«Parais comme l'éclair aux regards de la France,«J'y porte sur tes pas la foudre et la vengeance;«Elle entendra gronder mon bronze destructeur.«Va donc! sois le héros de ma juste fureur.SHAKSPEARE.Le roi Jean.
Si la paresse eût été capable de retenir Durward, le bruit qui retentit dans la caserne des gardes, après le premier coup de matines, aurait certainement banni cette sirène de sa couche; mais les habitudes régulières du château de son père et du couvent d'Aberbrothock lui avaient appris à se lever avec l'aurore, et il s'habilla gaiement au son des trompettes et au bruit des armes, qui annonçaient qu'on relevait les gardes, dont les uns rentraient dans la caserne après avoir été en faction pendant la nuit, les autres sortaient pour aller prendre leur poste pour la matinée, et quelques-uns, parmi lesquels était son oncle, se préparaient à être de service près de la personne même du roi.
Quentin, avec tout le plaisir qu'éprouve un jeune homme en pareille occasion, se revêtit de son splendide uniforme, et prit les belles armes qui appartenaient à son nouvel état. Son oncle, après avoir examiné avec attention s'il ne manquait rien à son équipement, ne put cacher un mouvement de satisfaction en voyant que ce nouveau costume relevait la bonne mine de son neveu.
—Si tu es aussi fidèle et aussi brave que tu es beau garçon, lui dit-il, j'aurai en toi un des meilleurs et un des plus élégans écuyers qui soient dans la garde, ce qui ne peut que faire honneur à la famille de ta mère. Suis-moi dans la salle d'audience du roi, et aie soin de marcher toujours à mon côté.
En finissant ces mots, il saisit une grande et lourde pertuisane superbement ornée et damasquinée; et ayant dit à son neveu de prendre une arme semblable, mais de moindre dimension, ils descendirent dans la cour intérieure du palais, où ceux de leurs camarades qui devaient être de service dans les appartemens étaient déjà rangés et sous les armes, les écuyers placés en second rang derrière leurs maîtres. On y voyait aussi plusieurs piqueurs tenant de nobles chevaux et de beaux chiens que Quentin regardait avec tant de plaisir et d'attention, que son oncle fut obligé de lui rappeler plusieurs fois que ces animaux n'étaient pas là pour son amusement, mais pour celui du roi, qui aimait passionnément la chasse. Ce divertissement était du petit nombre de ceux que Louis se permettait quelquefois, même dans les instans où la politique aurait dû l'occuper tout différemment; et il était si jaloux du gibier de ses forêts royales, qu'on disait communément qu'il y avait moins de risques à tuer un homme qu'un cerf.
à un signal donné par le Balafré, qui remplissait en cette occasion les fonctions d'officier, les gardes se mirent en mouvement; et après quelques minutes de mots d'ordre et de signaux qui n'avaient d'autre but que de montrer avec quelle exactitude scrupuleuse ils s'acquittaient de leurs devoirs, ils entrèrent dans la salle d'audience, où le roi était attendu à chaque instant.
Quelque nouvelles que fussent pour Quentin les scènes de splendeur, l'effet de celle qui s'ouvrait devant lui ne répondit pas tout-à-fait à l'idée qu'il s'était formée de la magnificence d'une cour. Il y avait, à la vérité, des officiers de la maison du roi richement vêtus, des gardes parfaitement équipés, des domestiques de tous grades; mais il ne vit aucun des anciens conseillers du royaume, ni des grands officiers de la couronne; il n'entendit prononcer aucun de ces noms qui rappelaient alors des idées chevaleresques; il n'aperçut aucun de ces chefs et de ces généraux qui, dans toute la vigueur de l'âge, étaient la force de la France, ni de ces jeunes seigneurs, nobles aspirans à la gloire, qui en faisaient l'orgueil. La jalousie, la réserve, la politique profonde et artificieuse du roi, avaient écarté de son trône ce cercle splendide; ceux qui le composaient n'étaient appelés à la cour que dans les occasions où l'étiquette l'exigeait impérieusement: ils y venaient malgré eux et en partaient gaiement, comme les animaux de la fable s'approchaient et s'éloignaient de l'antre du lion.
Le peu de personnes qui semblaient remplir les fonctions de conseillers étaient des gens de mauvaise mine, dont la physionomie exprimait quelquefois de la sagacité, mais dont les manières prouvaient qu'ils avaient été appelés dans une sphère pour laquelle leur éducation et leurs habitudes ne les avaient guère préparés. Deux individus lui parurent pourtant avoir l'air plus noble et plus distingué que les autres, et les devoirs que son oncle avait à remplir en ce moment n'étaient pas assez stricts pour l'empêcher de lui apprendre les noms de ceux qu'il remarquait ainsi. Durward connaissait déjà, et nos lecteurs connaissent aussi lord Crawford, qu'on voyait revêtu de son riche uniforme, et tenant en main un bâton de commandement en argent. Parmi les autres personnages de distinction, le plus remarquable était le comte de Dunois, fils de ce célèbre Dunois connu sous le nom de Bâtard d'Orléans, qui, combattant sous la bannière de Jeanne d'Arc, avait puissamment contribué à délivrer la France du joug des Anglais. Son fils soutenait parfaitement l'honneur d'une telle origine; et malgré son affinité à la famille royale, et l'affection héréditaire qu'avaient pour lui le peuple et les nobles, Dunois avait montré en toute occasion un caractère si franc, si loyal, qu'il semblait même avoir échappé aux soupçons du méfiant Louis, qui aimait à le voir près de lui et l'appelait souvent à ses conseils. Quoiqu'il passât pour accompli dans tous les nobles exercices, et qu'il eût la réputation d'être ce qu'on appelait alors un chevalier parfait, il s'en fallait de beaucoup qu'il eût pu servir de modèle pour tracer le portrait d'un héros de roman. Il était petit de taille, quoique fortement constitué, et ses jambes étaient un peu courbées en dedans, forme plus commode pour un cavalier qu'élégante dans un piéton. Il avait les épaules larges, les cheveux noirs, le teint basané, les bras nerveux et d'une longueur remarquable; l'irrégularité de ses traits allait jusqu'à la laideur: et cependant on trouvait dans le comte de Dunois un air de noblesse et de dignité qui le faisait reconnaître, à la première vue, pour un homme de haute naissance et un soldat intrépide. Il avait la tête haute et le maintien hardi, la démarche fière et majestueuse; la dureté de sa physionomie était ennoblie par un coup d'œil vif comme celui d'un aigle, et des sourcils comme ceux d'un lion. Il portait un habit de chasse plus somptueux qu'élégant, et en beaucoup d'occasions il remplissait les fonctions de grand veneur, quoique nous ne pensions pas qu'il en portât le titre. Semblant chercher un appui sur le bras de son parent Dunois, et marchant d'un pas lent et mélancolique, venait ensuite Louis, duc d'Orléans, premier prince du sang, à qui les gardes rendaient les honneurs militaires en cette qualité. Objet des soupçons de Louis, qui le surveillait avec grand soin, ce prince, héritier présomptif de la couronne, si le roi mourait sans enfans mâles, ne pouvait jamais s'éloigner de la cour, et en y restant ne jouissait d'aucun crédit, n'était revêtu d'aucun emploi. L'abattement que cet état de dégradation et presque de captivité imprimait naturellement sur sa physionomie, était en ce moment considérablement augmenté par la connaissance qu'il avait que le roi méditait à son égard un des actes les plus cruels et les plus injustes qu'un tyran puisse se permettre, en le contraignant à épouser la princesse Jeanne de France, la plus jeune des filles de Louis, à laquelle il avait été fiancé dès son enfance, et dont la difformité lui donnait à penser qu'on ne pouvait le forcer à remplir un tel engagement, sans une rigueur odieuse.
L'extérieur de ce malheureux prince n'était distingué par aucun avantage personnel; mais il avait un caractère doux, paisible et bienveillant, qualités qu'on pouvait remarquer, même à travers ce voile de mélancolie extrême qui couvrait ses traits en ce moment. Quentin observa que le duc évitait avec soin de regarder les gardes en leur rendant leur salut, et qu'il avait les yeux baissés vers la terre, comme s'il eût craint que la jalousie du roi ne pût interpréter cette marque de politesse ordinaire comme ayant pour but de se faire des partisans parmi eux.
Bien différente était la conduite du fier prélat et cardinal Jean de La Balue, alors ministre favori de Louis, et qui, par son élévation et son caractère, ressemblait autant à Wolsey, que le permettait la différence qu'il y avait entre le politique et l'astucieux Louis et l'impétueux et opiniâtre Henri VIII d'Angleterre. Le premier avait élevé son ministre, du rang le plus bas, à la dignité ou du moins aux émolumens de grand aumônier de France, l'avait comblé de bénéfices, et avait obtenu pour lui le chapeau de cardinal; et quoiqu'il fût trop méfiant pour accorder à l'ambitieux La Balue la confiance et le pouvoir sans bornes dont Henri avait investi Wolsey, il se laissait pourtant influencer par lui plus que par aucun autre de ses conseillers avoués.
