillamini.
C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski. Il revenait de l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait une incomparable propagande bolchévique, laquelle disait simplement aux soldats : « Vous voulez la paix ? Ne vous battez pas. Vous voulez la terre ? Rentrez au village avec votre fusil et prenez-la. » C’était un miracle qu’il restât encore quelques millions d’hommes sous les drapeaux. Le généralissime Kornilof espérait arriver à reconstituer, si on lui en donnait le pouvoir, une armée moins nombreuse, il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la lutte avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir par une vigoureuse campagne les efforts du généralissime et s’occupait de la fondation d’un grand journal,la Russie nouvelle, qui combattrait le parti bolchévique et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski. Il plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir qui le portait droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de temps, lui réunit les fonds nécessaires pour lancer son journal.
La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de Savinski l’amena à rencontrer quelques personnalités du Soviet. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Séméonof, l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski, et qui, dès les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures curieuses de ce temps. Il s’étonna de trouver dans cet agitateur des manières parfaites et l’habitude du monde. C’était, en outre, un homme fort instruit et d’une culture livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée de ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique de ses thèses, par la souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité prodigieuse de ses commentaires, par la multiplicité des points de vue dont il envisageait la situation de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne ou moderne, par l’absence totale dans ses propos de toute sentimentalité, par le cynisme, enfin, avec lequel il affectait de ne traiter une question humaine que par son côté politique. Avec cela, de l’allant, une fertilité d’esprit jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui donnait un étrange ragoût à ses propos.
A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance, il disait :
— Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous n’éviterons pas le bolchévisme. Vous connaissez l’âme russe ; elle est bien éloignée des théories du juste milieu chères à nos amis les Français. Elle a le vertige des extrêmes. Elle s’y sent attirée par une force aussi irrésistible que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le communisme est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance de succès… Peut-être est-il absurde, irréalisable ? Ne croyez pas que ce soit cela qui en détourne un Russe. Bien au contraire, notre Russe aime à montrer que rien ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse en ce peuple : il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas été tenté. Et comme il est catholique ! Il embrasse le monde. Qui a dit qu’un Russe ne peut pas se sentir heureux s’il ne voit avec lui l’univers entier partager sa joie ? Il ne concevra le communisme qu’universel et il organisera des signaux lumineux dans la steppe pour communiquer son bonheur aux planètes de notre système solaire. Alors seulement il respirera à l’aise. Il reconnaît en Lénine un homme de son sang. Lénine ne s’arrête pas à moitié chemin ; il va jusqu’au bout de sa pensée. Rien ne peut plaire davantage à l’âme russe… Qu’avez-vous à lui offrir en échange ?… Lorsque la révolution a été faite, le paysan a compris deux choses : qu’elle devait lui donner la paix et la terre. Vous ne savez faire ni la paix ni la guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne. Comment voulez-vous que notre Ivan russe vous suive ?… Nous, il nous entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons.
— Mais croyez-vous le communisme perfectionné des social-démocrates possible à cette heure-ci en Russie ? intervint Savinski. Il me semble, pour autant que je me souvienne de mes lectures de Marx, que le communisme ne peut s’installer que dans une société hautement développée et industrialisée à son comble. Nous sommes loin d’être arrivés à ce point en Russie. Une énorme majorité de paysans obscurs et pour trente paysans un ouvrier à peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous sommes, en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation totale ?
— De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof. Je regarde la situation du point de vue politique. Le seul parti qui peut triompher aujourd’hui est celui qui a promis la paix et la terre. Pourquoi nous avez-vous laissé cet admirable programme ?… Je suis pour ceux qui gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti bolchévique. Si le communisme est impossible, eh bien, nous ne serons plus communistes quand nous serons au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir, le pouvoir en Russie, un monde entier à nous !… Comprenez-vous bien ce que cela signifie ? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons. Mais si vous voulez conduire un bateau, il faut être dans ce bateau et tenir le gouvernail. C’est à quoi je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes les intelligences, et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch. Dans quelques mois, il s’agira de choisir : être un émigré, ou travailler avec nous. Un émigré, ce qu’il y a de plus affreux au monde. Un Russe à l’étranger perd toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée ; il n’a de force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal. Vous êtes trop Russe pour quitter notre « terre riche et grande ». Je vous le dis, Nicolas Vladimirovitch, les choses iront de telle sorte que, lorsque vous aurez à prendre un parti, vous viendrez chez nous plutôt que d’aller à Londres ou à Paris.
Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il s’attarda à penser à la figure de ce bolchévique par ambition. « Celui-là, se dit-il, ne s’arrêtera pas à des scrupules sentimentaux. Une fois au pouvoir, il installera une guillotine sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de jeunes gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous Lénine en tsar rouge de Russie ? »
Cependant, les événements précipitaient leur cours tumultueux dans le sens prédit par Séméonof. L’arrestation du général Kornilof avait donné des forces nouvelles au parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au Soviet de Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le coup d’État prochain.
Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la ville restait calme. Elle vivait comme mécaniquement, chacun ne s’occupant plus que de ses affaires et de ses plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui ne tarderait pas à arriver.
Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous manquer sous les pas. Que serait ce demain redoutable ? Et l’au jour le jour même était plein d’imprévu et de terreur. Savinski, si maître qu’il fût de sa pensée, s’apercevait à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et qu’ils étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative curieuse de moments de lassitude suivis de périodes exaltées. Et ce mélange faisait de son existence quelque chose d’étrangement agité d’où l’ennui tout au moins était exclu.
Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd. La belle Nathalie brûlait Kerenski qu’elle avait adoré. Selon elle, il n’était que vanité et avait fait la révolution pour coucher au Palais d’Hiver dans le propre lit du tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait pas hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de précipiter le dictateur du trône où il s’était juché, elle appelait à grands cris les bolchéviques. « Lénine punira, comme il convient, ce petit sot », disait-elle. Elle affichait les idées les plus hardies. La Russie ne pouvait sortir de la crise actuelle que par une nouvelle révolution. L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine serait pour elle le salut. Tant que le communisme restait à l’état d’idéal, il attirait le peuple entier. Une fois appliqué, chacun comprendrait qu’il ne peut mener à rien et, de l’expérience manquée du socialisme intégral, on passerait enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans doute, les temps bolchéviques seraient terribles à traverser. Mais c’était la transition nécessaire… Beaucoup des amis de Nathalie partageaient sa façon de voir.
Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant le régime inévitable et précaire du bolchévisme, elle prenait ses précautions. Elle avait un salon politique. Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski ? Mais cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du reste, était inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle trouvait, et Savinski ne fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer un jour Séméonof, dont on commençait à parler beaucoup.
Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux des Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme d’État. Assis dans un grand fauteuil, une jambe croisée sur l’autre, renversé en arrière, le regard froid, mais avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il citait Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl Marx, et assaisonnait de pointes plaisantes les théories extrémistes qu’il offrait à la méditation de ses auditeurs. A l’entendre, il semblait qu’il s’agît de pures spéculations théoriques, et sur ce terrain on le suivait avec intérêt dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait rien apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski — car la belle maîtresse de la maison se l’était aussi attaché — interrompit le cours de ses dissertations par cette simple phrase :
— Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de sang.
— Sans doute, répondit froidement Séméonof. La première révolution, celle de Kerenski, périra parce qu’elle a aboli la peine de mort. On n’édifie de grandes choses que par la violence, et le sang est le ciment nécessaire de la société nouvelle.
Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de Séméonof, un frisson secoua les familiers réunis dans le salon Choupof. Nathalie, avec un charmant sourire et un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique, lui dit :
— Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes de vos amis. Vous serez notre guide. C’est vous qui trouverez à la pauvre abeille inutile que je suis, une cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la conscience que l’on est une partie active d’un tout immense et bien ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose magnifique… Mais, qu’est-ce que vous ferez de moi ? A quoi puis-je être bonne ?… Je ne voudrais pas laver le linge, je le laverais très mal, ni coudre des vêtements…
Elle minaudait, confuse.