Il en résultait que le cardinal n'avait pas échappé à l'erreur commune de ceux qui, du rang le plus obscur, se voient tout à coup élevés au pouvoir. ébloui sans doute par la promptitude de son élévation, il était convaincu qu'il était en état de traiter toute espèce d'affaires, même celles du genre le plus étranger à sa profession et à ses connaissances. De haute taille, mais gauche dans sa tournure, il affectait de la galanterie et de l'admiration pour le beau sexe, quoique ses manières rendissent ses prétentions absurdes, et que le caractère dont il était revêtu en fit ressortir l'inconvenance. Quelque flatteur, n'importe de quel sexe, lui avait persuadé, dans un moment malheureux, que deux grosses jambes charnues dont il avait hérité de son père, tailleur à Limoges, offraient des contours admirables, et il était devenu tellement infatué de cette idée, qu'il avait toujours sa robe de cardinal relevée d'un côté, afin que les bases solides sur lesquelles son corps reposait ne pussent échapper au regards. Revêtu du riche costume appartenant au rang qu'il occupait dans l'église, il traversait ce magnifique appartement d'un pas majestueux, en se baissant de temps à autre pour examiner les armes et l'équipement des cavaliers qui étaient de garde, leur faisant quelques questions d'un ton d'autorité. Il prit même sur lui d'en censurer quelques-uns pour ce qu'il appelait des irrégularités de discipline, dans des termes auxquels ces braves soldats n'osaient répondre, quoiqu'il fût évident qu'ils ne l'écoutaient qu'avec impatience et mépris.
—Le roi sait-il, demanda Dunois au cardinal, que l'envoyé du duc de Bourgogne réclame audience sans délai?
—Il le sait, répondit le cardinal, et voici, je crois, l'universel Olivier le Dain, qui nous fera connaître le bon plaisir du roi.
Comme il parlait ainsi, un homme fort remarquable, qui partageait la faveur de Louis avec l'orgueilleux cardinal, sortit d'un appartement intérieur et entra dans la salle d'audience, mais sans cet air de suffisance qui caractérisait le prélat tout bouffi de sa dignité. C'était un petit homme, pâle et maigre, dont le pourpoint et le haut-de-chausses de soie noire, sans habit ni manteau, n'offraient rien aux yeux qui put faire valoir un extérieur fort ordinaire. Il tenait à la main un bassin d'argent; et une serviette étendue sur son bras annonçait les fonctions qu'il remplissait à la cour. Ses yeux étaient vifs et pénétrans, quoiqu'il s'efforçât d'en bannir cette expression en les tenant constamment fixés à terre, tandis que, s'avançant avec le pas tranquille et furtif d'un chat, il semblait glisser plutôt que marcher dans l'appartement. Mais quoique la modestie puisse couvrir le mérite, elle ne peut cacher la faveur de la cour; et toutes tentatives pour traverser incognito la salle d'audience ne pouvaient qu'être vaines de la part d'un homme aussi-bien connu pour avoir l'oreille du roi que l'était son célèbre valet de chambre barbier, Olivier le Dain, surnommé quelquefois le Mauvais et quelquefois le Diable, épithètes qu'il devait à l'astuce peu scrupuleuse avec laquelle il concourait à l'exécution des plans de la tortueuse politique de son maître.
Olivier parla quelques instans avec vivacité au comte de Dunois, qui sortit sur-le-champ de la salle d'audience, tandis que le barbier retournait tranquillement dans l'appartement d'où il était venu. Chacun s'empressait de lui faire place, et il ne répondait à cette politesse qu'en saluant de la manière la plus humble. Cependant il rendit une ou deux personnes un objet d'envie pour tous les autres courtisans, en leur disant un seul mot à l'oreille; et au même instant, murmurant quelques mots sur les devoirs de sa place, il disparut sans écouter ni leurs réponses, ni les sollicitations muettes de ceux qui désiraient attirer de même son attention. Ludovic Lesly ce jour-là eut la bonne fortune d'être du petit nombre de ceux qu'Olivier favorisa d'un mot en passant, et c'était pour l'assurer que son affaire était heureusement terminée.
Un moment après, il eut une nouvelle preuve qui lui confirma cette agréable nouvelle; car Tristan l'Ermite, grand prévôt de la maison du roi, entra dans l'appartement et s'avança sur-le-champ vers le Balafré. Le riche costume de ce fonctionnaire ne faisait que rendre plus remarquables son air commun et sa physionomie sinistre, et ce qu'il regardait comme un ton de conciliation ne ressemblait à rien tant qu'au grognement d'un ours. Le peu de mots qu'il adressa au Balafré semblaient pourtant plus agréables que le ton dont ils furent prononcés. Il regretta la méprise qui avait eu lieu la veille, et dit qu'il ne fallait l'attribuer qu'à ce que le neveu du sieur le Balafré ne portait pas l'uniforme du corps et ne s'était pas annoncé comme en faisant partie: telle était la seule cause de l'erreur dont il lui faisait ses excuses.
Ludovic fit à ce compliment la réponse convenable; et dès que Tristan fut passé, il se tourna vers son neveu et lui dit qu'ils avaient maintenant l'honneur d'avoir un ennemi mortel en la personne de ce redoutable officier.—Mais un soldat qui remplit ses devoirs, ajouta-t-il, peut se moquer du grand prévôt.
Quentin ne put s'empêcher d'être du même avis que son oncle. Car Tristan, en s'éloignant d'eux, leur avait lancé ce regard de courroux que l'ours jette sur le chasseur dont la lance vient de le blesser. Il est vrai que, même lorsqu'il était moins courroucé, son regard sombre exprimait une malveillance qui faisait frémir; et il inspirait une horreur encore plus profonde au jeune Écossais, qui croyait encore sentir sur ses épaules la main meurtrière des deux officiers subalternes de ce grand fonctionnaire.
Cependant Olivier avait traversé presque furtivement la salle d'audience, comme nous l'avons déjà dit; tout le monde, et même les plus grands personnages, s'était dérangé pour le laisser passer, en l'accablant de civilités cérémonieuses auxquelles sa modestie semblait vouloir se dérober. Il rentra dans l'appartement intérieur, dont les portes battantes se rouvrirent un instant après pour le roi Louis.
Quentin, comme tous les autres, leva les yeux sur le monarque, et fut saisi d'un tel tressaillement qu'il en laissa presque tomber son arme, quand il reconnut dans le roi de France ce marchand de soie, ce maître Pierre qu'il avait rencontré la veille pendant la matinée. Quelques soupçons sur le rang de ce personnage s'étaient présentés à plusieurs reprises à son esprit; mais ses conjectures les plus hardies avaient toujours été bien loin de la réalité qu'il voyait maintenant.
Un regard sévère de son oncle, mécontent de le voir, oublier ainsi le décorum du service, le rappela à lui, mais Quentin ne fut pas peu surpris quand le roi, dont l'œil perçant l'avait découvert sur-le-champ, s'avança droit à lui, sans donner aucune marque d'attention à qui que ce fût, et lui adressa la parole.
—Ainsi donc, jeune homme, lui dit-il, j'apprends que, dès le premier jour de votre arrivée en Touraine, vous avez fait le tapageur; mais je vous le pardonne, parce que je sais qu'il faut en accuser un vieux fou de marchand qui s'est imaginé que votre sang calédonien avait besoin d'être échauffé dès le matin avec du vin de Beaune. Si je puis le découvrir, j'en ferai un exemple qui servira de leçon à ceux qui débauchent mes gardes. Balafré, ajouta-t-il en se tournant vers Lesly, votre parent est un brave jeune homme, quoiqu'un peu emporté. Nous aimons ces caractères-là, et nous avons dessein de faire plus que jamais pour les braves gens qui nous entourent. Ayez soin de mettre par écrit l'année, le mois, le jour, l'heure et la minute de sa naissance, et d'en faire part à Olivier le Dain.
Le Balafré s'inclina presque jusqu'à terre, et se releva pour prendre son attitude militaire, en homme qui voulait montrer par-là la promptitude avec laquelle il soutiendrait la querelle du roi ou prendrait sa défense.
Cependant Quentin, revenu de sa première surprise, examinait avec plus d'attention la physionomie du roi, et il fut tout étonné de voir que ses manières et ses traits lui paraissaient bien différens de ce qu'il les avait jugés la veille. Son extérieur n'était guère changé; car Louis, qui méprisait toujours toute espèce de parure, portait en cette occasion un vieil habit de chasse d'un bleu foncé, qui ne valait guère mieux que son habit bourgeois de la veille. Il avait un gros rosaire d'ébène qui lui avait été envoyé par le grand-seigneur lui-même, avec une attestation prouvant qu'il avait servi à un ermite cophte du Mont-Liban, renommé par sa grande sainteté. Le tour de son nouveau chapeau était garni au moins d'une douzaine de petites images de saints en plomb. Mais ses yeux, qui, suivant la première impression qu'ils avaient faite sur Durward, ne semblaient briller que de l'amour du gain, étaient, maintenant qu'il savait qu'ils appartenaient à un puissant monarque, armés d'un regard perçant et majestueux; les rides de son front, qu'il avait attribuées à une longue suite de méditations sur de misérables spéculations de commerce, lui paraissaient alors des sillons creusés par de profondes réflexions sur le destin des peuples.
Immédiatement après l'arrivée du roi, les princesses de France et les dames de leur suite entrèrent dans l'appartement. L'aînée, qui dans la suite épousa Pierre de Bourbon, et qui est connue dans l'histoire de France sous le nom de la dame de Beaujeu, n'a que fort peu de rapport avec notre histoire. Elle était grande et assez belle, avait de l'éloquence, des talens et une grande partie de la sagacité de son père, qui était plein de confiance en elle et l'aimait peut-être autant qu'il était capable d'aimer.
Sa sœur cadette, l'infortunée Jeanne, la fiancée du duc d'Orléans, marchait timidement à côté de sa sœur, n'ignorant pas qu'elle ne possédait aucun de ces dons extérieurs que les femmes désirent tant et qu'elles aiment du moins qu'on puisse leur supposer. Elle était pâle, maigre, et avait le teint d'une convalescente. Sa taille était visiblement déviée d'un côté, et sa marche si inégale, qu'elle pouvait passer pour boiteuse. De belles dents, des yeux dont l'expression habituelle était la mélancolie, la douceur et la résignation, de longs cheveux blonds, étaient les seuls traits de son visage que la flatterie elle-même aurait osé indiquer comme rachetant la difformité de toute sa personne. Pour compléter ce portrait, il était aisé de remarquer, d'après le peu de soin que la princesse prenait de sa parure, et la timidité de ses manières, qu'elle avait le sentiment de sa laideur (circonstance aussi fâcheuse qu'elle est rare), et qu'elle n'osait faire aucune tentative pour réparer par l'art les torts de la nature, ou pour chercher d'autres moyens de plaire.
Le roi, qui ne l'aimait pas, s'avança sur-le-champ vers elle lorsqu'elle entra.
—Eh quoi, notre fille! s'écria-t-il, toujours méprisant le monde? Vous êtes-vous habillée ce matin pour une partie de chasse ou pour un couvent? Parlez, répondez.
—Pour ce qu'il vous plaira, Sire, dit la princesse d'une voix si faible qu'on pouvait à peine l'entendre.
—Oui sans doute, reprit le roi; vous voudriez me persuader que vous désirez quitter la cour et renoncer au monde et à ses vanités. Quoi! Jeanne, voudriez-vous qu'on pût croire que nous, fils aîné de la sainte église, nous refuserions au ciel notre fille? À Notre-Dame et à saint Martin ne plaise que nous rejetions l'offrande, si elle était digne de l'autel, et si votre vocation vous y appelait véritablement.
En parlant ainsi, le roi fit dévotement le signe de la croix, ressemblant, à ce qu'il parut à Quentin, à un vassal rusé qui déprécie le mérite de quelque chose qu'il désire garder pour lui-même, afin d'avoir une excuse pour ne pas l'offrir à son seigneur.
—Ose-t-il ainsi faire l'hypocrite avec le ciel, pensa Durward, et se jouer de Dieu et des saints, comme il peut le faire des hommes qui n'osent pas scruter sa conscience de trop près!
Cependant, après avoir donné ce court moment à la dévotion mentale, Louis reprit la parole.
—Non, Jeanne, dit-il, moi et un autre nous connaissons mieux vos secrètes pensées: n'est-il pas vrai, beau cousin d'Orléans? Allons, approchez, et conduisez à son cheval cette vestale qui vous est toute dévouée.
Le duc d'Orléans tressaillit lorsque le roi lui adressa la parole, et il se hâta de lui obéir, mais avec tant de précipitation et d'un air si troublé, que Louis s'écria:—Doucement, beau cousin, doucement! votre galanterie prend le mors aux dents. Regardez devant vous. Comme la promptitude d'un amant le fait quelquefois galoper de travers! Avez-vous dessein de prendre la main d'Anne au lieu de celle de sa sœur? Faut-il que je vous donne moi-même celle de Jeanne, monsieur?
Le malheureux prince leva les yeux, et frémit comme un enfant obligé de toucher quelque chose dont il a un dégoût d'instinct. Puis, faisant un effort sur lui-même, il prit la main de la princesse, qui ne la lui présenta ni ne la lui refusa. Dans la situation où ils se trouvaient, en voyant la main de la fille du roi, humide d'une sueur froide, à peine tenue dans la main tremblante du duc, et leurs yeux également baissés, il aurait été difficile de dire lequel de ces deux êtres était le plus complètement misérable, ou le duc qui se trouvait enchaîné à l'objet de son aversion par des liens qu'il n'osait briser, ou l'infortunée jeune fille qui voyait trop clairement qu'elle faisait horreur à celui dont elle aurait acheté l'affection au prix de sa vie.
—Maintenant, à cheval, messieurs et dames, dit le roi; nous nous chargerons nous-mêmes de conduire notre fille de Beaujeu; et puisse la bénédiction de Dieu et celle de saint Hubert nous procurer une heureuse chasse ce matin!
—Je crains, Sire, dit le comte de Dunois qui venait de rentrer, que le destin ne m'ait réservé la tâche de l'interrompre. L'envoyé du duc de Bourgogne est à la porte du château, et il exige une audience.
—Exige, Dunois! s'écria le roi. Ne lui avez-vous pas répondu, comme je vous l'ai fait dire par Olivier, que nous n'avions pas le loisir de le recevoir aujourd'hui; que c'était demain la fête de saint Martin, jour pendant lequel, avec la grâce de Dieu, nous ne nous occupons d'aucune pensée mondaine; et que le jour suivant nous partirions pour Amboise; mais qu'à notre retour nous ne manquerions pas de lui donner audience aussi promptement que nos autres affaires nous le permettraient?
—J'ai dit tout cela, Sire, répondit Dunois... et cependant...
—Pâques-Dieu[38]! s'écria le roi, qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton gosier, Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure digestion.
—Si mon devoir, vos ordres, Sire, et son caractère d'envoyé ne m'eussent retenu, il aurait eu à les digérer lui-même; car, par Notre-Dame d'Orléans, j'avais plus envie de lui faire rentrer ses paroles dans le corps, que de venir les répéter à Votre Majesté.
—Par la mort de Dieu! Dunois, il est étrange que toi, qui es aussi impatient qu'homme qui vive, tu aies tant de peine à pardonner le même défaut dans notre fier et impétueux cousin Charles de Bourgogne. Hé bien! quant à moi, je ne me soucie pas plus de ces messages impertinens, que les tours de ce château ne s'inquiètent du sifflement du vent du nord-est, qui vient de Bourgogne comme ce fanfaron d'envoyé.
—Sachez donc, Sire, que le comte de Crèvecœur est resté à la porte du château avec son cortège de trompettes et de poursuivans d'armes. Il dit que, puisque Votre Majesté lui refuse l'audience que son maître lui a donné ordre de demander pour affaires de l'intérêt le plus pressant, il y restera jusqu'à minuit; et à quelque heure que Votre Majesté en sorte, soit, pour affaires, soit pour prendre l'air, soit pour quelque pratique de dévotion, il se présentera devant elle, lui parlera, et que rien que la force ouverte ne pourra l'en empêcher.
—Il est fou, dit le roi avec beaucoup de sang-froid. Ce cerveau brûlé de Flamand pense-t-il que ce soit une pénitence pour un homme de bon sens, que de rester tranquillement vingt-quatre heures dans les murs de son château, quand il a, pour s'occuper, toutes les affaires d'un royaume? Ces brouillons impatiens pensent que tout le monde leur ressemble.—Donnez ordre qu'on fasse rentrer les chiens et qu'on en ait soin; mon cher Dunois, nous tiendrons conseil aujourd'hui au lieu d'aller à la chasse.
—Votre Majesté ne se débarrassera pas ainsi du comte de Crèvecœur, répondît Dunois; car les instructions de son maître sont que, s'il n'obtient pas l'audience qu'il demande, il ait à clouer son gantelet aux palissades qui entourent le château, en signe de défi à mort de la part de son maître, et pour annoncer qu'il renonce à foi et hommage envers la France, et qu'il vous déclare la guerre à l'instant.
—Oui! dit Louis sans qu'on pût remarquer aucun changement dans le son de sa voix, mais en fronçant ses épais sourcils de manière à en couvrir presque entièrement ses yeux; les choses en sont-elles venues là? Notre ancien vassal prend-il ainsi un ton de maître? Notre cher cousin nous traite-t-il avec si peu de cérémonie? Eh bien! Dunois, il faut déployer l'Oriflamme, et crier:—Montjoie saint Denis.
à la bonne heure! Ainsi soit-il etAmen! s'écria le belliqueux Dunois; et les gardes qui étaient dans la salle, incapables de résister à la même impulsion, firent un mouvement chacun à leur poste; il en résulta un cliquetis d'armes qui ne dura qu'un instant, mais qui se fit entendre distinctement. Le roi porta autour de lui un regard de satisfaction et de fierté, et pour un instant il pensa et se montra comme l'aurait fait son valeureux père.
L'enthousiasme céda pourtant à une foule de considérations politiques qui, dans cette conjoncture, rendaient une rupture avec la Bourgogne particulièrement dangereuse. édouard IV, roi brave et victorieux, qui avait combattu en personne dans trente bataille, était alors assis sur le trône d'Angleterre; il était frère de la duchesse de Bourgogne, et l'on pouvait supposer qu'il n'attendait qu'une rupture entre son beau-frère et Louis, pour introduire en France, par la porte toujours ouverte de Calais, ces armes qui avaient triomphé dans les guerres civiles, heureux d'effacer le souvenir des dissensions intestines, par la guerre toujours accueillie avec le plus de plaisir par les Anglais, une guerre contre la France. À cette considération se joignait encore celle qui résultait de la foi chancelante du duc de Bretagne, sans parler d'autres puissans motifs de réflexions.