— Vous serez ma secrétaire, Nathalie Ivanovna, interrompit Séméonof. Je vous conseille d’apprendre dès demain à écrire à la machine et à sténographier.
Il aurait pu dire cela sur un ton qui l’aurait fait passer, mais il parla sèchement, d’une voix froide et impérieuse.
L’incident laissa une impression désagréable à ceux qui en avaient été les témoins.
Comme Spasski et Savinski sortaient ensemble de chez les Choupof-Karamine, Savinski dit à son compagnon, après un assez long silence et comme en manière de conclusion à une suite de pensées non formulées :
— C’est tout de même un monstre, votre ami Séméonof.
Spasski sourit.
— C’est un ambitieux ! Il n’a que cette seule passion. Il est, du reste, fort intelligent. Il n’est pas plus communiste que tsariste, et vous démontrera avec la même logique forcenée que ce sont deux termes antithétiques, mais équivalents, et qu’on peut finalement les égaler l’un à l’autre. Pour l’instant, son attitude n’est qu’un jeu. Mais qu’il trouve dans le bolchévisme de quoi satisfaire le désir qu’il a d’exercer la force qu’il sent en lui, qu’il y voie, je ne sais où, une porte conduisant à quelque chose de grand, il s’y précipitera et poussera de toutes ses forces dans cette direction, sans regarder ni à droite, ni à gauche. Il deviendra redoutable, alors, et nous fera pendre, vous et moi, si cela lui paraît utile… Il est d’autant plus dangereux qu’il est honnête, qu’on ne peut le gagner, ni par l’argent, ni par les femmes, ni par le vin. Il n’a ni maîtresse, ni ami, il mène une vie d’ascète. Je le crois vierge… Méfiez-vous des hommes sans passions, Nicolas Vladimirovitch.
Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde un fils qui reçut le nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci, des couches difficiles et le médecin en craignit les suites. Nicolas passa une dizaine de jours au chevet de sa femme, attendant la fin de la période critique. Il faisait avec ses enfants de longues promenades dans les bois. L’air était aigre ; il gelait déjà la nuit ; on sentait l’hiver proche.
Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait dans la campagne finlandaise. Il semblait qu’on fût à mille lieues de Pétrograd, pourtant toute voisine. Pas un écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait au fond de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit l’ennui le gagner. « Pourtant, se disait-il, je suis en paix auprès de ma femme et de mes enfants que j’aime… » Sur ce mot, il s’arrêta. « Aimé-je Sonia comme j’aime mes enfants ? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à réflexions. Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus agréable des divertissements. Sonia a été autre chose pour moi ; elle a rempli mon cœur. Elle le remplit encore, mais pas de la même façon. Sans doute est-ce l’effet de l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher ? de l’âge. Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part de ma vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu l’amour sans en connaître les orages. Il me reste à m’acheminer lentement vers la vieillesse avec une compagne très chère et des enfants qui poussent… » Il n’aimait pas à songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte, c’était la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force et santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait vécu la plus belle partie de sa vie soudainement l’attrista. Il regarda les noirs sapins qui l’entouraient. Leurs branches, agitées par le vent froid qui venait du nord, semblaient gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de la mort ; toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver septentrional.
« Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux dépouillés se couvriront de feuilles délicates et jeunes. Les herbes folles pousseront sur ce sol stérile ; des fleurs se balanceront aux brises tièdes de mai. Le printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour moi… »
Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd. La vie y était mauvaise, agitée, elle vous tordait les nerfs ; mais c’était la vie tout de même, quelque chose de trouble et de puissant qui vous emportait si vite que parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de grands hôtels internationaux lui parut impossible. Le souvenir de la prédiction de Séméonof lui revint. « Aurait-il raison ? se demanda-t-il. Au jour venu de choisir, préférerai-je la Russie, même sous Lénine ? »
Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques. Non, il partirait à l’étranger si c’était nécessaire. Mais auparavant, il fallait mettre de l’ordre dans ses affaires. Le soir même, il annonça à Sonia qu’il rentrerait le lendemain à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il ferait préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient dans le train où elles allaient, elle pourrait revenir chez elle avec ses enfants, une fois sa convalescence finie, vers le milieu de novembre.