Après un silence de quelques instans, Louis reprit la parole; mais quoiqu'il parlât du même ton, ce fut dans un esprit tout différent.—Mais à Dieu ne plaise, dit-il, qu'aucune autre cause qu'une nécessité absolue puisse nous engager, nous roi très-chrétien, à occasionner l'effusion du sang chrétien, si nous pouvons sans déshonneur éviter cette calamité. La sûreté de nos sujets nous touche de plus près que l'injure que peuvent faire à notre dignité les paroles grossières d'un ambassadeur mal-appris, qui a peut-être outre-passé ses pouvoirs. Qu'on admette en notre présence l'envoyé du duc de Bourgogne.
—Beati pacifici! dit le cardinal de La Balue.
—C'est la vérité, ajouta le roi, et Votre éminence sait aussi que ceux qui s'humilient seront élevés.
Le cardinal prononça unAmenauquel peu de personnes répondirent; car les joues pâles du duc d'Orléans même étaient devenues pourpres d'indignation, et le Balafré fut si peu maître de la sienne, qu'il laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane; mouvement d'impatience qui lui valut un reproche sévère de la part du cardinal, suivi d'une instruction sur la manière dont on devait manier les armes en présence du souverain. Le roi lui-même semblait extraordinairement embarrassé du silence qui régnait autour de lui.
—Vous êtes pensif, Dunois, dit-il; vous désapprouvez que nous cédions à cette tête chaude d'envoyé?
—Nullement, Sire, dit Dunois; je ne me mêle pas de ce qui s'élève au-dessus de ma sphère: je pensais seulement à demander une faveur à Votre Majesté.
—Une faveur, Dunois! répéta le roi; vous en demandez rarement, et vous pouvez compter sur mes bonnes grâces.
—Je voudrais donc, Sire, dit Dunois avec la franchise d'un militaire, que Votre Majesté m'envoyât à évreux pour y maintenir la discipline parmi le clergé.
—Ce serait effectivement au-dessus de votre sphère, répliqua le roi en souriant.
—Sire, dit le comte, je suis aussi en état de maintenir la discipline parmi des prêtres, que monseigneur l'évêque d'évreux, ou monseigneur le cardinal, s'il préfère ce dernier titre, l'est d'apprendre l'exercice aux soldats de la garde de Votre Majesté.
Le roi sourit encore; et se penchant vers l'oreille de Dunois, il lui dit à voix basse et d'un ton mystérieux:—Le moment peut venir où vous et moi nous mettrons une bonne discipline parmi les prêtres; mais quant à présent, nous souffrons celui-ci comme un bonhomme d'évêque qui s'en fait trop accroire. Ah! Dunois, c'est Rome, c'est Rome qui nous impose ce fardeau, ainsi que beaucoup d'autres; mais patience, cousin, et battons les cartes jusqu'à ce qu'il nous arrive une bonne main[39].
Le son des trompettes, qui se fit entendre dans la cour, annonça l'arrivée du seigneur bourguignon. Tous ceux qui se trouvaient dans la salle d'audience s'empressèrent de prendre leurs places, suivant l'ordre de préséance, le roi et ses filles restant seuls au centre de l'assemblée.
Le comte de Crèvecœur[40], guerrier intrépide et renommé, entra alors dans l'appartement; et, contre l'usage des envoyés des puissances amies, il se présenta armé de toutes pièces, ayant seulement la tête nue. Il portait une armure magnifique de Milan, du plus bel acier, damasquinée en or, et travaillée dans le goût fantastique qu'on appelait arabesque. Autour de son cou et sur sa cuirasse bien polie était l'ordre de son maître, celui de la Toison-d'Or, l'un des ordres de chevalerie les plus honorables que l'on connût alors dans toute la chrétienté. Un page magnifiquement vêtu le suivait chargé de son casque, et il était précédé d'un héraut qui portait ses lettres de créance, et qui les présenta au roi, un genou en terre, tandis que l'ambassadeur s'arrêta à quelques pas, comme pour donner le temps d'admirer son air noble, sa taille imposante et la fierté tranquille de ses traits et de ses manières. Le reste de son cortège se tenait dans l'antichambre ou dans la cour.
—Approchez, seigneur comte de Crèvecœur, dit Louis après avoir jeté un coup d'œil sur ses lettres de créance; nous n'avons besoin des lettres de créance de notre cousin, ni pour nous présenter un guerrier si bien connu, ni pour nous assurer du crédit dont vous jouissez à si juste titre auprès de votre maître. Nous espérons que votre belle épouse, dont le sang n'est pas tout-à-fait étranger à celui de nos ancêtres, est en bonne santé. Si vous vous étiez présenté devant nous en la tenant par la main, seigneur comte, nous aurions pensé que vous portiez votre armure, en cette occasion, et contre l'usage, pour soutenir la supériorité de ses charmes contre tous les chevaliers amoureux de France; mais sans cela, nous ne pouvons deviner le motif de cette panoplie complète.
—Sire, répondit l'envoyé, le comte de Crèvecœur doit déplorer son infortune, et vous supplier de l'excuser, s'il ne peut en cette occasion répondre à Votre Majesté avec l'humble déférence due à la courtoisie royale dont vous avez daigné l'honorer. Mais quoique ce ne soit que la voix de Philippe Crèvecœur des Cordes qui se fait entendre, les paroles qu'il prononce doivent être celles de son gracieux seigneur et souverain, le duc de Bourgogne.
—Et quelles paroles Crèvecœur a-t-il à prononcer au nom du duc de Bourgogne? demanda Louis en prenant un air de dignité convenable à la circonstance. Mais un instant! Souvenez-vous qu'en ce lieu Philippe Crèvecœur des Cordes parle à celui qu'il appelle le souverain de son souverain.
Crèvecœur salua, et reprit la parole:—Roi de France, le puissant duc de Bourgogne vous envoie encore une fois une cédule contenant le détail des griefs et des oppressions commises sur les frontières par les garnisons et les officiers de Votre Majesté; et ma première question est de savoir si l'intention de Votre Majesté est de lui faire réparation de ces injures.
Le roi, ayant jeté un léger coup d'œil sur la note que le héraut lui présentait à genoux, répondit:—Ces plaintes ont été soumises à notre conseil il y a déjà long-temps. Des faits allégués, les uns sont des représailles d'injures souffertes par mes sujets, les autres sont dénués de preuves; les garnisons et les officiers du duc se sont chargés eux-mêmes de tirer vengeance de plusieurs autres. Si pourtant il s'en trouve quelqu'un qui ne puisse se ranger sous aucune de ces trois classes, en notre qualité de prince chrétien, nous ne refusons pas de faire satisfaction pour les injures dont notre voisin pourrait avoir à se plaindre, quoique commises non-seulement sans notre autorisation, mais contre nos ordres exprès.
—Je transmettrai la réponse de Votre Majesté à mon très-gracieux maître, répondit l'ambassadeur; mais qu'il me soit permis de dire que, comme elle ne diffère en rien des réponses évasives qui ont déjà été faites à ses justes plaintes, je ne puis espérer qu'elle suffise pour rétablir la paix et l'amitié entre la France et la Bourgogne.
—Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, dit le roi. Ce n'est point pas crainte des armes de votre maître, c'est uniquement par amour pour la paix, que je fais une réponse si modérée à ses reproches injurieux. Mais continuez à vous acquitter de votre mission.
—La seconde demande de mon maître, reprit l'ambassadeur, est que Votre Majesté cesse d'entretenir sous main des intelligences clandestines avec ses villes de Gand, de Liège et de Malines. Il requiert Votre Majesté de rappeler les agens secrets qui sèment le mécontentement parmi ses bons citoyens de Flandre, et de bannir de vos domaines; ou plutôt de livrer à leur seigneur suzerain, pour être punis comme ils le méritent, ces traîtres qui, ayant abandonné le théâtre de leurs manœuvres, n'ont trouvé que trop aisément un asile à Paris, à Orléans, à Tours, et en d'autres villes de la France.
—Dites au duc de Bourgogne, répondit le roi, que je ne connais pas les intelligences clandestines dont il m'accuse injustement; que mes sujets de France ont des relations fréquentes avec les bonnes villes de Flandre, par suite d'un commerce à l'avantage des deux pays, et qu'il serait aussi contraire aux intérêts du duc qu'aux miens de vouloir interrompre; enfin, que beaucoup de Flamands résident dans mon royaume, et jouissent de la protection de mes lois pour la même cause; mais que je n'en connais aucun qui s'y soit réfugié par suite de révolte ou de trahison contre le duc. Poursuivez. Vous avez entendu ma réponse.
—Avec autant de peine que celle de tout à l'heure, Sire, car elle n'est ni assez directe, ni assez explicite pour que le duc mon maître veuille la recevoir en réparation d'une longue suite de manœuvres secrètes, qui n'en sont pas moins certaines, quoique Votre Majesté les désavoue en ce moment. Mais je continue mon message.—Le duc de Bourgogne requiert en outre le roi de France de renvoyer sans délai dans ses domaines, sous bonne et sûre garde, les personnes d'Isabelle, comtesse de Croye, et de sa parente et tutrice, la comtesse Hameline, de la même famille, attendu que ladite comtesse Isabelle, qui est, par la loi du pays et l'inféodation de ses domaines, pupille dudit duc de Bourgogne, a pris la fuite hors de l'enceinte de sa juridiction, se dérobant à la surveillance qu'en prince attentif il devait avoir sur sa pupille: elle est ici sous la protection secrète du roi de France, qui l'encourage dans sa rébellion contre le duc, son tuteur et son seigneur naturel, au mépris des lois divines et humaines, telles qu'elles ont toujours été reconnues dans l'Europe civilisée. Je m'arrête encore une fois, Sire, pour attendre votre réponse.
—Vous avez fort bien fait, comte de Crèvecœur, dit Louis avec un ton de dédain; vous avez fort bien fait de commencer votre ambassade de bon matin; car si vous avez dessein de me demander compte de chaque vassal que les passions turbulentes de Votre maître peuvent avoir fait fuir de ses domaines, le soleil pourra se coucher avant que la liste en soit épuisée. Qui peut affirmer que ces dames sont dans mon royaume? et si elles y sont, qui ose dire que je les ai favorisés dans leur fuite, ou que je les ai prises sous ma protection?
—Sire, Votre Majesté me permettra de lui dire que j'avais un témoin dans cette affaire,—un témoin qui avait vu ces dames fugitives à l'auberge des Fleurs-de-Lis, située à peu de distance de ce château;—un témoin, dis-je, qui avait vu Votre Majesté en leur compagnie, quoique sous le déguisement, peu digne d'elle, d'un bourgeois de Tours; un témoin enfin qui a reçu d'elles, en votre royale présence, Sire, des messages et des lettres pour leurs amis de Flandre; qui a rapporté les uns et remis les autres au duc de Bourgogne.
—Produisez ce témoin, comte; faites-moi voir en face l'homme qui ose avancer des faussetés si palpables.
—Vous parlez d'un ton de triomphe, Sire, car vous savez fort bien que ce témoin n'existe plus. Quand il vivait, il se nommait Zamet Magraubin, et c'était un de ces vagabonds Bohémiens. Il a été hier, à ce que j'ai appris, exécuté par des gens de la suite de votre grand prévôt, sans doute pour empêcher qu'il ne se trouvât ici pour déposer de la vérité de ce qu'il a dit à ce sujet au duc de Bourgogne, en présence de son conseil, et de moi Philippe Crèvecœur des Cordes.
—Par Notre-Dame d'Embrun, s'écria le roi, ces accusations sont si absurdes, et je suis si loin de me reprocher rien qui puisse les motiver, que, par l'honneur d'un roi, je suis tenté d'en rire plutôt que de m'en fâcher. Ma garde prévôtale met à mort, comme c'est son devoir, les brigands et les vagabonds; ma couronne serait insultée par tout ce que ces brigands et ces vagabonds peuvent avoir dit à notre bouillant cousin duc de Bourgogne et à ses sages conseillers! Je vous prie de dire à mon beau cousin que s'il aime leur compagnie, il ferait bien de les garder dans ses domaines, car ils ne trouveront ici qu'une courte absolution et une bonne corde.
—Mon maître n'a pas besoin de pareils sujets, Sire, répondit le comte d'un ton moins respectueux que celui avec lequel il avait parlé jusqu'alors; car le noble duc n'a pas coutume d'interroger des sorcières, des égyptiens et autres vagabonds, sur le destin de ses alliés et de ses voisins.
—Nous avons eu assez de patience, s'écria le roi en l'interrompant; et puisque ta mission ici semble n'avoir d'autre but que de nous insulter, nous enverrons quelqu'un en notre nom au duc de Bourgogne, convaincu qu'en te conduisant ainsi à notre égard, tu as outre-passé tes pouvoirs quels qu'ils puissent être.
—Au contraire, répondit Crèvecœur, je ne m'y suis pas encore entièrement conformé. écoutez, Louis de Valois, roi de France; écoutez, nobles et gentilshommes qui pouvez être présens; écoutez, fidèles et loyaux Français de toutes conditions; et toi, Toison-d'Or, ajouta-t-il en se tournant vers le héraut, répète après moi cette proclamation:—Moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, comte de l'Empire, et chevalier de l'honorable ordre de la Toison-d'Or, au nom de très-puissant seigneur et prince Charles, par la grâce de Dieu duc de Bourgogne et de Lorraine, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg, et de Gueldres; comte de Flandre et d'Artois, comte palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur et de Zutphen; seigneur de la Frise, de Salines et de Malines, vous fais savoir à vous, Louis, roi de France, qu'attendu que vous avez refusé réparation de tous les griefs, de toutes les injures et offenses faites et occasionnées par vous ou par votre aide, à votre suggestion et instigation, à mondit duc et à ses sujets chéris, il renonce, par ma bouche, à sa foi et hommage envers votre couronne, vous déclare faux et sans foi, et vous défie, comme prince et comme homme.—Voici mon gage, en preuve de ce que j'ai dit.
En parlant ainsi, il ôta le gantelet de sa main droite, et le jeta sur le plancher de la salle d'audience.
Jusqu'à ce dernier trait d'audace, le plus profond silence avait régné dans l'appartement; mais à peine eut-on entendu le bruit que fit le gantelet en tombant, et l'exclamation,vive Bourgogne! que fit entendre au même instant Toison-d'Or, le héraut bourguignon, qu'un tumulte général y succéda. Tandis que Dunois, le duc d'Orléans, le vieux lord Crawford, et un ou deux autres que leur rang autorisait à cette démarche, se disputaient à qui ramasserait le gantelet, la salle retentissait des cris:—Frappez, frappez, qu'il périsse! vient-il ici pour insulter le roi de France jusque dans son palais?
Mais le roi apaisa le tumulte en s'écriant d'une voix semblable au tonnerre, qui couvrait toutes les autres, et qui en imposa à chacun:—Silence, messieurs, que personne ne mette la main sur l'envoyé, ni un doigt sur son gage! Et vous, sire comte, de quoi est composée votre vie, et comment est-elle garantie, pour que vous la hasardiez sur un coup de dé si périlleux? Votre duc est-il fait d'un autre métal que les autres princes, pour soutenir sa prétendue querelle d'une manière aussi inusitée?
—Oui, sans doute, répondit l'intrépide comte de Crèvecœur, il est fait d'un métal tout différent, d'un métal bien plus noble que les autres princes de l'Europe; car, lorsque nul d'entre eux n'osait vous donner un asile à vous-même, roi Louis, exilé de France, poursuivi par la vengeance amère de votre père, et par toute la puissance de son royaume, vous fûtes accueilli et protégé comme un frère par mon noble maître, dont vous avez si mal récompensé la générosité. Adieu, Sire, j'ai rempli ma mission.
à ces mots, le comte sortit de l'appartement sans prendre autrement congé.
—Suivez-le! suivez-le! s'écria le roi, ramassez son gantelet, et suivez-le! Ce n'est pas à vous que je parle, Dunois, ni à vous, lord Crawford; il me semble que vous êtes un peu vieux pour une affaire aussi chaude; ni à vous, cousin d'Orléans, vous êtes trop jeune pour vous en mêler. Monsieur le cardinal, monsieur l'évêque d'évreux, il appartient à la sainteté de vos fonctions de faire la paix entre les princes; relevez ce gantelet, et allez faire sentir au comte de Crèvecœur le péché qu'il a commis en insultant un grand monarque dans sa propre cour, et en le forçant à attirer les calamités de la guerre sur son royaume et sur celui de son voisin.
Interpellé ainsi personnellement, le cardinal de La Balue alla relever le gantelet avec autant de précaution qu'on en prendrait pour toucher une vipère, tant paraissait grande son aversion pour ce symbole de guerre, et sortit sur-le-champ de l'appartement du roi pour courir après l'envoyé.
Louis promenait ses regards en silence sur le cercle de ses courtisans, dont la plupart, à l'exception de ceux que nous avons déjà nommés, étaient des hommes de basse naissance, qui devaient le haut rang auquel le roi les avait élevés dans sa maison, non à leur courage, ni à leurs exploits, mais à des talens de tout autre genre. Ils se regardaient les uns les autres, et la pâleur de leurs visages prouvait que la scène dont ils venaient d'être témoins avait fait sur eux une impression peu agréable. Louis jeta sur eux un coup d'œil de mépris, et dit à haute voix;—Quoique le comte de Crèvecœur soit présomptueux et arrogant, il faut avouer que le duc de Bourgogne a en lui un serviteur aussi hardi qu'aucun de ceux qu'un prince ait jamais chargé d'un message. Je voudrais savoir où je pourrais en trouver un, aussi fidèle pour envoyer ma réponse.
—Vous faites injure à votre noblesse française, Sire, dit Dunois. Il n'y a pas un de nous qui ne portât un défi au duc de Bourgogne, à la pointe de son épée.
—Et vous n'êtes pas plus juste, Sire, dit le vieux Crawford, à l'égard des gentilshommes Écossais qui ont l'honneur de vous servir. Ni moi, ni aucun de ceux qui servent sous mes ordres, étant de rang convenable, nous n'hésiterions à demander à cet orgueilleux envoyé compte de sa conduite. Mon bras est encore assez vigoureux pour le punir si Votre Majesté m'en accorde la permission.
—Mais Votre Majesté, ajouta Dunois, ne veut nous employer à aucun service qui puisse être honorable pour nous, pour elle et pour la France.
—Dites plutôt, Dunois, répondit le roi, que je ne veux pas céder à cette impétuosité téméraire qui, pour un vain point d'honneur de chevalier errant, vous perdrait vous-même, le trône et la France. Il n'y a pas un de vous qui ne sache combien chaque heure de paix est précieuse en ce moment pour guérir les blessures d'un pays déchiré; et cependant il n'y en a pas un qui ne fut prêt à guerroyer pour le premier conte que ferait une Bohémienne vagabonde, ou quelque demoiselle errante dont la réputation vaut à peine mieux. Mais voici La Balue, et nous espérons qu'il nous apporte des nouvelles plus pacifiques. Eh bien! monsieur le cardinal, avez-vous rendu au comte la raison et le sang-froid?
—Sire, répondit La Balue, ma tâche a été difficile. J'ai demandé à ce fier comte comment il avait osé adresser à Votre Majesté le reproche présomptueux qui a mis fin à son audience, témérité qui devait être attribuée, non à son maître, mais à sa propre insolence, et qui par conséquent le mettait à la discrétion de Votre Majesté, et l'assujettissait à tel châtiment qu'il vous plairait de lui infliger.
—Vous avez bien parlé, dit le roi; et qu'a-t-il répondu?
—Le comte, continua le cardinal, avait en ce moment le pied sur l'étrier pour monter à cheval, et en entendant ma remontrance il a tourné la tête sans changer de position. Si j'avais été à la distance de cinquante lieues, me dit-il, et que j'eusse appris que le roi de France avait fait une question humiliante pour mon prince, j'aurais à l'instant tourné la bride de mon cheval, et je serais venu décharger mon cœur en lui faisant la réponse que je viens de vous faire.
—Je vous avais dit, messieurs, dit le roi en jetant un regard autour de lui, sans montrer aucun signe de colère ni même d'émotion, que notre cousin le duc possède en Philippe de Crèvecœur un aussi digne serviteur que jamais prince ait eu à sa droite.—Mais vous l'avez déterminé à rester?
—à rester vingt-quatre heures, répondit le cardinal, et à reprendre provisoirement son gage de défi. Il est descendu à l'auberge des Fleurs-de-Lis.
—Veillez à ce qu'il soit servi et traité noblement et à nos frais, dit le roi; un tel serviteur est un joyau pour la couronne d'un prince.—Vingt-quatre heures! ajouta-t-il à voix basse en semblant se parler à lui-même et en ouvrant les yeux comme s'il eut cherché à lire dans l'avenir; vingt-quatre heures! le terme est des plus courts! Cependant vingt-quatre heures bien et habilement employées peuvent valoir l'année entière d'un agent indolent ou incapable. Allons, messieurs, en chasse! à la forêt! Cousin d'Orléans, laissez de côté cette modestie, quoiqu'elle vous aille bien, et ne vous inquiétez pas de l'air réservé de Jeanne. La Loire cessera de recevoir les eaux du Cher avant que vous cessiez de l'aimer, ajouta-t-il tandis que le malheureux prince suivait à pas lents sa fiancée. Et maintenant, messieurs, prenez vos épieux, car Allègre, mon piqueur, a reconnu un sanglier qui mettra à l'épreuve les hommes et les chiens. Dunois, prêtez-moi votre épieu et prenez le mien, car il est trop pesant pour moi; mais vous, quand vous êtes-vous plaint d'un tel défaut dans votre lance? À cheval, messieurs, à cheval! Et toute la cour partit pour la chasse.
«Je cause avec l'enfance, elle est sans artifice,«Même avec la folie ouverte et sans malice;«Mais ne me parlez pas de ces gens soupçonneux,«Voulant me deviner et lire dans mes yeux.»Shakspeare.Le roi Richard.
TOUTEl'expérience que le cardinal pouvait avoir du caractère de son maître ne l'empêcha pas de commettre en cette occasion une grande faute politique. Sa vanité le porta à croire qu'il avait mieux réussi, en déterminant le comte de Crèvecœur à rester à Tours, que ne l'aurait fait tout autre négociateur employé par le roi; sachant combien Louis attachait d'importance à éloigner une guerre avec le duc de Bourgogne, il ne put s'empêcher de faire voir qu'il croyait lui avoir rendu un grand et agréable service.
Il se tint plus près de la personne du roi qu'il n'avait coutume de le faire, et tâcha d'entrer en conversation avec lui sur les événemens de la matinée.
C'était manquer de tact sous plus d'un rapport: les monarques n'aiment pas à voir leurs sujets les approcher d'un air qui semble annoncer qu'ils ont bien mérité d'eux et qu'ils veulent en arracher de la reconnaissance ou des récompenses: or, Louis, le monarque le plus jaloux de son autorité qui ait jamais existé, était particulièrement impénétrable et réservé pour quiconque semblait se prévaloir d'un service qu'il lui avait rendu, ou vouloir lire dans ses secrets. Cependant le cardinal, très-content de lui-même, et s'abandonnant à l'humeur du moment, comme cela arrive quelquefois à l'homme le plus prudent, continuait à se tenir à la droite du roi, et ramenait la conversation, toutes les fois qu'il le pouvait, sur Crèvecœur et son ambassade. C'était peut-être l'objet qui, en ce moment, occupait le plus les pensées du roi, et néanmoins c'était précisément celui dont il avait le moins envie de s'entretenir. Enfin Louis, qui l'avait écouté avec attention, quoique sans lui faire aucune réponse qui pût tendre à prolonger la conversation, fit signe à Dunois, qui était à peu de distance, de se placer à la gauche de son cheval.
—Nous sommes venus ici pour prendre de l'exercice et pour nous amuser, lui dit-il; mais le révérend père que voici voudrait nous faire tenir un conseil d'état.
—J'espère que Votre Majesté me dispensera d'y assister, répondit Dunois; je suis né pour combattre pour la France; mon cœur et mon bras sont à son service, mais ma tête n'est pas faite pour les conseils.
—Celle du cardinal n'est faite que pour cela, Dunois, répliqua le roi. Il vient de confesser Crèvecœur à la porte du château, et il nous a rapporté toute sa confession.—Ne m'avez-vous pas dittout? ajouta-t-il en appuyant sur ce dernier mot, et en lançant sur le cardinal un regard pénétrant, qui s'échappa entre ses longs sourcils noirs, comme la lame d'un poignard brille en sortant du fourreau.
Le cardinal trembla en s'efforçant de répondre à la plaisanterie du roi, et il lui dit que, quoique son ministère lui imposât l'obligation de garder les secrets de ses pénitens en général, il n'existait pas desigillum confessiqu'un souffle de Sa Majesté ne pût fondre.
—Et comme le cardinal, continua le roi, est disposé à nous communiquer les secrets des autres, il s'attend naturellement que je ne serai pas moins communicatif à son égard; afin d'établir entre nous cette réciprocité, il désire très-raisonnablement savoir si ces deux dames de Croye sont véritablement dans nos domaines. Nous sommes fâchés de ne pouvoir satisfaire sa curiosité, ne sachant pas nous-mêmes précisément dans quel lieu de nos états peuvent se cacher des demoiselles errantes, des princesses déguisées, des comtesses persécutées; car, grâce à Dieu et à Notre-Dame d'Embrun, nos états sont un peu trop étendus pour que nous puissions répondre aisément aux questions très-discrètes de Son éminence. Mais en supposant que ces dames fussent avec nous, Dunois, quelle réponse feriez-vous à la demande définitive de notre cousin de Bourgogne?
—Je vous le déclarerai, Sire, s'il plaît à Votre Majesté de me dire si elle veut la paix ou la guerre, répondit Dunois avec une franchise qui prenait sa source dans un caractère naturellement ouvert et intrépide, et qui, de temps à autre, plaisait beaucoup au roi; car Louis, comme tous les hommes astucieux, désirait autant voir dans le cœur des autres que cacher ce qui se passait dans le sien.
—Par saint Martin de Tours, Dunois, dit Louis, je serais aussi charmé de pouvoir te le dire que tu le serais de l'apprendre; mais je ne le sais pas encore bien moi-même. Au surplus, en supposant que je me décidasse pour la guerre, que ferais-je de cette belle, riche et jeune héritière, si elle se trouvait réellement dans mes états?
—Votre Majesté la donnerait en mariage à un de ses fidèles serviteurs, qui aurait un cœur pour l'aimer et un bras pour la défendre.
—À toi, par exemple, Dunois! Pâques-Dieu! je ne te croyais pas si politique avec toute ta franchise.
—Je ne suis rien moins que politique, Sire. Par Notre-Dame d'Orléans, j'en viens au fait tout d'un coup, et je monte sur mon cheval dès qu'il est sellé. Votre Majesté doit à la maison d'Orléans au moins un heureux mariage.
—Et je le paierai, comte. Pâques-Dieu! je le paierai. Ne voyez-vous pas ce beau couple?
En parlant ainsi, Louis lui montra le malheureux duc d'Orléans et la princesse Jeanne, qui, n'osant ni rester plus éloignées du roi, ni se séparer en sa présence, marchaient sur la même ligne, quoique leurs chevaux fussent à un intervalle de deux ou trois pas l'un de l'autre, distance que la timidité d'une part et l'antipathie de l'autre ne leur permettaient pas de diminuer, tandis que la crainte les empêchait réciproquement d'oser l'augmenter.
Dunois porta les yeux dans la direction que le roi donnait à son bras en lui parlant; et comme la position de son infortuné parent et de sa fiancée présentait à son imagination l'idée de deux chiens accouplés ensemble, mais marchant séparés l'un de l'autre autant que le leur permet la longueur de la laisse qui les accouple, il ne put s'empêcher de secouer la tête, quoique sans oser répondre autrement au tyran hypocrite.
Louis parut deviner ses pensées.—Ce sera un ménage paisible et tranquille, dit-il; je ne crois pas que les enfans leur donnent beaucoup d'embarras; mais ce n'est pas toujours un bonheur d'en avoir.
Ce fut peut-être le souvenir de son ingratitude envers son propre père, qui fit que le roi garda un instant de silence après avoir prononcé ces derniers mots, et qui changea presque en expression de repentir le sourire ironique arrêté sur ses lèvres; mais un moment après il reprit la parole sur un autre ton.
—Franchement, mon cher Dunois, malgré mon respect pour le saint sacrement du mariage, dit-il en faisant un signe de croix, plutôt que de voir le royaume déchiré comme l'Angleterre par la rivalité des prétentions légitimes à la couronne, je préférerais ne devoir à la maison d'Orléans que de braves soldats comme ton père et toi, dans les veines desquels coule le sang royal, mais sans vous en donner les droits. Le lion ne devrait jamais avoir qu'un lionceau.
Dunois soupira et garda le silence; car il savait qu'en contredisant un monarque si arbitraire, il ne pouvait que nuire aux intérêts de son parent, sans lui rendre aucun service. Cependant il ne put s'empêcher d'ajouter l'instant d'après:
—Puisque Votre Majesté a fait allusion à la naissance de mon père, je dois convenir que, mettant à part la fragilité de ses pareils, on doit le regarder comme plus heureux, plus fortuné, d'avoir été le fils de l'amour illégitime, que s'il eût été celui de la haine conjugale.
—Tu es un compagnon bien hardi, Dunois, dit le roi; de parler avec tant d'irrévérence de ce nœud sacré! mais au diable cette conversation: le sanglier est débusqué. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert. Ah! ah! tra la la li râla!
Et le cor du roi fit retentir les bois de sons joyeux, tandis qu'il suivait la chasse accompagné de deux ou trois de ses gardes, parmi lesquels était notre ami Quentin Durward; et il est bon de remarquer ici que, même en se livrant avec ardeur à son divertissement favori, le roi, fidèle à son caractère caustique, trouva le moyen de s'amuser encore en tourmentant le cardinal de La Balue.
Nous avons déjà dit qu'une des faiblesses de cet homme d'état était de se regarder, malgré l'obscurité de sa naissance et son éducation bornée, comme propre à jouer le rôle d'un courtisan et d'un galant accompli. Il est très-vrai qu'il n'entrait pas dans la lice comme jadis Becket, qu'il ne levait pas de soldats comme Wolsey; mais la galanterie, à laquelle ces deux grands hommes n'avaient pas été eux-mêmes étrangers, était son étude favorite, et il affectait aussi d'être passionné pour le divertissement martial de la chasse. Cependant, quoiqu'il pût réussir auprès de certaines femmes à qui son pouvoir, sa richesse et son influence comme homme d'état paraissaient une compensation suffisante de ce qui pouvait lui manquer du côté de la tournure et des manières, les chevaux magnifiques qu'il achetait presque à tous prix étaient insensibles à l'honneur qu'ils avaient de porter un cardinal, et ne lui témoignaient pas plus de respect qu'ils n'en auraient eu pour son père le tailleur, dont il était le digne rival dans l'art de l'équitation. Le roi ne l'ignorait pas; et s'amusant tantôt à exciter son cheval, tantôt à le retenir, il finit, à force de répéter cette manœuvre, par mettre celui du cardinal, qui ne quittait pas son côté, dans une sorte de rébellion, contre son cavalier. Tout annonçait qu'ils fausseraient bientôt compagnie. Tandis que le coursier du prélat maladroit hennissait, ruait, se cabrait, le roi, qui se plaisait à le tourmenter, lui faisait diverses questions sur des affaires importantes, et lui donnait à entendre qu'il allait saisir cette occasion pour lui confier quelques-uns de ces secrets d'état que le cardinal, peu d'instans auparavant, semblait si empressé d'apprendre.
Il serait difficile d'imaginer une situation plus désagréable que celle d'un conseiller privé, obligé d'écouter son souverain et de lui répondre, tandis que chaque courbette d'un cheval qu'il ne pouvait plus gouverner le forçait à changer d'attitude, et le mettait dans une situation de plus en plus précaire. Sa longue robe violette flottait dans tous les sens, et la seule chose qui le préservât d'une chute était la profondeur de sa selle. Dunois riait sans se contraindre; le roi avait une manière à lui de jouir intérieurement de ses malices, sans en rire tout haut. Il adressait à son ministre, du ton le plus amical, des reproches sur son ardeur excessive pour la chasse, qui ne lui permettait pas de donner quelques momens aux affaires.—Mais je ne veux pas mettre plus long-temps obstacle à vos plaisirs, ajouta-t-il en s'adressant au cardinal, qui se trouvait alors très-mal à l'aise; et il lâcha la bride à son cheval.
Avant que La Balue eût pu dire un mot pour lui répondre ou pour s'excuser, son cheval, prenant le mors aux dents, partit au grand galop, et laissa bientôt derrière lui le roi et Dunois, qui suivaient d'un pas plus modéré, en jouissant de la détresse du prélat courtisan.
S'il est arrivé à notre lecteur dans son temps, comme cela nous est arrivé dans le nôtre, d'être emporté ainsi par sa monture, il se fera d'abord une idée de tout ce qu'il y avait de pénible, de dangereux et de ridicule dans une telle situation. Ces quatre jambes du quadrupède qui ne sont plus aux ordres de son cavalier, ni quelquefois même à ceux de l'animal lui-même, et qui courent avec la même rapidité que si celles de derrière avaient dessein de rejoindre celles de devant; ces deux jambes du bipède, que nous voudrions alors pouvoir appuyer sûrement sur le vert gazon, et qui ne font qu'augmenter notre détresse en pressant les flancs de notre coursier; les mains qui ont abandonné la bride pour saisir la crinière; le corps, qui, au lieu d'être droit et ferme, sur le centre de gravité, comme le vieil Angelo[41], ou penché en avant comme celui d'un jockey à Newmarket[42], est couché sur le cou du cheval, sans plus de chances pour éviter une chute que n'en aurait un sac de blé: tout contribue à rendre ce tableau assez risible pour les spectateurs, quoique celui qui le présente à leurs yeux n'ait nullement envie de rire. Mais ajoutez à cela quelque chose de singulier dans les vêtemens ou les manières de l'infortuné cavalier, un uniforme splendide, une robe ecclésiastique, quelque autre costume extraordinaire; que cette scène se passe à une course de chevaux, à une procession, à un lieu quelconque de réunion publique: si la malheureuse victime veut éviter de devenir l'objet d'un éclat de rire inextinguible, il faut qu'elle tâche de se rompre un membre ou deux en tombant, ou, ce qui serait encore plus efficace, de se faire tuer sur la place, car on ne peut acheter à meilleur marché une compassion sérieuse. En cette occasion la robe courte du cardinal, car il avait quitté sa soutane avant de partir du château, ses bas rouges, son chapeau de même couleur garni de ses longs cordons, et son air embarrassé, ajoutaient beaucoup à la gaieté que faisait naître sa gaucherie en équitation.
Le cheval, devenu complètement son maître, galopant, ou pour mieux dire volant dans une longue avenue tapissée de verdure, rencontre la meute qui poursuivait le sanglier: il renverse un ou deux piqueurs, qui ne s'attendaient guère à être chargés à l'arrière-garde; foule aux pieds plusieurs chiens, et jette la confusion dans la chasse; animé par les cris et les menaces des chasseurs, il emporte le cardinal épouvanté jusqu'au-delà du formidable animal, qui courait au grand trot, furieux et ayant les défenses couvertes d'écume.
La Balue, en se voyant si près du sanglier, poussa un cri épouvantable pour demander du secours. Ce cri, ou peut-être la vue du terrible animal, produisit un tel effet sur le coursier emporté, qu'il interrompit sa carrière, et fit si brusquement un saut de côté, que le cardinal tomba lourdement; car depuis long-temps il ne se maintenait en selle que parce que la course rapide du cheval avait toujours imprimé à son corps le même mouvement en avant.
Cette conclusion de la chasse de La Balue eut lieu si près du sanglier, que, si l'animal n'eût été en ce moment trop occupé de ses propres affaires, ce voisinage aurait pu être aussi fatal au prélat que pareil événement le fut, dit-on, à Favila, roi des Visigoths, en Espagne. Il en fut pourtant quitte pour la peur; et se traînant, aussi promptement qu'il le put, hors du chemin des chiens et des chasseurs, il vit passer toute la chasse devant lui sans que personne lui offrît la moindre assistance; car les chasseurs de cette époque n'avaient pas plus de compassion pour de tels accidens que ceux de nos jours.
Le roi, en passant, dit à Dunois:—Voilà Son éminence assez bas. Ce n'est pas un grand chasseur; quoique, comme pêcheur, il puisse le disputer à saint Pierre même quand il s'agit de pêcher un secret. Mais, pour cette fois, je crois qu'il a trouvé son homme.
Le cardinal n'entendit pas ces paroles, mais le regard méprisant dont elles furent accompagnées lui en fit deviner le sens. Le diable, dit-on, choisit pour nous tenter des occasions semblables à celle que lui offrait l'amer dépit inspiré à La Balue par l'air ironique du roi. Sa frayeur momentanée se dissipa, dès qu'il fut assuré qu'il ne s'était pas blessé en tombant; mais sa vanité mortifiée et sa rancune contre Louis exercèrent sur lui une influence qui fut de plus longue durée.
Toute la chasse avait passé, quand un cavalier, qui semblait moins partager cet amusement qu'en être spectateur, s'avança avec une couple d'hommes à sa suite, et témoigna beaucoup de surprise en trouvant le cardinal à pied, seul, sans cheval, et dans un désordre qui annonçait clairement la nature de l'accident qui lui était arrivé. Mettre pied à terre, lui offrir obligeamment son assistance, ordonner à un de ses gens de descendre d'un palefroi doux et tranquille pour le céder au cardinal, exprimer son étonnement que les usages de la cour de France permissent d'abandonner aux périls de la chasse et de délaisser au moment du besoin le plus distingué de ses hommes d'état; tels furent les secours et les consolations qu'une rencontre si étrange mit Crèvecœur à même d'offrir au cardinal démonté; car c'était l'ambassadeur bourguignon lui-même qui était survenu.
Il trouva La Balue dans un moment fort opportun et dans des dispositions favorables pour faire sur sa fidélité quelques-unes de ces tentatives auxquelles on sait que le ministre eut la faiblesse criminelle de ne savoir pas résister. Déjà, dans la matinée, il s'était passé entre eux, comme le caractère méfiant de Louis le lui avait fait soupçonner, certaines choses que le cardinal n'avait pas osé rapporter à son maître; il avait écouté avec une oreille satisfaite l'assurance que lui avait donnée le comte de l'estime infinie que le duc de Bourgogne avait conçue pour sa personne et pour ses talens; il n'avait pu se défendre d'un mouvement de tentation, en entendant Crèvecœur parler de la munificence de son maître et des riches bénéfices qu'il avait à sa disposition en Flandre. Toutefois ce ne fut qu'après avoir été irrité par les événemens que nous venons de rapporter, et avoir vu sa vanité si cruellement mortifiée, qu'il résolut, dans un fatal moment, de prouver que nul ennemi ne peut être aussi dangereux que l'ami et le confident qu'on a offensé.
En cette occasion, il se hâta d'engager Crèvecœur à se séparer de lui, de peur qu'on ne les vît ensemble; mais il lui donna un rendez-vous, pour le soir, à l'abbaye de Saint-Martin de Tours, après vêpres, et ce fut d'un ton qui convainquit le Bourguignon que son maître venait d'obtenir un avantage qu'il aurait à peine osé espérer.
Cependant Louis, qui, quoique le prince le plus politique de son temps, n'en cédait pas moins fréquemment à ses goûts et à ses passions, suivait avec ardeur la chasse du sanglier, et elle était alors au moment le plus intéressant: il était arrivé qu'un marcassin, ou pour mieux dire un sanglier de deux ans, avait traversé la voie de l'animal poursuivi; les chiens, mis en défaut, avaient suivi cette nouvelle trace, et il n'y avait que deux ou trois paires de vieux chiens, parfaitement exercés, qui fussent restés sur la bonne piste; enfin tous les chasseurs s'étaient laissé dévoyer. Le roi vit avec une secrète satisfaction Dunois prendre le change aussi-bien que les autres, et jouit d'avance du plaisir de triompher d'un chevalier accompli dans l'art de la vénerie, art regardé alors comme presque aussi glorieux que celui de la guerre.
Louis était bien monté, il suivait de très-près les chiens, qui n'avaient pas perdu la voie; et quand le sanglier se retourna, sur un terrain marécageux, pour opposer une dernière résistance à ses ennemis, le roi se trouvait seul près de l'animal furieux.
Louis montra toute la bravoure et toute l'habileté d'un chasseur expérimenté; car, sans s'inquiéter du péril, il courut sur le sanglier qui se défendait contre les chiens en écumant de rage, et le frappa de son épieu. Mais son cheval ne s'était approché qu'avec un mouvement de crainte, et le coup ne put être assez bien appliqué pour tuer l'animal ou le mettre hors de combat. Nul effort ne put déterminer le coursier effrayé à une seconde charge; de sorte que le roi, mettant pied à terre, s'avança seul contre le sanglier, tenant à la main une de ces épées courtes, droites, pointues et bien affilées, dont les chasseurs se servent en pareilles rencontres. L'animal courroucé oublia les chiens pour se précipiter sur ce nouvel ennemi, tandis que le roi, s'arrêtant de pied ferme, dirigea son fer de manière à l'enfoncer dans la gorge du sanglier, ou plutôt dans la poitrine, sous l'omoplate, auquel cas le poids et l'impétuosité de la bête féroce n'auraient servi qu'à accélérer sa destruction. Malheureusement l'humidité du sol fit que le pied du roi glissa à l'instant même où il allait accomplir cette manœuvre délicate et dangereuse; la pointe de son épée rencontrant la cuirasse de soies hérissées qui garnissait l'épaule de l'animal, la dépassa sans lui faire de blessure, et Louis tomba étendu par terre. Cette chute fut pourtant assez heureuse pour le monarque; car elle fit que le sanglier, qui avait dirigé un coup de boutoir contre sa cuisse, manqua son but à son tour et ne fit que déchirer le pan de son habit de chasse. L'impétuosité de sa course l'emporta d'abord, mais il ne tarda point à revenir sur ses pas pour attaquer de nouveau le roi à l'instant où il se relevait; et la vie de Louis se trouvait dans le plus grand danger, lorsque Quentin Durward, que la lenteur de son cheval avait retenu en arrière, mais qui avait reconnu et suivi le son du cor du roi, arriva dans ce moment critique, et perça l'animal d'un coup d'épieu.
Le roi, qui s'était relevé pendant ce temps, vint à son tour au secours de Durward, et acheva le sanglier en lui enfonçant son épée dans la gorge. Avant de dire un seul mot à Quentin, il mesura la longueur de l'animal abattu, non-seulement par le nombre des pas, mais en calculant les pieds et les pouces; il essuya la sueur qui coulait de son front et le sang qui souillait ses mains, ôta son chapeau de chasse, le plaça sur un buisson, et adressa dévotement une prière aux petits saints de plomb qui le couvraient. Regardant ensuite Durward:—Est-ce toi, mon jeune Écossais? lui dit-il: tu as bien commencé ton cours de chasse; et maître Pierre te doit un aussi bon déjeuner que celui qu'il t'a donné là-bas aux Fleurs-de-lis. Eh bien! pourquoi ne parles-tu pas! As-tu perdu toute ta fougue et ton feu, à la cour, qui en donne aux autres?
Le jeune Quentin, Écossais fin et adroit si jamais il en fut, avait trop de prudence pour profiter de la dangereuse familiarité qui semblait lui être accordé. Il répondit brièvement, mais en termes choisis, que, s'il pouvait se permettre d'adresser la parole à Sa Majesté, ce ne serait que pour la supplier de lui pardonner la hardiesse rustique avec laquelle il s'était conduit lorsqu'il ne connaissait pas son rang élevé.
—Bon, bon! dit le roi, je te pardonne ta hardiesse en faveur de ton audace et ta malice. J'ai admiré comme tu as deviné à peu près juste quelle était la profession de mon compère Tristan. Depuis ce temps, il t'a presque servi un plat de son métier, à ce que j'ai appris. Je te conseille de prendre garde à lui: c'est un homme méchant qui trafique en bracelets un peu durs et en colliers bien serrés. Aide-moi à monter à cheval. Tu me plais, et je veux te faire du bien. Ne compte sur personne que sur moi, pas même sur ton oncle, ni sur lord Crawford; et ne parle à qui que ce soit du secours que tu m'as apporté si à propos dans ma rencontre avec ce sanglier; car celui qui se vante d'avoir secouru un roi dans un cas si urgent, doit compter que le plaisir de se vanter sera toute sa récompense.
Alors le roi sonna du cor, et ce son amena bientôt près de lui Dunois et plusieurs autres chasseurs dont il reçut les complimens sur la mort de ce noble animal, sans se faire scrupule de s'approprier une plus grande part de cette gloire qu'il ne lui en appartenait véritablement: car il parla de l'assistance du jeune Durward aussi légèrement qu'un chasseur qui se vante du nombre de pièces de gibier qu'il rapporte dans sa gibecière, parle de celle du garde qui l'a aidé à les abattre. Il ordonna ensuite à Dunois de faire porter le sanglier aux moines de Saint-Martin de Tours, pour qu'ils s'en régalassent les jours de fête, et qu'ils se souvinssent du roi dans leurs prières.